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HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE, Des établiſſemens & du commerce des Européens dans les deux Indes.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE Des établiſſemens & du commerce des Européens dans les deux Indes.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE DES ETABLISSEMENS ET DU COMMERCE DES EUROPEENS DANS LES DEUX INDES.


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LIVRE SIXIEME.

LIVRE SIXIEME.

LIVRE SIXIÈME.

LIVRE SIXIÈME.


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Découverte de l’Amérique. Conquête du Mexique ; établiſſemens Eſpagnols dans cette partie du nouveau-monde.

Découverte de l’Amérique. Conquête du Mexique. Etabliſſemens Eſpagnols dans cette partie du Nouveau-Monde.

DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE. CONQUÊTE DU MEXIQUE. ÉTABLISSEMENS ESPAGNOLS DANS CETTE PARTIE DU NOUVEAU-MONDE.

LES royaumes de Caſtille & d’Arragon venoient de ſe réunir par le mariage de Ferdinand & d’Iſabelle. Cette réunion, & la conquête des provinces que les maures avoient poſſédées ſi long-temps en Eſpagne, donnoient à cette monarchie, une conſidération dans l’Europe égale à celle des plus grandes puiſſances. Le gouvernement ne s’occupoit que du ſoin d’affermir ſon autorité, & d’établir l’ordre dans ſes poſſeſſions. Les richeſſes que les Portugais commençoient à rapporter d’afrique, n’avoient point excité ſon émulation ; & la Cour ne ſongeoit [2]point à des découvertes dans des mers éloignées.


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L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique ſpectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroiques,1 & d’événemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéreſſant, à meſure qu’il ſera rare de trouver quelque choſe qui lui reſſemble. Il eſt paſſé le tems3 de la fondation & du renverſement des empires ! Il ne ſe trouvera plus l’homme devant qui la terre ſe taiſoit ! Les nations, après de longs ébranle[2]mens, après les combats de l’ambition & de la liberté, ſemblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la ſervitude. On combat aujourd’hui avec la foudre, pour la priſe de quelques villes, & pour le caprice de quelques hommes puiſſans : on combattoit autrefois avec l’épée, pour détruire & fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’hiſtoire des peuples eſt ſeche & petite, ſans que les peuples ſoient plus heureux. Une oppreſſion journaliere a ſuccédé aux troubles & aux orages ; & l’on voit avec peu d’intérêt des eſclaves plus ou moins avilis, ſe battre4 avec leurs chaines pour amuſer la fantaiſie de leurs maîtres.

L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique ſpectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroïques1 & d’événemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéreſſant, à meſure qu’il ſera plus2 [326]rare de trouver quelque choſe qui lui reſſemble. Il eſt paſſé, le tems3 de la fondation & du renverſement des empires ! Il ne ſe trouvera plus, l’homme devant qui la terre ſe taiſoit !Les nations, après de longs ébranlemens, après les combats de l’ambition & de la liberté, ſemblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la ſervitude. On combat aujourd’hui avec la foudre, pour la priſe de quelques villes, & pour le caprice de quelques hommes puiſſans : on combattoit autrefois avec l’épée, pour détruire & fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’hiſtoire des peuples eſt ſèche & petite, ſans que les peuples ſoient plus heureux. Une oppreſſion journalière a ſuccédé aux troubles & aux orages & l’on voit avec peu d’intérêt des eſclaves plus ou moins avilis, s’aſſommer4 avec leurs chaînes, pour amuſer la fantaiſie de leurs maîtres.

L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique spectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroïques1 et dʼévénemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéressant à mesure qu’il sera plus2 rare de trouver quelque chose qui lui ressemble. Il est passé le temps3 de la fondation et du renversement des empires ! Il ne se trouvera plus l’homme devant qui la terre se taisait ! Les nations, après de longs ébranlemens, après les combats de l’ambition et de la liberté, semblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la servitude. On combat aujourd’hui avec la foudre pour la prise de quelques villes et pour le caprice de quelques hommes puissans : on combattait autrefois avec l’épée pour détruire et fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’histoire des peuples est sèche et petite, sans que les peuples soient plus heureux. Une oppression journalière a succédé aux troubles et aux orages ; et l’on voit avec peu d’intérêt des esclaves plus ou moins avilis s’assommer4 avec leurs chaînes pour amuser la fantaisie de leurs maîtres.


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L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus ſur toutes les autres, paroît avoir pris une aſſiette ſolide & durable. Ce ſont des ſociétés puiſſantes, éclairées, étendues, jalouſes, dans un dégré preſque égal. Elles ſe preſſeront les unes les autres ; & au milieu de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres ſeront reſſerrées, & la balance penchera alternativement d’un côté & de l’autre, ſans être jamais renverſée. Le fanatiſme de religion & l’eſprit de conquête, ces deux cauſes perturbatrices du globe, ont ceſſé.1 Ce levier,2 dont l’extrémité eſt ſur la terre & le point d’appui dans le ciel, eſt rompu ; &3 les ſouverains commencent à s’ap[3]percevoir, non pas4 pour le bonheur de leurs peuples, dont ilsne ſe ſoucient guère,5 mais pour leur propre intérêt, que le grand point6 eſt de réunir la ſûreté & les richeſſes. On entretient de nombreuſes armées, on fortifie ſes frontieres, & l’on commerce.

L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus ſur toutes les autres, paroît avoir pris une aſſiette ſolide & durable. Ce ſont des ſociétés puiſſantes, éclairées, étendues, jalouſes dans un degré preſque égal. Elles ſe preſſeront les unes les autres ; & au milieu [327]de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres ſeront reſſerrées, & la balance penchera alternativement d’un côté & de l’autre, ſans être jamais renverſée. Le fanatiſme de religion & l’eſprit de conquête, ces deux cauſes perturbatrices du globe, ne ſont plus1 ce qu’elles étoient. Le levier ſacré,2 dont l’extrémité eſt ſur la terre & le point d’appui dans le ciel, eſt rompu ou très-affoibli.3 Les ſouverains commencent à s’appercevoir, non4 pour le bonheur de leurs peuples, qui les touche peu,5 mais pour leur propre intérêt, que l’objet important6 eſt de réunir la ſûreté & les richeſſes. On entretient de nombreuſes armées, on fortifie ſes frontières, & l’on commerce.

L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus sur toutes les autres, paraît avoir pris une assiette solide et durable. Ce sont des sociétés puissantes, éclairées, étendues, jalouses dans un degré presque égal. Elles se presseront les unes les autres ; et au milieu de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres seront resserrées, et la balance penchera alternativement d’un côté et de l’autre sans être jamais renversée. Le fanatisme de religion et l’esprit de conquête, ces deux causes perturbatrices du globe, ne sont plus1 ce qu’ils étaient. Le levier sacré,2 dont l’extrémité est sur la terre et le point d’appui dans le ciel, est rompu ou très-affaibli.3 Les souverains commencent à s’apercevoir, non4 pour le bonheur de leurs peuples, qui les touche peu,5 mais pour leur propre intérêt, que l’objet important6 est de réunir la sûreté et les richesses. On entretient de nombreuses armées, on fortifie ses frontières, et l’on commerce.


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Il s’établit en Europe un eſprit de trocs & d’échanges, qui peut donner lieu à de vaſtes ſpeculations dans les têtes des particuliers ; mais ami de la tranquilité2 & de la paix. Une guerre, au milieu des nations commerçantes, eſt un incendie qui les ravage toutes ; c’eſt un procès qui menace la fortune d’un grand négociant, & qui fait pâlir tous ſes créanciers. Le tems3 n’eſt pas loin, où la ſanction tacite4 des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des ſujets d’une nation5 avec les ſujets d’une6 autre, & où ces banqueroutes, dont les contre-coups ſe font ſentir à des diſtances immenſes, deviendront des conſidérations d’état. Dans ces ſociétés mercantiles,7 la découverte d’une iſle,8 l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établiſſement d’un comptoir, l’invaſion d’une branche de commerce, la conſtruction d’un port, deviendront les tranſactions les plus importantes ; & les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philoſophes, comme elles l’étoient autrefois par des hiſtoriens orateurs.

Il s’établit en Europe un eſprit de trocs & d’échanges, qui peut donner lieu à de vaſtes ſpéculations dans les têtes des particuliers : mais cet eſprit eſt1 ami de la tranquillité2 & de la paix. Une guerre, au milieu des nations commerçantes, eſt un incendie qui les ravage toutes. Le tems3 n’eſt pas loin, où la ſanction des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des ſujets d’un peuple5 avec les ſujets d’un6 autre, & où ces ban[328]queroutes, dont les contre-coups ſe font ſentir à des diſtances immenſes, deviendront des conſidérations d’état. Dans ces ſociétés mercantilles,7 la découverte d’une iſle,8 l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établiſſement d’un comptoir, l’invaſion d’une branche de commerce, la conſtruction d’un port, deviendront les tranſactions les plus importantes ; & les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philoſophes, comme elles l’étoient autrefois par des hiſtoriens orateurs.

Il s’établit en Europe un esprit de trocs et d’échanges qui peut donner lieu à de vastes spéculations dans les têtes des particuliers ; mais cet esprit est1 ami de la tranquillité2 et de la paix. Une guerre au milieu des nations commerçantes est un incendie qui les ravage toutes. Le temps3 n’est pas loin où la sanction des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des sujets d’un peuple5 avec les sujets d’un6 autre, et où ces banqueroutes, dont les contre-coups se font sentir. [210]à des distances immenses, deviendront des considérations d’état. Dans ces sociétés mercantiles,7 la découverte d’une île,8 l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établissement d’un comptoir, l’invasion d’une branche de commerce, la construction d’un port, deviendront les transactions les plus importantes ; et les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philosophes, comme elles l’étaient autrefois par des historiens orateurs.


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La découverte d’un nouveau monde pouvoit ſeule fournir ces1 alimens à notre curioſité. Une vaſte terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes ſans récoltes, des tréſors ſans poſſesſeurs, des ſociétés ſans police, des hommes ſans mœurs ; combien un pareil ſpectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt & d’inſtruction pour un Locke, un Buffon, un Monteſquieu ! Quelle lecture eût été auſſi ſurprenante, auſſi délicieuſe,2 auſſi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute & ſauvage, eſt déjà défigurée. Il faut ſe hâter d’en raſſembler les traits à demi effacés,3 après avoir fait connoître4 les avides & féroces chrétiens, qu’un malheureux hazard5 conduiſit d’abord dans cet autre hémiſphere.

La découverte d’un nouveau monde pouvoit ſeule fournir des1 alimens à notre curioſité. Une vaſte terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes ſans récoltes, des tréſors ſans poſſeſſeurs, des ſociétés ſans police, des hommes ſans mœurs : combien un pareil ſpectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt & d’inſtruction pour un Locke, un Buffon, un Monteſquieu ! Quelle lecture eût été auſſi ſurprenante, auſſi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute & ſauvage, eſt déja défigurée. Il faut ſe hâter d’en raſſem[329]bler les traits à demi-effacés,3 après avoir peint & livré à l’exécration4 les avides & féroces chrétiens, qu’un malheureux haſard5 conduiſit d’abord dans cet autre hémiſphère.

La découverte d’un nouveau monde pouvait seule fournir des1 alimens à notre curiosité. Une vaste terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes sans récoltes, des trésors sans possesseurs, des sociétés sans police, des hommes sans mœurs, combien un pareil spectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt et d’instruction pour un Locke, un Buffon, un Montesquieu ! Quelle lecture eût été aussi surprenante, aussi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute et sauvage est déjà défigurée. Il faut se hâter d’en rassembler les traits à demi-effacés,3 après avoir peint et livré à l’exécration4 les avides et féroces chrétiens qu’un malheureux hasard5 conduisit d’abord dans cet autre hémisphère.


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L’Eſpagne, connue dans les premiers âges ſous le nom d’Heſperie & d’Iberie, étoit habitée par des peuples qui, défendus d’un côté par la mer, & gardés de l’autre par les Pyrénées, jouiſſoient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, & ſe gouvernoient par leurs uſages. La partie de la nation qui occupoit le Midi, étoit un peu ſortie de la barbarie, par quelque foible liaiſon qu’elle avoit avec les étrangers ; mais les habitans des côtes de l’Océan reſſembloient à tous les peuples, qui1 ne connoiſſent2 d’au[5]tre exercice que celui de la chaſſe. Ce genre de vie avoit pour eux tant de charmes, qu’ils laiſſoient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On étoit parvenu à leur en faire ſupporter les fatigues, en formant tous les ans une aſſemblée générale, où celles qui s’etoient le plus diſtinguées dans cet exercice, recevoient des éloges publics.

L’Eſpagne, connue dans les premiers âges ſous le nom d’Heſpérie & d’Ibérie, étoit habitée par des peuples, qui, défendus d’un côté par la mer, & gardés de l’autre par les Pyrénées, jouiſſoient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, & ſe gouvernoient par leurs uſages. La partie de la nation qui occupoit le Midi, étoit un peu ſortie de la barbarie, par quelque foible liaiſon qu’elle avoit avec les étrangers : mais les habitans des côtes de l’océan reſſembloient à tous les peuples qui1 ne connoiſſent2 d’autre exercice que celui de la chaſſe. Ce genre de vie avoit pour eux tant de charmes, qu’ils laiſſoient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On étoit parvenu à leur en faire ſupporter les fatigues, en formant tous les ans une aſſemblée générale, où celles qui s’étoient le plus diſtinguées dans cet exercice, recevoient des éloges publics.

L’Espagne, connue dans les premiers âges sous le nom d’Hespérie et d’Ibérie, était habitée par des peuples qui, défendus d’un côté par la mer, [211]et gardés de l’autre par les Pyrénées, jouissaient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, et se gouvernaient par leurs usages. Ils1 ne connaissaient2 d’autre exercice que celui de la chasse. Ce genre de vie avait pour eux tant de charmes, qu’ils laissaient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On était parvenu à leur en faire supporter les fatigues, en formant tous les ans une assemblée générale, où celles qui s’étaient le plus distinguées dans cet exercice recevaient des éloges publics.


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Voilà donc le ſexe le plus foible livré aux [330]travaux les plus durs de la vie, ſoit ſauvage , ſoit civiliſée ; la jeune fille tenant dans ſes mains délicates les inſtrumens du labour ; ſa mère, peut-être enceinte d’un ſecond, d’un troiſième enfant, le corps penché ſur la charrue, & enfonçant le ſoc ou la bêche dans le ſein de la terre pendant des chaleurs brûlantes. Ou je me trompe fort, ou ce phénomène eſt pour celui qui réfléchit un des plus ſurprenans qui ſe préſentent dans les annales bizarres de notre eſpèce. Il ſeroit difficile de trouver un exemple plus frappant de ce que l’hommage national peut obtenir : car il y a moins d’héroïſme à expoſer ſa vie qu’à la conſacrer à de longues fatigues. Mais ſi tel eſt le pouvoir des hommes raſſemblés ſur l’eſprit de la femme, quel ne ſeroit point celui des femmes raſſemblées ſur le cœur de l’homme ?


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Telle étoit la ſituation de1 l’Eſpagne, lorſque les Carthaginois tournerent leurs regards avides vers une région remplie de richeſſes inconnues à ſes habitans. Ces négocians2 qui couvroient3 la Méditerranée de4 leurs vaiſſeaux, ſe préſenterent comme des amis, qui, en échange5 de métaux inutiles, offroient des commodités ſans nombre. L’appât d’un commerce,6 en apparence ſi avantageux, ſéduiſit à tel point les Eſpagnols, qu’ils permirent à ces républicains7 de bâtir ſur les côtes,8 des maiſons pour ſe loger, des magaſins pour la ſûreté de9 leurs marchandiſes, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établiſſemens devinrent inſenſiblement des fortereſſes, dont une puiſſance plus ruſée que guerriere profita, pour aſſervir10 des peuples crédules, toujours diviſés entr’eux, toujours irréconciliables.11 En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de ſubjuguer l’Eſpagne, avec les ſoldats & les tréſors de l’Eſpagne même.

Telle étoit la ſituation de1 l’Eſpagne, lorſque les Carthaginois tournèrent leurs regards avides vers une région remplie de richeſſes inconnues à ſes habitans. Ces négocians2 qui couvroient3 la Méditerranée de4 leurs vaiſſeaux, ſe préſentèrent comme des amis, qui, en échange5 de métaux inutiles offroient des commodités sans nombre. L’appât d’un [331]commerce6 en apparence ſi avantageux, ſéduiſit à tel point les Eſpagnols, qu’ils permirent à ces républicains7 de bâtir ſur les côtes,8 des maiſons pour ſe loger, des magaſins pour la ſûreté de9 leurs marchandiſes, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établiſſemens devinrent inſenſiblement des fortereſſes, dont une puiſſance plus ruſée que guerrière profita, pour aſſervir10 des peuples crédules, toujours diviſés entr’eux, toujours irréconciliables.11 En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de ſubjuguer l’Eſpagne, avec les ſoldats & les tréſors de l’Eſpagne même.

Telle était l’Espagne lorsque les Phéniciens y firent voir leur pavillon. Ce fut à Cadix qu’ils abordèrent ; on les accueillit, et les échanges commencèrent. L’importance qu’acquit assez rapidement cette liaison détermina les Phocéens,2 qui venaient de fonder Marseille, à donner3 la même direction à4 leurs voiles, et ils établirent des comptoirs sur les côtes5 de la Catalogne, de l’Aragon, de Valence, comme ceux dont ils suivaient les traces6 en avaient placé sur les rivages de l’Andalousie. Il restait entre les deux nations rivales un espace que les Carthaginois ne tardèrent pas à occuper.7 De l’aveu des naturels, ils y bâtirent8 des maisons pour se loger, des magasins pour recevoir9 leurs marchandises, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établissemens devinrent insensiblement des forteresses qui mirent leurs heureux possesseurs en état d’éloigner les navigateurs qui les avaient précédés, et [212]d’asservir10 des peuples crédules, toujours divisés entre eux.11 En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de subjuguer l’Espagne avec les soldats et les trésors de l’Espagne même.


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Les Carthaginois devenus les maîtres de la plus grande & de la plus précieuſe partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriſer les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier pour des effets de peu de valeur, l’or & l’argent que fourniſſoient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet eſprit de tyrannie paffa1 de la république au général, à l’officier, au ſoldat, au négociant même. Une conduite ſi violente jetta2 les provinces ſoumiſes dans le déſeſpoir, & inſpira à celles qui étoient encore libres, une horreur extrême pour un joug ſi dur. Ces diſpoſitions déterminerent les unes & les autres à accepter des ſecours auſſi funeſtes que leurs maux étoient cruels. L’Eſpagne devint un théâtre de jalouſie, d’ambition & de haine entre Rome & Carthage.

Les Carthaginois devenus les maîtres de la plus grande & de la plus précieuſe partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriſer les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier pour des effets de peu de valeur, l’or & l’argent que fourniſſoient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet eſprit de tyrannie paſſa1 de la république au général, à l’officier, au ſoldat, au négociant même. Une conduite ſi violente jetta2 les provinces ſoumiſes dans le [332]déſeſpoir, & inſpira à celles qui étoient encore libres, une horreur extrême pour un joug ſi dur. Ces diſpoſitions déterminèrent les unes & les autres à accepter des ſecours auſſi funeſtes que leurs maux étoient cruels. L’Eſpagne devint un théâtre de jalouſie, d’ambition & de haîne entre Rome & Carthage.

Les Carthaginois, devenus les maîtres de la plus grande et de la plus précieuse partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriser les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier, pour des effets de peu de valeur, l’or et l’argent que fournissaient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet esprit de tyrannie passa1 de la république au général, à l’officier, au soldat, au négociant même. Une conduite si violente jeta2 les provinces soumises dans le désespoir, et inspira à celles qui étaient encore libres une horreur extrême pour un joug si dur. Ces dispositions déterminèrent les unes et les autres à accepter des secours aussi funestes que leurs maux étaient cruels. L’Espagne devint un théâtre de jalousie, d’ambition et de haine entre Rome et Carthage.


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Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement, pour ſavoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendroit. Peut-être ne ſeroit-il reſté ni à l’une ni à l’autre, ſi les Eſpagnols, ſpectateurs tranquilles des événemens, euſſent laiſſé le tems1 aux nations rivales de ſe conſumer. Mais pour avoir voulu être acteurs dans ces ſcènes ſanglantes, ils ſe trouverent eſclaves des Romains, & continuerent à l’être juſqu’au cinquiéme ſiécle.

Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement, pour ſavoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendroit. Peut-être ne ſeroit-il reſté ni à l’une, ni à l’autre, ſi les Eſpagnols, ſpectateurs tranquilles des événemens, euſſent laiſſé le tems1 aux nations rivales de ſe conſumer. Mais pour avoir voulu être acteurs dans ces ſcènes ſanglantes, ils ſe trouvèrent eſclaves des Romains, & continuèrent à l’être juſqu’au cinquième ſiècle.

Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement pour savoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendrait. Peut-être ne serait-il resté ni à l’une ni à l’autre, si les Espagnols, spectateurs tranquilles des événemens, eussent laissé le temps1 aux nations rivales de se consumer. Mais, pour avoir voulu être ac[213]teurs dans ces scènes sanglantes, ils se trouvèrent esclaves des Romains, et continuèrent à l’être jusqu’au cinquième siècle.


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Bientôt1 la corruption des maîtres du monde inſpira aux peuples ſauvages du Nord, l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées & mal défendues. Les Sueves, les Alains, les Vandales, les Goths, paſſerent les Pyrénées. Accoutumés au métier des brigands, ces barbares ne purent devenir citoyens ; & ils ſe firent une guerre vive. Les Goths plus habiles ou plus heureux, ſoumirent leurs ennemis, & compoſerent de toutes les Eſpagnes un état, qui, malgré le vice de ſes inſtitutions, malgré les rapines des Juifs qui en étoient les ſeuls commerçans, ſe ſoutint juſqu’au commencement du huitiéme ſiécle.2

Bientôt1 la corruption des maîtres du monde inſpira aux peuples ſauvages du Nord, l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées & mal défendues. Les Sueves, les Alains, les Vandales, les Goths, paſſèrent les Pyrénées.2

Alors1 la corruption des maîtres du monde inspira aux peuples sauvages du nord l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées et mal défendues. Les Vandales se jetèrent sur l’Espagne en 409, la ravagèrent d’un bout à l’autre, y causèrent par leurs brigandages une peste, une famine horrible, s’en rendirent maîtres en deux ans, et en partagèrent au sort les différentes parties.2


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Accoutumés au métier1 des brigands, ces barbares ne purent devenir citoyens ; & ils ſe firent une guerre vivre.2 Les Goths plus [333]habiles ou plus heureux, ſoumirent leurs ennemis, & compoſèrent de toutes les Eſpagnes un état,3 qui, malgré le vice de ſes inſtitutions, malgré les rapines des Juifs4 qui en étoient les ſeuls commerçans, ſe ſoutint5 juſqu’au commencement du huitième ſiècle.

Ces barbares n’avaient pas encore établi solidement leur domination lorsqu’ils se virent attaqués par1 des hommes aussi féroces qu’eux, qui avaient une origine à peu près semblable, et qui voulaient aussi se faire une patrie.2 Les deux nations se battirent avec l’acharnement que méritait la riche proie qu’on se disputait. L’avantage resta aux Goths,3 qui, plus habiles ou plus heureux que leurs concurrens, fondèrent un empire4 qui, malgré le vice de ses institutions féodales, subsista5 jusqu’au commencement du huitième siècle.


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A cette époque, les Maures qui1 avoient ſubjugué2 l’Afrique avec3 cette impétuoſité qui diſtinguoit toutes leurs entrepriſes, paſſent4 la mer. Ils trouvent un roi ſans mœurs & ſans talens ; beaucoup de courtiſans5 & point de miniſtres6 ; des ſoldats ſans valeur & des généraux ſans expérience ;  ; des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, & diſpoſés à changer de maître ; des rébelles qui ſe joignent à eux, pour tout ravager, tout brûler, tout maſſacrer. En moins8 de trois ans, l’empire des chrétiens eſt détruit, celui des infideles établi ſur des fondemens ſolides.9

A cette époque, les Maures qui1 avoient ſubjugué2 l’Afrique avec3 cette impétuoſité qui diſtinguoit toutes leurs entrepriſes, paſſent4 la mer. Ils trouvent un roi ſans mœurs & ſans talens ; beaucoup de courtiſans5 & point de miniſtres6 ; des ſoldats ſans valeur & des généraux ſans expérience ;  ; des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, & diſpoſés à changer de maître ; des rebelles qui ſe joignent à eux, pour tout ravager, tout brûler, tout maſſacrer. En moins8 de trois ans, l’empire des chrétiens eſt détruit, & celui des infidèles établi ſur des fondemens ſolides.9

A cette époque les Arabes1 avaient soumis à leur religion et à leurs lois une grande partie du globe, et fait de Damas en Syrie le centre de leur puissance. Les lieutenans du calife ne tardèrent pas à lui assujettir2 l’Afrique, et de3 cette région ils passèrent en Espagne, appelés, comme on le croit communément, par des traîtres, ou, plus vrai[214]semblablement, entraînés par leur ambition seule.4 La fortune, qui n’avait jamais ou presque jamais abandonné leurs drapeaux, voulut qu’ils n’eussent à combattre qu’un roi sans vertu5 et sans talens, que6 des soldats sans valeur et des généraux sans expérience, que7 des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, et disposés à changer de maître. Une victoire, qu’en 714 ils remportèrent dans les fertiles plaines8 de Xérès, donna de nouveaux souverains à la péninsule entière.9


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L’Eſpagne dut à ſes vainqueurs des ſemen[8]ces de goût, d’humanité, de politeſſe, de philoſophie, pluſieurs arts, & un aſſez grand commerce. Ces jours brillans ne durerent pas long-tems ; ils furent éclipſés par les innombrables ſectes qui ſe formerent parmi les conquérans, & par la faute qu’ils firent de ſe donner des ſouverains particuliers dans toutes les villes conſidérables de leur domination.

L’Eſpagne dut à ſes vainqueurs des ſemences de goût, d’humanité, de politeſſe, de philoſophie, pluſieurs arts, & un aſſez grand commerce. Ces jours brillans ne durèrent pas long-tems. Ils furent éclipſés par les innombrables ſectes qui ſe formèrent parmi [334]les conquérans, & par la faute qu’ils firent de ſe donner des ſouverains particuliers dans toutes les villes conſidérables de leur domination.


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Pendant ce tems-là, les Goths qui, pour ſe dérober au joug des Mahométans, avoient été chercher un aſyle au fond des Aſturies, ſuccomboient ſous le joug de l’anarchie, croupiſſoient dans une ignorance barbare, étoient opprimés par des prêtres fanatiques, languiſſoient dans une pauvreté inexprimable, ne ſortoient d’une guerre civile que pour entrer dans une autre. Trop heureux dans le cours de ces calamités, d’être oubliés ou ignorés, ils étoient bien éloignés de ſonger à profiter des diviſions de leurs ennemis. Mais auſſi-tôt que la couronne, d’abord élective, fut devenue héréditaire au dixiéme ſiécle ; que la nobleſſe & les évêques eurent perdu la faculté de troubler l’état ; que le peuple ſorti d’eſclavage eut été appellé au gouvernement, on vit ſe ranimer l’eſprit national. Les Arabes preſſés de tous les côtés, furent dépouillés ſucceſſivement. A la fin du quinziéme ſiécle, il ne leur reſtoit qu’un petit royaume.

Pendant ce tems-là, les Goths qui, pour ſe dérober au joug des Mahométans, avoient été chercher un aſyle au fond des Aſturies, ſuccomboient ſous le joug de l’anarchie, croupiſſoient dans une ignorance barbare, étoient opprimés par des prêtres fanatiques, languiſſoient dans une pauvreté inexprimable, ne ſortoient d’une guerre civile que pour entrer dans une autre. Trop heureux dans le cours de ces calamités, d’être oubliés ou ignorés, ils étoient bien éloignés de ſonger à profiter des diviſions de leurs ennemis. Mais auſſi-tôt que la couronne, d’abord élective, fut devenue héréditaire au dixième ſiècle ; que la nobleſſe & les évêques eurent perdu la faculté de troubler l’état ; que le peuple ſorti d’eſclavage eût été appellé au gouvernement, on vit ſe ranimer l’eſprit national. Les Arabes, preſſés de tous les côtés, furent dépouillés ſucceſſivement. A la fin du quinzième ſiècle, il ne leur reſtoit qu’un petit royaume.


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Elle dut à ses vainqueurs des semences de goût, de politesse, d’humanité, de philosophie, quelques arts, et un assez grand commerce. Ces jours brillans pouvaient durer, et leur éclat devait avec le temps augmenter encore. S’il en fut autrement, ce fut la faute des conquérans eux-mêmes. Enorgueillis par leurs succès, ils se jetèrent inconsidérément sur les meilleures provinces de la France, et ne repassèrent les Pyrénées qu’après avoir vu exterminer la moitié de leur innombrable armée. Le vide que ce grand revers laissait dans leurs cohortes aurait été rempli par les troupes aguerries et triomphantes que l’Afrique, que la Syrie étaient en état de leur fournir ; l’ambition prématurée qui les avait poussés à se soustraire à l’autorité du califat les priva de cette ressource. Au défaut de secours étrangers, une union inaltérable pouvait perpétuer leurs prospérités : en formant autant de sou[215]verainetés particulières et indépendantes qu’il y avait de provinces dans les Espagnes, ils réduisirent à presque rien leurs premières forces. Le peu qui leur restait de leur antique vigueur s’énerva insensiblement sous le beau ciel, dans le doux climat, au sein du pays abondant de Cordoue, devenue la capitale du nouvel empire. Les fêtes, les spectacles, les tournois, la galanterie, mille genres de voluptés que l’Europe n’avait jamais connues, ou que les irruptions sans cesse renaissantes des barbares avaient fait oublier, ces objets, également séduisans et magnifiques, avaient remplacé les exercices d’une discipline austère, les marches rapides, les combats sanglans. Du centre de la puissance, ce mauvais esprit était arrivé à ses extrémités les plus éloignées.


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Il était impossible qu’une révolution si marquée dans la politique et dans les mœurs restât long-temps cachée. Elle fut aperçue par le petit nombre de Goths qui, sous la conduite de Pélage, parent de Rodrigue, leur dernier monarque, s’étaient réfugiés dans les rochers de l’Asturie. Cette connaissance leur donna la hardiesse de sortir de leurs cavernes pour se procurer des subsistances, pour élargir les limites trop resserrées de leur asile. Le succès de leurs premières excursions leur donna des compagnons. Avec ce secours ils repoussèrent les détachemens envoyés contre eux, et eurent une contenance si assurée, qu’on s’engagea à ne pas troubler leur tranquillité [216]pour un léger tribut auquel ils s’obligèrent. Cette humiliation n’eut même que peu de durée. Un des descendans de Pélage s’en déchargea l’an 796, et à cette époque il eut la jouissance paisible et indépendante de Léon et des Asturies. La Navarre, l’Aragon, quelques parties de la Catalogne et de la Castille, d’autres contrées plus ou moins considérables, recouvrèrent aussi leur liberté, mais sans se réunir au prince généreux qui leur avait servi de guide et de modèle.


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Alors éclata singulièrement la haine qui animait les chrétiens et les musulmans. Leurs préjugés eussent-ils été moins vifs, des possessions qui se touchaient par tant de points les auraient brouillés nécessairement. Quelquefois les hostilités étaient opiniâtres ; quelquefois l’impuissance de les continuer les faisait finir le même jour. Tantôt les souverains des deux partis se réunissaient, tantôt ils combattaient séparément. Le pays était rempli d’aventuriers qui offraient indifféremment leurs épées et leurs soldats à qui voulait ou pouvait les payer. Des braves de l’une et l’autre religions faisaient revivre l’esprit de l’ancienne chevalerie, sans que leur probité, sans que leur héroïsme pussent suspendre ou étouffer les perfidies, les assassinats, les empoisonnemens, tous ces crimes si ordinaires aux temps barbares, si familiers dans les démêlés des petits états. Il y avait cinq ou six ans que l’Espagnol, alternativement vainqueur et vaincu, mais plus [217]souvent heureux que malheureux, poussait les Arabes de poste en poste, lorsqu’enfin il réussit, au quinzième siècle, à les concentrer dans la province de Grenade.


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Leur décadence1 auroit été plus rapide, s’ils avoient eu affaire à une puiſſance qui pût réunir vers un centre commun, toutes les conquêtes qu’on faiſoit ſur eux. Les choſes ne ſe paſſerent pas ainſi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Eſpagne fut diviſée en autant de ſouverainetés qu’elle contenoit de provinces. Combien il fallut de tems,2 de ſucceſſions, de guerres, de révolutions, que ces foibles4 états ſe trouvaſſent fondus dans ceux de Caſtille & d’Arragon5 ! Enfin le mariage d’Iſabelle & de Ferdinand ayant heureuſement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Eſpagne, on ſe trouva des forces ſuffiſantes pour attaquer le royaume de Grenade.

Leur décadence1 auroit été plus rapide, s’ils avoient eu affaire à une puiſſance qui pût réunir vers un centre commun, toutes les conquêtes qu’on faiſoit ſur eux. Les choſes ne ſe paſſèrent pas ainſi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Eſpagne fut diviſée en autant de ſouverainetés qu’elle contenoit de provinces. Combien il fallut de tems,2 de ſucceſſions, de guerres, de révolutions, pour3 que ces foibles4 états ſe trouvâſſent fondus dans ceux de Caſtille & d’Aragon5 ! Enfin le mariage d’Iſabelle & de Ferdinand ayant heureuſement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Eſpagne, on ſe trouva des forces ſuffiſantes pour attaquer le royaume de Grenade.

La décadence de ces fiers Asiatiques1 aurait été plus rapide, s’ils avaient eu affaire à une puissance qui pût réunir vers un centre commun toutes les conquêtes qu’on faisait sur eux. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Espagne fut divisée en autant de souverainetés qu’elle contenait de provinces. Combien il fallut de temps,2 de successions, de guerres, de révolutions pour3 que ces faibles4 états se trouvassent fondus dans ceux de Castille et d’Aragon5 ! Enfin le mariage d’Isabelle et de Ferdinand ayant heureusement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Espagne, on se trouva des forces suffisantes pour attaquer le royaume de Grenade.


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Cet état, qui faiſoit à peine la huitiéme partie de la peninſule, avoit été toujours floriſſant, depuis l’invaſion des Sarrazins1 : mais il avoit vu croître ſes proſpérités, à meſure que les conquêtes de2 chrétiens avoient déterminé un plus3 grand nombre d’infideles à s’y réfugier. Il comptoit trois millions d’habitans.4 Le reſte de l’Europe n’offroit pas des terres auſſi-bien5 cultivées ; des manufactures auſſi nombreuſes & auſſi parfaites ; une navigation auſſi ſuivie, auſſi étendue. Le revenu public montoit à ſept millions de livres, richeſſe prodigieuſe dans [10]un tems où l’or & l’argent étoient très-rares.6

Cet état, qui faiſoit à peine la huitième partie de la péninſule, avoit été toujours floriſſant, depuis l’invaſion des Sarrazins1 ; mais il avoit vu croître ſes proſpérités, à meſure que les conquêtes des2 chrétiens avoient déterminé un grand nombre d’infidèles à s’y réfugier. Le reſte de l’Europe n’offroit pas des terres auſſi-bien5 cultivées, des manufactures auſſi nombreuſes & auſſi [336]parfaites ; une navigation auſſi ſuivie, auſſi étendue. Le revenu public montoit, dit-on, à 7,000,000 livres, richeſſe prodigieuſe dans un tems où l’or & l’argent étoient très-rares.6

Cet état, qui faisait à peine la huitième partie de la péninsule, avait été toujours florissant depuis l’invasion des Sarrasins1 ; mais il avait vu croître ses prospérités à mesure que les conquêtes des2 chrétiens avaient déterminé un grand nombre d’infidèles à s’y réfugier. Le reste de l’Europe n’offrait pas des terres aussi bien5 cultivées, des manufactures aussi nombreuses et aussi parfaites, une navigation aussi suivie, aussi étendue. Les édifices, les amusemens, le revenu pu[218]blic, tout répondait à cette activité, à cette industrie, à cette opulence.6


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Tant d’avantages, loin de détourner les ſouverains de la Caſtille & de l’Arragon,1 d’attaquer Grenade, furent les2 motifs qui les pouſſerent le plus vivement à cette entrepriſe. Il leur fallut dix ans d’une guerre ſanglante & opiniâtre, pour ſubjuguer cette floriſſante province. La conquête en fut achevée par la priſe de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Tant d’avantages, loin de détourner les ſouverains de la Caſtille & de l’Aragon1 d’attaquer Grenade, furent les2 motifs qui les pouſſèrent le plus vivement à cette entrepriſe. Il leur fallut dix ans d’une guerre ſanglante & opiniâtre, pour ſubjuguer cette floriſſante province. La conquête en fut achevée par la priſe de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Tant d’avantages, loin de détourner les souverains de la Castille et de l’Aragon1 d’attaquer Grenade, furent des2 motifs qui les poussèrent le plus vivement à cette entreprise. Il leur fallut dix ans d’une guerre sanglante et opiniâtre pour subjuguer cette florissante province. La conquête en fut achevée par la prise de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Un homme1 obſcur, plus avancé que ſon ſiecle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, ſembloit veiller2 à l’agrandiſſement de l’Eſpagne.3 Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct, qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de4 le découvrir.5 Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimere, &6 la ſuperſtition d’erreur &8 d’impiété étoit aux yeux9 de cet homme de génie, une vérité inconteſtable.10 Plein de cette idée, la11 plus fiere12 qui ſoit entré13 dans l’eſprit humain, il propoſa à Gênes, ſa patrie, de mettre ſous ſes loix14 un autre hémiſphere. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver ouverte15 à toutes les entrepriſes maritimes ; il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonſtances glorieuſes, qu’un homme1 obſcur, plus avancé que ſon ſiécle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, propoſa2 à l’Eſpagne heureuſe au-dedans de s’aggrandir au-dehors.3 Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct, qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de4 le découvrir.5 Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimere, &6 la ſuperſtition d’erreur &8 d’impiété, étoient aux yeux9 de cet homme de génie, une vérité inconteſtable.10 Plein de cette idée, l’une des11 plus grandes12 qui ſoient entrées13 dans l’eſprit humain, il propoſa à Gènes ſa patrie, de mettre ſous ſes loix14 un autre hémiſphere. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal, où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver diſpoſée15 à toutes les entrepri[11]ſes maritimes, il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonſtances glorieuſes, qu’un homme1 obſcur, plus avancé que ſon ſiècle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, propoſa2 à l’Eſpagne heureuſe au-dedans de s’agrandir au-dehors.3 Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de4 le découvrir.5 Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimère, &6 la ſuperſtition d’erreur &8 d’impiété, étoient aux yeux9 de cet homme de génie, une vérité inconteſtable.10 Plein de cette idée, l’une des11 plus grandes12 qui ſoient entrées13 dans [337]l’eſprit humain, il propoſa à Gênes ſa patrie, de mettre ſous ſes loix14 un autre hémiſphère. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver diſpoſée15 à toutes les entrepriſes maritimes, il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonstances glorieuses qu’un homme, jusqu’alors assez1 obscur, proposa à l’Espagne, heureuse au-dedans, de s’agrandir au-dehors d’un continent entier. C’était une conception sublime. Des voies déjà frayées2 à ce terme inconnu, il n’y avait qu’un pas, mais c’était un pas de géant.3 Christophe Colomb devait le faire. Son regard perçant avait démêlé un nouvel ordre de choses au-delà de quelques découvertes 4 le vulgaire, 5 les savans n’avaient vu que les découvertes mêmes. Les antipodes, que6 la superstition avait si long-temps traités7 d’erreur ou8 d’impiété, et dont on commençait seulement à soupçonner l’existence, étaient, selon ses lumières, une vérité incontestable qu’il offrait9 de démontrer. Ce projet de tirer des ténèbres une partie du globe n’était pas en lui l’ouvrage d’une imagination exaltée, d’une illusion ambitieuse ; il était fondé sur une connaissance profonde du ciel, de la terre, des mers ; sur une combinaison [219]raisonnée de tous les moyens acquis pour dévoiler la moitié d’un monde à l’autre.10 Plein de cette idée, l’une des11 plus grandes12 qui soient entrées13 dans l’esprit humain, il proposa à Gênes, sa patrie, de mettre sous ses lois14 un autre hémisphère. Méprisé par cette petite république, par le Portugal où il vivait, et par l’Angleterre même, qu’il devait trouver disposée15 à toutes les entreprises maritimes, il porta ses vues et ses projets à Isabelle.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traiterent long-tems1 avec cette hauteur inſultante que les hommes communs, quand ils ſont en place, ont pour les hommes de2 génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits vaiſſeaux,3 & quatre-vingt-dix hommes. Il partit5 le 3 Août 1492, avec le titre d’Amiral & de Vice-Roi des iſles,6 des terres qu’il découvriroit.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire, un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traiterent long-tems1 avec cette hauteur inſultante que les hommes en place affectent ſi ſouvent avec ceux qui n’ont que du2 génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe, le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits vaiſſeaux3 & quatrevingt-dix hommes. Il partit5 le 3 Août 1492, avec le titre d’amiral & de vice-roi des iſles &6 des terres qu’il découvriroit.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traitèrent long-tems1 avec cette hauteur inſultante que les hommes en place affectent ſi ſouvent avec ceux qui n’ont que du2 génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe, le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits navires3 & quatre-vingt-dix hommes. Sur cette foible eſcadre, dont l’armement ne coûtoit pas cent mille francs,4 il mit à la voile5 le 3 Août 1492, avec le titre d’amiral & de vice-roi des iſles [338]&6 des terres qu’il découvriroit, & arriva aux Canaries il s’étoit propoſé de relâcher.7

Les ministres de cette princesse prirent d’abord pour un visionnaire un homme qui voulait découvrir un monde. Ils le traitèrent long-temps1 avec cette hauteur insultante que les hommes en place affectent si souvent avec ceux qui n’ont que du2 génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avait, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthousiasme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petitesses de l’avarice, les délais de la paresse. Son âme ferme, élevée, courageuse, sa prudence et son adresse, le firent enfin triompher de tous les obstacles. On lui accorda trois petits navires3 et quatre-vingt-dix hommes. Sur cette faible escadre, dont l’armement ne coûtait pas cent mille francs,4 il mit à la voile5 le 3 août 1492, avec le titre d’amiral et de vice-roi des îles et6 des terres qu’il découvrirait, et arriva aux Canaries, où il s’était proposé de relâcher.7


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Ces iſles,1 ſituées à cinq cens2 milles des côtes d’Eſpagne & à cent milles du continent d’Afrique, ſont au nombre de ſept. L’antiquité les connut ſous le nom d’iſles4 Fortunées. Ce fut à la partie la plus occidentale de ce petit archipel que le célèbre Ptolomée, qui vivoit dans le ſecond ſiècle de l’ère chrétienne, établit un premier méridien, d’où il compta les longitudes de tous les lieux, dont il détermina la poſition géographique. Il auroit pu, ſelon la remarque judicieuſe des trois aſtronomes François qui ont publié en 1778 la relation ſi curieuſe & ſi inſtructive d’un voyage fait en 1771 & en 1772,5 il auroit pu choiſir Alexandrie : mais il craignit, ſans doute, que cette prédilection pour ſon pays ne fût imitée par d’autres, & qu’ il6 ne réſultât quelque embarras de ces variations. Le parti auquel s’arrêta ce philoſophe, de prendre pour premier méridien celui qui paroiſſoit7 laiſſer à ſon orient toute la partie alors connue de la terre, fut généralement approuvé, généralement ſuivi pendant plusieurs ſiècles. Ce n’eſt que dans les tems8 [339]modernes que pluſieurs nations lui ont mal-à-propos9 ſubſtitué la capitale de leur empire.

Ces îles,1 situées à cinq cents2 milles des côtes [220]d’Espagne, et à cent cinquante3 milles du continent d’Afrique, sont au nombre de sept. L’antiquité les connut sous le nom d’îles4 fortunées. Ce fut à la partie la plus occidentale de ce petit archipel que le célèbre Ptolomée, qui vivait dans le second siècle de l’ère chrétienne, établit un premier méridien, d’où il compta les longitudes de tous les lieux, dont il détermina la position géographique. Il aurait pu choisir Alexandrie ; mais il craignit sans doute que cette prédilection pour son pays ne fût imitée par d’autres, et qu’il6 ne résultât quelque embarras de ces variations. Le parti auquel s’arrêta ce philosophe, de prendre pour premier méridien celui qui paraissait7 laisser à son orient toute la partie alors connue de la terre, fut généralement approuvé, généralement suivi pendant plusieurs siècles. Ce n’est que dans les temps8 modernes que plusieurs nations lui ont mal à propos9 substitué la capitale de leur empire.


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L’habitude qu’on avoit contractée d’employer le nom des iſles1 Fortunées n’empêchoit pas qu’on ne les eût perdues entiérement de vue. Quelque navigateur avoit ſans doute reconnu de nouveau ces terres infidelles,2 puiſqu’en 1344, la cour de Rome en donna la propriété à Louis de la Cerda, un des Infans de Caſtille. Obſtinément traverſé par le chef de ſa famille, ce prince n’avoit encore pu rien tenter pour mettre à profit cette étrange libéralité, lorſque Béthencourt partit de la Rochelle le 6 Mai 1402, &3 s’empara deux mois après de Lancerote. Dans l’impoſſibilité de rien opérer de plus avec les moyens qui lui reſtoient, cet aventurier ſe détermina à rendre hommage au roi de Caſtille de toutes les conquêtes qu’il pourroit faire. Avec les ſecours que lui donna ce ſouverain, il envahit Fortaventure en 1404, Gomère en 1405, l’iſle4 de Fer en 1406. Canarie, Palme & Teneriff5 ne ſubirent le joug qu’en 1483, en 1492 & en 1496. Cet archipel, ſous le nom d’iſles6 Canaries, a fait toujours depuis partie de la domination Eſ[340]pagnole & a été conduit par les loix7 de Caſtille.

L’habitude qu’on avait contractée d’employer le nom des îles1 fortunées n’empêchait pas qu’on ne les eût perdues entièrement de vue. Quelque navigateur avait sans doute reconnu de nouveau cet archipel,2 puisqu’en 1344 la cour de Rome en donna la propriété à Louis de la Cerda, un des infans de Castille. Obstinément traversé par le chef de sa famille, ce prince n’avait encore pu rien tenter pour mettre à profit cette étrange libéralité, lorsque Béthencourt partit de la Rochelle le 6 mai 1402, s’empara deux mois après de Lan[221]cerote. Dans l’impossibilité de rien opérer de plus avec les moyens qui lui restaient, cet aventurier se détermina à rendre hommage au roi de Castille de toutes les conquêtes qu’il pourrait faire. Avec les secours que lui donna ce souverain, il envahit Fortaventure en 1404, Gomère en 1405, l’île4 de Fer en 1406. Canarie, Palme et Tenériffe5 ne subirent le joug qu’en 1483, en 1492 et en 1496. Cet archipel, sous le nom d’îles6 Canaries, a fait toujours depuis partie de la domination espagnole, et a été conduit par les lois7 de Castille.


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Les Canaries jouiſſent d’un ciel communément ſerein. Les chaleurs ſont vives ſur les côtes : mais l’air eſt agréablement tempéré ſur les lieux un peu élevés, & trop froid ſur quelques montagnes couvertes de neige la plus grande partie de l’année.

Les Canaries jouissent d’un ciel communément serein. Les chaleurs sont vives sur les côtes, mais l’air est agréablement tempéré sur les lieux un peu élevés, et trop froid sur quelques montagnes, couvertes de neige la plus grande partie de l’année.


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Les fruits & les animaux de l’ancien, du Nouveau-Monde,1 proſpèrent tous ou preſque tous ſur le ſol varié de ces iſles.2 On y récolte des huiles, quelque ſoie, beaucoup d’orſeille & une aſſez grande quantité de ſucre inférieur à celui que donne l’Amérique. Les grains qu’il fournit ſuffiſent le plus ſouvent à la conſommation du pays ; & ſans compter les boiſſons de moindre qualité, ſes exportations en vin s’élèvent annuellement à dix ou douze mille pipes de Malvoiſie.

Les fruits et les animaux de l’ancien, du nouveau monde,1 prospèrent tous ou presque tous sur le sol varié de ces îles.2 On y récolte des huiles, quelque soie, beaucoup d’orseille, et une assez grande quantité de sucre, inférieur à celui que donne l’Amérique. Les grains qu’il fournit suffisent le plus souvent à la consommation du pays ; et sans compter les boissons de moindre qualité, ses exportations en vin s’élèvent annuellement à dix ou douze mille pipes de Malvoisie.


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En 1768, les Canaries comptoient cent cinquante-cinq mille cent ſoixante-ſix habitans, indépendamment de cinq cens1 huit eccléſiaſtiques, de neuf cens2 vingt-deux moines, & de ſept cens3 quarante-ſix religieuſes. Vingt-neuf mille huit cens4 de ces citoyens étoient enrégimentés. Ces milices [341]n’étoient rien alors : mais depuis on les a un peu exercées, comme toutes celles des autres colonies Eſpagnoles.

En 1768, les Canaries comptaient cent cinquante-cinq mille cent soixante-six habitans, in[222]dépendamment de cinq cent1 huit ecclésiastiques, de neuf cent2 vingt-deux moines, et de sept cent3 quarante-six religieuses. Vingt-neuf mille huit cent4 de ces citoyens étaient enrégimentés. Ces milices n’étaient rien alors : mais depuis on les a un peu exercées, comme toutes celles des autres colonies espagnoles.


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Quoique l’audience ou le tribunal ſupérieur de juſtice ſoit dans l’iſle ſpécialement appellée1 Canarie, on regarde comme la capitale de l’Archipel celle de Teneriff,2 connue par ſes volcans & par une montagne qui, ſelon les dernières & les meilleures obſervations, s’élève mille neuf cens3 quatre toiſes au-deſſus de la mer. C’eſt la plus étendue, la plus riche & la plus peuplée. Elle eſt le ſéjour du commandant général7 & le ſiège de l’adminiſtration. Les navigateurs, preſque tous Anglois8 ou Américains, font leurs ventes dans ſon port de Sainte-Croix & y prennent leur chargement.

Quoique l’audience ou le tribunal supérieur de justice soit dans l’île spécialement appelée1 Canarie, on regarde comme la capitale de l’Archipel celle de Ténériffe,2 connue par ses volcans et par une montagne qui, selon les dernières et les meilleures observations, s’élève mille neuf cent3 quatre toises au-dessus de la mer. Les flancs de cet énorme rocher sont remplis d’excavations qui de temps immémorial servirent de tombeau à un peuple nommé Guanche, qui n’existe plus. L’entrée de ces singuliers sépulcres fut toujours un secret que les vieillards les plus distingués par leur discrétion se transmirent de siècle en siècle avec une fidélité qui ne s’est pas démentie jusqu’à notre âge. Les morts y sont conservés en momies, avec le succès qu’eut une région autrefois célèbre. La seule différence un peu prononcée qu’on peut remarquer entre les usages des deux nations,4 c’est que les Égyptiens enveloppaient leurs momies de bandelettes chargées de caractères vraisemblablement destinés à transmettre l’histoire ou le caractère des morts, au lieu que les Guanches ont simplement cousu les leurs dans des peaux, peut-être [223]parce que l’écriture leur était inconnue. Ténériffe est d’ailleurs l’île5 la plus étendue, la plus riche et la plus peuplée de son archipel.6 Elle est le séjour du commandant-général7 et le siége de l’administration. Les navigateurs, presque tous Anglais8 ou Américains, font leurs ventes dans son port de Sainte-Croix, et y prennent leur chargement.


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L’argent que ces négocians y verſent, circule rarement dans les iſles.1 Ce ne ſont pas les impôts qui l’en font ſortir, puiſqu’ils ſe réduiſent au monopole du tabac, & à une taxe de ſix pour cent ſur ce qui ſort, ſur ce qui entre : foibles2 reſſources que doivent abſorber les dépenſes de ſouveraineté. Si les Canaries envoient annuellement quinze ou ſeize cens mille3 francs à la métropole, [342]c’eſt pour la ſuperſtition de la croiſade : c’eſt pour la moitié de leurs appointemens que doivent la première année à la couronne ceux des citoyens qui en ont obtenu quelque place : c’eſt pour le droit des lances ſubſtitué ſur toute l’étendue de l’empire à l’obligation anciennement impoſée à tous les gens titrés de ſuivre le roi à la guerre : c’eſt pour le tiers du revenu des évêchés qui, dans quelque partie du monde que ce puiſſe être, appartient au gouvernement : c’eſt pour le produit des terres acquiſes ou conſervées par quelques familles fixées en Eſpagne : c’eſt enfin pour payer les dépenſes de ceux que l’inquiétude, l’ambition ou le deſir d’acquérir quelques connoiſſances4 font ſortir de leur archipel.

L’argent que ces négocians y versent circule rarement dans les îles.1 Ce ne sont pas les impôts qui l’en font sortir, puisqu’ils se réduisent au monopole du tabac, et à une taxe de six pour cent sur ce qui sort, sur ce qui entre ; faibles2 ressources que doivent absorber les dépenses de souveraineté. Si les Canaries envoient annuellement 15 ou 1600,0003 francs à la métropole, c’est pour la superstition de la croisade ; c’est pour la moitié de leurs appointemens que doivent la première année à la couronne ceux des citoyens qui en ont obtenu quelque place ; c’est pour le droit des lances substitué sur toute l’étendue de l’empire à l’obligation anciennement imposée à tous les gens titrés de suivre le roi à la guerre ; c’est pour le tiers du revenu des évêchés qui, dans quelque partie du monde que ce puisse être, appartient au gouvernement ; c’est pour le produit des terres acquises ou conservées par quelques familles fixées en Espagne ; c’est enfin pour payer les dépenses de ceux que l’inquiétude, l’ambition ou le désir d’acquérir quelques connaissances4 font sortir de leur archipel.


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Une exportation ſi conſidérable de métaux à tenu les Canaries dans un épuiſement continuel. Elles en ſeroient ſorties, ſi on les eût laiſſé1 paiſiblement jouir de la liberté qui, en 1657, leur fut accordée d’expédier tous les ans pour l’autre hémiſphère cinq bâtimens chargés de mille tonneaux de denrées ou de marchandiſes. Malheureuſement, les entraves que mit Cadix à ce commerce, le réduiſit [343]peu-à-peu2 à l’envoi d’un très-petit navire à Caraque. Cette tyrannie expire ; & nous parlerons de ſa chûte, après que nous aurons ſuivi Colomb ſur le grand théâtre où ſon génie & ſon courage vont ſe développer.

Une exportation si considérable de métaux a tenu les Canaries dans un épuisement continuel. Elles en seraient sorties, si on les eût laissées1 paisiblement jouir de la liberté qui, en 1657, leur fut accordée d’expédier tous les ans pour l’autre hémisphère cinq bâtimens chargés de mille tonneaux de denrées ou de marchandises. Malheureusement les entraves que mit Cadix à ce commerce le réduisirent peu à peu2 à l’envoi d’un très-petit navire à Caraque. Cette tyrannie expire, et nous parlerons de sa chute après que nous aurons suivi Colomb sur le grand théâtre où son génie et son courage vont se développer.


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Ce fut le 6 ſeptembre qu’il quitta Gomère où ſes trop frêles bâtimens avoient été radoubés & ſes vivres renouvellés1 ; qu’il abandonna les routes ſuivies par les navigateurs qui l’avoient précédé ; qu’il fit voile à l’Oueſt pour ſe jetter2 dans un océan inconnu.

Ce fut le 6 septembre qu’il quitta Gomère, où ses trop frêles bâtimens avaient été radoubés et ses vivres renouvelés1 ; qu’il abandonna les routes suivies par les navigateurs qui l’avaient précédé ; qu’il fit voile à l’ouest pour se jeter2 dans un océan inconnu.

Après une longue navigation,1 ſes équipages [3]épouvantés de l’immenſe étendue des mers qu’ils avoient mis entr’eux &2 leur patrie, commencerent à déſeſpérer de trouver ce qu’ils cherchoient. Ils murmuroient, &3 pluſieurs fois il fut propoſé4 de jetter Colomb5 dans les flots, & de retourner en Eſpagne. L’amiral diſſimula le plus qu’il lui fût poſſible ; mais quand il vit le mécontentement prêt à éclater, il déclara lui-même, que ſi6 dans trois jours on ne découvroit pas la terre, il reprendroit la route d’Europe.7 Depuis quelque tems8 il trouvoit le fonds9 avec la ſonde, & des indices qui trompent rarement lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné des terres.10

Après une longue navigation,1 ſes équipages épouvantés de l’immenſe étendue des mers qu’ils avoient miſe entr’eux &2 leur patrie, commencerent à déſeſpérer de trouver ce qu’ils cherchoient. Ils murmuroient, &3 pluſieurs fois on propoſa4 de jetter Colomb5 dans les flots, & de retourner en Eſpagne. L’amiral diſſimula le plus qu’il lui fut poſſible ; mais quand il vit le mécon[12]tentement prêt à éclater, il déclara lui-même, que ſi6 dans trois jours on ne découvroit pas la terre, il reprendroit la route de l’Europe.7 Depuis quelque tems8 il trouvoit le fond9 avec la ſonde ; & des indices qui trompent rarement, lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné des terres.10

Bientôt,1 ſes équipages épouvantés de l’immenſe étendue des mers qui les ſéparoient de2 leur patrie, commencèrent à s’effrayer. Ils murmuroient, & les plus intraitables des mutins propoſèrent à3 pluſieurs repriſes de jetter l’auteur4 de leurs dangers5 dans les flots. Ses plus zélés partiſans même étoient ſans eſpoir ; & il ne pouvoit plus rien ſe promettre, ni de la ſévérité, ni de la douceur. Si la terre ne paroît6 dans trois jours, je me livre à votre vengeance, dit alors l’amiral. Le diſcours étoit hardi, ſans être téméraire.7 Depuis quelque tems,8 il trouvoit le fond9 avec la ſonde ; & des indices qui trompent rarement, lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné du but qu’il s’étoit propoſé.10

Bientôt1 ses équipages, épouvantés de l’immense étendue des mers qui les séparaient de2 leur patrie, commencèrent à s’effrayer. Ils murmuraient, et les plus intraitables des mutins proposèrent à3 plusieurs reprises de jeter l’auteur4 de leurs dangers5 dans les flots. Ses plus zélés partisans même étaient sans espoir ; et il ne pouvait plus rien se promettre ni de la sévérité, ni de la douceur. Si la terre ne paraît6 dans trois jours, je me livre à votre vengeance, dit alors l’amiral. Le discours était hardi, sans être téméraire.7 Depuis quelque [225]temps8 il trouvait le fond9 avec la sonde, et des indices qui trompent rarement lui faisaient juger qu’il n’était pas éloigné du but qu’il s’était proposé.10

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le nouveau monde.1 Colomb aborda à une des Iſles2 Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’Iſabelle.3 Perſonne en Eſpagne ne ſe doutoit alors4 qu’il pût y avoir quelque injuſtice à5 s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’Octobre que fut découvert le nouveau monde.1 Colomb aborda à une des iſles2 Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’Iſabelle.3 Perſonne en Eſpagne n’étoit capable de penſer,4 qu’il pût y avoir quelque injuſtice de5 s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le Nouveau-Monde.1 Colomb aborda à une des iſles2 Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’lſabelle.3 Perſonne en Europe n’étoit capable de penſer,4 qu’il pût y avoir quelque injuſtice de5 s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le Nouveau-Monde.1 Colomb aborda à une des îles2 Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, et dont il prit possession au nom d’Isabelle.3 Personne en Europe n’était capable de penser4 qu’il pût y avoir quelque injustice de5 s’emparer d’un pays qui n’était pas habité par des chrétiens.

Les inſulaires à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêterent quelqu’uns,1 qu’ils renvoyerent après les avoir comblés de careſſes & de préſens. Il2 n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les inſulaires, à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêterent quelques-uns,1 qu’ils renvoyerent, après les avoir comblés de careſſes & de préſens. II2 n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les inſulaires, à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêtèrent quelques-uns,1 qu’ils renvoyèrent, après les avoir comblés de careſſes & de préſens. Il2 n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les insulaires, à la vue des vaisseaux et de ces hommes si différens d’eux, furent d’abord effrayés, et prirent la fuite. Les Espagnols en arrêtèrent quelques-uns,1 qu’ils renvoyèrent après les avoir comblés de caresses et de présens. Il2 n’en fallut pas davantage pour rassurer toute la nation.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrerent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté.1 Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des Iſles2 voiſines montrerent la même douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte [4]étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrerent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté.1 Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules, pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des iſles2 voiſines montrerent la mê[13]me douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte, étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans, leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrèrent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté.1 Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules, pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des iſles2 voiſines montrèrent la même douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte, étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les fem[345]mes, les enfans, leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent sans armes sur le rivage. Plusieurs entrèrent dans les vaisseaux ; ils examinaient tout avec admiration. On remarquait en eux de la confiance et de la gaîté.1 Ils apportaient des fruits. Ils mettaient les Espagnols sur leurs épaules pour les aider à descendre à terre. Les habitans des îles2 voisines montrèrent la même douceur et les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyait à la découverte étaient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans leur allaient chercher des vivres. On remplissait du coton le plus fin les lits suspendus dans lesquels ils couchaient.


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Lecteur, dites-moi, ſont-ce des peuples civiliſés qui ſont deſcendus chez des ſauvages, ou des ſauvages chez des peuples civiliſés ? Et qu’importe qu’ils ſoient nus ; qu’ils habitent le fond des forêts, qu’ils vivent ſous des hutes1 ; qu’il n’y ait parmi eux ni code de loix,2 ni juſtice civile, ni juſtice criminelle, s’ils ſont doux, humains, bienfaiſans, s’ils ont les vertus qui caractériſent l’homme. Hélas ! par-tout on auroit obtenu le même accueil avec les mêmes procédés. Oublions, s’il ſe peut, ou plutôt rappellons-nous ce moment de la découverte, cette première entrevue des deux mondes pour bien déteſter le nôtre.3

Lecteur, dites-moi, sont-ce des peuples civilisés qui sont descendus chez des sauvages, ou des sauvages chez des peuples civilisés ? Et qu’importe qu’ils soient nus, qu’ils habitent le fond des forêts, qu’ils vivent sous des huttes,1 qu’il n’y ait parmi eux ni code de lois,2 ni justice civile, ni justice criminelle, s’ils sont doux, humains, bienfaisans, s’ils ont les vertus qui caractérisent l’homme. Hélas ! partout on aurait obtenu le même accueil avec les mêmes procédés.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnerent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Etonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regarderent comme des animaux imparfaits qu’on auroit dès lors1 traités ſans humanité,2 ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnerent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Etonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regarderent comme des animaux imparfaits, qu’on auroit dès-lors1 traités inhumainement,2 ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnèrent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicite de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Étonnés de [346]trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regardèrent comme des animaux imparfaits, qu’on auroit dès-lors1 traités inhumainement,2 ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’était de l’or que cherchaient les Espagnols : ils en virent. Plusieurs sauvages portaient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnèrent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la simplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne surent point reconnaître en eux l’empreinte de la nature. Étonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, sans barbe et sans poil sur le corps, ils les regardèrent comme des animaux imparfaits qu’on aurait dès-lors1 traités inhumainement,2 sans l’intérêt qu’on avait de savoir d’eux des détails importans sur les contrées voisines et dans quel pays étaient les mines d’or.

Après avoir reconnu quelques iſles1 d’une médiocre étendue ; Colomb aborda au Nord, d’une grande iſle3 que les inſulaires appelloient Hayti,4 & qu’il nomma l’Eſpagnole ; elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles5 qui l’avoient ſuivi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle6 étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu quelques iſles1 d’une médiocre étendue, Colomb aborda au Nord d’une grande iſle,3 que les inſulaires appelloient Hayti,4 & qu’il nomma l’Eſpagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles,5 qui l’avoient ſui[14]vi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle6 étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal, dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu quelques iſles1 d’une médiocre étendue, Colomb aborda au Nord d’une grande iſle,3 que les inſulaires appelloient Hayti,4 & qu’il nomma l’Eſpagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles,5 qui l’avoient ſuivi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle6 étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal, dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu Cuba et quelques autres îles1 d’une médiocre étendue, Colomb aborda le 6 décembre2 au nord d’une grande île3 que les insulaires appelaient Haïti,4 et qu’il nomma l’Espagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques sauvages [227]des autres îles,5 qui l’avaient suivi sans défiance, et qui lui avaient fait entendre que la grande île6 était le pays qui leur fournissait ce métal dont les Espagnols étaient si avides.

L’iſle de Hayti,1 qui a deux cens2 lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatre-vingt3 de large, eſt coupée par le milieu4 dans toute ſa largeur de l’eſt à l’oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes qui vivoient en paix. [5]Elles avoient des rois nommés Caciques, abſolus, &6 fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles.7 Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient abſolument nuds.8 Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genouil.9 Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de mays10 de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail : leurs beſoins ne leur en demandoient pas : & ils ne s’étoient pas fait des beſoins. Ils vivoient11 ſans inquiétudes,12 & dans une douce indolence. Leur tems13 s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples ne devoient avoir que peu de lumieres. Les ſociétés iſolées s’éclairent lentement, &14 difficilement : elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems15 & l’expérience font faire aux16 autres peuples. Le nombre des hazards17 qui menent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’iſle de Hayti,1 qui a deux cens2 lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatrevingts3 de large, eſt coupée dans toute ſa largeur de l’Eſt à l’Oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes, qui vivoient en paix. Elles avoient des rois nommés caciques, d’autant plus5 abſolus, qu’ils étoient6 fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles.7 Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient entierement nuds.8 Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genou.9 Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de mays,10 de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail. Ils couloient leurs jours11 ſans inquiétude12 & dans une douce indolence. Leur tems13 s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples, ne dévoient avoir que peu de lumières. Les ſociétés iſolées s’éclairent lente[15]ment &14 difficilement ; elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems15 & l’expérience font naître chez les16 autres peuples. Le nombre des hazards17 qui menent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’iſle de Hayti,1 qui a deux cens2 lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatre-vingts3 de large, eſt coupée dans toute ſa largeur de l’Eſt à l’Oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes qui vivoient en paix. Elles avoient des rois nommés [347]caciques, d’autant plus5 abſolus, qu’ils étoient6 fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles.7 Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient entiérement nus.8 Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genou.9 Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de maïs,10 de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail. Ils couloient leurs jours11 ſans inquiétude12 & dans une douce indolence. Leur tems13 s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples, ne devoient avoir que peu de lumières. Les ſociétés iſolées s’éclairent lentement, difficilement ; elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems15 & l’expérience font naître chez les16 autres peuples. Le nombre des haſards17 qui mènent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’île de Haïti,1 qui a deux cents2 lieues de long sur soixante, et quelquefois quatre-vingts3 de large, est coupée dans toute sa largeur, de l’est à l’ouest, par une chaîne de montagnes, la plupart escarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuses qui vivaient en paix. Elles avaient des rois nommés caciques, d’autant plus5 absolus qu’ils étaient6 fort aimés. Ces peuples étaient plus blancs que ceux des autres îles.7 Ils se peignaient le corps. Les hommes étaient entièrement nus.8 Les femmes portaient une sorte de jupe de coton qui ne passait pas le genou.9 Les filles étaient nues comme les hommes. Ils vivaient de maïs,10 de racines, de fruits et de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robustes, ils avaient de l’éloignement pour le travail. Ils coulaient leurs jours11 sans inquiétude12 et dans une douce indolence. Leur temps13 s’employait à danser, à jouer, à dormir. Ils montraient peu d’esprit, à ce que disent les Espagnols ; et en effet, des insulaires séparés des autres peuples ne devaient avoir que peu de lumières. Les sociétés isolées s’éclairent lentement, difficilement ; elles ne s’enrichissent d’aucune des découvertes que le temps15 et l’expérience font naître chez les16 autres peuples. Le nombre des hasards17 [228]qui mènent à l’instruction est plus borné pour elles.

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans eſprit1 de vengeance, preſque ſans paſſions.2

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans efprit1 de vengeance, preſque ſans paſſions.2

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans eſprit1 de vengeance, preſque ſans paſſion.2

Ce sont les Espagnols eux-mêmes qui nous attestent que ces peuples étaient humains, sans malignité, sans esprit1 de vengeance, presque sans passions.2

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne savaient rien, mais ils n’avaient aucun désir d’apprendre. Cette indifférence et la confiance avec laquelle ils se livraient à des étrangers prouvent qu’ils étaient heureux.

Leur hiſtoire, leur morale étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur hiſtoire, leur morale, étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur hiſtoire, leur morale, étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur histoire, leur morale, étaient renfermées dans un recueil de chansons qu’on leur apprenait dès l’enfance.

Ils avoient comme tous les peuples quelques fables ſur l’origine du genre humain.1

Ils avoient, comme tous les peuples, quelques fables ſur l’origine du genre-humain.1

Ils avoient, comme tous les peuples, quelques fables ſur l’origine du genre-humain.1

Ils avaient, comme tous les peuples, quelques fables sur l’origine du genre humain.1

On ſait peu de choſe ſur1 leur religion à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils prétendoient2 que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’êtres3 malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un dieu malfaiſant,4 n’ont jamais été bons.

On ſait peu de choſe ſur1 leur religion, à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu2 que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’êtres3 malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un Dieu malfaiſant4 n’ont jamais été bons.

On ſait peu de choſe de1 leur religion, à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu2 que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’être3 malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un dieu cruel4 n’ont jamais été bons. Et qu’importoient leurs dieux & leur culte ? Firent-ils aux nouveaux venus quelque queſtion ſur leur religion ? Leur croyance fut-elle un motif de curioſité, de haîne ou de mépris pour eux ? C’eſt l’Européen qui ſe conduiſit comme s’il eût été conſeillé par les démons de l’inſulaire ; c’eſt l’inſulaire qui ſe conduiſit comme s’il eût obéi à la divinité de l’Européen.5

On sait peu de chose de1 leur religion, à laquelle ils n’étaient pas fort attachés ; et il y a apparence que, sur cet article comme sur beaucoup d’autres, leurs destructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu2 que ces insulaires si doux adoraient une multitude d’êtres3 malfaisans. On ne le saurait croire. Les adorateurs d’un dieu cruel4 n’ont jamais été bons. Et qu’importaient leurs dieux et leur culte ? Firent-ils aux nouveaux venus quelque question sur leur religion ? Leur croyance fut-elle un motif de curiosité, de haine ou de mépris pour eux ? C’est l’Européen qui se conduisit comme s’il eût été conseillé par les démons de l’insulaire ; c’est l’insulaire qui se conduisit comme s’il eût obéi à la divinité de l’Européen.5

Aucune loi ne régloit chez eux le nombre des femmes. Ordinairement, une d’entr’elles1 avoit quelques privileges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur : c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient2 débauche, licence, crime cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix3 & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, un mal qu’un médecin philoſophe a démontré depuis peu dans un traité ſur l’origine de la maladie vénérienne,4 avoir été connue5 en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne régloit chez eux le nom[16]bre des femmes. Ordinairement, une d’entr’elles1 avoit quelques priviléges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur ; c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient2 débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix3 & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, un mal qu’un médecin philoſophe prouve ſur l’origine de la maladie vénérienne,4 avoir été connu5 en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne régloit chez eux le nombre des femmes. Ordinairement, une d’entre elles1 avoit quelques privilèges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur ; c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient2 débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix3 & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, l’origine d’un mal honteux & deſtructeur qu’on croit communément4 avoir été inconnu5 en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne réglait chez eux le nombre des femmes. Ordinairement une d’entre elles1 avait quelques priviléges, quelques distinctions, mais sans autorité sur les autres. C’était celle que le mari aimait le plus, et dont il se croyait le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux elle se faisait enterrer avec lui. Ce n’était point chez ce peuple un usage, un devoir, un point d’honneur ; c’était dans la femme une impossibilité de survivre à ce que son cœur avait de plus cher. Les Espagnols appelaient2 débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage et dans l’amour autorisée par les lois3 et par les mœurs ; et ils attribuaient aux prétendus excès des insulaires l’origine d’un mal honteux et destructeur qu’on croit communément4 avoir été inconnu5 en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc &1 des fleches d’un bois dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arête2 de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols, étoit3 des cuiraſſes impénétrables contre ces fleches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc avec1 des fléches d’un bois, dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arêtes2 de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols étoient3 des cuiraſſes impénétrables contre ces fléches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons, dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc avec1 des flèches d’un bois, dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arrêtes2 de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols, étoient3 des cuiraſſes impénétrables contre ces flèches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes [350]à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons, dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces insulaires n’avaient pour armes que l’arc avec1 des flèches d’un bois dont la pointe, durcie au feu, était quelquefois garnie de pierres tranchantes ou d’arêtes2 de poisson. Les simples habits des Espagnols étaient3 des cuirasses impénétrables contre ces flèches lancées avec peu d’adresse. Ces armes, jointes à de petites massues, ou plutôt à de gros bâtons dont le coup devait être rarement mortel, ne rendaient pas ce peuple bien redoutable.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpece de nobleſſe ; mais on ſait peu quelles1 étoient les charges2 de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers enfans, ou peres de la ſuperſtition.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpece de nobleſſe ; mais on ſait peu qu’elles1 étoient les prérogatives2 de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers, enfans ou peres de la ſuperſtition.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpèce de nobleſſe ; mais on ſait peu quelles1 étoient les prérogatives2 de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers, enfans ou pères de la ſuperſtition.

Il était composé de différentes classes, dont une s’arrogeait une espèce de noblesse ; mais on sait peu quelles1 étaient les prérogatives2 de cette dis[230]tinction, et ce qui pouvait y conduire. Ce peuple ignorant et sauvage avait aussi des sorciers, enfans ou pères de la superstition.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenants1 de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes deſcendu2 du ciel ; & les préſents3 qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe4 ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenans1 de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes descendus2 du ciel ; & les préſens3 qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe4 ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenans1 de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes deſcendus2 du ciel ; & les préſens3 qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe4 ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des [351]ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvaient lui concilier ces insulaires. Mais il leur fit sentir aussi que, sans avoir la volonté de leur nuire, il en avait le pouvoir. Les effets surprenans1 de son artillerie, dont il fit des épreuves en leur présence, les convainquirent de ce qu’il leur disait. Les Espagnols leur parurent des hommes descendus2 du ciel ; et les présens3 qu’ils en recevaient n’étaient pas pour eux de simples curiosités, mais des choses sacrées. Cette erreur était avantageuse. Elle ne fut détruite par aucun acte de faiblesse4 ou de cruauté. On donnait à ces sauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des sonnettes, et ils donnaient de l’or et des vivres.

Dans les premiers moments1 de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit un petit3 fort avec le ſecours des Inſulaires qui travaillent gaiement5 à forger leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle,6 il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens1 de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit un petit3 fort avec le ſecours des inſulaires, qui travailloient gaiement5 à forger [18]leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle,6 il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens1 de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit le3 fort de la Nativité4 avec le ſecours des inſulaires, qui travailloient gaiement5 à forger leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle6 il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens1 de cette union, Colomb marqua la place d’un établissement qu’il destinait à être le centre de tous les projets qu’il se proposait d’exécuter. De l’aveu du souverain de la contrée,2 il construisit le3 fort de la Nativité4 avec le secours des insulaires, qui travaillaient gaîment5 à forger leurs fers. Il y laissa trente-neuf Castillans ; et après avoir reconnu la plus grande partie de l’île,6 il fit voile pour l’Espagne le 16 janvier 1493.7


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Sa navigation fut heureuse, très-heureuse durant près d’un mois. Sans le moindre accident il [231]avait fait cinq cents lieues, lorsque le 14 février il fut assailli par une des plus violentes tempêtes qui eussent jamais bouleversé l’Océan. Sur les rivages mêmes d’Haïti, la Vierge-Marie, la meilleure de ses corvettes, avait été brisée. L’ouragan l’avait séparée de la Pinta, dont la perte paraissait certaine. Il ne lui restait aucun espoir de sauver la Nigna, qui faisait eau de tous les côtés. L’équipage en avait abandonné la manœuvre, et se bornait à pousser des vœux impuissans vers le ciel. Dans cette situation accablante, l’unique chagrin de l’amiral était de ne point laisser de nom, ou de ne laisser que celui d’un imprudent aventurier. Pour préserver sa mémoire de l’oubli ou de l’opprobre, il traça par écrit l’importante découverte qu’il avait faite, le chemin qu’il avait tenu, l’établissement qu’il avait formé, et enferma sa relation dans un tonneau qu’il confia aux vagues. C’était pour lui une grande consolation de penser que ce précieux dépôt pourrait être poussé vers quelques plages habitées, et que ce qu’il avait opéré de grand ne serait pas peut-être perdu pour le genre humain.

Il arriva1 à Palos, port de l’Andalouſie, d’où2 ſept mois auparavant il étoit parti. Il3 ſe rendit par terre, à Barcelone,4 où étoit la Cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allerent au devant5 de lui, & le ſuivirent en [8]foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoient6 précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation dont la vanité & l’imagination exagerent tout, lui7 fit voir une ſource inépuiſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnerent à Colomb, ils le firent couvrir, & s’aſſeoir comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblerent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Il arriva1 à Palos port de l’Andalouſie, d’où2 ſept mois auparavant il étoit parti. Il3 ſe rendit par terre à Barcelone,4 où étoit la cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allerent au-devant5 de lui, & le ſuivirent en foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires, qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoit6 précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation, dont la vanité & l’imagination exagerent tout, lui7 fit voir au loin, dans le tems & l’eſpace,8 une ſource inépuiſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnerent à Colomb, ils le firent couvrir & s’aſſeoir, comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblerent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après, il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Il arriva1 à Palos, port de l’Andalouſie, d’où2 ſept mois auparavant il étoit parti. Il3 ſe rendit par terre à Barcelone,4 où étoit la cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allèrent au-devant5 de lui, & le ſuivirent en foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires, qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoit6 précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation, dont la vanité & l’imagination exagèrent tout, leur7 fit voir au loin, dans le tems & l’eſpace,8 une ſource inépui[352]ſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnèrent à Colomb, ils le firent couvrir & s’aſſeoir, comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblèrent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après, il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Par bonheur, au moment d’un naufrage inévitable, les flots s’apaisèrent. Des vents favorables poussèrent d’abord les infortunés navigateurs aux Açores, ensuite en Portugal, et enfin1 à Palos, port de l’Andalousie, ils débarquèrent2 sept mois et onze jours après en être partis. Sans perdre un instant, Colomb3 se rendit par terre à Barcelonne,4 [232]où était la cour. Ce voyage fut un triomphe. La noblesse et le peuple allèrent au-devant5 de lui et le suivirent en foule jusqu’aux pieds de Ferdinand et d’Isabelle. Il leur présenta des insulaires qui l’avaient suivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiseaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendait6 précieuses. Cette multitude d’objets étrangers, exposée aux yeux d’une nation dont la vanité et l’imagination exagèrent tout, leur7 fit voir au loin, dans le temps et l’espace,8 une source inépuisable de richesses qui devait couler éternellement dans son sein. L’enthousiasme gagna jusqu’aux souverains. Dans l’audience publique qu’ils donnèrent à Colomb, ils le firent couvrir et s’asseoir comme un grand d’Espagne. Il leur raconta son voyage. Ils le comblèrent de caresses, de louanges, d’honneurs ; et bientôt après il repartit avec dix-sept vaisseaux pour faire de nouvelles découvertes et fonder des colonies.

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens1 ſoldats, trois cent ouvriers,2 des miſſionnaires,3 les grains,4 les fruits,5 les animaux domeſtiques d’Europe, qui manquoient à ce6 nouveau monde7 ; Colomb trouva qu’on avoit ruiné ſa fortereſſe, & maſacré tous les8 Eſpagnols. Ils s’étoient attiré cette infortune9 par leur orgueil, leur licence, & leur tyrannie. Colomb11 n’en douta pas après les eclairciſſemens qu’il ſe fit donner, & il eut le bonheur de12 perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. On s’occupa uniquement à reconnoître les mines qui devoient coûter tant13 de ſang, à14 les exploiter, à conſtruire des forts15 dans leur voiſinage, à y établir des garniſons ſuffiſantes pour aſſurer16 les travaux.17

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens1 ſoldats, trois cens ouvriers,2 [19]des miſſionnaires,3 les grains,4 les fruits,5 les animaux domeſtiques d’Europe, qui manquoient à ce6 nouveau monde,7 Colomb trouva qu’on avoit ruiné ſa fortereſſe, & masſacré tous les8 Eſpagnols. Ils s’étoient attiré ce traitement9 par leur orgueil, leur licence & leur tyrannie. Colomb11 n’en douta pas, après les éclairciſſemens qu’il ſe fit donner ; & il eut le bonheur de12 perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. On s’occupa uniquement à reconnoître les mines qui devoient coûter un jour tant13 de ſang, à14 les exploiter, à conſtruire des forts15 dans leur voiſinage, à y établir des garniſons ſuffiſantes pour aſſurer16 les travaux.17

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens hommes,1 ſoldats, ouvriers, miſſionnaires ; avec2 des vivres pour leur ſubſiſtance ; avec3 les ſemences de toutes4 les plantes qu’on croyoit pouvoir réuſſir ſous ce climat humide & chaud ; avec5 les animaux domeſtiques de l’ancien hémiſphère dont le6 nouveau n’avoit pas un ſeul,7 Colomb ne trouva que des ruines & des cadavres, il avoit laiſſé des fortifications & des8 Eſpagnols. Ces brigands avoient provoqué leur ruine9 par leur orgueil, par10 leur licence & leur tyrannie. L’amiral11 n’en douta pas après les éclairciſſemens qu’il ſe fit donner ; & il ſut12 perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne [353]politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. Un fort, honoré du nom d’Iſabelle, fut conſtruit aux bords de l’Océan, & celui13 de Saint-Thomas ſur14 les montagnes de Cibao, les inſulaires ramaſſoient,15 dans des torrens, la plus grande partie de l’or qu’ils faiſoient ſervir à leur parure, & 16 les conquérans ſe propoſoient d’ouvrir des mines.17

A son arrivée à Saint-Domingue avec quinze cents hommes,1 soldats, ouvriers, missionnaires ; avec2 des vivres pour leur subsistance ; avec3 les semences de toutes4 les plantes qu’on croyait pouvoir réussir sous ce climat humide et chaud ; avec5 les animaux domestiques de l’ancien hémisphère dont le6 nouveau n’avait pas un seul,7 Colomb ne trouva que des ruines et des cadavres, où il avait laissé des fortifications et des8 Espagnols. Ces brigands avaient provoqué leur ruine9 par leur orgueil, [233]par10 leur licence et leur tyrannie. L’amiral11 n’en douta pas après les éclaircissemens qu’il se fit donner ; et il sut12 persuader à ceux qui avaient moins de moderation que lui qu’il était de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre temps. Un fort, honoré du nom d’Isabelle, fut construit aux bords de l’Océan, et celui13 de Saint-Thomas sur14 les montagnes de Cibao, où les insulaires ramassaient15 dans des torrens la plus grande partie de l’or qu’ils faisaient servir à leur parure, et où16 les conquérans se proposaient d’ouvrir des mines.17

Pendant ce tems là,1 les vivres apportés d’Europe avoient été corrompus par la chaleur hu[9]mide du climat, & le petit nombre des cultivateurs envoyés2 pour les renouveller dans des régions où la végétation eſt ſi prompte, étoient morts la plupart, ou tombé malades. Les gens3 de guerre invités à les remplacer ſe refuſerent à une occupation qui devoit aſſurer leur ſubſiſtance.4

Pendant ce tems,1 les vivres apportés d’Europe avoient été corrompus par la chaleur humide du climat ; & le petit nombre de cultivateurs envoyés2 pour les renouveller dans des régions où la végétation eſt ſi prompte, étoient morts la plupart, ou tombés malades. Les gens3 de guerre invités à les remplacer, ſe refuſerent à une occupation qui devoit aſſurer leur ſubſiſtance.4

Pendant qu’on étoit occupé de ces travaux,1 les vivres apportés d’Europe avoient été conſommés ou s’étoient corrompus. La colonie n’en avoit pas aſſez reçu de nouveaux2 pour remplir le vuide ; & des ſoldats, des matelots n’avoient eu ni le tems, ni le talent, ni la volonté3 de créer des ſubſiſtances.4

Pendant qu’on était occupé de ces travaux,1 les vivres apportés d’Europe avaient été consommés ou s’étaient corrompus. La colonie n’en avait pas assez reçu de nouveaux2 pour remplir le vide ; et ses habitans nobles, roturiers ou prêtres, également mécontens d’avoir été réduits, comme leur chef, à prêter leurs bras à la construction de leurs maisons et des édifices publics, avaient tous fièrement repoussé les invitations qui leur étaient faites3 de créer des subsistances.4

La pareſſe commençoit à être en honneur en Eſpagne.1 Ne rien faire, étoit vivre en gentilhomme ; & le dernier ſoldat dans un pays où il ſe trouvoit le maître, vouloit vivre noblement. Les inſulaires leur offroient tout, & ils exigeoient davantage. Ils leur demandoient ſans ceſſe des alimens & de l’or. Ces malheureux ſe laſſerent enfin2 de cultiver, de chaſſer, de pêcher, de fouiller3 les mines pour les inſatiables Eſpagnols ; & à cette époque, on ne vit plus en eux que des traites, & des eſclaves rebelles dont on ſe permit de verſer le ſang.4

La pareſſe commençoit à être en honneur en Eſpagne.1 Ne rien faire, c’étoit vivre en gentilhomme ; & le dernier ſoldat dans un pays où il ſe trouvoit le maître, vouloit vi[20]vre noblement. Les inſulaires leur offroient tout, & ils exigeoient davantage. Ils leur demandoient ſans ceſſe des alimens & de l’or. Ces malheureux ſe laſſerent enfin2 de cultiver, de chaſſer, de pêcher, de fouiller3 les mines pour les inſatiables Eſpagnols. Dès ce moment, on ne vit plus en eux que des traîtres & des eſclaves rébelles, dont on ſe permit de verſer le ſang.4

Il fallut recourir aux naturels du pays qui1 ne cultivant que peu étoient hors d’état de nourrir des étrangers qui, quoique les plus ſobres de l’ancien hémiſphère, conſommoient chacun ce qui auroit ſuffi aux beſoins de pluſieurs Indiens. Ces malheureux livroient tout ce qu’ils avoient, & l’on exigeoit davantage. Ces exactions continuelles les firent ſortir2 de leur caractère naturellement timide ; & tous3 les caciques, à l’exception de Guacanahari, [354]qui le premier avoit reçu les Eſpagnols dans ſes états, réſolurent d’unir leurs forces pour briſer un joug qui devenoit chaque jour plus intolérable.4

Il fallut recourir aux naturels du pays, qui,1 ne cultivant que peu, étaient hors d’état de nourrir des étrangers qui, quoique les plus sobres de l’ancien hémisphère, consommaient chacun ce qui aurait suffi aux besoins de plusieurs Indiens. Ces malheureux livraient tout ce qu’ils avaient, et l’on exigeait davantage. Ces exactions continuelles les firent sortir2 de leur caractère, natu[234]rellement timide ; et tous3 les caciques, à l’exception de Guacanaghari, qui le premier avait reçu les Espagnols dans ses états, résolurent d’unir leurs forces pour briser un joug qui devenait chaque jour plus intolérable.4

Colomb qui continuoit1 ſes découvertes, averti que les Indiens aigris par ces traitemens barbares, méditoient un ſoulevement ; revint ſur ſes pas. Son projet étoit de rapprocher2 les eſprits ; mais il fut entraîné par les clameurs ſéditieuſes3 de ſes féroces & avides ſoldats, dans des hoſtilités qui n’étoient ni ſelon ſon cœur, ni dans ſes principes ; avec4 deux cent fantaſſin5 & vingt cavaliers, il6 ne craignit pas d’attaquer une armée de8 cent mille hommes dans le lieu où9 fut bâtie depuis la ville de Sant-Yago.10

Colomb qui continuoit1 ſes découvertes, averti que les Indiens, aigris par ces traitemens barbares, méditoient un ſoulevement revint ſur ſes pas. Son projet étoit de rapprocher2 les eſprits ; mais il fut entraîné par les clameurs ſéditieuſes3 de ſes féroces & avides ſoldats, dans des hoſtilités qui n’étoient ni ſelon ſon cœur, ni dans ſes principes. Avec4 deux cens fantaſſins5 & vingt cavaliers, il6 ne craignit pas d’attaquer une armée qu’on prétend avoir été de8 cent mille hommes, dans le lieu où9 fut bâtie depuis la ville de Sant-Yago.10

Colomb interrompit le cours de1 ſes découvertes pour prévenir ou pour diſſiper ce danger inattendu. Quoique la miſère, le climat & la débauche euſſent précipité au tombeau2 les deux tiers de ſes compagnons ; quoique la maladie empêchât pluſieurs3 de ceux qui avoient échappé à ces fléaux terribles, de ſe joindre à lui ; quoiqu’il ne pût mener à l’ennemi que4 deux cens fantaſſins5 & vingt cavaliers, cet homme extraordinaire6 ne craignit pas d’attaquer, en 1495, dans les plaines de Vega-Real,7 une armée que les hiſtoriens ont généralement portée à8 cent mille combattans. La principale précaution qu’on prit9 fut de fondre ſur elle durant la nuit.10

Colomb interrompit le cours de1 ses découvertes pour prévenir ou pour dissiper ce danger inattendu. Quoique la misère, le climat et la débauche eussent précipité au tombeau2 les deux tiers de ses compagnons ; quoique la maladie empêchât plusieurs3 de ceux qui avaient échappé à ces fléaux terribles de se joindre à lui ; quoiqu’il ne pût mener à l’ennemi que4 deux cents fantassins5 et vingt cavaliers, cet homme extraordinaire6 ne craignit pas d’attaquer en 1495, dans les plaines de Véga-Réal,7 une armée que les historiens ont généralement portée à8 cent mille combattans. La principale précaution qu’on prit9 fut de fondre sur elle durant la nuit.10

Les malheureux Indiens1 étoient vaincus avant de combattre.2 Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes d’Europe3 avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoient,4 ſur-tout, étonné.5 Pluſieurs étoient aſſez ſimples pour croire que l’homme & le cheval [10]n’étoit6 qu’un même animal, ou un dieu.8 Quand cette9 impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible10 réſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue les auroient aiſement diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Ils demanderent la paix, & l’obtinrent à condition qu’ils cultiveroient la terre pour les Eſpagnols, & qu’ils leur fourniroient chaque mois une certaine quantité d’or.11

Les malheureux Indiens1 étoient vaincus avant de combattre.2 Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes de l’Europe3 avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoit4 ſur-tout frappés d’étonnement.5 Pluſieurs étoient aſſez ſimples, pour croire que l’homme & le [21]cheval n’étoient6 qu’un ſeul &7 même animal, ou une eſpece de divinité.8 Quand cette9 impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible10 reſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue, les auroient aiſément diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Ils demanderent la paix, & l’obtinrent, à condition qu’ils cultiveroient la terre pour les Eſpagnols, & qu’ils leur fourniroient chaque mois une certaine quantité d’or.11

Les inſulaires1 étoient vaincus avant que l’action s’engageât.2 Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes de l’Europe3 avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoient4 ſur-tout frappés d’admiration.5 Pluſieurs étoient [355]aſſez ſimples pour croire que l’homme & le cheval n’étoient6 qu’un ſeul &7 même animal, ou une eſpèce de divinité.8 Quand une9 impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible10 réſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue les auroient aiſément diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Pour les punir de ce qu’on appelloit leur rébellion, chaque Indien au-deſſus de quatorze ans fut aſſervi à un tribut en or ou en coton, ſelon la contrée qu’il habitoit.11

Les insulaires1 étaient vaincus avant que l’action s’engageât.2 Ils regardaient les Espagnols comme des êtres d’une nature supérieure. Les armes de l’Europe3 avaient augmenté leur admiration, leur respect et leur crainte. La vue des chevaux les avait4 surtout frappés d’admiration.5 Plusieurs étaient assez simples pour croire que l’homme et le cheval n’étaient6 qu’un seul et7 même animal, ou une espèce de divinité.8 Quand une9 impression de terreur n’aurait pas trahi leur courage, ils n’auraient pu faire encore qu’une faible10 [235]résistance. Le feu du canon, les piques, une discipline inconnue les auraient aisément dispersés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Pour les punir de ce qu’on appelait leur rébellion, chaque Indien au-dessus de quatorze ans fut asservi à un tribut en or ou en coton, selon la contrée qu’il habitait.11

Cette dure obligation, des cruautés qui la rendoient plus dure encore, parurent bientôt inſupportables à ces inſulaires. Pour s’y ſouſtraire, ils ſe refugierent dans les montagnes 1 ils eſpéroient que la chaſſe, & des fruits ſauvages leur donneroient le peu de ſubſiſtance dont ils avoient beſoin, tandis que leurs ennemis, dont chacun conſommoit la nourriture de dix Indiens, ſe voyant privés de vivres, ſeroient obligés de répaſſer les mers. Ils ſe tromperent. Les Caſtillans ſe ſoutinrent par les rafraîchiſſemens qu’ils recevoient d’Europe, & n’en furent que plus acharnés à la pourſuite de leur2 affreux projets. Leur rage les conduiſit dans des3 lieux qu’on croiroit4 inacceſſibles. Ils formerent leur5 chiens à découvrir, à dévorer les malheureux Indiens. On en vit6 qui firent vœu d’en7 maſſacrer douze8 tous les jours en l’honneur des douze Apôtres. Ils firent périr le tiers de ces nations. On prétend qu’à leur arrivée, l’iſle avoit un million d’habitans. Tous les monumens atteſtent que ce nombre n’eſt pas exagéré, & il eſt conſtant que la population étoit conſidérable.

Cette dure obligation, des cruautés qui la rendoient plus dure encore, parurent bientôt inſupportables à ces inſulaires. Pour s’y ſouſtraire, ils eſpéroient que la chaſſe & des fruits ſauvages leur donneroient le peu de ſubſiſtance dont ils avoient beſoin ; tandis que leurs ennemis, dont chacun conſommoit la nourriture de dix Indiens, ſe voyant privés de vivres, ſeroient obligés de repasſer les mers. Ils ſe tromperent. Les Caſtillans ſe ſoutinrent par les rafraîchiſſemens qu’ils recevoient d’Europe, & n’en furent que plus acharnés à la pourſuite de leurs2 affreux projets. Leur rage les conduiſit dans les3 lieux qu’on croyoit4 inacceſſibles. Ils formerent leurs5 chiens à découvrir, à dévorer des hommes. On vit des Eſpagnols6 qui firent vœu de7 maſſacrer tous les jours douze [22]Indiens,9 en l’honneur des douze Apôtres. Ils firent périr le tiers de ces nations. On prétend qu’à leur arrivée, l’iſle avoit un million d’habitans. Tous les monumens atteſtent que ce nombre n’eſt pas exagéré, & il eſt conſtant que la population étoit conſidérable.


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Ce qui avoit échappé à la miſere, à la fatigue, à la frayeur, & au glaive, fut obligé de ſe livrer à la diſcrétion du vainqueur qui uſa de ſes [11]avantages avec d’autant plus de rigueur qu’il n’étoit pas contenu par la préſence de Colomb. Ce grand homme étoit repaſſé en Eſpagne pour inſtruire la Cour de ces barbaries que le caractere de ſes inférieurs le mettoit hors d’état de prévenir, & que ſes navigations continuelles ne lui permettoient pas d’empêcher. Durant ſon abſence, la meſintelligence, l’eſprit de haine & de rebellion diviſerent la colonie qu’il avoit laiſſée ſous les ordres de ſon frere. On n’obéiſſoit que lorſqu’il y avoit quelque Cacique à détrôner, quelque bourgade à piller ou à détruire, des nations à exterminer. A peines1 ces farouches guerriers s’étoient-ils emparés des tréſors de quelques malheureux qu’ils avoient égorgés, que la confuſion renaiſſoit. Le deſir de l’indépendance, l’inégalité dans le partage du butin diviſoit ces hommes2 avides. L’autorité n’étoit plus écoutée. Et les ſubalternes n’étoient pas plus ſoumis aux chefs, que les chefs aux loix. On en vint à ſe faire ouvertement la guerre.

Ce qui avoit échappé à la miſere, à la fatigue, à la frayeur & au glaive, fut obligé de ſe livrer à la diſcrétion du vainqueur, qui uſa de ſes avantages avec d’autant plus de rigueur, qu’il n’étoit pas contenu par la préſence de Colomb. Ce grand homme étoit repaſſé en Eſpagne, pour inſtruire la cour de ces barbaries que le caractere de ſes inférieurs le mettoit hors d’état de prévenir, & que ſes navigations continuelles ne lui permettoient pas d’empêcher. Durant ſon abſence, la méſintelligence, l’eſprit de haîne & de rébellion, diviſerent la colonie qu’il avoit laiſſée ſous les ordres de ſon frere. On n’obéiſſoit que lorſqu’il y avoit quelque cacique à détrôner, quelque bourgade à piller ou à détruire, des nations à exterminer. A peine1 ces farouches guerriers s’étoient-ils emparés des tréſors de quelques malheureux qu’ils avoient égorgés, que la confuſion renaiſſoit. Le deſir de l’indépendance, l’inégalité dans le partage du butin, diviſoient ces2 avides vainqueurs.3 L’autorité [23]n’étoit plus écoutée ; & les ſubalternes n’étoient pas plus ſoumis aux chefs, que les chefs aux loix. On en vint à ſe faire ouvertement la guerre.


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Les Indiens quelquefois acteurs, & toujours témoins de ces ſcenes ſanglantes & odieuſes, reprirent un peu de courage. Leur ſimplicité ne les empêcha pas d’entrevoir qu’il ſeroit poſſible de ſe défaire d’un petit nombre de tyrans qui paroiſſent1 avoir oublié leurs projets, & qui n’écoutoient que la haine implacable qu’ils avoient les uns pour les autres. Cet eſpoir les échauffoit. Une confédération conduite avec plus d’art qu’on ne l’auroit ſoupçonné, prenoit de la conſiſtance. Peut-être les Eſpagnols qu’un ſi grand péril n’empêchoit pas de continuer à s’exterminer,2 auroient-ils ſuccombé, ſi dans ces circonſtances critiques Colomb ne fut revenu d’Europe.

Les Indiens quelquefois acteurs, & toujours temoins de ces ſcènes ſanglantes & odieuſes, reprirent un peu de courage. Leur ſimplicité ne les empêcha pas d’entrevoir qu’il ſeroit poſſible de ſe défaire d’un petit nombre de tyrans qui paroiſſoient1 avoir oublié leurs projets, & qui n’écoutoient que la haîne implacable qu’ils avoient les uns pour les autres. Cet eſpoir les échauffoit. Une confédération conduite avec plus d’art qu’on ne l’auroit ſoupçonné prenoit de la conſiſtance. Peut-être les Eſpagnols, qu’un ſi grand péril n’empêchoit pas de continuer à ſe détruire,2 auroient-ils ſuccombé, ſi dans ces circonſtances critiques Colomb ne fût revenu d’Europe.


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Cet ordre de choſes, qui exigeoit un travail aſſidu, parut le plus grand des maux à un peuple qui n’avoit pas l’habitude de l’occupation. Le deſir de ſe débarraſſer de ſes oppreſſeurs devint ſa paſſion unique. Comme l’eſpoir de les renvoyer au-delà des mers par la force ne lui étoit plus permis, il imagina, en 1496, de les y contraindre par la famine. Dans cette vue, il ne ſema plus de maïs, il arracha les racines de1 manioc qui étoient plantées, & il ſe réfugia dans les montagnes les plus arides, les plus eſcarpées.

Cet ordre de choses, qui exigeait un travail assidu, parut le plus grand des maux à un peuple qui n’avait pas l’habitude de l’occupation. Le désir de se débarrasser de ses oppresseurs devint sa passion unique. Comme l’espoir de les renvoyer au-delà des mers par la force ne lui était plus permis, il imagina, en 1496, de les y contraindre par la famine. Dans cette vue, il ne sema plus de maïs, il arracha les racines du1 manioc qui étaient plantées, et il se réfugia dans les montagnes les plus arides, les plus escarpées.


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Rarement les réſolutions déſeſpérées ſont-elles heureuſes. Celle que venoient de pren[356]dre les Indiens leur fut infiniment funeſte. Les dons d’une nature brute & ingrate ne purent les nourrir, comme ils l’avoient inconsidérement eſpéré ; & leur aſyle,1 quelque difficile qu’en fût l’accès, ne put les ſouſtraire aux pourſuites d’un tyran irrité qui, dans cette privation abſolue de toutes les reſſources locales, reçut, par haſard, quelques ſubſiſtances de ſa métropole. La rage fut portée au point de former des chiens à découvrir, à dévorer ces malheureux. On a même prétendu que quelques Caſtillans avoient fait vœu d’en maſſacrer douze, chaque jour, en l’honneur des douze apôtres. Il eſt reçu qu’avant cet événement, l’iſle2 comptoit un million d’habitans. Le tiers d’une ſi grande population périt en cette occaſion, par la fatigue, par la faim & par le glaive.

Rarement les résolutions désespérées sont-elles heureuses. Celle que venaient de prendre les Indiens leur fut infiniment funeste. Les dons d’une nature brute et ingrate ne purent les nourrir, comme ils l’avaient inconsidérément espéré ; et leur asile,1 quelque difficile qu’en fût l’accès, ne put les soustraire aux poursuites d’un tyran irrité, qui, dans cette privation absolue de toutes les ressources locales, reçut par hasard quelques subsistances de sa métropole. La rage fut portée au point de former des chiens à découvrir, à dévorer ces malheureux. On a même prétendu que quelques Castillans avaient fait vœu d’en massacrer [236]douze chaque jour, en l’honneur des douze apôtres. Il est reçu qu’avant cet événement l’île2 comptait un million d’habitans. Le tiers d’une si grande population périt, en cette occasion, par la fatigue, par la faim et par le glaive.


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A peine ceux de ces infortunés qui avoient échappé à tant de déſaſtres étoient rentrés dans leurs foyers, où des calamités d’un autre genre leur étoient préparées, que leurs perſécuteurs ſe diviſèrent.1 La tranſlation du chef-lieu2 de la colonie, du Nord au Sud, d’Iſabelle3 à San-Domingo, put bien ſervir de prétexte à quelques plaintes : mais4 les diſ[357]cordes tiroient principalement leur ſource des paſſions miſes en fermentation par un ciel ardent, & trop peu réprimées par une autorité mal affermie. On obéiſſoit au frère, au repréſentant de Colomb, lorſqu’il y avoit quelque cacique à détrôner, un canton à piller, des bourgades à exterminer. Après le partage du butin, l’eſprit d’indépendance redevenoit l’eſprit dominant : les haînes & les jalouſies étoient ſeules écoutées. Les factions finirent par tourner leurs armes les unes contre les autres : elles ſe firent ouvertement la guerre.5

A peine ceux de ces infortunés qui avaient échappé à tant de désastres étaient rentrés dans leurs foyers, où des calamités d’un autre genre leur étaient préparées, qu’on vit arriver dans1 la colonie Aguado, valet2 de chambre du roi Ferdinand. Il était chargé d’examiner3 à quel point pouvaient être fondées les plaintes qui ne cessaient de se renouveler contre Colomb. Cet intrigant subalterne, auquel4 les ennemis d’un étranger trop justement célèbre avaient procuré une commission au-dessus de ses espérances, entra parfaitement dans les vues de ses protecteurs. Son approche fut annoncée au son des trompettes ; des honneurs exagérés lui furent rendus ; l’autorité qu’il exerça excédait de beaucoup ses pouvoirs. La plus douce de ses jouissances était d’avilir le génie hardi auquel les nations devaient la connaissance d’un nouveau monde. Aux outrages journaliers qu’il lui faisait, il se permit plus d’une fois de joindre les menaces. Toute accusation contre lui était accueillie, et ce qui pouvait servir à le justifier repoussé sans ménagement. Jamais juge ne s’était montré sous un plus odieux aspect ; toutes ses actions furent d’un homme vain, partial et borné.5


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Durant le cours de ces divisions, l’amiral étoit en Eſpagne. Il y avoit paſſé pour diſſiper les accuſations qu’on ne ceſſoit de renouveller contre lui. Le récit de ce qu’il avoit fait de grand, l’expoſé de ce qu’il ſe propoſoit d’exécuter d’utile, lui regagnèrent aſſez aiſément la confiance d’Iſabelle. Ferdinand lui-même ſe réconcilia un peu avec les navigations lointaines. L’on traça le plan d’un gouvernement régulier qui ſeroit d’abord eſſayé à Saint-Domingue, & enſuite ſuivi, avec les changemens dont l’expérience auroit démontré la néceſſité, dans les divers établiſ[358]ſemens que la ſucceſſion des tems devoit élever ſur l’autre hémiſphère. Des hommes habiles dans l’exploitation des mines furent choifis avec beaucoup de ſoin ; & le fiſc ſe chargea de leur ſolde, de leur entretien pour pluſieurs années.


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Cet abus énorme d’une confiance inconsidérément accordée devait naturellement ramener à l’amiral la plupart de ceux que des préjugés de nation en avaient éloignés. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Au lieu de diminuer, l’aigreur qu’on avait contre lui s’était accrue ; et, dans sa position, un voyage en Europe lui parut indispensable. Il avait de grands trésors à y porter, et il se flatta que ces moyens, trop ordinairement employés pour racheter des crimes, lui feraient enfin obtenir justice. Son espérance ne fut pas trompée. L’or, les perles, d’autres richesses qu’il offrit aux deux souverains comme un produit des possessions nouvellement ajoutées à leur empire, firent oublier ou même approuver tout le passé. La bonne Isabelle rendit à Colomb toute son estime, et l’avare Ferdinand lui-même se réconcilia un peu avec les navigations lointaines.

L’accueil diſtingué qu’il y avoit reçu, n’avoit [12]fait ſur les peuples qu’une impreſſion paſſagere.1 Le tems2 qui amene la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait diſparoître tout l’empreſſement qu’on avoit d’abord marqué pour ſe rendre3 dans le nouveau monde. On ne rechauffoit pas les eſprits, par ce qu’on publioit de ſes richeſſes, par la vue même de l’or qui en arrivoit.4 La couleur livide de tous ceux qui en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux5 qui y avoient péri, de la diſette qu’on y éprouvoit,6 la répugnance d’obéir7 à un étranger dont on blâmoit la ſévérité8 ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire : toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue9 aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fut alors10 permis d’y paſſer.

L’accueil diſtingué qu’il y avoit reçu, n’avoit fait ſur les peuples qu’une impreſſion paſſagere.1 Le tems2 qui amene la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait disparoître tout l’empreſſement qu’on avoit d’abord marqué pour ſe rendre3 dans le nouveau monde. On ne réchauffoit pas les eſprits, par tout ce qu’on publioit de ſes richeſſes, par la vue même de l’or qui en arrivoit.4 La couleur livide de tous ceux qui [24]en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux5 qui y avoient péri, de la diſette qu’on y éprouvoit6 ; la répugnance à obéir7 à un étranger dont on blâmoit la ſévérité8 ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire ; toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue9 aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fût alors10 permis d’y paſſer.

La nation penſa autrement que ſes ſouverains.1 Le tems,2 qui amène la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait tomber le deſir, originairement ſi vif, d’aller3 dans le Nouveau-Monde. Son or ne tentoit plus perſonne.4 La couleur livide de tous ceux qui en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux5 qui y avoient péri, des diſettes qui s’y faiſoient ſentir6 ; la répugnance d’obéir7 à un étranger dont la ſévérité étoit généralement blâmée8 ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire : toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue9 aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fut permis d’y paſſer jufqu en 1593.11

Les peuples ne pensèrent pas comme leurs maîtres.1 Le temps,2 qui amène la réflexion à la suite de l’enthousiasme, avait fait tomber le désir, originairement si vif, d’aller3 dans le Nouveau-Monde.4 La couleur livide de tous ceux qui en étaient revenus ; les maladies cruelles et honteuses de la plupart ; ce qu’on disait de la malignité du climat, de la multitude d’émigrés5 qui y avaient péri, des disettes qui s’y faisaient sentir6 ; la répugnance d’obéir7 à un étranger dont les rigueurs étaient généralement blâmées,8 peut-être la crainte de contribuer à sa gloire, toutes ces causes avaient [238]donné un éloignement invincible pour l’île espagnole9 aux sujets de la couronne de Castille, les seuls des Espagnols auxquels il fût alors10 permis d’y passer.

Il falloit pourtant des Colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons, parmi les malfaiteurs,1 de dérober les plus grands ſcélérats2 à la mort,3 à l’infamie,4 pour les faire ſervir à étendre la puiſſance de leur5 patrie dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet auroit eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix, & la pureté des mœurs euſſent pu contenir ou reprimer la licence de quelques ſujets effrénés,6 ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs7 que des brigands. L’Amérique ne ſe purgera jamais du levain & de l’écume8 qui entrerent dans la maſſe9 des premieres populations que l’Europe y jetta. Colomb fit bientôt la triſte expérience du mauvais avis qu’il avoit ouvert.10

Il falloit pourtant des colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons, parmi les malfaiteurs1 ; de dérober les plus grands ſcélérats2 à la mort,3 à l’infamie,4 pour les faire ſervir à étendre la puiſſance de leur5 patrie, dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet auroit eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix & la pureté des mœurs, euſſent pu contenir ou réprimer la licence de quelques ſujets effrénés6 ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs7 que des brigands. L’Amérique ne ſe purgera jamais du levain & de l’écume8 qui entrerent dans la maſſe9 des premieres populations que l’Europe y jetta. Colomb fit bientôt la triſte expérience du mauvais avis qu’il avoit ouvert.10

Il falloit pourtant des colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons ;  ; de dé[359]rober des criminels2 à la mort,3 à l’infamie4 pour l’agrandiſſement d’une5 patrie dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet eut eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix auroit contenu ou réprimé des ſujets effrénés6 ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs7 que des ſcélérats. L’Amérique ne ſe purgera peut-être jamais du levain, de l’écume8 qui entrèrent dans la maſſe9 des premières populations que l’Europe y jetta ; & Colomb lui-même ne tarda pas à ſe convaincre qu’il avoit ouvert un mauvais avis.10

Il fallait pourtant des colons. L’amiral proposa de les prendre dans les prisons, de dérober des criminels2 à l’infamie ou3 à la mort4 pour l’agrandissement d’une5 patrie dont ils étaient le rebut et le fléau. Un désir immodéré de réaliser sans délai les grandes promesses qu’il avait faites lui avait inspiré ce funeste projet, et une passion impatiente de jouir le fit accepter sans réflexion par une cour6les principes d’une société bien ordonnée étaient ignorés. Quelques sages prévirent7 que les scélérats qu’on allait faire passer dans le Nouveau-Monde, joints aux scélérats8 qui s’y trouvaient déjà, y formeraient une population9 des plus corrompues qu’on eût jamais vues sur le globe ; mais ou ils craignirent de manifester leur opinion, ou on ne fit aucun cas de leurs lumières.10


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Pendant les deux années que la lenteur ordinaire aux conseils de la puissance qu’il servait, que les artifices de la jalousie et de la haine retinrent forcément Colomb en Europe, l’île espagnole fut le le théâtre de divers événemens. On abandonna au nord la ville d’Isabelle, privée de tous les avantages qu’exige un établissement principal, et les habitans furent transférés au sud, sous un beau ciel, dans un pays ouvert, au milieu d’une plaine féconde, sur les bords rians de l’Ozama, près [239]d’un port excellent, et non loin des riches mines de Saint-Christophe, découvertes après celles de Cibao. La nouvelle cité fut appelée San-Domingo, nom qui ne tarda pas à devenir celui de l’île entière.


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C’était un grand pas de fait ; les Indiens voisins de la moderne capitale, que leur éloignement avait jusqu’alors préservés du joug, s’y soumettaient assez facilement, lorsque Roldan, chef de la justice, mécontent de n’être que la troisième personne de la colonie, déclama hautement contre Colomb, contre Barthelemi et contre Diego, ses frères, principaux dépositaires de l’autorité. Il les accusa de cruauté ; il les accusa d’avarice ; il les accusa d’ambition. A l’en croire, les trois Génois n’avaient fait périr tant d’Espagnols que pour s’emparer des trésors du Nouveau-Monde et y former un empire indépendant. Quelque peu de vraisemblance qu’eussent ces imputations, elles lui donnèrent assez de complices pour l’enhardir à la rébellion. L’unique précaution qu’il prit fut de s’éloigner des lieux où étaient les troupes restées fidèles à leurs drapeaux, et de se retrancher dans des défilés où elles ne pouvaient l’attaquer sans courir de très-grands dangers.


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Tel était l’état des choses au retour de l’amiral dans la colonie. Les forces qui le suivaient, jointes à celles qu’il trouvait rassemblées, étaient assurément très-suffisantes pour obliger les dissidens à rentrer dans l’ordre, ou pour les écraser s’ils [240]se refusaient à la soumission. C’était même le seul parti convenable à prendre, au gré des esprits ardens. Son opinion ne fut pas celle de ces hommes exagérés. Outre qu’il lui répugnait de verser du sang, il devait craindre que ses soldats ne se portassent mollement à cette guerre ; qu’un grand nombre même d’entre eux, dont les mauvaises dispositions lui étaient connues, ne se rangeassent du côté des mécontens. Ces réflexions le décidèrent à tenter la voie des négociations. Ses démarches furent long-temps infructueuses. Les députés avec lesquels il était obligé de traiter s’obstinaient à regarder ses offres ou comme faites de mauvaise foi, ou comme dictées par la faiblesse. A la fin il fut convenu qu’il y aurait une amnistie générale ; que le chef de la sédition reprendrait sa place ; qu’on embarquerait pour l’Espagne ceux qui voudraient y retourner, et que, dans l’île même, il serait accordé aux autres un vaste terrain qui serait cultivé à leur profit par les Indiens qu’on s’engageait à y attacher. Telle fut l’origine de ces désastreuses commanderies qui s’établirent depuis si généralement dans toutes les contrées de l’Amérique que le fer asservit successivement à la Castille.


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Tandis que l’amiral se félicitait dans le Nouveau-Monde d’avoir rétabli le calme sans tirer l’épée, les clameurs contre lui se multipliaient dans l’ancien, et le ministre des Indes lui-même appuyait de son crédit tous les ressentimens. Fer[241]dinand entra en quelque sorte dans cette espèce de conjuration contre un homme qu’il n’aimait pas, et Isabelle fut de nouveau entraînée dans une démarche que son cœur désavouait. On envoya à St.-Domingue François de Bovadilla, autorisé à rechercher la conduite de Colomb ; et, si elle était trouvée repréhensible, à prendre lui-même les rênes du gouvernement. C’était évidemment vouloir perdre l’accusé que de lui donner le même homme pour juge et pour successeur. Aussi cette imprudente commission n’eut-elle pas été plus tôt rendue publique, que les délations devinrent innombrables. Quoique contradictoires et invraisemblables, elles parurent suffisantes à un tribunal composé de magistrats sans honneur et sans probité. La peine de mort fut prononcée d’une voix unanime contre les trois frères, et on les envoya en Europe avec la conviction que la sentence qui venait d’être rendue y aurait une pleine exécution.


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Comme c’eût été une sorte de consolation pour les malheureux d’être réunis, et qu’on ne voulait leur épargner aucun genre de supplice, ils furent embarqués sur trois navires différens. Alonzo de Valejo, commandant de celui qui portait l’amiral, et qui ne partageait pas les torts de sa nation, n’eut pas plus tôt quitté la rade où il avait mis à la voile, qu’il voulut ôter à son prisonnier les chaînes dont il était chargé. Non, non, répondit avec dignité ce grand homme, mes fers ne tomberont que par ordre de mes souverains ; [242]partout ils me suivront ; jamais je ne les perdrai de vue, et ils descendront avec moi dans la tombe. Ce sera une preuve ajoutée à cent mille autres de la récompense ordinairement réservée aux services les plus éminens.

Si ce hardi navigateur eut ſeulement amené [13]avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré dans la traverſée, ſinon1 des principes élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant à leur arrivée le plus grand nombre, ils auroient donné des exemples3 de modération & d’obéiſſance qu’on eut été forcé, qu’on eut peut-être aimé à ſuivre.4 Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets, & donné de la conſiſtance à la colonie.5 Les Indiens auroient6 été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. La métropole7 encouragée par ces8 ſuccès à de plus grands efforts, on eut formé de nouveaux établiſſements9 qui auroient10 étendu la gloire, les richeſſes, &11 la puiſſance de l’Eſpagne. Peu d’années12 devoient amener ces grands13 événemens. Une mauvaiſe idée gâta14 tout.

Si ce hardi navigateur eût ſeulement amené avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré dans la traverſée, ſinon1 des principes élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant à leur arrivée le plus grand nombre, ils auroient donné des exemples3 de modération & d’obéiſſance, qu’on eût été forcé d’imiter, qu’on eût peut-être aimé à ſuivre.4 Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets, & donné de la conſiſtance à la colonie.5 Les Indiens auroient6 été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. La métropole étant7 encouragée par ces8 ſuccés à de plus grands efforts, on eût formé de nouveaux établiſſemens9 qui auroient10 étendu la gloire, les richeſſes &11 la puiſſance de l’Eſpagne. Peu d’années12 devoient amener ces grands13 événemens ; une mauvaiſe idée gâte14 tout.

Si ce hardi navigateur eût ſeulement amené avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré, dans la traverſée, des principes peut-être2 élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant, à leur arrivée, le plus grand nombre, ils auroient donné l’exemple3 de la ſoumiſſion, & auroient néceſſairement fait rentrer dans l’ordre ceux qui s’en étoient écartés.4 Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets. Les Indiens euſſent6 été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. Encouragée, par le8 ſuccès, à de nouveaux efforts, la métropole [360]auroit formé d’autres établiſſemens9 qui euſſent10 étendu la gloire, les richeſſes, la puiſſance de l’Eſpagne. Quelques années12 devoient amener ces événemens. Une idée peu réfléchie gâta14 tout.


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Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui infeſtoient Saint-Domingue, formèrent un des peuples les plus dénaturés que le globe eût jamais portés. Leur aſſociation les mit en état de braver audacieuſement l’autorité ; & l’impoſſibilité de les réduire fit recourir aux moyens de les gagner. Pluſieurs furent inutilement tentés. Enfin on imagina, en 1499, d’attacher aux terres que recevoit chaque Eſpagnol, un nombre plus ou moins conſidérable d’inſulaires qui devroient tout leur tems, toutes leurs ſueurs à des maîtres ſans humanité & ſans prévoyance. Cet acte de foibleſſe rendit une tranquillité apparente à la colonie, mais ſans concilier à l’amiral l’affection de ceux qui en profitoient. Les plaintes formées contre lui furent même plus ſuivies, plus ardentes, plus appuyées, & plus accueillies qu’elles ne l’avoient encore été.


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Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui étoient à Saint-Domingue, formerent le peuple le plus corrompu qu’on eut jamais vu. Il ne connut ni ſubordination, ni bienſéances, ni humanité. Sa rage s’exerçoit ſur-tout contre l’amiral, qui connut trop tard l’erreur où il étoit tombé, où ſes ennemis l’avoient peut-être entraîné.1 Cet homme extraordinaire achetoit bien cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un contraſte perpétuel de ce qui éleve, de ce qui flétrit l’ame des conquérans.2 Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une Cour orgueilleuſe3 & défiante,4 qui tour-àtour le récompenſoit & le puniſſoit, lui rendoit ſa confiance & le diſgracioit.6

Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui étoient à Saint-Domingue, formerent le peuple le plus corrompu qu’on eût jamais vu. Il ne connut ni ſubordination, ni bienſéances, ni humanité. Sa rage s’exerçoit ſur-tout contre l’amiral, qui connut trop tard l’erreur il étoit tombé, ſes ennemis l’avoient peut-être entraîné.1 Cet homme extraordinaire achetoit bien cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un [26]contraſte perpétuel de ce qui éleve & de ce qui fletrit l’ame des conquérans.2 Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une cour orgueilleuſe3 & défiante,4 qui tour-àtour le récompenſoit & le puniſſoit, lui rendoit ſa confiance & le diſgracioit.6

Cet homme extraordinaire achetoit bien [361]cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un contraſte perpétuel d’élévation & d’abaiſſement.2 Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une cour fière3 & orageuſe,4 qui, tour-àtour, le récompenſoit & le puniſſoit, le réduiſoit à d’humiliantes juſtifications, &5 lui rendoit ſa confiance.


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La prévention du miniſtère d’Eſpagne, contre l’auteur de1 la plus grande découverte qui eût jamais été faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans2 le Nouveau-Monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le3 plus avide, le plus injuſte, le plus féroce de tous ceux4 qui étoient paſſés en Amérique, arrive, en 1500, à Saint-Domingue ; dépouille l’amiral de ſes biens, de ſes honneurs, de ſon autorité, & l’envoie en Europe chargé de fers. L’indignation publique avertit5 les ſouverains que l’univers attend, ſans délai, la punition d’un forfait ſi audacieux, la réparation d’un ſi grand outrage. Pour concilier les bienſéances avec leurs préjugés, Iſabelle & Ferdinand rap[362]pellent, avec une indignation vraie ou ſimulée, l’agent qui avoit ſi cruellement abuſé du pouvoir qu’ils lui avoient commis6 : mais ils ne renvoient pas à ſon poſte la déplorable victime de ſon incompréhenſible ſcélérateſſe.7 Plutôt que de languir dans l’oiſiveté, plutôt que de vivre dans l’humiliation, Colomb8 ſe détermine9 à faire, comme aventurier, un quatrième voyage dans des régions qu’on pouvoit preſque10 dire de ſa création. Après ce nouvel effort, que la malice des hommes, que le caprice des élémens ne réuſſirent pas à rendre inutile, il termina, en 1506, à Valladolid une carrière brillante,11 que la mort récente d’Iſabelle lui avoit ôté toute eſpérance de voir jamais heureuſe. Quoiqu’il n’eût que cinquante-neuf ans, ſes forces phyſiques étoient très-affoiblies : mais12 ſes facultés morales n’avoient rien perdu de leur énergie.

Après une très-courte traversée,1 la faible escadre mouilla à Cadix le 25 novembre 1500.2 Le spectacle qu’elle offrait causa3 plus de surprise que d’indignation. Tout intérêt fut refusé au navigateur4 qui avait ouvert à l’Espagne la route d’un autre hémisphère. Les préventions que la malveillance n’avait cessé de semer contre lui étouffèrent la compassion assez généralement accordée au malheur. Quoique5 les sentimens de la cour ne différassent vraisemblablement que peu de ceux de la multitude, elle se crut obligée à quelques démonstrations de plus. On rendit la liberté à l’amiral ; on le reçut avec distinction ; on loua son zèle ; on désavoua son exécrable oppresseur6 ; mais sans lui faire espérer qu’il pût être un jour rétabli dans ses dignités.7 Plutôt que de languir dans l’oisiveté, plutôt que de vivre dans l’humiliation, il8 se détermina9 à faire comme aventurier un quatrième voyage dans des régions qu’on pouvait dire de sa création. Après ce nouvel effort, que la malice des hommes, que le caprice des élémens ne réussirent pas à rendre inutile, il termina en 1506, à Valladolid, une carrière agitée,11 que la mort récente d’Isabelle lui avait ôté toute espérance de voir jamais heureuse. Quoi[243]qu’il n’eût que cinquante-neuf ans, ses forces physiques étaient très-affaiblies, tandis que12 ses facultés morales n’avaient rien perdu de leur énergie.

La prévention du miniſtere d’Eſpagne, contre l’auteur de la plus grande découverte qu’on eut jamais faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans [14]le nouveau monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le plus embitieux, le plus intéreſſé, le plus injuſte, le plus emporté de ceux qui étoient paſſés en Amérique, arrive à Saint-Domingue, jette l’amiral dans les fers, & le fait conduire en Eſpagne comme le plus vil des criminels. La Cour honteuſe d’un traitement ſi ignominieux, lui rend la liberté ; mais ſans le venger de ſon oppreſſeur, ſans le rétablir dans ſes charges.1 Telle fut la fin de cet homme ſingulier, qui avoit ajouté aux yeux de l’Europe étonnée,2 une quatrieme partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner à cet hémiſphere étranger, le nom du hardi3 navigateur, qui le premier4 y avoit pénétré. C’étoit le moindre hommage qu’on dut a ſa mémoire ; mais ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi : cet honneur étoit réſervé au Florentin Americ Veſpuce, quoiqu’il ne fit que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé au-deſſus5 des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.

La prévention du miniſtère d’Eſpagne contre l’auteur de la plus grande découverte qu’on eût jamais faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans le nouveau monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le plus ambitieux, le plus intéreſſé, le plus injuſte, le plus emporté de ceux qui étoient paſſés en Amérique, arrive à Saint-Domingue, jette l’amiral dans les fers, & le fait conduire en Eſpagne comme le plus vil des criminels. La cour honteuſe d’un traitement ſi ignominieux, lui rend la liberté ; mais ſans le venger de ſon oppreſſeur, ſans le rétablir dans ſes charges.1 Telle fut la fin de cet homme ſingulier, qui avoit étonné l’Europe, en ajoutant2 une quatriéme partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner à cet hémiſphere étranger, le nom du hardi3 navigateur qui le premier4 y avoit pénétre. C’étoit le moindre hommage qu’on [27]dût à ſa mémoire ; mais ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune, qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi. Cet honneur étoit réſervé au Florentin Americ Veſpuce, quoiqu’il ne fît que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé à côté5 des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.

Telle fut la fin de cet homme ſingulier qui avoit étonné l’Europe, en ajoutant2 une quatrième partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner, à cet hémiſphère étranger, le nom du premier3 navi[363]gateur qui y avoit pénétré. C’étoit le moindre hommage qu’on dût à ſa mémoire : mais, ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi. Cet honneur étoit réſervé au Florentin Améric Veſpuce, quoiqu’il ne fît que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé à côté5 des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.


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Ses malheurs avoient commencé avec la découverte. Malgré ſon humanité & ſes lumières, Colomb les multiplia lui-même, en attachant des Américains aux champs qu’il diſtribuoit à ſes ſoldats. Ce qu’il s’étoit permis pour ſortir des embarras où le jettoit une inſubordination rarement interrompue, Bovadilla le continua & l’étendit dans la vue de ſe rendre agréable. Ovando, qui le remplaça, rompit tous ces liens, ſelon l’ordre qu’il en avoit reçu. Le repos fut la première jouiſſance des êtres foibles que la violence avoit condamnés à des travaux que leur nour[364]riture, leur conſtitution & leurs habitudes ne comportoient pas. Ils erroient au haſard, ou reſtoient accroupis ſans rien faire. La ſuite de cette inaction fut une famine qui leur fut funeſte, & qui le fut à leurs oppreſſeurs. Avec de la douceur, des réglemens ſages & beaucoup de patience, il étoit poſſible d’opérer d’heureux changemens. Ces voies lentes & tempérées ne convenoient pas à des conquérans preſſés d’acquérir, preſſés de jouir. Ils demandèrent, avec la chaleur inſéparable d’un grand intérêt, que tous les Indiens leur fuſſent répartis pour être employés à l’exploitation des mines, à la culture des grains, aux différentes occupations dont on les jugeroit capables. La religion & la politique furent les deux voiles dont ſe couvrit cet affreux ſyſtême. Tout le tems, diſoit-on, que ces ſauvages auront le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront pas le chriſtianiſme ; & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. La cour, après bien des diſcuſſions, ſe décida pour un ordre de choſes, ſi contraire à tous les bons principes. L’iſle entière [365]fut diviſée en un grand nombre de diſtricts que les Eſpagnols obtinrent plus ou moins étendus, ſelon leur grade, leur crédit ou leur naiſſance. Les Indiens, attachés à ces poſſeſſions précaires, furent des eſclaves que la loi voulut toujours protéger, & qu’elle ne protégea jamais efficacement, ni à Saint-Domingue, ni dans les autres parties du Nouveau-Monde, où cette horrible diſpoſition s’établit depuis généralement.


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Avant que Colomb eût mis à la voile pour sa dernière expédition, son tyran, ses juges ; ses ennemis les plus acharnés avaient reçu l’ordre de repasser en Europe. Quoique le but apparent de cette rigueur parût être de lui donner une sorte de satisfaction, on est autorisé à penser que le gouvernement se détermina plus spécialement à cette démarche pour purger la colonie des monstres qui la dévoraient, et pour s’enrichir de leurs dépouilles. Si c’était réellement son espoir, il ne fut pas entièrement rempli. Les brigands et leurs trésors devinrent généralement, à la vue même de l’île, la proie de l’Océan irrité.


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Cette terrible leçon fut perdue pour Ovando, qui succédait à Bovadilla. Trompant l’opinion qu’on avait de ses lumières, il voulut obtenir par une infatigable activité des succès que le temps seul pouvait amener. Cette ambition lui fit ordonner la construction de neuf à dix villes ou bourgades, que devaient peupler les anciens colons et les deux mille cinq cents hommes qui l’avaient suivi. Peu content d’assurer les subsistances qu’exigeait la consommation locale, il voulut créer des denrées pour l’exportation. Ayant fait réduire de la moitié au tiers, et du tiers au cinquième, les droits que percevait le fisc sur l’or que [244]charriaient les rivières ou qu’on arrachait aux entrailles de la terre, il poussa l’exploitation des mines au-delà de ce qu’on avait cru possible. Ces travaux étaient exécutés par les seuls Indiens, qui étaient encore obligés au service domestique.


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L’oppression enfanta le désespoir ; mais que peut le désespoir sans un corps robuste, sans l’énergie de l’âme, sans armes et sans discipline ? Aussi les attroupemens qu’il avait formés furent-ils dissipés, quoique plus lentement, plus difficilement qu’on ne l’avait espéré. Les chefs, tous les chefs sans exception, périrent dans des tourmens inexprimables ; et la nation entière, dont une partie avait jusqu’alors échappé au joug, se vit condamnée à une éternelle servitude.


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Cette tyrannie convenait à Ovando, dont les volontés arbitraires ne devaient plus trouver d’opposition. Elle convenait aux Espagnols fixés dans la colonie, dont on multipliait les esclaves. Elle convenait aux courtisans, qui, sans passer les mers, obtenaient des terres et des bras qui, en leur assurant un grand revenu, n’exigeaient de leur part ni soins ni avances. Elle convenait au gouvernement, qui voyait croître chaque jour les trésors arrivés du nouveau monde. Mais la source de ces criminelles prospérités allait tarir, parce que la fatigue, la misère, le chagrin et le glaive avaient moissonné la plupart des malheureux auxquels on les devait. Une avidité insatiable imagina d’aller voler sur le continent et dans les îles [245]voisines d’autres sauvages pour remplacer ceux qui avaient péri.

Elles ſe multiplierent après la chûte de Colomb & la mort d’Iſabelle. Juſqu’alors les Inſulaires, quoique condamnés à des corvées deſtructives, à des tributs exceſſifs, avoient continué à vivre dans leurs bourgades ſelon leurs uſages, & ſous le gouvernement de leurs caciques. En 1506,1 Ferdinand fut ſollicité de les répartir entre les conquérans pour être employés aux travaux des [15]mines, ou à tous les uſages que des tyrans pourroient en faire. La religion & la politique furent les deux voiles dont on couvrit ce ſyſtême extravagant d’inhumanité. Tout le tems, diſoit-on, qu’on laiſſera à ces barbares le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront jamais le chriſtianiſme ; & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. Le monarque ſur la foi des théologiens que leurs dogmes excluſifs portent toujours aux partis violents,2 accorda ce qu’on demandoit. L’iſle entiere fut partagée en un grand nombre de diſtricts. Chaque Eſpagnol ſans diſtinction de Caſtillan & d’Arragonois, en3 obtint un plus ou moins étendu4 ſelon ſon grade, ſa faveur5 ou ſa naiſſance. Les Indiens qu’on y attacha furent dès ce moment des eſclaves qui devoient leur ſang, leurs ſueurs7 à leurs maîtres. Cette horrible diſpoſition fut ſuivie depuis dans tous les établiſſemens du nouveau monde.

Elles ſe multiplierent après la chûte de Colomb & la mort d’Iſabelle. Juſqu’alors les inſulaires, quoique condamnés à des corvées deſtructives, à des tributs exceſſifs, avoient continué à vivre dans leurs bourgades ſelon leurs uſages, & ſous le gouvernement de leurs caciques. En 1560,1 Ferdinand fut ſollicité de les répartir entre les conquérans, pour être employés aux travaux des mines, ou à tous les uſages que des tyrans pourroient en faire. La religion & la politique furent les deux voiles dont on couvrit ce ſyſtême extravagant d’inhumanité. Tout le tems, diſoit-on, qu’on laiſſera à ces barbares le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront jamais le chriſtianiſme, & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. Le monarque, [28]ſur la foi des théologiens, que leurs dogmes excluſifs portent toujours aux partis violens,2 accorda ce qu’on demandoit. L’iſle entiere fut partagée en un grand nombre de diſtricts. Chaque Eſpagnol, ſans diſtinction de Caſtillan & d’Arragonois, obtint un diſtrict4 ſelon ſon grade, ſon crédit5 ou ſa naiſſance. Les Indiens qu’on y attacha, furent dès ce moment des eſclaves qui devoient leurs ſueurs &6 leur ſang à leurs maîtres. Cette horrible diſpoſition fut ſuivie depuis, dans tous les établiſſemens du nouveau monde.


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Les mines donnerent alors2 un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié. Elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner à la3 cinquieme partie.4

Les mines donnerent alors2 un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié. Elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner à la3 cinquiéme partie.4

Quelques commotions ſuivirent cet arrangement : mais elles furent arrêtées par des perfidies ou étouffées dans le ſang. Lorſque la ſervitude fut imperturbablement établie,1 les mines donnèrent un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié ; elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner au3 cinquième.


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Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue, enflammerent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands & les gens en place obtinrent2 de ces conceſſions3 qui procuroient des richeſſes ſans travail.4 Ils les faiſoient régir par des agens qui avoient leur fortune à faire, & à augmenter celles5 de leurs commettans. On vit alors ce qui ne paroiſſoit pas poſſible, un accroiſſement6 de férocité. Cinq7 ans après cet arrangement barbare, les naturels du pays8 ſe trouverent réduits9 à quatorze mille. Il [16]fallut aller chercher ſur le continent, & dans les iſles voiſines des10 ſauvages pour les remplacer.

Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue, enflammerent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands & les gens en place obtinrent2 de ces poſſeſſions,3 qui procuroient des richeſſes ſans travail.4 Ils les faiſoient régir par des agens qui avoient à faire leur fortune, en augmentant celle5 de leurs commettans. On vit alors ce qui ne paroiſſoit pas poſſible, un accroiſſement6 de férocité. Cinq7 ans aprés cet arrangement barbare, les naturels du pays8 ſe trouverent réduits9 à quatorze mille. Il fallut aller chercher ſur le continent, & dans [29]les iſles voiſines, d’autres10 ſauvages pour les remplacer.

Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue enflammèrent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands, les favoris1 & les gens en place ſe firent donner2 de ces propriétés3 qui procuroient des richeſſes, ſans ſoins, ſans avances & ſans inquiétude.4 Ils les faiſoient régir par des agens, qui avoient leur fortune à faire, [366]en augmentant celle5 de leurs commettans. En moins6 de ſix7 ans ſoixante mille familles Américaines8 ſe trouvèrent réduites9 à quatorze mille. Il fallut aller chercher ſur le continent & dans les iſles voiſines d’autres10 ſauvages pour les remplacer.


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Les uns &1 les autres2 étoient accouplés comme des bêtes. On faiſoit relever à grands coups5 ceux qui ſuccomboient6 ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles7 mains. Une nourriture mal ſaine,8 inſuffiſante achevoit d’épuiſer des corps excédés de travaux.9 Le lait tariſſoit10 dans le ſein des meres. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées, leurs enfans morts ou mourans. Les peres s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux mêmes12 arbres où ils venoient d’arracher, & de recevoir les derniers ſoupirs de leurs femmes & de13 leurs enfans.14 Leur race n’eſt plus.

Les uns &1 les autres2 étoient accouplés au travail4 comme des bêtes. On faiſoit relever à force de coups,5 ceux qui ſuccomboient6 ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes, qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles7 mains. Une nourriture mal-ſaine,8 inſuffiſante, achevoit d’épuiſer des corps excédés de fatigues.9 Le lait tariſſoit10 dans le ſein des meres. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées, leurs enfans morts ou mourans. Les peres s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs femmes &13 leurs enfans.14 Leur race n’eſt plus.

Les uns &1 les autres2 étoient accouplés au travail4 comme des bêtes. On faiſoit relever, à force de coups,5 ceux qui plioient6 ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes, qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles7 mains. Une nourriture mal-ſaine,8 inſuffiſante, achevoit d’épuiſer des corps excédés de fatigues.9 Le lait tarriſſoit10 dans le ſein des mères. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées leurs enfans morts ou mourans. Les pères s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs fils &13 leurs épouſes.14 Leur race n’eſt plus. Il faut que je m’arrête ici un moment. Mes yeux ſe rempliſſent de larmes, & je ne vois15 plus ce que j’écris.16

Le peu qui restait des anciens,1 les nouveaux, en plus grand nombre, qu’on devait à un trop horrible brigandage, tous2 étaient également3 accouplés au travail4 comme des bêtes. Des verges faisaient relever5 ceux qui pliaient6 sous leurs fardeaux. Il n’y avait de communication entre les deux sexes qu’à la dérobée. Les hommes périssaient dans les mines, et les femmes dans les champs que cultivaient leurs faibles7 mains. Une nourriture malsaine,8 insuffisante, achevait d’épuiser des corps excédés de fatigue.9 Le lait tarissait10 dans le sein des mères. Elles expiraient de faim et11 de lassitude, pressant contre leurs mamelles desséchées leurs enfans morts ou mourans. Les pères s’empoisonnaient. Quelques-uns se pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs fils et13 leurs épouses.14 Leur race n’est plus. Il faut que je m’arrête ici un moment. Mes yeux se remplissent de larmes, et je ne vois15 plus ce que j’écris.16

Avant1 que ces ſcenes d’horreur euſſent entierement dévaſté les premiers établiſſements des2 Eſpagnols dans le nouveau monde, ils en avoient formé d’autres moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquez, fondateur de ce dernier, voulut que ſa colonie partageat avec celle de Saint-Domingue ; l’avantage de faire des découvertes dans3 le continent, & il choiſit François Hernandez, de Cordue, pour cette deſtination glorieuſe. Il lui donna trois vaiſſeaux, cent dix hommes, & la liberté de bâtir des forts, d’enlever des eſclaves, ou de faire la traite de l’or ſelon4 les circonſtances. Ce voyage qui eſt5 de 1517, ne produiſit pas d’autre événement que6 la connoiſſance de Lyucatan.7

Avant1 que ces ſcènes d’horreur euſſent entierement dévaſté les premiers établiſſemens des2 Eſpagnols dans le nouveau monde, ils en avoient formé d’autres moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquez, fondateur de ce dernier, voulut que ſa colonie partageât avec celle de Saint-Domingue, l’avantage de faire des découvertes dans3 le continent, & il choiſit François Hernandez de Cordoue pour cette deſtination glorieuſe. Il lui donna trois [30]vaiſſeaux, cent dix hommes, & la liberté de bâtir des forts, d’enlever des eſclaves, ou de faire la traite de l’or ſelon4 les circonſtances. Ce voyage qui eſt5 de 1517, ne produiſit pas d’autre événement que6 la connoiſſance de Lyucatan.7

Avant1 que ces ſcènes d’horreur euſſent [367]conſommé la ruine des premières plages reconnues par les2 Eſpagnols dans le Nouveau-Monde, quelques aventuriers de cette nation avoient formé des établiſſemens moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquès, fondateur de ce dernier, deſiroit que ſa colonie partageât, avec celle de Saint-Domingue, l’avantage de faire des découvertes dans3 le continent ; & il trouva très-diſpoſés à ſeconder ſes vues, la plupart de ceux qu’une avidité active & inſatiable avoit conduits dans ſon iſle. Cent dix s’embarquèrent, le 8 février 1517, ſur trois petits bâtimens à Saint-Iago ; cinglèrent à l’Oueſt ; débarquèrent ſucceſſivement à Yucatan, à Campèche ; furent reçus en ennemis ſur4 les deux côtes ; périrent en grand nombre des coups qu’on leur porta, & regagnèrent dans le plus grand déſordre le port d’où, quelques mois auparavant, ils étoient partis avec5 de ſi flatteuſes eſpèrances. Leur retour fut marqué par6 la fin du chef de l’expédition Cordova, qui mourut de ſes bleſſures.7

Pendant1 que ces scènes d’horreur consommaient la ruine des premières plages envahies par les2 Espagnols dans le Nouveau-Monde, des aventuriers de leur nation dévastaient les grandes et petites Antilles,3 le continent depuis l’Orénoque jusqu’au Darien, quelques rivages de la mer du Sud. Les moins féroces d’entre eux avaient même jeté4 les fondemens d’un petit nombre de colonies, dont celle5 de Cuba était6 la plus florissante.7

Jean de Grijalva,1 expédié l’année ſuivante pour prendre des idées approfondies de cette contrée, remplit ſa commiſſion avec intelligence. [17]Il fit plus : il parcourut la côte de Campêche pouſſa ſa navigation encore plus au Nord, & débarqua dans tous les lieux où la deſcente ſe trouva facile. Quoiqu’il n’eût pas été toujours accueilli favorablement, ſon expédition eut un grand ſuccès. Elle lui valut beaucoup d’or, & procura des lumieres ſuffiſantes ſur l’étendue, les richeſſes & les forces du Mexique.

Jean de Gryalva,1 expédié l’année ſuivante pour prendre des idées approfondies de cette contrée, remplit ſa commiſſion avec intelligence. Il fit plus ; il parcourut la côte de Campêche, pouſſa ſa navigation encore plus au Nord, & débarqua dans tous les lieux où la deſcente ſe trouva facile. Quoiqu’il n’eût pas été toujours accueilli favorablement, ſon expédition eut un grand ſuccès. Elle lui valut beaucoup d’or, & procura des lumieres ſuffiſantes ſur l’étendue, les richeſſes & les forces du Mexique.


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La Conquête de ce grand empire parut au deſſus1 de l’ame de Grijalva.2 La voix publique nommoit pour l’exécution de ce projet, Fernand Cortez, plus connu alors par les eſpérances qu’il donnoit, que par des3 grandes choſes qu’il eût déja faites. Ses partiſans prétendoient qu’il avoit une force de corps propre à ſupporter les plus grands travaux ; le talent de la parole au ſouverain dégré ; une ſagacité qui lui faiſoit tout prévoir ; une préſence d’eſprit que les événemens les plus extraordinaires ne déconcertoient jamais ; une grande abondance de moyens ; l’art de ſubjuguer les eſprits qui ſe refuſoient à la conciliation ; une conſtance qui l’empêchoit de revenir jamais ſur ſes pas ; cet enthouſiaſme de gloire qu’on a toujours regardé comme la premiere vertu des héros. La multitude qui n’a, qui ne peut avoir que le ſuccès pour regle de ſes jugemens, a long-tems adopté cette opinion avantageuſe. Depuis que la philoſophie a commencé à jetter du jour ſur l’hiſtoire, il eſt devenu douteux ſi les défauts de Cortez ne l’emportoient pas ſur ſes qualités.

La conquête de ce grand empire parut au-deſſus1 de l’ame de Gryalva.2 La voix publique nommoit pour l’exécution de ce projet Fernand Cortez, plus connu alors par les eſpérances qu’il donnoit, que par de3 grandes choſes qu’il eût déjà faites. Ses partiſans prétendoient qu’il avoit une force de corps propre à ſupporter les plus grands travaux ; le talent de la parole au ſouverain dégré, une ſagacité qui lui faiſoit tout prévoir ; une préſence d’eſprit que les événemens les plus extraordinaires ne déconcertoient jamais ; une [31]grande abondance de moyens ; l’art de ſubjuguer les eſprits qui ſe refuſoient à la conciliation ; une conſtance qui l’empêchoit de revenir jamais ſur ſes pas ; cet enthouſiaſme de gloire qu’on a toujours regardé comme la premiere vertu des héros. La multitude qui n’a, qui ne peut avoir que le ſuccès pour regle de ſes jugemens, a long-tems adopté cette opinion avantageuſe. Depuis que la philoſophie a commencé à jetter du jour ſur l’hiſtoire, il eſt devenu douteux ſi les défauts de Cortez ne l’emportoient pas ſur ſes qualités.


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Quoiqu’il1 en ſoit, cet homme devenu depuis ſi célébre, n’eut pas été plutôt choiſi par Velaſquez pour l’entrepriſe la plus importante qui eut été encore formée dans le nouveau monde, qu’il ſe vît entouré de tout ce qui ſe ſentoit un [18]puiſſant attrait pour la renommée & pour la fortune. Après avoir ſurmonté les obſtacles que la jalouſie & la haine lui ſuſciterent, il mit à la voile le dix2 Février de l’an3 1519. Cinq cent huit ſoldats, cent neuf4 matelots, les officiers néceſſaires pour les commander, quelques chevaux, un peu d’artillerie compoſoient ſes forces. Ces moyens tout5 foibles qu’ils étoient, n’étoient pas même fournis par le gouvernement, qui ne mettoit que ſon nom dans les tentatives qu’on faiſoit pour découvrir de nouveaux pays, pour former de nouveaux établiſſemens. Tout s’exécutoit aux dépens des particuliers. Ils ſe ruinoient, s’ils étoient malheureux ;  ; leurs ſuccès étendoient toujours l’empire de la métropole. Depuis les premieres expéditions, jamais elle ne forma de plan, jamais elle n’ouvrit ſes tréſors,7 jamais elle ne leva des troupes. La ſoif de l’or & l’eſprit de chevalerie qui regnoit encore, excitoient ſeuls l’induſtrie & l’activité. Ces aiguillons étoient ſi puiſſans, qu’ils faiſoient voler8 non-ſeulement le peuple, mais beaucoup de perſonnes d’un rang diſtingué parmi des10 ſauvages, ſous11 la zone Torride, dans12 un climat13 le plus ſouvent mal-ſain. Peut-être n’y avoit-il alors ſur la terre que l’Eſpagnol aſſez frugal, aſſez endurci à la fatigue, aſſez accoutumé aux intempéries d’un climat chaud pour ſupporter tant d’incommodités.

Quoi qu’il1 en ſoit, cet homme devenu depuis ſi célebre, n’eût pas été plutôt choiſi par Velaſquez pour l’entrepriſe la plus importante qui eût été encore formée dans le nouveau monde, qu’il ſe vit entouré de tout ce qui ſe ſentoit un puiſſant attrait pour la renommée & pour la fortune. Après avoir ſurmonté les obſtacles que la jalouſie & la haîne lui ſuſciterent, il mit à la voile le 102 Février 1519. Cinq cens-huit ſoldats, cent-neuf4 matelots, les officiers néceſſaires pour les commander, quelques chevaux, un peu d’artillerie, compoſoient ſes forces. Ces moyens, tous5 foibles qu’ils étoient, n’étoient pas même fournis par le gouvernement, qui ne mettoit que ſon nom dans les tentatives qu’on faiſoit pour découvrir de nouveaux pays, pour former de nouveaux établiſſemens. Tout s’exécutoit aux [32]dépens des particuliers. Ils ſe ruinoient s’ils étoient malheureux ; mais6 leurs ſuccès étendoient toujours l’empire de la métropole. Depuis les premieres expéditions, jamais elle ne leva des troupes. La ſoif de l’or, & l’eſprit de chevalerie qui régnoit encore, excitoient ſeuls l’induſtrie & l’activité. Ces aiguillons étoient ſi puiſſans, que8 non-ſeulement le peuple, mais beaucoup de perſonnes d’un rang diſtingué, voloient9 parmi les10 ſauvages à11 la zone torride, ſous12 un ciel13 le plus ſouvent mal-ſain. Peut-être n’y avoit-il alors ſur la terre que l’Eſpagnol aſſez frugal, aſſez endurci à la fatigue, aſſez accoutumé aux intempéries d’un climat chaud, pour ſupporter tant d’incommodités.


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Diégo de Vélasquez, qui l’avait établie, et qui la gouvernait, conçut l’ambition de faire arborer les drapeaux espagnols dans des contrées qui ne se fussent pas encore courbées devant eux. Ses regards s’arrêtèrent sur l’Yucatan, que quelques navigateurs de sa nation avaient aperçu, mais sans y descendre. François Hernandès de Cordoue se chargea de l’expédition. Il mit à la voile le 8 février 1517 avec cent dix hommes embarqués sur trois navires, et aborda le premier mars au cap Catoche, la pointe la plus méridionale de cette grande péninsule. Dans deux combats que les Indiens lui livrèrent, il perdit le tiers de ses compagnons, et ce malheur le réduisit à regagner Cuba, où il ne tarda pas à mourir des blessures qu’il avait reçues.


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Juſqu’à cette époque, l’autre hémiſphère n’avoit offert aux Eſpagnols que des ſauvages nus, errans, ſans induſtrie, ſans gouverne[368]ment. Pour la première fois, on venoit de voir des peuples1 logés, vêtus, formés en corps de nation, aſſez avancés dans les arts pour convertir en vaſes des2 métaux précieux.

Jusqu’à cette époque, l’autre hémisphère n’avait offert aux Espagnols que des sauvages nus, errans, sans industrie, sans gouvernement. Pour la première fois on venait de voir des hommes1 logés, vêtus, formés en corps de nation, assez avancés dans les arts pour convertir en vases les2 métaux précieux.


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Cette découverte pouvoit faire craindre des dangers nouveaux : mais elle préſentoit1 auſſi l’appât d’un butin plus riche ; & deux cens2 quarante Eſpagnols ſe précipitèrent dans quatre navires3 qu’armoit, à ſes dépens, le chef de la colonie. Ils commencèrent par vérifier ce qu’avoient publié les aventuriers qui les avoient précédés, pouſſèrent enſuite4 leur navigation juſqu’à la rivière de Panuco,5 & crurent appercevoir6 par-tout des traces encore plus déciſives de civiliſation. Souvent ils débarquèrent. Quelquefois on les attaqua très-vivement, & quelquefois on les reçut avec un reſpect qui tenoit de l’adoration. Dans une ou deux occaſions, ils purent échanger contre l’or du nouvel hémiſphère quelques bagatelles de l’ancien. Les plus entreprenans d’entre eux, opinoient à former un établiſſement ſur ces belles plages ; leur commandant, Grijalva, qui, quoique actif, quoique intrépide, n’avoit pas l’ame d’un héros, ne trouva pas ſes forces ſuffiſantes [369]pour une entrepriſe de cette importance. Il reprit la route de Cuba, il rendit un compte, plus ou moins exagéré, de tout ce7 qu’il avoit vu, de tout ce qu’il avoit pu apprendre de l’empire du Mexique.8

Cette découverte pouvait faire craindre des dangers nouveaux ; mais elle offrait1 aussi l’appât d’un butin plus riche, et deux cent2 quarante Espagnols se précipitèrent le 8 d’avril 1518 sur quatre vaisseaux3 qu’armait à ses dépens le chef de la colonie. Ils commencèrent par vérifier ce qu’avaient publié les aventuriers qui les avaient précédés, [247]poussèrent leur navigation plus loin vers l’ouest,5 et crurent apercevoir6 partout des traces encore plus décisives de civilisation. Souvent ils débarquèrent. Quelquefois on les attaqua très-vivement, et quelquefois on les reçut avec un respect qui tenait de l’adoration. Dans une ou deux occasions ils purent échanger contre l’or du nouvel hémisphère quelques bagatelles de l’ancien. Les plus entreprenans d’entre eux opinaient à former un établissement sur ces belles plages. Leur commandant Grijalva, trop servilement soumis peut-être à la défense qui lui en avait été faite, se refusa à leurs instances. Il préféra d’aller rendre compte des connaissances7 qu’il avait acquises sur l’empire du Mexique, dont il avait parcouru toutes les côtes.8


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Aussitôt la conquête de cette vaste et opulente région est arrêtée par Vélasquez. Le choix de l’instrument qu’il y emploiera l’occupe plus long-temps. Il craint également de la confier à un homme qui manquera des qualités nécessaires pour la faire réussir, ou qui aura trop d’élévation pour lui en rendre hommage. On le décide enfin pour Fernand Cortez, celui des colons que ses talens appellent le plus impérieusement à une entreprise difficile, mais le moins disposé par caractère à céder la gloire de ses succès et à rester dans une éternelle dépendance.


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C’était un homme de condition, né en 1485 à Médellin, dans l’Estramadoure. Sa famille le des[248]tinait à l’étude des lois ; mais son inclination le poussa aux armes. Il devait partir pour aller apprendre la guerre en Italie sous Gonsalve de Cordoue, lorsqu’une maladie grave l’empêcha d’entrer dans la carrière qui lui était ouverte. En 1504 ses espérances se tournèrent vers Saint-Domingue, où sa parenté avec Ovando lui promettait de l’avancement. Peut-être se serait-il contenté de la fortune qu’il y avait faite, de la réputation qu’il y avait acquise, si Cuba ne lui eût offert un théâtre où son intelligence et sa valeur devaient se développer avec plus d’éclat. Ses actions parurent en effet si brillantes et si bien combinées, que les mécontens de la nouvelle colonie le chargèrent du dangereux honneur de porter à l’audience royale leurs griefs contre un trop fier et trop injuste chef. Le secret de sa mission fut pénétré, et on le condamna à porter sa tête sur un échafaud. Des sollicitations puissantes ayant obtenu que la peine de mort serait commuée en une prison perpétuelle, il fut embarqué pour aller subir son sort. Pour éviter cette destinée, il se précipita dans la mer, et regagna à travers mille périls le rivage qui l’avait vu partir. Ce courage, ou si l’on veut cette témérité, lui valut son pardon ; et Vélasquez crut s’en être assez assuré par cette indulgence pour pouvoir lui confier sûrement une expédition au succès de laquelle il attachait sa gloire et son bonheur.


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La conquête de cette vaſte & opulente région eſt auſſi-tôt arrêtée par Velaſquès. Le choix de l’inſtrument qu’il y emploiera l’occupe plus long-tems. Il craint également de la confier à un homme qui manquera des qualités indiſpenſables pour la1 faire réuſſir, ou qui aura trop d’ambition pour lui en rendre hommage. Ses confidens le décident enfin pour Fernand Cortès, celui de ſes lieutenans que ſes talens appellent le plus impérieuſement à l’exécution du projet, mais le moins propre à remplir ſes vues perſonnelles. L’activité, l’élévation, l’audace que montre le nouveau chef dans les préparatifs d’une expédition2 dont il prévoit & veut écarter les difficultés, réveillent toutes les inquiétudes d’un gouverneur naturellement trop ſoupçonneux.3 On le voit occupé, d’abord en ſecret & publiquement enſuite, du projet de retirer une commiſſion importante qu’il ſe reproche d’avoir inconſidérément donnée. Repentir tar[370]dif. Avant que ſoient achevés les arrangemens imaginés pour retenir la flotte compoſée de onze petits4 bâtimens, elle a mis à la voile, le 10 février 1519, avec cent neuf matelots, cinq cens5 huit ſoldats, ſeize chevaux, treize mouſquets, trente-deux arbalètes, un grand nombre d’épées & de piques, quatre fauconneaux & dix pièces de campagne.

Les mesures hardies, fermes, sages, ardentes [249]que prend Cortez pour1 faire réussir une entreprise2 dont il prévoit et veut écarter les difficultés, réveillent toutes les inquiétudes d’un gouverneur naturellement trop ombrageux.3 On le voit occupé, d’abord en secret, et publiquement ensuite, du projet de retirer une commission importante, qu’il se reproche d’avoir inconsidérément donnée. Repentir tardif. Avant que soient achevés les arrangemens imaginés pour retenir la flotte composée de onze très-petits4 bâtimens, elle a mis à la voile, le 10 février 1519, avec cent neuf matelots, cinq cent5 huit soldats, seize chevaux, treize mousquets, trente-deux arbalètes, un grand nombre d’épées et de piques, quatre fauconneaux, et dix pièces de campagne.


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Ces moyens d’invaſion, tout inſuffiſans qu’ils pourront paroître, n’avoient1 pas même été2 fournis par la couronne qui ne contribuoit alors que de ſon nom aux découvertes, aux établiſſemens. C’étoient les particuliers qui formoient des5 plans d’agrandiſſement, qui les dirigeoient par des combinaiſons bien ou mal réfléchies, qui les exécutoient à leurs dépens. La ſoif de l’or & l’eſprit de chevalerie qui régnoit6 encore, excitoient principalement la fermentation. Ces deux aiguillons faiſoient à la fois courir dans le7 Nouveau-Monde, des hommes de la première & de la dernière claſſe de la ſociété ; des brigands qui ne reſpiroient que le pillage, & des eſprits exaltés qui croyoient aller8 à la gloire. C’eſt pourquoi la trace de ces premiers conquérans fut marquée par tant de forfaits & par tant d’actions [371]extraordinaires ; c’eſt pourquoi leur cupidité fut ſi atroce & leur bravoure9 ſi giganteſque.

Ces moyens d’invasion, tout insuffisans qu’ils pourront paraître, n’étaient1 pas même fournis par la couronne, qui ne contribuait alors que de son nom aux découvertes qu’on tentait,3 aux établissemens qui s’y formaient.4 C’étaient les particuliers qui concevaient les5 plans d’agrandissement, qui les dirigeaient par des combinaisons bien ou mal réfléchies, qui les exécutaient à leurs dépens. La soif de l’or et l’esprit de chevalerie, qui n’était pas éteint6 encore, excitaient principalement la fermentation. Ces deux aiguillons faisaient également accourir au7 Nouveau-Monde des hommes de la première et de la dernière classe de la société, des brigands qui ne respiraient que le pillage, et des esprits exaltés qui [250]croyaient voler8 à la gloire. C’est pourquoi la trace de ces premiers conquérans fut marquée par tant de forfaits et par tant d’actions extraordinaires ; c’est pourquoi leur cupidité fut si atroce et leur vaillance9 si gigantesque.


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Cortez relâcha d’abord à l’île de Cozumel, où un heureux hasard lui amena l’Espagnol d’Aguilar, qui, jeté par la tempête sur une côte éloignée, avait erré huit ans dans ces régions. Il continua sa navigation vers la grande rivière à laquelle Grisjalva s était permis de donner son nom. Loin d’y trouver l’accueil que son prédécesseur y avait reçu, les habitans en parurent déterminés à l’empêcher de prendre terre. Inutilement il envoya d’Aguilar, qui entendait leur langue, pour assurer que ses intentions n’avaient rien d’hostile, d’innombrables flèches lancées des canots et du rivage sur la flotte l’avertirent que les dispositions des peuples étaient entièrement changées. Son artillerie dissipa deux fois ces faibles Indiens, et lui ouvrit Tabasco, leur bourgade principale. Ses canons lui servirent encore à mettre en déroute une nombreuse armée qui s’était très-rapidement formée. Trois défaites consécutives persuadèrent au cacique du pays qu’il était temps de procurer la paix à ses sujets. Il l’obtint en reconnaissant les rois de Castille pour ses souverains, en livrant aux instrumens de leurs victoires de l’or, des vivres, des vêtemens, une vingtaine de femmes destinées à les servir et à leur préparer le maïs le [251]seul grain alors connu dans le Nouveau-Monde.


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Ce succès ne toucha que peu Cortez, qui se sentait appelé à de plus hautes destinées. Son impatience ne tarda pas à être satisfaite. Quelques jours d’une navigation facile le portèrent au mois d’avril sur les côtes du Mexique. A peine avait-il jeté l’ancre entre l’île Saint-Jean d’Ulua et le continent, que deux pirogues abordèrent la flotte. Ceux qui les montaient se dirent envoyés par le gouverneur et par le général de la province pour s’informer du motif qui avait amené tant de vaisseaux sur ces rivages, et pour leur offrir les secours dont ils pourraient avoir besoin pour s’en éloigner. Leur discours ne fut pas compris, et l’on allait les renvoyer sans réponse lorsque Marina, l’une des femmes obtenues à Tabasco, s’offrit pour interprète. Elle rendit en yucatan ce qu’ils avaient dit, et d’Aguilar, qui entendait cet idiome, le traduisit en castillan. Cortez se vit alors en état de s’expliquer, et assura les députés que bientôt leurs maîtres seraient instruits de ses intentions. Le débarquement eut lieu le lendemain ; et un camp fortifié à la hâte reçut le même jour les troupes, les chevaux et l’artillerie.


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Pilpatoé et Teutilé, les deux personnages importans au nom desquels les premières paroles avaient été portées, ne se firent pas attendre. Cortez les reçut à la tête de son armée, et leur signifia qu’il était chargé par le plus grand mo[252]narque de l’Orient de communiquer au puissant monarque du Mexique des secrets très-intéressans pour les deux empires ; qu’il lui serait impossible de remplir sa mission ailleurs qu’à la cour, et qu’il s’attendait à y trouver les égards dus au représentant d’un prince qui n’avait pas son égal au monde. La connaissance de son arrivée, de ses prétentions et de ses forces, parvint très-rapidement à la capitale, quoique éloignée de soixante-dix à quatre-vingts lieues. Dans cette vaste domination, des courriers placés de distance en distance instruisaient en moins de rien le ministère de ce qui se passait dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches consistaient en des toiles de coton où étaient représentées les différentes circonstances des affaires qui méritaient l’attention du gouvernement. Les figures étaient entremêlées de caractères hyéroglyphiques qui suppléaient à ce que l’art du peintre n’avait pu exprimer.

Cortez qui avoit éminemment ces qualités, attaque1 en paſſant2 les Indiens de Tabaſco, les3 bat pluſieurs fois, leur accorde4 la paix, & fait alliance avec eux. On lui donne vingt femmes pour faire du pain5 de mays à ſes troupes. La plus jolie, baptiſée ſous6 le nom de Marina, devint ſa maîtreſſe. Elle lui ſervit depuis d’interprete, & lui fut très-utile.7

Cortez qui avoit éminemment ces qualités, attaque1 en paſſant2 les Indiens de Tabaſco, les3 bat pluſieurs fois, leur accorde4 la paix, fait alliance avec eux, & emmene pluſieurs5 de leurs femmes, qui6 le ſuivent avec joie. Cet empreſſement avoit une cauſe trop légitime.7

La double paſſion des richeſſes & de la renommée paroît animer Cortès.1 En ſe rendant à ſa deſtination, il attaque2 les Indiens de Tabaſco, bat pluſieurs fois leurs troupes, les réduit à demander4 la paix, reçoit leur hommage, & ſe fait donner des vivres, quelques toiles5 de coton, & vingt femmes qui6 le ſuivent avec joie. Cet empreſſement avoit une cauſe trop légitime.7


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A peine il parut ſur les côtes du Mexique, que Montezuma qui y regnoit avec le pouvoir le plus abſolu, fut ſaiſi d’une frayeur ſi marquée qu’elle n’échappa pas aux courtiſans les moins pénétrans. Cette frayeur inſpirée à un ſi puiſſant monarque, par une poignée d’aventuriers, ſeroit hors de toute vraiſemblance ſi l’on ne remontoit aux principes éloignés qui en étoient la ſource.


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En Amérique, les hommes ſe livroient généralement à cette débauche honteuſe qui choque la nature & pervertit l’inſtinct animal. On a voulu attribuer cette dépravation à la foibleſſe phyſique, qui cependant devroit plutôt en éloigner qu’y entraîner. Il faut en chercher la cauſe dans la chaleur du climat ; [33]dans le mépris pour un ſexe foible ; dans l’inſipidité du plaiſir entre les bras d’une femme haraſſée de fatigues ; dans l’inconſtance du goût ; dans la bizarrerie qui pouſſe en tout à des jouiſſances moins communes ; dans une recherche de volupté, plus facile à concevoir qu’honnête à expliquer. D’ailleurs, ces chaſſes qui ſéparoient quelquefois, pendant des mois entiers, l’homme de la femme, ne tendoient-elles pas à rapprocher l’homme de l’homme ? Le reſte n’eſt plus que la ſuite d’une paſſion générale & violente, qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l’honneur, la vertu, la décence, la probité, les loix du ſang, le ſentiment patriotique : ſans compter qu’il eſt des actions auxquelles les peuples policés ont attaché avec raiſon des idées de moralité tout-àfait étrangeres à des ſauvages.

En Amérique, les hommes ſe livroient généralement à cette débauche honteuſe qui choque la nature & pervertit l’inſtinct animal. On a voulu attribuer cette dépravation à la foibleſſe phyſique, qui cependant devroit plutôt en éloigner qu’y entraîner. Il faut en chercher la cauſe dans la chaleur du climat ; dans le mépris pour un ſexe foible ; dans l’inſipidité du plaiſir entre les bras d’une femme haraſſée de fatigues ; dans l’inconſtance du goût ; dans la bizarrerie qui pouſſe en tout à des jouiſſances moins communes ; dans une recherche de volupté, plus facile à concevoir qu’honnête à expliquer. D’ailleurs, ces chaſſes qui ſéparoient quelquefois pendant [372]des mois entiers l’homme de la femme, ne tendoient-elles pas à rapprocher l’homme de l’homme ? Le reſte n’eſt plus que la ſuite d’une paſſion générale & violente, qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l’honneur, la vertu, la décence, la probité, les loix du ſang, le ſentiment patriotique : ſans compter qu’il eſt des actions auxquelles les peuples policés ont attaché avec raiſon des idées de moralité tout-àfait étrangères à des ſauvages.


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Quoi qu’il en ſoit, l’arrivée des Européens fit luire un nouveau jour aux yeux des femmes Américaines. On les vit ſe précipiter ſans ménagement1 dans les bras de ces lubriques étrangers, qui s’étoient fait des cœurs de tigre, & dont les mains avares dégoûtoient2 de ſang. Tandis que les reſtes infortunés de ces nations ſauvages cherchoient à mettre entr’eux3 & le glaive qui les pourſuivoit, des déſerts immenſes, des femmes juſqu’alors trop négligées, foulant audacieuſement les ca[34]davres de leurs enfans & de leurs époux maſſacrés, alloient chercher leurs exterminateurs juſques dans leur propre camp, pour leur faire partager les tranſports de l’ardeur qui les dévoroit. Parmi les cauſes qui contribuerent à la conquête du nouveau monde,4 on doit compter cette fureur des femmes Américaines pour les Eſpagnols. Ce furent elles qui leur ſervirent communément de guides, qui leur procurerent ſouvent des vivres, & qui quelquefois leur découvrirent des conſpirations.

Quoi qu’il en ſoit, l’arrivée des Européens fit luire un nouveau jour aux yeux des femmes Américaines. On les vit ſe précipiter ſans répugnance1 dans les bras de ces lubriques étrangers, qui s’étoient fait des cœurs de tigre, & dont les mains avares dégouttoient2 de ſang. Tandis que les reſtes infortunés de ces nations ſauvages cherchoient à mettre entre eux3 & le glaive qui les pourſuivoit, des déſerts immenſes, des femmes juſqu’alors trop négligées, foulant audacieuſement les cadavres de leurs enfans & de leurs époux maſſacrés, alloient chercher leurs exterminateurs juſques dans leur propre camp, pour leur faire partager les tranſports de l’ardeur [373]qui les dévoroit. Parmi les cauſes qui contribuèrent à la conquête du Nouveau-Monde,4 on doit compter cette fureur des femmes Américaines pour les Eſpagnols. Ce furent elles qui leur ſervirent communément de guides, qui leur procurèrent ſouvent des vivres, & qui quelquefois leur découvrirent des conſpirations.


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La plus célebre de ces femmes fut appellée Marina. Quoique fille d’un cacique aſſez puiſſant, elle fut par des événemens ſinguliers, eſclave chez les Mexicains dès ſa premiere enfance. De nouveaux hazards1 l’avoient conduite à Tabaſco avant l’arrivée des Eſpagnols. Frappés de ſa figure & de ſes graces, ils la diſtinguerent. Leur général lui donna ſon cœur, & lui inſpira une paſſion très-vive. Dans de tendres embraſſemens, elle apprit bientôt le Caſtillan. Cortez2 de ſon côté, connut l’étendue de l’eſprit, la fermeté du caractere de ſon amante ; & il n’en fit pas ſeulement ſon interprête, mais encore ſon conſeil. De l’aveu de tous les hiſtoriens, elle eut une influence principale dans tout ce qu’on entreprit contre le Mexique.

La plus célèbre de ces femmes fut appellée Marina. Quoique fille d’un cacique aſſez puiſſant, elle fut par des événemens ſinguliers, eſclave chez les Mexicains dès ſa première enfance. De nouveaux haſards1 l’avoient conduite à Tabaſco avant l’arrivée des Eſpagnols. Frappés de ſa figure & de ſes graces, ils la distinguèrent. Leur général lui donna ſon cœur, & lui inſpira une paſſion très-vive. Dans de tendres embraſſemens, elle apprit bientôt le Caſtillan. Cortès,2 de ſon côté, connut l’étendue de l’eſprit, la fermeté du caractère de ſon amante ; & il n’en fit pas ſeulement ſon interprète, mais encore ſon conſeil. De l’aveu de tous les hiſtoriens, elle eut une influence principale dans tout ce qu’on entreprit contre le Mexique.


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Cet empire n’étoit fondé, dit-on, que de[35]puis un peu plus d’un ſiécle. Pour ajouter foi à une choſe ſi peu croyable, il faudroit d’autres témoignages que ceux des Eſpagnols, qui n’avoient ni le talent, ni la volonté, de rien examiner ; il faudroit une autre autorité que celle de leurs fanatiques prêtres, qui vouloient établir leur propre ſuperſtition, ſur les ruines du culte de ces peuples. Que ſauroit-on de la Chine, ſi les Portugais avoient pu l’incendier, la bouleverſer, ou la détruire comme le Bréſil ? Parleroit-on aujourd’hui de l’antiquité de ſes livres, de ſes loix & de ſes mœurs ? Quand on aura laiſſé pénétrer au Mexique quelques philoſophes, pour y déterrer & défricher les ruines de ſon hiſtoire ; que ces ſavans ne ſeront pas des moines ni des Eſpagnols ; mais des Anglois, des François qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité : peut-être alors la ſaura-ton, ſi la barbarie n’a pas détruit les anciens monumens qui pouvoient en marquer la trace.


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On n’a pas des lumieres plus certaines ſur les fondateurs de l’empire, que ſur l’époque de ſa fondation. C’eſt encore une de ces connoiſſances que l’ignorance des Eſpagnols a dérobées à notre curioſité. Leurs crédules hiſtoriens ont écrit d’une maniere incertaine & vague, que des barbares ſortis du Nord de ce continent, mais qui formoient un corps de nation, avoient réuſſi a ſubjuguer ſucceſſive[36]ment des ſauvages, nés ſous un ciel plus doux, & qui ne vivoient pas en ſociété, ou qui ne compoſoient que des ſociétés peu nombreuſes.


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Tout ce qu’il eſt permis d’aſſurer, c’eſt que le Mexique1 obéiſſoit à Montezuma, lorſque les Eſpagnols aborderent aux côtes de l’empire.3 Le ſouverain ne tarda pas à être averti de l’arrivée de ces étrangers. Dans cette vaſte domination, des couriers placés de diſtance en diſtance, inſtruiſoient rapidement la cour de tout4 ce qui arrivoit dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches conſiſtoient en des toiles de coton, où étoient répréſentées des5 différentes circonſtances des affaires qui méritoient l’attention du gouvernement. Les figures étoient entremêlées de caractères hyérogliphiques, qui ſuppléoient à ce que l’art du peintre n’avoit pu exprimer.

Cet empire1 obéiſſoit à Montezuma, lorſ[374]que les Eſpagnols y2 abordèrent. Le ſouverain ne tarda pas à être averti de l’arrivée de ces étrangers. Dans cette vaſte domination, des couriers placés de diſtance en diſtance, inſtruiſoient rapidement la cour de toute4 ce qui arrivoit dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches conſiſtoient en des toiles de coton, où étoient repréſentées les5 différentes circonſtances des affaires qui méritoient l’attention du gouvernement. Les figures étoient entremêlées de caractères hyérogliphiques, qui ſuppléoient à ce que l’art du peintre n’avoit pu exprimer.


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On devoit s’attendre qu’un prince1 que ſa valeur avoit élevé au trône, dont les conquêtes avoient étendu l’empire,2 qui avoit des armées nombreuſes & aguerries,3 feroit attaquer, ou attaqueroit lui-même une poignée d’aventuriers, qui oſoient infeſter ſon domaine5 de leurs brigandages. Il n’en fut pas ainſi ; & les Eſpagnols, toujours invinciblement pouſſés vers le merveilleux, chercherent, dans un miracle, l’explication d’une conduite ſi viſiblement oppoſée au caractère du monarque,7 ſi peu aſſortie aux circonſtances où il ſe trouvoit. Les [37]écrivains de cette ſuperſtitieuſe nation n’ont pas craint8 de publier à la face de l’Univers, qu’un peu avant la découverte du nouveau-monde on avoit annoncé aux Mexicains, que bientôt il arriveroit du côté de l’Orient un peuple invincible, qui vengeroit, d’une maniere à jamais terrible, les Dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repouſſe le plus vivement10 ; & que cette prédiction fatale avoit ſeule enchaîné les talens de Montezuma. Ils ont cru11 trouver dans cette impoſture le double avantage de juſtifier leurs uſurpations, & d’aſſocier le ciel à leurs cruautés. Une fable ſi groſſiere a long tems trouvé12 des partiſans dans les deux hémiſphères ; & cet aveuglement n’eſt pas auſſi ſurprenant qu’on le pourroit croire. Quelques réflexions pourront en développer les cauſes.

On devoit s’attendre qu’un prince1 que ſa valeur avoit élevé au trône, dont les conquêtes avoient étendu l’empire,2 qui avoit des armées nombreuſes & aguerries,3 feroit attaquer, ou attaqueroit lui-même une poignée d’aventuriers, qui oſoient infeſter ſon domaine5 de leurs brigandages. Il n’en fut pas ainſi ; & les Eſpagnols, toujours invinciblement pouſſés vers le merveilleux, cherchèrent, dans un miracle, l’explication d’une conduite ſi viſiblement oppoſée au caractère du monarque,7 ſi peu aſſortie aux circonſtances où il ſe trouvoit. Les écrivains de [375]cette ſuperſtitieuſe nation ne craignirent pas8 de publier à la face de l’univers, qu’un peu avant la découverte du Nouveau-Monde, on avoit annoncé aux Mexicains, que bientôt il arriveroit du côté de l’Orient un peuple invincible, qui vengeroit, d’une manière à jamais terrible, les dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repouſſe avec9 le plus de dégoût10 ; & que cette prédiction fatale avoit ſeule enchaîné les talens de Montezuma. Ils crurent11 trouver dans cette impoſture le double avantage de juſtifier leurs uſurpations, & d’aſſocier le ciel à leurs cruautés. Une fable ſi groſſière trouva long-tems12 des partiſans dans les deux hémiſphères ; & cet aveuglement n’eſt pas auſſi ſurprenant qu’on le pourroit croire. Quelques réflexions pourront en développer les cauſes.

On devait s’attendre qu’un souverain1 que sa valeur avait élevé au trône, dont l’ambition avait asservi d’immenses contrées,2 qui avait une milice nombreuse et aguerrie,3 ferait attaquer sans perdre un moment,4 ou attaquerait lui-même une poignée d’aventuriers qui osaient infester ses états5 de leurs brigandages, et ne craignaient pas même de montrer à découvert le projet qu’ils avaient de lui dicter la loi.6 Il n’en fut pas ainsi, et les Espagnols, toujours invinciblement poussés vers le [253]merveilleux, cherchèrent dans un miracle l’explication d’une conduite si visiblement opposée au caractère de Montézuma,7 si peu assortie aux circonstances où il se trouvait. Les écrivains de cette superstitieuse nation ne craignirent pas8 de publier, à la face de l’univers, qu’un peu avant la découverte du Nouveau-Monde on avait annoncé aux Mexicains que bientôt il arriverait du côté de l’Orient un peuple invincible qui vengerait d’une manière à jamais terrible les dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repousse avec9 le plus de dégoût,10 et que cette prédiction fatale avait seule enchaîné les talens du monarque. Ils crurent11 trouver dans cette imposture le double avantage de justifier leurs usurpations et d’associer le ciel à leurs cruautés. Une fable si grossière trouva long-temps12 des partisans dans les deux hémisphères, et cet aveuglement n’est pas aussi surprenant qu’on le pourrait croire. Quelques réflexions pourront en développer les causes.

La terre a éprouvé d’anciennes révolutions. Le globe outre ſon mouvement journalier & ſon mouvement annuel, qui vont l’un & l’autre d’occident en orient, peut en avoir un inſenſible, auſſi lent que les ſiecles, qui le fait tourner du nord1 au midi par une révolution que l’homme commence à peine de nos jours à imaginer, ſans que ſes calculs en oſent encore chercher les commencemens ni ſuivre la durée.

La terre a éprouvé d’anciennes révolutions. Le globe, outre ſon mouvement journalier & ſon mouvement annuel, qui vont l’un & l’autre d’Occident en Orient, peut en avoir un inſenſible, auſſi lent que les ſiècles, qui le fait tourner au Midi par une révolution que l’homme commence à peine de nos jours à imaginer, ſans que ſes calculs en oſent encore chercher les commencemens, ni ſuivre la durée.


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Par1 cette pente ; ſoit apparente,2 ſi ce ſont les cieux qui par un mouvement dont la lenteur eſt proportionnée à l’immenſité de leurs orbes, penchent & entraînent avec eux le ſoleil vers le pole ; ſoit3 réelle, ſi notre globe par ſa conſtitution phyſique tombe pour ainſi dire inſenſiblement vers un point oppoſé à la direction de ce mouvement caché des cieux : : par une ſuite naturelle de cette pente, l’axe de la terre déclinant toujours, il pourroit arriver que ce que nous appellons la ſphere oblique devint droite, & que5 la ſphere droite fut oblique à ſon tour, que les lieux ſitués aujourd’hui ſous l'équateur, euſſent été ſous les poles, & les zones glaciales de nos jours devinſſent7 la zone torride.

Cette pente n’eſt qu’apparente,2 ſi ce ſont les cieux qui, par un mouvement dont la len[38]teur eſt proportionnée à l’immenſité de leurs orbes, penchent & entraînent avec eux le ſoleil vers le pole ; elle eſt3 réelle, ſi notre globe, par ſa conſtitution phyſique, tombe pour ainſi dire inſenſiblement vers un point oppoſé à la direction de ce mouvement caché des cieux : mais quoi qu’il en ſoit,4 par une ſuite naturelle de cette pente, l’axe de la terre déclinant toujours, il pourroit arriver que ce que nous appellons la ſphere droite fût oblique à ſon tour ; que les lieux ſitués aujourd’hui ſous l’équateur euſſent été ſous les poles, & que6 les zones glaciales de nos jours euſſent été7 la zone torride.


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D’anciennes révolutions, dont l’époque eſt inconnue, ont bouleverſé la terre ; & l’aſtronomie nous montre la poſſibilité de ces cataſtrophes, dont l’hiſtoire phyſique & morale du monde offre une infinité de preuves inconteſtables. Un grand nombre de comètes ſe meuvent dans tous les ſens autour du ſo[376]leil. Loin que les mouvemens de leurs orbites ſoient invariables, ils ſont ſenſiblement altérés par l’action des planètes. Pluſieurs de ces grands corps ont paſſé près de la terre, & peuvent l’avoir rencontrée. Cet événement eſt peu vraiſemblable dans le cours d’une année ou même d’un ſiècle : mais ſa probabilité augmente tellement par le nombre des révolutions de la terre, qu’on peut preſque aſſurer que cette planète n’a pas toujours échappé au choc des différentes comètes qui traverſoient ſon orbite.

D’anciennes révolutions dont l’époque est inconnue ont bouleversé la terre, et l’astronomie nous montre la possibilité de ces catastrophes, dont l’histoire physique et morale du monde offre une infinité de preuves incontestables. Un grand nombre de comètes se meuvent dans tous les sens autour du soleil. Loin que les mouvemens de leurs orbites soient invariables, ils sont sensiblement altérés par l’action des planètes. Plusieurs [254]de ces grands corps ont passé près de la terre, et peuvent l’avoir rencontrée. Cet événement est peu vraisemblable dans le cours d’une année ou même d’un siècle ; mais sa probabilité augmente tellement par le nombre des révolutions de la terre, qu’on peut presque assurer que cette planète n’a pas toujours échappé au choc des différentes comètes qui traversaient son orbite.


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Cette rencontre a dû occaſionner, ſur la ſurface du globe, des ravages inexprimables. L’axe de rotation changé ; les mers abandonnant leur ancienne poſition pour ſe précipiter vers le nouvel équateur ; la plus grande partie des animaux noyée par le déluge, ou détruite par la violente ſecouſſe imprimée à la terre par la comète ; des eſpèces entières anéanties : tels1 ſont les déſaſtres qu’une comète a dû produire.

Cette rencontre a dû occasionner sur la surface du globe des ravages inexprimables. L’axe de rotation changé, les mers abandonnant leur ancienne position pour se précipiter vers le nouvel équateur, la plus grande partie des animaux noyée par le déluge ou détruite par la violente secousse imprimée à la terre par la comète, des espèces entières anéanties, telles1 sont les désastres qu’une comète a dû produire.

On comprend dès lors que cette grande révolution1 de toute la maſſe du globe, en doit continuellement entraîner une foule de particulieres ſur2 ſa ſurface ; que la mer, comme l’inſtrument3 [20]de toutes ces petites révolutions, en ſuivant4 la pente5 de cette inclinaiſon6 de l’axe quitte7 un pays pour couvrir l’autre, & cauſe8 ainſi ces inondations 9 ces déluges ſucceſſifs qui ont parcouru la face de la terre ; noyé ſes divers habitans, &10 laiſſé par-tout des mouvemens11 viſibles de ruine &12 de dévaſtation, & des traces profondes de ſes13 ravages dans le ſouvenir des hommes.

On comprend dès-lors que cette grande révolution1 de toute la maſſe du globe, en doit continuellement produire une foule de particulieres ſur2 ſa ſurface ; que la mer, comme l’inſtrument3 de toutes ces petites révolutions, en ſuivant4 la pente5 de cette inclinaiſon6 de l’axe, quitte7 un pays pour couvrir l’autre, & cauſe8 ainſi ces inondations ou9 ces déluges ſucceſſifs qui ont parcouru la ſurface de la terre, noyé ſes divers habitans, &10 laiſſé par-tout des monumens11 viſibles de ruine &12 de dévaſtation, & des traces profondes de ſes13 ravages dans le ſouvenir des hommes.

Indépendamment de cette cauſe générale de dévaſtation, les tremblemens1 de terre, les volcans, mille autres cauſes inconnues, qui agiſſent dans l’intérieur du globe & à2 ſa ſur[377]face, doivent changer la poſition reſpective3 de ſes parties, & par une ſuite néceſſaire4 la ſituation5 de ſes poles6 de rotation. Les eaux de la mer, déplacées par ces changemens, doivent quitter7 un pays pour couvrir l’autre, & cauſer8 ainſi ces inondations, ces déluges ſucceſſifs qui ont laiſſé par-tout des monumens11 viſibles de ruine, de dévaſtation, & des traces profondes de leurs13 ravages dans le ſouvenir des hommes.

Indépendamment de cette cause générale de dévastation, les tremblemens1 de terre, les volcans, mille autres causes inconnues qui agissent dans l’intérieur du globe et à2 sa surface, doivent changer la position respective3 de ses parties, et, par une suite nécessaire,4 la situation5 de ses poles6 de rotation. Les eaux de la mer, déplacées par ces changemens, doivent quitter7 un pays pour couvrir l’autre, et causer8 ainsi ces inondations, ces déluges successifs qui ont laissé partout des monumens11 visibles de ruine, de dévastation, et des traces profondes de leurs13 ravages dans le souvenir des hommes.

Cette lutte continuelle d’un élément avec1 l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’océan dans ſes cavités intérieures, de la mer qui ronge, & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des alarmes2 vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la crainte des changemens à venir. Delà,3 ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embraſſement4 du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans que ces ſecouſſes reproduiſent à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la terreur5 parmi les hommes. On trouve cette frayeur6 répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions dont7 elle eſt l’origine. Cette crainte8 eſt plus vive dans les pays où les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus recentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre1 l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’Océan dans ſes cavités intérieures, de la [39]mer qui ronge & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des allarmes2 vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la craînte des changemens à venir. De-là3 ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embrâſement4 du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans, que ces ſecouſſes reproduiſent à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la terreur5 parmi les hommes. On trouve cette frayeur6 répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions dont7 elle eſt l’origine. Cette crainte8 eſt plus vive dans les pays où, comme l’Amérique,9 les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus récentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre1 l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’océan dans ſes cavités intérieures, de la mer qui ronge & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des alarmes2 vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la crainte des changemens à venir. De-là3 ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embrâſement4 du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans, que ces ſecouſſes reproduiſent [378]à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la frayeur5 parmi les hommes. On la trouve6 répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions. Elle eſt plus vive dans les pays où, comme l’Amérique,9 les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus récentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre1 l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’Océan dans ses cavités intérieures, de la mer qui ronge et emporte de grandes portions de la terre dans ses abîmes, ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce semble, et pourtant inséparables, tient les habitans du globe dans un péril sensible et dans des alarmes2 vives sur leur destinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés inspire naturellement la crainte des changemens à venir. De 3 ces traditions universelles de déluges passés, et cette attente de l’embrasement4 du monde. Les tremblemens de terre occasionnés par les inondations et les volcans que ces secousses reproduisent à leur tour, ces crises violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent et perpétuent la frayeur5 parmi les hommes. On la trouve6 répandue et consacrée dans toutes les superstitions. Elle est plus vive dans les pays où, comme l’Amérique,9 les marques de ces révolutions du globe sont plus sensibles et plus récentes.

On voit ſur la ſurface de l’Amérique une empreinte plus profonde des ravages que les eaux & le feu ne ceſſent de faire par-tout. De vaſtes golfes, des lacs immenſes, des iſles ſans nombre, les plus grands fleuves, les plus hautes mon[21]tagnes, des terres rarement habitées, encore moins peuplées : tout y atteſte les fléaux & les calamités dont la nature affligea ce monde : tout y imprime cette frayeur de la déſolation, dont l’impoſture a de tout tems abuſé pour regner ſur la terre. La crainte qui ne s’arrête point dans ſes progrès,1 voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Elle2 en attend de la terre & des cieux ; elle3 croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a fait ſe rencontrer enſemble4 lui paroiſſent5 liés dans la nature même, & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de tous les malheurs dont on ignore la cauſe, & de ſimples rapports de ſituation entre des planettes, ſont6 pour l’eſprit humain qui a toujours cherché dans les ténebres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent.

L’homme épouvanté1 voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Il2 en attend de la terre & des cieux ; il3 croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a rapprochés4 lui paroiſſent5 liés dans la nature même & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre, ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de [40]tous les malheurs dont on ignore la cauſe ; & de ſimples rapports de ſituation entre des planettes, ont6 pour l’eſprit humain, qui a toujours cherché dans les ténébres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent. Mais les événemens politiques, comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des astres. De-là les fauſſes prédictions & les terreurs qu’elles ont inſpirées ; terreurs qui ont toujours troublé la terre, & dont l’ignorance eſt tout à-la-fois le principe & la meſure.7

L’homme épouvanté1 voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Il2 en attend de la terre & des cieux ; il3 croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a rapprochés4 lui paroiſſent5 liés dans la nature même & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre, ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de tous les malheurs dont on ignore la cauſe ; & de ſimples rapports de ſituation entre des planètes, ont6 pour l’eſprit humain, qui a toujours cherché dans les ténèbres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent.

L’homme épouvanté1 voit dans un seul mal le germe de mille autres. Il2 en attend de la terre et des cieux ; il3 croit voir la mort sur sa tête et sous ses pieds. Des événemens, que le hasard a rapprochés,4 lui paraissent5 liés dans la nature même et dans l’ordre des choses. Comme il n’arrive jamais rien sur la terre sans qu’elle se trouve sous l’aspect de quelque constellation, on s’en prend aux étoiles [256]de tous les malheurs dont on ignore la cause ; et de simples rapports de situation entre des planètes ont6 pour l’esprit humain, qui a toujours cherché dans les ténèbres l’origine du mal, une influence immédiate et nécessaire sur toutes les révolutions qui les suivent ou les accompagnent.

Mais, ſur tous1 les événemens politiques comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des aſtres. Delà,2 les fauſſes prédictions & les craintes réelles qui dans tous le tems3 ont dominé ſur4 la terre. Elles augmentent en s’enracinant à proportion de5 l’ignorance. On trouva ces maladies de l’eſprit humain, établies dans6 le nouveau monde, les Eſpagnols les auroient portées ſi elles n’y avoient été. On ne ſait quelle tradition, qui pourroit cependant avoir été imaginée après l’événement, avoit fait preſſentir à Saint-Domingue, au Pérou,7 & dans quelques parties de l’Amérique Septentrionale qu’il y viendroit des étrangers qui boulleverſeroient [22]ce malheureux pays. Ces exterminateurs devoient arriver du côté de l’Orient. Ce n’eſt pas que les Amériquains euſſent aucune connoiſſance de nos contrées ; mais accoutumés comme tous les peuples de8 la terre à tourner leurs premiers regards vers les lieux le ſoleil ſe leve, ils avoient imaginé que les révolutions dont ils étoient ménacés partiroient de ce front du globe.9


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Mais les événemens politiques, comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours [379]eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des aſtres. De-là2 les fauſſes prédictions & les terreurs qu’elles ont inſpirées : terreurs qui3 ont toujours troublé4 la terre, & dont5 l’ignorance eſt tout-àla-fois6 le principe7 & la meſure.9

Mais les événemens politiques, comme les plus intéressans pour l’homme, ont toujours eu à ses yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des astres. De 2 les fausses prédictions et les terreurs qu’elles ont inspirées ; terreurs qui3 ont toujours troublé4 la terre, et dont5 l’ignorance est tout à la fois6 le principe7 et la mesure.9


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Quoique Montezuma eût pû, comme tant d’autres, être1 atteint de cette maladie de l’eſprit humain, rien ne porte à penſer qu’il ait eu une foibleſſe, alors ſi commune. Mais ſa conduite politique n’en fut pas meilleure. Depuis que ce prince étoit ſur le trône, il ne montroit aucun des talens qui l’y2 avoient fait monter. Du ſein de la molleſſe, il mépriſoit ſes ſujets, il opprimoit ſes tributaires. L’arrivée des Eſpagnols ne rendit pas du reſſort à cette ame avilie & corrompue. Il perdit en négociations, le tems qu’il falloit employer en combats,3 & voulut renvoyer avec des préſens des ennemis qu’il falloit détruire. Cortez, à qui cet engourdiſſement convenoit beaucoup, n’oublioit rien pour l’entretenir.4

Quoique Montezuma eût pu, comme tant d’autres, être1 atteint de cette maladie de l’eſprit humain, rien ne porte à penſer qu’il ait eu une foibleſſe, alors ſi commune. Mais ſa conduite politique n’en fut pas meilleure. Depuis que ce prince étoit ſur le trône, il ne montroit aucun des talens qui l’y2 avoient fait monter. Du ſein de la molleſſe, il mépriſoit ſes ſujets, il opprimoit ſes tributaires. L’arrivée des Eſpagnols ne rendit pas du reſſort à cette ame avilie & corrompue. Il perdit en négociations, le tems qu’il falloit employer en combats,3 & voulut renvoyer avec des préſens des ennemis qu’il falloit détruire. Cortès, à qui cet engourdiſſement convenoit beaucoup, n’oublioit rien pour le perpétuer.4

Que Montézuma fût ou ne fût pas1 atteint de cette maladie de l’esprit humain généralement répandue dans sa nation, la plus superstitieuse du Nouveau-Monde, il paraît prouvé que l’arrivée et les prétentions des Espagnols lui causèrent de vives inquiétudes. Il espéra sortir d’embarras en leur envoyant des présens d’un très-haut prix, et en leur faisant dire que les circonstances ne lui permettaient pas de les admettre en sa présence. Ses dons furent reçus avec respect ; mais ce respect n’apporta aucun changement aux volontés que ces formidables étrangers2 avaient d’abord manifestées. Inutilement les plus grands trésors leur furent prodigués à plusieurs reprises pour les faire changer de résolution, ils continuèrent à toujours soutenir que des ambassadeurs n’avaient jamais été renvoyés sans avoir obtenu audience. [257]On se flatta que la faim pourrait surmonter une obstination que l’or n’avait pu vaincre,3 et l’on cessa de fournir à leur subsistance. Ce nouvel expédient parut d’abord avoir quelque succès, et il en faut dire la raison.4


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Parmi les soldats espagnols il s’en trouvait qui regardaient comme extravagant l’espoir de renverser avec le peu de forces qu’on avait un trône aussi solidement fondé que l’était celui du Mexique. La diminution des vivres, dont même la source pouvait bientôt entièrement tarir, les confirma de plus en plus dans l’opinion où ils étaient qu’ils seraient tous un peu plus tôt un peu plus tard la victime d’une entreprise téméraire. Dans leur découragement, ils députèrent un d’entre eux au général pour lui annoncer la résolution où ils étaient de retourner sans délai à Cuba. Sur-le-champ Cortez fit publier que l’armée se disposât à s’embarquer le lendemain. Cette précipitation apparente devait avoir des suites favorables, et il le savait bien.


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A peine l’ordre du départ fut-il devenu public, qu’accoururent à la tente du général ceux qui n’étaient pas entrés dans un complot que la lâcheté et la malveillance avaient seules pu, disait-on, former. Leur indignation était extrême. Une retraite exécutée avant d’avoir tiré l’épée leur paraissait devoir imprimer sur leur nation un opprobre ineffaçable, et c’était le comble de l’injustice de les priver du prix de leurs fatigues au [258]moment même où ils en allaient recueillir le fruit. Ils paraissaient déterminés à choisir un nouveau chef, si celui qui leur avait été donné refusait de les conduire à la gloire et à la fortune.


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Ce langage parut étonner Cortez, quoique lui-même l’eût fait dicter par ses confidens. Il protesta que c’était avec la plus grande répugnance qu’il avait pris la résolution qui excitait tant de murmures ; qu’il n’avait abandonné ses projets que parce qu’on l’avait assuré que le vœu général des troupes exigeait ce sacrifice ; que leur noble indignation le détrompait d’une funeste erreur où il s était laissé entraîner trop aisément ; qu’il allait hâter les préparatifs qu’exigeait une entreprise dont leur valeur assurait le succès, et qu’il ne laisserait pas languir leur impatience. Des expressions qui rendaient si bien les sentimens dont la plupart des cœurs étaient pénétrés furent entendues, recueillies, et répétées avec un enthousiasme qui ressemblait à de l’ivresse. Ceux même qui ne partageaient pas le commun délire affectèrent plus de joie que les autres, parce qu’ils avaient des torts à cacher ou à faire oublier.


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Cette circonstance parut favorable à Cortez pour se procurer une autorité plus étendue et mieux affermie que celle dont jusqu’alors il avait joui. Dans cette vue, il proposa d’établir dans la colonie de la Véra-Cruz, qu’on venait de fonder, une juridiction municipale semblable à celles qui se voyaient dans toutes les villes de la métropole. [259]Les magistrats qui devaient la conduire n’eurent pas été plus tôt choisis, qu’il parut à leur tribunal. « La commission que vous m’avez vu remplir, « leur dit-il, je la tenais de Vélasquez, et encore « fut-elle presque aussitôt révoquée qu’accordée. « C’est à vous, et à vous seuls, dépositaires du « pouvoir souverain, qu’il appartient de conférer « des dignités. Je mets à vos pieds celle dont j’ai « bien ou mal rempli les fonctions, et vous as« sure que je serai content, dans quelque rang que « vous jugiez à propos de me placer. Comme sol« dat, je combattrai avec autant de zèle que je « l’ai fait comme général. Si, dans le métier des « armes, c’est en obéissant qu’on apprend à com« mander, il se trouve aussi des occasions sans « nombre où il faut avoir commandé pour sentir « la nécessité de l’obéissance ». La délibération du conseil ne dura que peu. D’une voix unanime il conféra la disposition absolue du civil et du militaire à un homme dont la conduite venait de beaucoup ajouter à l’idée qu’on avait de lui. Cet heureux et sage choix trouva pourtant des contradicteurs. Les plus emportés d’entre eux furent punis, mais avec tant de modération, et ensuite pardonnés de si bonne grâce, qu’ils ne tardèrent pas à devenir les amis les plus fidèles de celui dont ils avaient blâmé l’élévation.


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Tout paraissait soumis lorsque Cortez fut averti que quelques-uns de ceux qui lui étaient contraires méditaient d’aller avertir Vélasquez de ce [260]qui s’était passé contre ses intérêts, et de l’instruire que toutes les richesses acquises jusqu’alors dans le Mexique avaient été envoyées en Europe dans la vue de faire détacher de sa juridiction une si opulente partie du Nouveau-Monde. Cette connaissance le confirma dans le projet qu’il avait formé de détruire la flotte pour qu’il ne restât aux troupes à ses ordres d’espoir que dans la victoire. Ses confidens adoptèrent sans balancer un plan si magnanime. Ils publièrent que tous les navires étaient pourris, et ne devaient pas tarder à couler bas. Soit conviction, soit séduction, les gens de mer confirmèrent cette opinion par leur témoignage ; et bientôt on débarqua les voiles, les cordages, les ferremens, tout ce qui quelque jour pouvait être utile. Il ne restait plus qu’à faire échouer les bâtimens ; et ce dernier acte d’un héroïsme admiré depuis trois siècles ne se fit pas attendre.


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La plupart des obstacles qui depuis trois ou quatre mois retenaient dans une inaction apparente l’armée entière sur les côtes se trouvaient levés. Par le ministère de Marina, qu’un heureux hasard avait donné aux Espagnols pour les guider dans leurs conquêtes pour les consoler dans leurs anxiétés, pour les encourager dans leurs malheurs, Cortez avait acquis quelque connaissance de la région qu’il voulait asservir. Son premier établissement était assez bien fortifié pour braver les attaques des aborigènes, et quelques bour[261]gades voisines qui s’étaient volontairement données, ne devaient pas laisser manquer d’alimens ce poste important. Deux cantons moins bornés, qui s’étaient mis sous sa protection, lui offraient toutes leurs forces. Dans cet état de choses, il laissa à la Véra-Cruz deux chevaux et cinquante soldats, ou faibles ou malades, aux ordres d’Escalante, dont la valeur, la prudence, la fidélité étaient généralement connues. Deux cents hommes très-vigoureux destinés à traîner son artillerie et à porter ses bagages, quatre cents guerriers les plus distingués par leur origine et leur expérience, ce fut tout ce qu’il voulut accepter du cacique de Zampoala, le plus puissant et le plus dévoué de ses alliés. Avec ce petit nombre d’auxiliaires, avec cinq cents Castillans, avec quinze chevaux, avec six pièces de campagne, le général ne craignit pas de diriger le 18 août sa marche vers la capitale d’un empire immense, qui avait cent fois plus de moyens qu’il n’en fallait pour l’arrêter ou pour le détruire.

Cette ſuperſtition qui faiſoit partie des dogmes du Mexique fortifiée par quelques événemens recens, aſſez ſinguliers, agiſſoit vivement ſur l’ame naturellement inquiete de Montezuma ; lorſque les Caſtillans débarquerent dans ſes états. Ce qu’il craignoit en général ; ce qu’il avoit oui dire en particulier de ces étrangers, ſe confondant dans ſon eſprit troublé ; ce prince ſe crut au moment critique anoncé par les aſtres aux prophetes de ſa nation. Il fit partir des députés pour offrir à Cortez les ſecours dont il pouvoit avoir beſoin, & pour le prier de s’éloigner de ſes poſſeſſions. Le chef des Eſpagnols répondit toujours qu’il falloit qu’il allât parler à l’empereur de la part du ſouverain de l’Orient. Cette obſtination ayant réduit les envoyés à recourir à leur dernier moyen, les menacés, ils ventérent beaucoup les tréſors & la puiſſance de leur maître : voilà, dit Cortez en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons de grands périls & de grandes richeſſes. Il brûle tout de ſuite ſes Vaiſſeaux pour vaincre ou pour périr, prend la route de Mexico, & pourſuit ſa marche ſans trouver beaucoup d’oppoſition.


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Ses diſcours étoient d’un ami. Sa miſſion ſe bornoit, diſoit-il, à entretenir de la part du plus grand monarque de l’Orient, le puisſant maître du Mexique. A toutes les inſtances qu’on faiſoit pour preſſer ſon rembarquement, il repondoit toujours qu’on n’avoit jamais renvoyé un ambaſſadeur ſans lui donner audience. Cette obſtination ayant réduit les envoyés de Montezuma à recourir, ſelon leurs inſtructions, aux menaces, & à vanter les tréſors & les forces de leur patrie : voilà, dit le général Eſpagnol, en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons, de grands périls & de grandes richeſſes. Il avoit alors fini ſes préparatifs, & acquis toutes les connoiſſances qui lui étoient néceſſaires. Réſolu à vaincre ou à périr, il brûla ſes vaiſſeaux, & marcha vers la capitale de l’empire.

Ses diſcours étoient d’un ami. Sa miſſion ſe bornoit, diſoit-il, à entretenir de la part du plus grand monarque de l’Orient, le puiſſant maître du Mexique. A toutes les [380]inſtances qu’on faiſoit pour preſſer ſon rembarquement, il répondoit toujours qu’on n’avoit jamais renvoyé un ambaſſadeur ſans lui donner audience. Cette obſtination ayant réduit les envoyés de Montezuma à recourir, ſelon leurs inſtructions, aux menaces, & à vanter les tréſors & les forces de leur patrie : voilà, dit le général Eſpagnol, en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons, de grands périls & de grandes richeſſes. Il avoit alors fini ſes préparatifs, & acquis toutes les connoiſſances qui lui étoient néceſſaires. Réſolu à vaincre ou à périr, il brûla ſes vaiſſeaux, & marcha vers la capitale de l’empire.


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Arrivé ſur la frontiere de1 la république de Tlaſcala il2 fit demander paſſage, & propoſer une alliance. On refuſa l’un3 & l’autre. Les merveilles qu’on racontoit des4 Eſpagnols étonnoient les [23]Tlaſcalteques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrerent quatre5 ou cinq combats. Une fois6 les Eſpagnols furent rompus, & ils étoient en danger d’être défaits, ſi la diviſion ne s’étoit pas miſe dans l’armée de leurs ennemis. Cortez ſe crut obligé7 de ſe retrancher,8 & les Haſcalteques ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il10 pour vaincre11 ? Des armes.12

Sur ſa route ſe trouvoit1 la république de Tlaſcala, de tout tems ennemie des Mexicains, qui vouloient la ſoumettre à leur domination. Cortez ne doutant pas qu’elle ne dût favoriſer ſes projets, lui2 fit demander paſſage, & propoſer une alliance. On refuſa l’un3 & l’autre pour des raiſons qui ne ſont pas venues juſqu’à nous. Les merveilles qu’on racontoit des4 Eſpagnols étonnoient les Tlaſcalteques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrerent quatre5 ou cinq combats. Une fois6 les Eſpagnols furent rompus, & ils étoient en danger d’être vain[42]cus, ſi la diviſion ne s’étoit pas mise dans l’armée de leurs ennemis. Cortez ſe crut obligé7 de ſe retrancher,8 & les Tlaſcalteques ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il10 pour vaincre11 ? Des armes.12

Sur ſa route ſe trouvoit1 la république de Tlaſcala, de tout tems ennemie des Mexicains, qui vouloient la ſoumettre à leur domination. Cortès ne doutant pas qu’elle ne dût favoriſer ſes projets, lui2 fit demander paſſage, & propoſer une alliance. Des peuples qui s’étoient interdit preſque toute communication avec leurs voiſins3 & que ce principe inſociable avoit accoutumés à une défiance univerſelle, ne devoient pas être favorablement diſpoſés pour des étrangers dont le ton étoit impérieux & qui avoient ſignalé [381]leur arrivée par des inſultes faites aux dieux du pays. Auſſi repouſſèrent-ils, ſans ménagement, les deux ouvertures. Les merveilles qu’on racontoit des4 Eſpagnols étonnoient les Tlaſcaltèques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrèrent quatre5 ou cinq combats. Une fois6 les Eſpagnols furent rompus. Cortès ſe crut obligé7 de ſe retrancher,8 & les Indiens ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il10 pour vaincre11 ? Des armes.12

Sur sa route se trouvait1 la république de Tlascala, de tout temps ennemie des Mexicains, qui voulaient la soumettre à leur domination. Cortez, ne doutant pas qu’elle ne dût favoriser ses projets, lui2 fit demander passage, et proposer une alliance. Des peuples qui s’étaient interdit presque toute communication avec leurs voisins,3 et que ce principe insociable avait accoutumés à une défiance universelle, ne devaient pas être favo[262]rablement disposés pour des étrangers dont le ton était impérieux, et qui avaient signalé leur arrivée par des insultes faites aux dieux du pays. Aussi repoussèrent-ils sans ménagement les deux ouvertures ; aussi ne virent-ils pas plus tôt les4 Espagnols sur leur territoire, qu’ils fondirent sur eux en gens déterminés à vaincre5 ou à mourir. La valeur qu’ils montrèrent dans cette première action fit comprendre à Cortez que ce ne serait pas trop de toute sa science militaire pour repousser6 les attaques de ces hardis républicains. La circonspection la plus marquée prit aussitôt la place7 de l’audace qui lui était ordinaire. Il avança lentement ; il choisit de bons postes ; il fortifia ses camps. Ces sages mesures le firent sortir victorieux d’un grand nombre de combats8 et de deux batailles qu’il lui fallut livrer ou soutenir dans le court espace de treize à quatorze jours. Heureusement pour la cause qu’il défendait,9 les Indiens, foudroyés par son artillerie, écrasés par ses chevaux, n’avaient10 pour ressource que11 des flèches armées d’arêtes de poisson, que des piques de bois durcies au feu, qui, trop faibles pour percer les boucliers de ses soldats, ne lui en tuèrent aucun, n’en blessèrent même légèrement qu’un très-petit nombre.12

Un point d’honneur établi cher toutes les nations &1 qui tient à l’humanité, qu’on trouve3 chez les Grecs au Siege de Troyes, &4 chez quelques peuples des gaules, contribua beaucoup à leur arracher la victoire.7 C’étoit la crainte & la honte de laiſſer enlever par8 l’ennemi, leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment le ſoin de les ſauver9 rompoit l’armée,10 & rallentiſſoit11 les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité ; un point d’honneur2 qu’on trouva3 chez les Grecs au ſiége de Troie, qui ſe fit remarquer4 chez quelques peuples des Gaules, & qui paroît établi chez pluſieurs nations,5 contribua beaucoup à la défaite des Tlaſcalteques.7 C’étoit la crainte & la honte de laiſſer enlever par8 l’ennemi, leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment le ſoin de les enlever9 rompoit l’armée,10 & rallentiſſoit11 les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité. Un point d’honneur2 qu’on trouva3 chez les Grecs au ſiège de Troye, qui ſe fit remarquer4 chez quelques peuples des Gaules & qui paroît établi chez pluſieurs nations,5 contribua beaucoup à la défaite des Tlaſcaltèques.7 C’étoit la crainte & la honte d’abandonner à8 l’ennemi leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment, le ſoin de les enlever9 rompoit les rangs10 & ralentiſſoit11 les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité ; un point d’honneur2 qu’on trouva3 chez les Grecs au siége de Troie, qui se fit remarquer4 chez quelques peuples des Gaules, et qui paraît établi chez [263]plusieurs nations,5 contribua beaucoup encore6 à la défaite des Tlascalans.7 C’était la crainte et la honte d’abandonner à8 l’ennemi leurs blessés et leurs morts. A chaque moment, le soin de les enlever9 rompait les rangs10 et ralentissait11 les attaques.


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La nation, peu accoutumée à tant d’humiliations, à tant d’infortunes, voulut savoir de ses prêtres les causes de ces événemens déplorables, et quels en pourraient être les remèdes. Vos ennemis, répondirent ces oracles mensongers, sont enfans du soleil. Sa présence les rend invincibles. Qu’on les attaque durant les ténèbres, et on ne les trouvera pas plus redoutables que les autres hommes.


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Pleine de confiance dans les promesses de ces imposteurs, l’armée indienne se précipita la nuit suivante sur les retranchemens des Espagnols. Le feu vif et soutenu du canon et de la mousqueterie ne lui laissa pas ignorer que ses desseins avaient été pénétrés, et lui coûta plus de sang qu’aucune des défaites précédentes.


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Les factions, jusqu’alors partagées sur le meilleur parti à prendre, se réunirent toutes pour la cessation des hostilités. Mais comment traiter avec des êtres d’une nature inconnue, et dont les actions avaient été alternativement atroces et magnanimes. On l’ignorait ; et les harangues des ambassadeurs chargés de la négociation manifestèrent cet embarras. Si vous êtes, dirent-ils aux [264]Espagnols, des divinités cruelles, nous vous offrons des esclaves dont vous mangerez la chair, dont vous boirez le sang. Si vous êtes des dieux bienfaisans, acceptez des parfums ; si vous êtes des hommes, voilà des viandes, voilà du pain, voilà des fruits pour vous nourrir.


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Comme la paix était également désirée des deux côtés, elle fut bientôt et facilement conclue. Les Tlascalans se reconnurent tributaires de la Castille ; et Cortez s’obligea à couvrir de toutes ses forces leurs personnes et leur territoire.

Le gouvernement de ces peuples étoit fort extraordinaire.1 Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons où regnoient de petits ſouverains qui s’appelloient2 Caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la guerre, levoient des3 impôts, & rendoient la juſtice ; mais il falloit que leurs loix,4 leurs édits fuſſent confirmés par le Senat de Haſcala,5 qui étoit le véritable ſouverain. Il etoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque canton6 par les aſſemblées du peuple.

Le gouvernement de ces peuples étoit fort extraordinaire, & peut-être un excellent modele à ſuivre, du moins à pluſieurs égards.1 Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons, où régnoient des hommes qu’on appelloit2 caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la guerre, levoient les3 impôts, & rendoient la juſtice ; mais il falloit que leurs édits fuſſent confirmés par le ſénat de Tlaſcala,5 qui étoit le véritable ſouverain. Il étoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque diſtrict6 par les aſſemblées du peuple.

Une conſtitution politique, qu’on ne ſe ſeroit pas attendu à trouver dans le Nouveau-Monde, s’étoit formée dans cette contrée.1 Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons, où régnoient des hommes qu’on appelloit2 caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la [382]guerre, levoient les3 impôts & rendoient la juſtice : mais il falloit que leurs édits fuſſent confirmés par le ſénat de Tlaſcala5 qui étoit le véritable ſouverain. Il étoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque diſtrict6 par les aſſemblées du peuple.

Une constitution politique, qu’on ne se serait pas attendu à trouver dans le Nouveau-Monde, s’était formée dans cette contrée.1 Le pays était partagé en plusieurs cantons, où régnaient des hommes qu’on appelait2 caciques. Ils conduisaient leurs sujets à la guerre, levaient les3 impôts et rendaient la justice ; mais il fallait que leurs édits fussent confirmés par le sénat de Tlascala,5 qui était le véritable souverain. Il était composé de citoyens choisis dans chaque district6 par les assemblées du peuple.

Les Haſcalteques1 avoient de belles loix & de belles mœurs.2 Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect d’un3 fils à ſon pere, le péché contre nature. Les loix5 permettoient la pluralité des femmes. Le climat & les mœurs6 y portoient,7 & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlaſcalteques1 avoient des mœurs extremement ſéveres.2 Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect du3 fils à ſon [43]pere, le péché contre nature. Les loix5 permettoient la pluralité des femmes, le climat y portoit,7 & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlaſcaltèques1 avoient des mœurs extrêmement ſévères.2 Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect du3 fils à ſon père, le péché contre nature. Le larcin, l’adultère & l’ivrognerie étoient en horreur : ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis.4 Les loix5 permettoient la pluralité des femmes ; le climat y portoit,7 & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlascalans1 avaient des mœurs extrêmement sévères.2 Ils punissaient de mort le mensonge, le manque de respect du3 fils à son père, le péché contre nature. Le larcin, l’adultère et l’ivrognerie étaient en horreur ; ceux qui étaient coupables de ces crimes étaient bannis. Comme le territoire ne produisait ni sel, ni cacao, ni coton, ni or, ni argent, l’usage n’en était permis [265]qu’à ceux qui devaient ces objets à leur bravoure.4 Les lois5 permettaient la pluralité des femmes ; le climat y portait,7 et le gouvernement y encourageait.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages, ou [24]conquérans. Il y avoit à Haſcala des ordres de chevalerie où n’étoient admis que ceux qui par des actions héroïques, ou par des conſeils ſalutaires avoient rendu ſervice à l’état.


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Les négocians habiles obtenoient auſſi des diſtinctions qui les élevoient à la nobleſſe. Etabliſſement ſingulier chez une nation pauvre, & qui avoit des loix ſomptuaires.


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A la guerre, les Haſcalteques2 portoient dans leur3 carquois deux fleches ſur leſquelles étoient gravées les images de deux4 de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces fleches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages ou conquérans.1 A la guerre, les Tlaſcalteques2 portoient dans leurs3 carquois deux fléches, ſur leſquelles étoient gravées les images de deux4 de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces fléches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages ou conquérans.1 A la guerre, les Tlaſcaltèques2 portoient dans leurs3 carquois deux flèches, ſur leſquelles étoient gravées les images de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces flèches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire était le plus honoré, comme il l’est toujous chez les peuples sauvages ou conquérans.1 A la guerre les Tlascalans2 portaient dans leurs3 carquois deux flèches, sur lesquelles étaient gravées les images de leurs anciens héros. On commençait le combat par lancer une de ces flèches, et l’honneur obligeait à la reprendre.

Dans la ville ils étoient vêtus, mais ils ſe dépouilloient de leur1 habits pour combattre.

Dans la ville ils étoient vêtus, mais ils ſe dépouilloient de leurs1 habits pour combattre.

Dans la ville, ils étoient vêtus : mais ils ſe dépouilloient de leurs1 habits pour combattre.

Dans la ville, ils étaient vêtus ; mais ils se dépouillaient de leurs1 habits pour combattre.

On ventoit1 leur bonne foi2 & leur franchiſe dans les traités publics,3 & entr’eux4 ils honoroient les vieillards.

On vantoit1 leur bonne-foi2 & leur franchiſe dans les traités publics3 ; & entr’eux4 ils honoroient les vieillards.

On vantoit1 leur bonne-foi2 & leur fran[383]chiſe dans les traités :  : & entre eux4 ils honoroient les vieillards.

On vantait1 leur bonne foi2 et leur franchise dans les traités, et entre eux4 ils honoraient les vieillards.

Le larcin, l’adultere &1 l’ivrognerie étoient en horreur. Ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis. Il n’étoit permis de boire de2 liqueurs fortes qu’aux vieillards épuiſés dans3 des travaux militaires.

Le larcin, l’adultere, l’ivrognerie étoient en horreur. Ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis. Il n’étoit permis de boire des2 liqueurs fortes qu’aux vieillards, épuiſés par3 des travaux militaires.


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Les Haſcalteques1 avoient des jardins, des bains. Ils aimoient la danſe, la poéſie, &2 les repréſentations théatrales. Une de leurs principales divinités étoit la déeſſe de l’amour. Elle avoit un temple magnifique,3 & on4 y célébroit des fêtes auxquelles accouroit toute la nation.

Les Tlascalteques1 avoient des jardins, des bains. Ils aimoient la danſe, la poëſie,2 les repréſentations théâtrales. Une de leurs principales divinités étoit la déeſſe de l’amour. Elle avoit un temple ;  ; & l’on4 y célébroit des fêtes auxquelles accouroit toute la nation.


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Leur pays n’étoit ni fort1 étendu, ni des plus fertiles de ces contrées. Il2 étoit montueux, mais3 fort cultivé, fort peuplé,4 & fort5 heureux.

Leur pays n’étoit ni fort1 étendu, ni des plus fertiles de ces contrées. Il2 étoit montueux ; mais3 fort peuplé, fort cultivé,4 & fort5 heureux.

Leur pays, quoiqu’inégal, quoique peu1 étendu, quoique médiocrement fertile,2 étoit fort peuplé, aſſez bien cultivé,4 & l’on y vivoit5 heureux.

Leur pays, quoique inégal, quoique peu1 étendu, quoique médiocrement fertile,2 était fort peuplé, assez bien cultivé,4 et l’on y vivait5 heureux.

Voilà des1 hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas reconnoître pour être de leur eſpece.2 Une des qualités qu’ils mépriſoient le [25]plus chez les Haſcalteques,3 c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas qu’ils euſſent4 un gouvernement ; parce qu’ils n’avoient5 pas celui d’un ſeul homme6 ; ni une police, parce qu’ils n’avoient7 pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’ils n’avoient8 pas leur culte ; ni de l’eſprit, parce qu’ils n’avoient9 pas leur10 opinions.

Voilà les1 hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas admettre dans l’eſpece humaine.2 Une des qualités qu’ils mépriſoient le plus chez les Tlaſcalteques,3 c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas que ce peuple eût4 un gouvernement, parce qu’il n’avoit5 pas celui d’un ſeul homme6 ; ni une police, parce qu’il n’avoit7 pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avoit8 pas leur culte ; ni de l’eſprit parce qu’il n’avoit9 pas leurs10 opinions.

Voilà les1 hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas admettre dans l’eſpèce humaine.2 Une des qualités qu’ils mépriſoient le plus chez les Tlaſcaltèques,3 c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas que ce peuple eût4 un gouvernement, parce qu’il n’avoit5 pas celui d’un ſeul ;  ; ni une police, parce qu’il n’avoit7 pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avoit8 pas leur culte ; ni de l’eſprit, parce qu’il n’avoit9 pas leurs10 opinions.

Voilà les1 hommes que les Espagnols ne daignaient pas admettre dans l’espèce humaine.2 Une des qualités qu’ils méprisaient le plus chez les Tlascalans,3 c’était l’amour de la liberté. Ils ne trouvaient pas que ce peuple eût4 un gouvernement, parce qu’il n’avait5 pas celui d’un seul ;  ; ni une police, parce qu’il n’avait7 pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avait8 pas leur culte ; ni de l’esprit, parce qu’il n’avait9 pas leurs10 opinions.

Jamais, peut-être, aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés au point où l’étoient alors, où le ſont encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fonds2 de toutes leurs penſées, influoient ſur tous3 leurs jugemens, formoient leur caractere. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme &4 plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages, comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient5 qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle, le plus extrême6 qui fut jamais, ils auroient eu pour Athénes le mépris qu’ils avoient pour Haſcala.7 Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes, & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés, au point où l’étoient alors, où le ſont encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fond2 de toutes leurs penſées, influoient ſur leurs jugemens, formoient leur caractere. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes, pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme &4 plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient5 qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auroient eu pour Athénes, le mépris qu’ils avoient pour Tlaſcala.7 Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes ; & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés, au point où l’étoient alors, où le ſont peut-être1 encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fond2 de toutes leurs penſées, influoient ſur leurs jugemens, formoient leur caractère. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes, pour s’affermir dans leurs [384]erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme &4 plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient5 qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auroient eu pour Athènes, le mépris qu’ils avoient pour Tlaſcala.7 Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes ; & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre [266]de ses préjugés au point où l’étaient alors, où le sont peut-être1 encore aujourd’hui les Espagnols. Ces préjugés faisaient le fond2 de toutes leurs pensées, influaient sur leurs jugemens, formaient leur caractère. Ils n’employaient le génie ardent et vigoureux que leur a donné la nature qu’à inventer une foule de sophismes pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraison n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme, plus subtile. Ils étaient attachés à leurs usages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnaissaient5 qu’eux dans l’univers de sensés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auraient eu pour Athènes le mépris qu’ils avaient pour Tlascala.7 Ils auraient traité les Chinois comme des bêtes ; et partout ils auraient outragé, opprimé, dévasté.

Malgré cette maniere de penſer ſi fiere,1 & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance2 avec les Haſcalteques qui leur donnerent des troupes pour3 les conduire & les appuyer. Ces peuples étoient depuis long-tems ennemis des Mexicains qui vouloient les ſoumettre a leur domination.4

Malgré cette maniere de penſer ſi hautaine1 & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance2 avec les Tlaſcalteques, qui leur donnerent des troupes pour3 les conduire & les appuyer.

Malgré cette manière de penſer ſi hautaine1 & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance2 avec les Tlaſcaltèques, qui leur donnèrent ſix mille ſoldats pour3 les conduire & les appuyer.

Malgré cette manière de penser si hautaine1 et si dédaigneuse, les Espagnols prirent2 avec eux six mille soldats tlascalans, qui devaient3 les conduire et les appuyer.

Avec ce ſecours, Cortez1 s’avançoit vers la ville capitale2 à travers un pays abondant, arroſé de belles rivieres,3 couvert de villes,4 de bois, de champs cultivés, & de jardins. La [26]campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpeces nouvelles. La nature étoit changée,7 & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſupportables, entretenoient la parure & la fécondité de la terre. On voyoit dans le même canton des arbres couverts de fleurs, d’autres8 de fruits délicieux.9 On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce ſecours, Cortez1 s’avançoit vers Mexico,2 à travers un pays abondant, arroſé de belles rivieres,3 couvert de villes,4 de bois, de champs cultivés, & de jardins. La campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y6 voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpeces nouvelles. La nature étoit différente d’elle-même,7 & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſupportables, entretenoient la parure & la fecondité de la terre. On voyoit dans le même canton, des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés8 de fruits. On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce ſecours, Cortès1 s’avançoit vers Mexico,2 à travers un pays abondant, arroſé, couvert de bois, de champs cultivés, de villages5 & de jardins. La campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y6 voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpèces nouvelles. La nature étoit différente d’elle-même,7 & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſup[385]portables, entretenoient la parure & la fécondité de la terre. On voyoit dans le même canton, des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés8 de fruits. On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce secours Cortez1 s’avançait vers Mexico,2 à travers un pays abondant, arrosé, couvert de bois, de champs cultivés, de villages5 et de jardins. La campagne était féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y6 voyait une foule d’oiseaux d’un plumage éclatant, des animaux d’espèces nouvelles. La nature était différente d’elle-même,7 et n’en était que plus agréable et plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais supporta[267]bles, entretenaient la parure et la fécondité de la terre. On voyait dans le même canton des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés8 de fruits. On semait dans un champ le grain qu’on moissonnait dans l’autre.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement1 dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs2 meubles & leurs perſonnes : ils ne voyoient que ce métal, ſemblables à ce mammone3 dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement1 dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leur2 meubles & leurs perſonnes ; ils ne voyoient que ce métal. Semblables à ce Mammona3 dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement1 dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs2 meubles & leurs perſonnes ; ils ne voyoient que ce métal. Semblables à ce Mammona3 dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Espagnols ne parurent point sensibles à ce nouveau spectacle. Tant de beautés ne les touchaient pas. Ils voyaient l’or servir d’ornemens1 dans les maisons et dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs2 meubles et leurs personnes ; ils ne voyaient que ce métal. Semblables à cet Mammona3 dont parle Milton, qui, dans le ciel, oubliant la Divinité même, avait toujours les yeux fixés sur le parvis qui était d’or.

Montezuma après avoir eſſayé1 de détourner Cortez de2 deſſein de venir dans ſa capitale, l’y introduiſit4 lui-même. Il commandoit à trente trois, ou6 princes, dont pluſieurs pouvoient mettre ſur pied des armées nombreuſes.7 Ses richeſſes étoient immenſes,8 ſon pouvoir abſolu. Son peuple avoit autant de connoiſſances & de lumieres, d’induſtrie & de politeſſe qu’il y en avoit alors en Europe. Ce9 peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montezuma, que ſes incertitudes, & peut-être la crainte de commettre ſon ancienne gloire, avoient empêché d’attaquer les Eſpagnols à leur arrivée ; de ſe joindre depuis aux Tlaſcalteques plus hardis que lui ; d’aſſaillir enfin des vainqueurs, fatigués1 de leurs propres triomphes. Montezuma, dont les mouvemens s’étoient réduits à détourner Cortez du2 deſſein de venir dans ſa capitale, prit le parti de3 l’y introduire4 lui-même. Il commandoit à trente princes, dont pluſieurs pouvoient mettre ſur pied des armées. Ses richeſſes étoient immenſes, &8 ſon pouvoir abſolu. On prétend que ſes ſujets avoient des connoiſſances, des lumieres, de la politeſſe, de l’induſtrie. Ce9 peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montezuma, que ſes incertitudes, & peut-être la crainte de commettre ſon ancienne gloire, avoient empêché d’attaquer les Eſpagnols à leur arrivée ; de ſe joindre depuis aux Tlaſcaltèques plus hardis que lui ; d’aſſaillir enfin des vainqueurs, fatigués1 de leurs propres triomphes : Montezuma, dont les mouvemens s’étoient réduits à détourner Cortès du2 deſſein de venir dans ſa capitale, prit le parti de3 l’y introduire4 lui-même. Il commandoit à trente princes, dont pluſieurs [386]pouvoient mettre ſur pied des armées. Ses richeſſes étoient conſidérables, &8 ſon pouvoir abſolu. Il paroît que ſes ſujets avoient quelques connoiſſances & de l’induſtrie. Ce9 peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montézuma, que ses incertitudes, et peut-être la crainte de commettre son ancienne gloire, avaient empêché d’attaquer les Espagnols à leur arrivée ; de se joindre depuis aux Tlascalans, plus hardis que lui ; d’assaillir enfin des vainqueurs fatigués1 de leurs propres triomphes ; Montézuma, dont les mouvemens s’étaient réduits à détourner Cortez du2 dessein de venir dans sa capitale, prit le parti de3 l’y introduire4 lui-même, mais après lui avoir tendu des piéges, dont le mieux ordonné coûta la vie à six mille Cholulans, malheureusement choisis pour être les instrumens des lâches vues de leur maître.5 Il commandait à trente princes, dont plusieurs pouvaient mettre sur pied des armées. Ses richesses étaient considérables, et8 son pouvoir absolu. Il paraît que ses sujets avaient [268]quelques connaissances et de l’industrie. Le9 peuple était guerrier et rempli d’honneur.

Si l’empereur du Mexique eut ſu faire uſage de ces1 moyens, ſon trône étoit2 inébranlable. Mais ce prince qui étoit parvenu à la couronne par3 ſa valeur,4 ne montra pas le moindre courage d’eſprit.5 Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de [27]leur diſcipline & de leurs armes ; il voulut employer contr’eux6 la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eut ſû faire uſage de ces1 moyens, ſon trône eût été2 inébranlable. Mais ce prince oubliant ce qu’il ſe devoit, ce qu’il devoit à3 ſa couronne,4 ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence.5 Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de leur diſcipline & de leurs armes, il voulut employer contr’eux6 la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eût ſu faire uſage de ces1 moyens, ſon trône eût été2 inébranlable. Mais ce prince oubliant ce qu’il ſe devoit, ce qu’il devoit à3 ſa couronne,4 ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence.5 Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de leur diſcipline & de leurs armes, il voulut employer contre eux6 la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eût su faire usage de ses1 moyens, son trône eût été2 inébranlable. Mais ce prince, oubliant ce qu’il se devait, ce qu’il devait à3 sa couronne,4 ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence.5 Tandis qu’il pouvait accabler les Espagnols de toute sa puissance, malgré l’avantage de leur discipline et de leurs armes, il voulut employer contre eux6 la perfidie.

Il les combloit à Mexico de préſents,1 d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Veracruz, colonie que les Eſpagnols avoient fondée pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours. Il faut, dit Cortez à ſes compagnons en leur apprenant cette nouvelle2 : il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, &3 de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt accompagné de ſes officiers, il marche4 au palais de Montezuma,5 & lui déclare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale6 à la témérité7 de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux8 qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble9 à ſon aviliſſement en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.10

Il les combloit à Mexico de préſens,1 d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Vera-Cruz, colonie que les Eſpagnols avoient fondée pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours.Il faut, dit Cortez à ſes [47]compagnons, en leur apprenant cette nouvelle,2 il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, &3 de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt, accompagné de ſes officiers, il marche4 au palais de Montezuma,5 & lui declare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale6 à la témérité7 de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux8 qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble9 à ſon aviliſſement, en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.10

Il les combloit à Mexico de préſens,1 d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Vera-Crux, colonie que les Eſpagnols avoient fondée dans le lieu ils avoient débarqué pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours. Il faut, dit Cortès à ſes compagnons, en leur apprenant cette nouvelle,2 il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, &3 de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt, accompagné de ſes officiers, il marche4 au palais de Montezuma,5 [387]& lui déclare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale6 à la témérité7 de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux8 qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble9 à ſon aviliſſement, en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.10

Il les comblait à Mexico de présens,1 d’égards, de caresses, et il faisait menacer Véra-Cruz. Sorti de la place avec une partie de sa garnison et quelques montagnards qui l’avaient joint, Escalante attaqua l’armée envoyée pour le combattre, et la mit en déroute. Sa victoire coûta cher.2 Il fut mortellement blessé, ainsi que sept3 de ses plus braves compagnons. Un d’entre eux tomba même vivant4 au pouvoir des fuyards,5 et on envoya sa tête6 à la capitale7 de l’empire pour détromper ceux8 qui persistaient à croire9 à l’immortalité des Espagnols.10


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Cortez, instruit de ce triste événement par deux Tlascalans déguisés qui lui avaient été expédiés, en fit part à ceux de ses officiers en qui il avait placé sa confiance, et les invita à méditer profondément sur le parti qu’il convenait de prendre. Les uns pensèrent qu’il fallait demander un passe-port pour se retirer. Il parut à d’autres qu’il valait mieux s’éloigner secrètement pendant la nuit. Le plus grand nombre fut d’avis d’ignorer [269]ce qui s’était passé, et d’attendre quelque circonstance favorable pour sortir de l’embarras où l’on se trouvait.


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Aucune de ces opinions ne se trouva à la hauteur des pensées du général. « Il ne doit, dit-il « d’un ton imposant, il ne doit appartenir qu’à « un coup du plus grand éclat de décider de notre « destinée. Nous irons, oui, nous irons arrêter « l’empereur jusque sur son trône, et le condui« rons dans le quartier que nous occupons. C’est « la résolution la plus facile, la plus sûre, la plus « utile, la plus honorable à laquelle nous puis« sions nous arrêter. Dans la crainte d’être poi« gnardé, Montezuma ne fera point de résistance. « Le peuple étonné ne hasardera aucun mouve« ment en sa faveur. L’importance de l’otage fera « notre sûreté. Sous son nom, nous deviendrons « les arbitres du gouvernement. L’idée déjà éta« blie que nous sommes des êtres supérieurs au « reste du genre humain sera de plus en plus « confirmée. « Ce discours entraîna tous les suffrages, et les mesures pour le succès furent si habilement combinées, que tout se passa comme on l’avait prévu.


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A peine le souverain de tant de vastes états avait-il été ainsi dégradé, qu’il lui fallut livrer à ses geôliers ceux de ses lieutenans qui leur avaient fait la guerre. Un tribunal espagnol condamna ces malheureux aux flammes, et ils subirent leur sentence dans la capitale même de l’empire, aux [270]yeux d’une multitude immense, saisie d’étonnement, d’effroi et d’horreur. Cortez, qui, avant cet acte d’insolence et de barbarie, avait fait charger l’empereur de chaînes, se rendit sans perdre un moment auprès de lui. Les imposteurs qui vous avaient accusé d’être le premier auteur de leur crime sont enfin punis, lui dit-il. Vous avez confondu la calomnie en vous soumettant à une mortification de quelques heures. Vos fers sont rompus, et vous rentrerez dans votre palais quand il vous plaira. L’offre ne fut pas acceptée, et celui qui la faisait avait pris des mesures sûres pour qu’on n’en profitât pas.


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Il restait à l’infortuné Montezuma une dernière humiliation à essuyer, et elle ne se fit pas attendre. L’ambition de ses oppresseurs était de le rendre vassal de la Castille. C’était une proposition délicate à faire. On lui fit insinuer par Marina que c’était le seul moyen de se debarrasser des orgueilleux étrangers qui l’abreuvaient de tant d’opprobres. Il se laissa prendre au piége. Lui-même offrit ce que vraisemblablement on n’aurait jamais osé lui demander. L’hommage de sa couronne fut fait avec une solennité qui pouvait le faire regarder comme un acte national ; et pour premier tribut, il livra tout l’or qui se trouvait dans ses trésors, tout celui que ses courtisans y purent joindre.

Au milieu de ces ſuccès, Cortez1 apprend que Narvaez envoyé2 avec une petite armée par le gouverneur de Cuba, vient3 pour lui ôter le commandement5 de la ſienne.7 Il marche à ſon rival, il le combat, il le prend priſonnier. Il fait9 mettre bas les armes aux vaincus,10 puis les leur rend en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa confiance & ſa magnanimité ; & l’armée de Narvaez11 ſe range12 ſous ſes drapeaux. Il reprend la route du15 Mexico, où il avoit laiſſé deux cens hommes16 qui gardoient l’empereur.

Au milieu de ces ſuccès, Cortez1 apprend que Narvaez, envoyé2 avec une petite armée par le gouverneur de Cuba, vient3 pour lui ôter le commandement5 de la ſienne.7 Il marche à ſon rival, il le fait priſonnier, oblige les vaincus à9 mettre bas les armes, puis les leur rend, en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa confiance & ſa magnanimité, & l’armée de Narvaez11 ſe range12 ſous ſes drapeaux. Il reprend la route de15 Mexico, où il avoit laiſſé deux cens hommes16 qui gardoient l’empereur.

Au milieu de ces ſuccès, on1 apprend que Narvaès vient d’arriver de Cuba2 avec huit cens fantaſſins, avec quatre-vingts chevaux, avec douze pièces de canon, pour prendre le commandement de l’armée &3 pour exercer des vengeances. Ces forces étoient envoyées par Velaſquès, mécontent que des aventuriers partis ſous ſes auſpices euſſent renoncé à toute liaiſon avec4 lui, qu’ils ſe fuſſent déclarés indépendans5 de ſon autorité, & qu’ils euſſent envoyés des députés en Europe, pour obtenir6 la confirmation des pouvoirs qu’ils s’étoient arrogés eux-mêmes. Quoique Cortès n’ait que deux cens cinquante hommes7 ; il marche à ſon rival ; il le combat,8 le fait priſonnier, oblige les vaincus à9 mettre bas les armes, puis les leur rend en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa con[388]fiance & ſa magnanimité. Ces ſoldats11 ſe rangent12 ſous ſes drapeaux ; & avec eux,13 il reprend, ſans perdre un moment,14 la route de15 Mexico où il n’avoit pu laiſſer que cent cinquante Eſpagnols16 qui, avec les Tlaſcaltèques17 gardoient étroitement18 l’empereur.

Au milieu de ces succès, on1 apprend que Narvaès vient d’arriver de Cuba2 avec huit cents fan[271]tassins, avec quatre-vingts chevaux, avec douze pièces de canon, pour prendre le commandement de l’armée et3 pour exercer des vengeances. Ces forces étaient envoyées par Vélasquez, mécontent que des aventuriers, partis sous ses auspices, eussent renoncé à toute liaison avec4 lui, qu’ils se fussent déclarés indépendans5 de son autorité, et qu’ils eussent envoyé des députés en Europe pour obtenir6 la confirmation des pouvoirs qu’ils s’étaient arrogés eux-mêmes. Quoique Cortez n’ait que deux cent cinquante hommes,7 il marche à son rival : il le combat,8 le fait prisonnier, oblige les vaincus à9 mettre bas les armes, puis les leur rend en leur proposant de le suivre. Il gagne leur cœur par sa confiance et sa magnanimité. Les soldats11 se rangent12 sous ses drapeaux, et avec eux13 il reprend, sans perdre un moment,14 la route de15 Mexico, où il n’avait pu laisser que cent cinquante Espagnols16 qui, avec les Tlascalans,17 gardaient étroitement18 l’empereur.

Il y avoit des mouvemens dans la nobleſſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zele indiſcret des Eſpagnols qui dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renverſerent les autels, & maſ[28]ſacrerent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avoit des mouvemens dans la noblesſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zele indiſcret des Eſpagnols, qui dans une fête publique en l’honneur des Dieux du pays, renverſerent les au[48]tels & maſſacrerent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avoit des mouvemens dans la nobleſſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zèle indiſcret des Eſpagnols, qui dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renverſèrent les autels & maſſacrèrent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avait des mouvemens dans la noblesse mexicaine, qui était indignée de la captivité de son prince ; et le zèle indiscret des Espagnols qui, dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renversèrent les autels et massacrèrent les adorateurs et les prêtres, avait fait prendre les armes au peuple.

Les Mexicains n’avoient de barbare que leur ſuperſtition ; mais1 leurs prêtres étoient des monſtres qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit,2 comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes ; mais ces dogmes utiles,3 étoient mêlés d’abſurdités qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains n’avoient de barbare que leur ſuperſtition, mais1 leurs prêtres étoient des monſtres, qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit,2 comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes ; mais ces dogmes utiles3 étoient mêlés d’abſurdités qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains avoient des ſuperſtitions barbares ; &1 leurs prêtres étoient des monſtres, qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit,2 comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes : mais ces dogmes ſublimes3 étoient mêlés d’abſurdités, qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains avaient des superstitions barbares, et1 leurs prêtres étaient des monstres qui faisaient l’abus le plus affreux du culte abomi[272]nable qu’ils avaient imposé à la crédulité de la nation. Elle reconnaissait,2 comme tous les peuples policés, un être suprême, une vie à venir, avec ses peines et ses récompenses ; mais ces dogmes sublimes3 étaient mêlés d’absurdités qui les rendaient incroyables.

Dans la religion du Mexique on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiecle ; & cette année étoit dans l’empire un tems1 de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiécle ; & cette année étoit dans l’empire un tems1 de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiècle ; [389]& cette année étoit dans l’empire un tems1 de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendait la fin du monde à la fin de chaque siècle, et cette année était dans l’empire un temps1 de deuil et de désolation.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes comme les autres nations en ont invoqué1 ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges,2 de fetiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particuliere ; & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes, comme les autres nations en ont invoquées,1 ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges,2 de fétiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particuliere ; & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes, comme les autres nations en ont invoquées,1 ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges,2 de fétiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particulière, & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquaient des puissances subalternes, comme les autres nations en ont invoqué1 sous le nom de génies, de camis, de manitous,d’anges,2 de fétiches. La moindre de ces divinités avait ses temples, ses images, ses fonctions, son autorité particulière, et toutes faisaient des miracles.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres étoient de bonnes œuvres.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres, étoient de bonnes œuvres.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres, étoient de bonnes œuvres.

Ils avaient une eau sacrée dont on faisait des aspersions. On en faisait boire à l’empereur. Les pèlerinages, les processions, les dons faits aux prêtres étaient de bonnes œuvres.

On connoiſſoit1 chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connoiſſoit1 chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connoiſſoit1 chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connaissait1 chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

Quelques unes1 de leurs ſuperſtitions leur étoient particulieres. Tous les ans, ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit,2 & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes1 de leurs ſuperſtitions leur [49]étoient particulieres. Tous les ans ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit,2 & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes1 de leurs ſuperſtitions leur étoient particulières. Tous les ans ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit,2 & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes1 de leurs superstitions leur étaient particulières. Tous les ans ils choisissaient un esclave. On l’enfermait dans le temple ; on l’adorait ; on l’encensait, et on finissait par l’égorger en cérémonie.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pêtriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient [29]cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel où elle devenoit un dieu.1 Ce jour là,2 une foule innombrable de peuple ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue, ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon dieu.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pétriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel, où elle devenoit un Dieu.1 Ce jour-là,2 une foule innombrable de peuple, ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue, ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans, qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon Dieu.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pétriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel, [390]elle devenoit un dieu.1 Ce jour-là,2 une foule innombrable de peuple, ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue. Ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans, qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon dieu.

Voici encore une superstition qu’on ne trouvait pas ailleurs. Les prêtres pétrissaient en cer[273]tains jours une statue de pâte qu’ils faisaient cuire. Ce jour-là2 une foule innombrable de peuple se rendait dans le temple. Les prêtres découpaient la statue ; ils en donnaient un morceau à chacun des assistans, qui le mangeait, et se croyait sanctifié après avoir mangé son dieu.

Il vaut mieux manger des dieux, que des hommes ; mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des Dieux que des hommes ; mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du Dieu des batailles. Les prêtres, dit-on,1 mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des dieux que des hommes : mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres, dit-on,1 mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des dieux que des hommes ; mais les Mexicains immolaient aussi des prisonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres, dit-on,1 mangeaient ensuite ces prisonniers, et en envoyaient des morceaux à l’empereur et aux principaux seigneurs de l’empire.

Quand la paix avoit duré quelque tems,1 les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les dieux mouroient de2 faim ; & dans la ſeule vue de faire des priſonniers on recommençoit la guerre.

Quand la paix avoit duré quelque tems,1 les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les Dieux mouroient de2 faim, & dans la ſeule vue de faire des priſonniers, on recommençoit la guerre.

Quand la paix avoit duré quelque tems,1 les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les dieux avoient2 faim ; & dans la ſeule vue de faire des priſonniers, on recommençoit la guerre.

Quand la paix avait duré quelque temps,1 les prêtres faisaient dire à l’empereur que les dieux avaient2 faim ; et, dans la seule vue de faire des prisonniers, on recommençait la guerre.

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres tout-puiſſants.1

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe [50]l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres toutpuiſſans.1

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres toutpuiſſans.1

A tous égards, cette religion était atroce et terrible ; toutes ses cérémonies étaient lugubres et sanglantes. Elle tenait sans cesse l’homme dans la crainte. Elle devait rendre les hommes inhumains, et les prêtres tout-puissans.1

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries, mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés. Il ne falloit pas ſe jetter1 ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger. Il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries ; mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés : il ne falloit pas ſe jetter1 ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger : il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries : [391]mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés ; il ne falloit pas ſe jetter1 ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger ; il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Espagnols d’avoir été révoltés de ces absurdes barbaries ; mais il ne fallait pas les détruire par de plus grandes cruautés ; il ne fallait pas se jeter1 sur le peuple assemblé dans le premier temple de la ville, et l’égorger ; il ne fallait pas assassiner les nobles pour les dépouiller.


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Ces barbaries mirent les armes à la main des [274]Mexicains, et occasionnèrent plusieurs combats plus ou moins sanglans. La nouvelle en était parvenue à Cortez ; et quand même il n’en aurait pas été instruit, ce qu’il remarqua sur sa route, ce qu’il aperçut au voisinage de la capitale lui en aurait fait naître le soupçon. Tout lui faisait craindre de trouver impraticable l’entrée de la ville, et que, pour l’empêcher d’y arriver, on n’eût rompu les digues qui y conduisaient. Si cette précaution d’une exécution facile n’eut pas lieu, ce fut vraisemblablement dans l’espoir d’exterminer à la fois tous les ennemis de la religion et de l’empire. Ainsi l’armée, victorieuse de Narvaés, put regagner sans obstacle le poste qu’elle occupait avant son départ. C’était un espace assez vaste pour contenir les Espagnols et leurs alliés, et entouré d’un mur épais avec des tours placées de distance en distance. On y avait disposé l’artillerie du mieux qu’il avait été possible ; et le service s’y était toujours fait avec autant de régularité et de vigilance que dans une place assiégée ou dans le camp le plus exposé. Jamais ni le jour ni la nuit aucun officier, aucun soldat n’avait quitté sa pesante armure ; et cette sévère discipline continua tout le temps qu’on put rester dans la ville.


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A peine les Espagnols commençaient à se réjouir de leur réunion, que leur quartier fut attaqué de tous les côtés. Les assaillans étaient en grand nombre, et tous transportés d’une rage [275]égale. Vainement l’artillerie abattait-elle des rangs entiers ; ceux qui suivaient remplissaient à l’instant le vide, et étaient eux-mêmes bientôt remplacés par ceux qui avaient moins souffert. Cet emportement se soutint du matin au soir. Un succès complet paraissait devoir le couronner. Déjà le feu avait pris à quelques ouvrages, et d’autres étaient assez endommagés pour ne pas laisser craindre une grande résistance. Heureusement pour les assiégés, l’usage où étaient les naturels du pays de ne jamais combattre durant les ténèbres les décida à se retirer à l’entrée de la nuit.


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Cortez était trop éclairé pour ne pas comprendre qu’une guerre défensive ne convenait pas à sa situation. Aussi ne tarda-til pas à ordonner ou à conduire lui-même des sorties vigoureuses. Elles étaient heureuses et très-heureuses partout où ses troupes pouvaient manœuvrer et faire usage de leurs arquebuses. Mais aussitôt qu’il leur fallait poursuivre dans les rues ceux des Mexicains qui avaient échappé au carnage, des flèches et des pierres lancées du haut des maisons les empêchaient de recueillir aucun fruit durable de leurs victoires. Rarement rentraient-elles dans leurs retranchemens sans avoir essuyé quelque perte. Dans une action seule elles laissèrent douze de leurs plus intrépides guerriers sur le champ de bataille, et en ramenèrent soixante de blessés.


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La résolution où paraissaient être et où étaient [276]en effet les Mexicains de répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang plutôt que de souffrir plus long-temps la tyrannie d’un petit nombre d’insolens étrangers, fit juger aux Espagnols qu’ils périraient infailliblement les uns après les autres, s’ils s’opiniâtraient à rester dans la capitale. La difficulté était d’en sortir sans perdre leur réputation et sans risquer leur vie. Dans la vue de sauver l’une et l’autre, ils annoncèrent à Montézuma que, l’objet pour lequel ils avaient été envoyés étant rempli, il ne leur restait que d’aller rendre compte à leur souverain du succès de leur ambassade. La valeur qu’on nous connaît, ajoutèrent-ils, serait plus que suffisante pour assurer notre retraite ; mais il ne nous convient pas de quitter le pays en ennemis. Instruisez vos peuples de nos volontés, et que l’exécution n’en soit pas troublée. L’empereur trouva l’ouverture qui lui était faite favorable à ses intérêts et dans les principes d’une justice exacte. Aussi ne balançat-il pas à se porter pour arbitre entre ses sujets et ses oppresseurs. De bons observateurs doutèrent de l’issue de sa médiation, et voici pourquoi.


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Lorsque ce prince était tombé au pouvoir des Espagnols, il avait assuré sa cour que c’était pour s’instruire des mœurs et des usages des régions orientales d’où ces hommes extraordinaires étaient arrivés, qu’il se rendait librement dans celui de ses palais qu’il leur avait assigné pour demeure. [277]Tout ce qui se passa depuis parut confirmer la vérité de ses premières paroles. Ses officiers lui rendaient leurs services ordinaires. Il travaillait avec ses ministres. Les conseils se tenaient régulièrement. Aucune place civile ou militaire ne restait vacante. La marche du gouvernement était toujours la même. Le chef de l’état visitait les temples, allait à la chasse, ne montrait aucune inquiétude. Les Castillans qui formaient sa garde recevaient ses ordres, et leur général paraissait lui-même plus respectueux et plus soumis qu’aucun des siens. Ces apparences ne trompaient pas les gens éclairés ; mais ils se taisaient. En parlant, ils auraient craint de se rendre odieux aux Européens, qui alors disposaient de tout, et d’offenser leur maître, qui n’aurait pas pardonné qu’on l’eût jugé capable d’avoir avili la dignité de sa couronne. La multitude fut long-temps abusée. Ses murmures commencèrent avec ses soupçons. On la vit se porter aux dernières violences aussitôt qu’il ne lui fut plus possible de douter de l’humiliation de son souverain. Elle allait livrer un nouvel assaut à l’instant même où Montézuma, avec toute la pompe qui, dans les grandes occasions, entourait le trône, se présenta sur les murailles pour parler.


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A sa vue on se prosterne. Un silence profond succède à des cris tumultueux. Les armes tombent de toutes les mains. A peine les plus échauffés se permettent-ils de respirer. Mais la fureur, un [278]moment suspendue, ne tarde pas à se ranimer. Des traits sans nombre sont lancés sur un ancien objet d’idolâtrie devenu celui d’un mépris universel. Atteint par deux flèches et par une pierre, l’infortuné monarque tombe privé de tout sentiment. Ce spectacle glace d’effroi les timides Mexicains. Une terreur panique les saisit. Ils s’éloignent en tumulte, comme si la fuite devait les soustraire au courroux du ciel, qu’ils s’imaginent avoir provoqué en versant le sang de leur souverain. D’autres pensées occupent les Espagnols. Comme leur sort paraît attaché à la conservation de Montézuma, ils ne négligent aucun des remèdes, aucune des consolations qui peuvent contribuer à sa guérison. Tant de soins deviennent inutiles. On a le chagrin de lui voir repousser les alimens qui lui sont offerts, de lui voir déchirer l’appareil mis sur ses blessures. Il expire enfin le troisième jour, après avoir rejeté avec horreur la religion de l’Europe, et après avoir, dit-on, fait promettre à ses geôliers qu’ils le vengeraient de ses assassins.


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Soit remords, soit crainte, les peuples étaient restés dans une inaction entière tout le temps que l’état de leur empereur les avait tenus dans l’incertitude. Sa mort les tira de cette espèce de langueur. Ils lui rendirent les honneurs funèbres, ils lui donnèrent un successeur, et recommencèrent les hostilités. Leur plus grande espérance était fondée sur la tour d’un temple qui dominait [279]le quartier de leur ennemi, et où ils avaient rassemblé ce qu’il fallait de troupes, d’armes, et de vivres pour faire une longue résistance. Cortez, qui se vit perdu, s’il ne se rendait maître d’un poste d’où l’on pouvait incendier ceux qu’il occupait, le fit attaquer sans délai par ce qu’il avait de meilleurs soldats. Les voyant repoussés jusqu’à trois fois, il se mit lui-même à leur tête, et bientôt tous les obstacles furent surmontés. Mais ce succès l’exposa à un des plus grands dangers qu’il eût jamais courus. Deux jeunes Mexicains vinrent à lui comme déserteurs. Ils mirent un genou en terre en supplians, le saisirent, et s’élancèrent, comptant le faire périr en l’entraînant avec eux. Sa force ou son adresse le débarrassèrent de leurs mains, et ils devinrent les victimes d’une entreprise généreuse et inutile.


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Les Espagnols tirèrent de leur victoire tous les avantages qu’ils avaient pu s’en promettre. La brave garnison qu’ils avaient eue à combattre avait été massacrée. Les subsistances assemblées pour soutenir un siége étaient passées dans leurs magasins. Il ne restait pas pierre sur pierre à l’édifice qui leur avait causé tant d’alarmes. Cependant leur position n’était que peu améliorée, et tout leur faisait craindre qu’elle ne devînt bientôt plus fâcheuse. Pour en sortir, ils se résolurent à une retraite pour laquelle ils avaient jusqu’alors montré une répugnance invincible ; mais cette espèce de fuite ne convenait pas au nouvel empereur. [280]Il craignit que ces étrangers, aussi adroits qu’intrépides, n’allassent soulever des provinces peu affectionnées, ne fussent joints à Tlascala par de nombreuses cohortes, ne reçussent même à travers les mers de puissans renforts de leur patrie, et que l’état ne se trouvât engagé dans une guerre plus désastreuse que celle qui le tourmentait. Ces réflexions le décidèrent à faire périr par la faim des ennemis qu’on n’avait pu vaincre ; et il ordonna que tous les passages par où les vivres pourraient leur arriver fussent ou rompus, ou sévèrement gardés.


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Instruits des mesures qu’on prenait contre eux, les Espagnols comprirent que leur ruine était assurée pour peu que leur départ souffrît de retardement. L’orgueil national aurait exigé qu’on se mît en marche en plein jour ; mais la nuit fut préférée, parce que l’expérience avait appris que les Mexicains ne se battaient jamais dans les ténèbres. L’armée avançait sans avoir trouvé d’obstacle, lorsque la digue qui lui servait de chemin se trouva coupée. Un pont-volant, préparé contre cet accident, fut aussitôt jeté. Il ne se trouva pas assez solide pour porter l’artillerie, les chevaux, le bagage, et fut enfoncé par leur poids. Dans le temps qu’on était occupé à le dégager pour s’en servir ailleurs, les naturels, qui avaient observé en silence les mouvemens de leur ennemi, s’élevant au-dessus de leurs superstitions, fondirent avec fureur sur son arrière-garde, tandis que [281]d’autres naturels, s’élançant de leurs canots sur la chaussée, attaquaient non moins vivement son corps de bataille et son avant-garde. Une obscurité profonde enveloppait tous les combattans. Chacun d’eux pouvait douter si ce n’était pas un ami que ses traits allaient percer, si ce n’était pas d’un ami qu’il recevait la mort. La terre était jonchée de cadavres, les flots étaient teints de sang, qu’on s’arrachait encore les entrailles.

Cortez1 à ſon retour à Mexico, trouva les Eſpagnols2 aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés pour garder l’empereur. Il eut de la peine à pénétrer juſqu’à eux3 ; & quand il fut à leur tête, il lui fallut livrer de grands combats. Les Mexicains montrerent un courage [30]extraordinaire. Ils ſe dévouoient gaiement à une mort certaine. Ils ſe jettoient nuds & mal armés dans les rangs des Eſpagnols, pour rendre leurs armes inutiles, ou pour les leur arracher. Pluſieurs tenterent d’entrer4 dans le palais de Cortez par les embraſures du canon. Tous vouloient mourir pour délivrer leur patrie5 de ces étrangers qui prétendoient y regner. Cortez venoit de s’emparer d’un temple qui étoit un poſte avantageux.6 Il regardoit d’une plate-forme le combat où7 les Indiens s’acharnoient pour recouvrer ce qu’ils avoient perdu. Deux jeunes nobles Mexicains jettent leurs armes, & viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genouil à terre dans la poſture8 de ſupplians ; ils le ſaiſiſſent, & s’élancent de la plate-forme9 dans l’eſpérance qu’en tombant avec eux, il ſera écraſé comme eux. Cortez s’en débarraſſe, & ſe retient à la baluſtrade. Les deux jeunes nobles périſſent ſans avoir exécuté leur généreuſe entrepriſe.10

Cortez1 à ſon retour à Mexico, trouva les Eſpagnols2 aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés pour garder l’empereur. Il eut de la peine à pénétrer juſqu’à eux3 ; & quand il fut à leur tête, il lui fallut livrer de grands combats. Les Mexicains montrerent un courage extraordinaire. Ils ſe dévouoient gaiement à une mort certaine. Ils ſe jettoient nuds & mal armés dans les rangs des Eſpagnols, pour rendre leurs armes inutiles, ou pour les leur arracher. Pluſieurs tenterent d’entrer4 dans le palais de Cortez, par les embraſures du canon. Tous vouloient mourir pour délivrer leur patrie5 de ces étrangers qui prétendoient y régner. Cortez venoit de s’emparer d’un temple, qui étoit un poſte avantageux.6 Il regardoit d’une platte-forme le combat, 7 les Indiens s’acharnoient pour recouvrer ce qu’ils avoient perdu. Deux jeunes nobles Mexicains jettent leurs armes, & [51]viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genou à terre dans la poſture8 de ſupplians ; ils le ſaiſiſſent, & s’élancent de la platte-forme9 dans l’eſpérance de le faire périr en l’entraînant avec eux. Cortez s’en débarraſſe, & ſe retient à la baluſtrade. Les deux Mexicains meurent, victimes d’une entrepriſe généreuſe & inutile.10

Cortès1 à ſon retour à Mexico, trouva les ſiens2 aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés. C’étoit un eſpace aſſez vaſte pour contenir les Eſpagnols & leurs alliés,3 & entouré d’un mur épais, avec des tours placées de diſtance en diſtance. On y avoit diſpoſé l’artillerie le mieux qu’il avoit été poſſible ; & le ſervice s’y étoit toujours fait avec autant de régularité & de vigilance que dans une place aſſiégée ou4 dans le camp le plus expoſé. Le général ne pénétra dans cette eſpèce5 de fortereſſe qu’après avoir ſurmonté beaucoup de difficultés ; & quand6 il y fut enfin parvenu7 les dangers continuoient encore. L’acharnement des naturels du pays étoit tel qu’ils haſardoient8 de pénétrer par les embrâſures du canon,9 dans l’aſyle qu’ils vouloient forcer.10


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Pour ſe tirer d’une ſituation ſi déſeſpérée, les Eſpagnols ont recours à des ſorties. Elles ſont heureuſes, ſans être déciſives. Les Mexicains montrent un courage extraordinaire. Ils [392]ſe dévouent gaiement à une mort certaine. On les voit ſe précipiter nus & ſans défenſe dans les rangs de leurs ennemis pour rendre leurs armes inutiles ou pour les leur arracher. Tous veulent périr pour délivrer leur patrie de ces étrangers qui prétendoient y régner.


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Le combat le plus ſanglant ſe donne ſur une élévation dont les Américains s’étoient emparés, & d’où ils accabloient de traits plus ou moins meurtriers tout ce qui ſe préſentoit. La troupe chargée de les déloger eſt trois fois repouſſée. Cortès s’indigne de cette réſiſtance, & quoiqu’aſſez griévement bleſſé veut ſe charger lui-même de l’attaque. A peine eſt-il en poſſeſſion de ce poſte important, que deux jeunes Mexicains jettent leurs armes & viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genou à terre, dans la poſture de ſupplians, le ſaiſiſſent & s’élancent avec une extrême vivacité dans l’eſpérance de le faire périr, en l’entraînant avec eux. Sa force ou ſon adreſſe le débarraſſent de leurs mains, & ils meurent victimes d’une entrepriſe généreuſe & inutile.


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Cette action, d’autres actes1 d’une vigueur pareille, font2 deſirer aux Eſpagnols qu’on puiſſe3 trouver des voies4 de conciliation. Montezuma conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre ſur le rempart8 pour engager ſes ſujets à ſe retirer.9 Leur indignation lui apprend que ſon regne eſt fini, & les traits qu’ils lui lancent, le percent d’un coup mortel.

Cette action, & d’autres1 d’une vigueur pareille, faiſoient2 déſirer aux Eſpagnols qu’on pût3 trouver des voies4 de conciliation. Enfin5 Montezuma conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre ſur le rempart,8 pour engager ſes ſujets à ſe retirer.9 Leur indignation lui apprend que ſon regne eſt fini, & les traits qu’ils lui lancent le percent d’un coup mortel.

Cette action, mille autres1 d’une vigueur pareille, font2 deſirer aux Eſpagnols qu’on puiſſe3 trouver des moyens4 de conciliation. [393]Montezuma, toujours priſonnier,6 conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre, avec tout l’appareil du trône,7 ſur la muraille8 pour engager ſes ſujets à ceſſer les hoſtilités.9 Leur indignation lui apprend que ſon règne eſt fini ; & les traits qu’ils lui lancent le percent d’un coup mortel.


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Gatimozin, qu’on lui donna pour ſucceſſeur, étoit fier, intrépide. Il avoit du ſens,1 de l’imagination. Il pouvoit ramener2 les bons ſuccès, & réſiſter aux mauvais. Sa pénétration lui fit démêler3 que les attaques vives ne lui réuſſiroient que difficilement contre un ennemi qui avoit des armes ſi ſupérieures, &4 que la meilleure maniere de le combattre étoit de lui couper les [31]vivres. Cortez5 ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcalteques ; mais la retraite n’eſt pas facile.6

Le ſucceſſeur de ce vil monarque étoit fier, intrépide. Il avoit du ſens,1 de l’imagination. Il pouvoit ramener2 les bons ſuccès, & réſiſter aux mauvais. Sa pénétration lui fit démêler3 que les attaques vives ne lui réuſſiroient que difficilement contre un ennemi qui avoit des armes ſi ſupérieures, &4 que la meilleure maniere de le combattre, étoit de lui couper les vivres. Cortez5 ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcalteques.

Un nouvel ordre de choſes ſuit1 de près cet événement tragique.2 Les Mexicains voient à la fin que leur plan de défenſe,3 que leur plan d’attaque ſont également mauvais ; & ils ſe bornent à couper les vivres à un ennemi4 que la ſupériorité de ſa diſcipline & de ſes armes rend invincible. Cortès5 ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcaltèques.


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L’exécution de ce projet exigeoit une [52]grande célérité, un ſecret impénétrable, des meſures bien combinées. On ſe mit en marche vers le milieu de la nuit. L’armée défiloit en ſilence ſur une digue, lorsqu’on reconnut que ſes mouvemens avoient été obſervés avec une diſſimulation, dont des Mexicains n’étoient pas crus capables. Son arriere-garde fut attaquée avec impétuoſité par un corps nombreux, & ſes flancs, par des canots diſtribués aux deux côtés de la chauſſée.1 Si les Mexicains,2 qui avoient plus de troupes3 qu’ils n’en pouvoient faire agir, avoient4 eu la précaution d’en jetter une partie5 à l’extrêmité de cette chauſſée, ou même de la rompre, tous les Eſpagnols6 auroient infailliblement7 péri dans cette action ſanglante.8 Leur bonheur voulut que leur ennemi ne fût9 pas profiter de tous ſes avantages ; & ils arriverent enfin ſur les bords du lac, après des dangers & des fatigues incroyables. Le déſordre où ils étoient, les expoſoit encore à une défaite entiere.10 Une nouvelle faute vint à leur ſecours.

L’exécution de ce projet exigeoit une grande célérité, un ſecret impénétrable, des meſures bien combinées. On ſe met en marche vers le milieu de la nuit. L’armée défiloit en ſilence & en ordre ſur une digue, lorſque ſon arrière-garde fut attaquée avec impétuoſité par un corps nombreux, & ſes flancs par des canots diſtribués aux deux côtés de la chauſſée.1 Si les Mexicains,2 qui avoient plus de forces3 qu’ils n’en pouvoient faire agir, euſſent4 [394]eu la précaution de jetter des troupes5 à l’extrémité des ponts qu’ils avoient ſagement rompus, les Eſpagnols & leurs alliés6 auroient tous7 péri dans cette action ſanglante.8 Leur bonheur voulut que leur ennemi ne ſût9 pas profiter de tous ſes avantages ; & ils arrivèrent enfin ſur les bords du lac, après des dangers & des fatigues incroyables. Le déſordre où ils étoient, les expoſoit encore à une défaite entière.10 Une nouvelle faute vint à leur ſecours.

Si les Américains,2 qui avaient plus de forces3 qu’ils n’en pouvaient faire agir, avaient4 eu la précaution de jeter des troupes5 à l’extrémité des ponts qu’ils avaient rompus, les Européens et leurs alliés6 auraient tous vraisemblablement7 péri dans cette journée mémorable.8 Leur bonheur voulut que leur ennemi ne sût9 pas profiter de tous ses avantages, et ils arrivèrent enfin sur les bords du lac après des dangers et des fatigues incroyables. Le désordre où ils étaient les exposait encore à une entière destruction.10 Une nouvelle faute vint à leur secours.


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L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étoient reſtés les maîtres, qu’ils apperçurent1 parmi les morts deux2 fils de Montezuma, que les Eſpagnols emmenoient avec quelques autres4 priſonniers. Ce ſpectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir maſſacré les [53]enfans après avoir immolé le pere, étoit trop forte, pour que des ames foibles5 & énervées par l’habitude d’une obéiſſance aveugle, puſſent la ſoutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; & ils donnerent à de vaines cérémonies funebres, un tems qu’ils devoient au ſalut de leur patrie.6

L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étoient reſtés les maîtres, qu’ils apperçurent1 parmi les morts un2 fils & deux filles3 de Montezuma, que les Eſpagnols emmenoient avec quelques autres4 priſonniers. Ce ſpectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir maſſacré les enfans après avoir immolé le père, étoit trop forte, pour que des ames foibles5 & énervées par l’habitude d’une obéiſſance aveugle, puſſent la ſoutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; & ils donnèrent à de vaines cérémonies funèbres, un tems qu’ils devoient au ſalut de leur patrie.6

L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étaient restés les maîtres, qu’ils aperçurent1 parmi les morts un2 fils et deux filles3 de Montezuma, que les Espagnols emmenaient avec quelques prisonniers. Ce spectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir massacré les enfans après avoir immolé le père était trop forte pour que des âmes faibles5 et énervées par l’habitude d’une obéissance aveugle pussent [282]la soutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; et ils donnèrent à de vaines funérailles un temps qui pouvait et devait être plus utilement employé.6

Il faut combattre à chaque pas. Deux cens Eſpagnols plus chargés d’or que le reſte de l’armée, & dont les richeſſes rallentiſſoient la marche, ſont maſſacrés. Cortez lui-même ſe voit envéloppé par une multitude innombrable dans la vallée d’Otumba. Il fait face de tous côtés, & par-tout les Mexicains le preſſent également. Son artillerie lui devient inutile,1 & la mouſqueterie, le fer des lances & des épées n’empêchent3 pas les Indiens d’approcher, & de combattre les Européens corps-àcorps. Dans ce moment, Cortez voit aſſez près5 de ſa troupe l’étendart royal6 des Mexicains. Il ſe ſouvient qu’ils croyent7 la deſtinée des combats attachée à cet étendart. Il ſe lance8 avec quelques cavaliers9 pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit, & l’emporte dans les rangs des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage. Ils prenent10 la fuite en jettant11 leurs armes. Cortez12 pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez14 les Haſcalteques.15

Durant cet intervalle, l’armée battue qui avoit perdu deux cens Eſpagnols, mille Tlaſcalteques, la meilleure partie de ſon artillerie, & à laquelle il ne reſtoit preſque pas un ſoldat qui ne fût bleſſé, ſe remettoit en marche. On ne tarda pas à la pourſuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon1 & de2 la mouſqueterie, le fer des lances & des épées, n’empêchoient3 pas les Indiens, tout nuds qu’ils étoient,4 d’approcher, & de ſe jetter ſur leurs ennemis avec une grande animoſité. La valeur alloit céder au nombre, lorsque Cortez décida de la fortune5 de cette journée. Il avoit entendu dire que dans cette partie du nouveau monde, le ſort6 des batailles dépendoit de l’étendard royal. Ce drapeau, dont7 la forme étoit remarquable, & qu’on ne mettoit en campagne que dans les occaſions les plus importantes, étoit aſſez près de lui. Il s’élance8 avec les plus braves compagnons,9 pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit, & l’emporte dans les rangs [54]des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent10 la fuite en jettant11 leurs armes. Cortez12 pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez14 les Tlaſcalteques.15

Durant cet intervalle, l’armée battue qui [395]avoit perdu ſon artillerie, ſes munitions, ſes bagages, ſon butin, cinq ou ſix cens Eſpagnols, deux mille Tlaſcaltèques, & à laquelle il ne reſtoit preſque pas un ſoldat qui ne fût bleſſé, ſe remettoit en marche. On ne tarda pas à la pourſuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon1 & de2 la mouſqueterie, le fer des lances, & des épées n’empêchoient3 pas les Indiens, tout nus qu’ils étoient,4 d’approcher, & de ſe jetter ſur leurs ennemis avec une grande animoſité. La valeur alloit céder au nombre, lorſque Cortès décida de la fortune5 de cette journée. Il avoit entendu dire que dans cette partie du Nouveau-Monde, le ſort6 des batailles dépendoit de l’étendard royal. Ce drapeau, dont7 la forme étoit remarquable, & qu’on ne mettoit en campagne que dans les occaſions les plus importantes, étoit aſſez près de lui. Il s’élance8 avec ſes plus braves compagnons,9 pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit & l’emporte dans les rangs des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent10 la fuite en jettant11 leurs armes. Cortès12 pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez14 les Tlaſcaltèques.15

Durant cet intervalle, l’armée battue, qui avait perdu son artillerie, ses munitions, ses bagages, son butin, cinq ou six cents Espagnols, deux mille Tlascalans, et à laquelle il ne restait presque pas un soldat qui ne fût blessé, se remettait en marche. On ne tarda pas à la poursuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon1 et de2 la mousqueterie, le fer des lances et des épées, n’empèchaient3 pas les Indiens, tout nus qu’ils étaient,4 d’approcher, et de se jeter sur leurs ennemis avec une grande animosité. La valeur allait céder au nombre lorsque Cortez décida de la fortune5 de cette journée. Il avait entendu dire que dans cette partie du Nouveau - Monde le sort6 des batailles dépendait de l’étendard royal. Ce drapeau, dont7 la forme était remarquable, et qu’on ne mettait en campagne que dans les occasions les plus importantes, était assez près de lui. Il s’élance8 avec ses plus braves compagnons9 pour le prendre ; l’un d’eux le saisit et l’emporte dans les rangs des Espagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent10 la fuite en jetant11 leurs armes. Cortez12 poursuit sa marche sans obstacle,13 et arrive chez les Tlascalans, la victoire qu’il venait de remporter avait fait oublier14 les disgrâces qui l’avaient précédée.15

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico favoriſoient ſon1 projet, & ſes2 moyens de l’exécuter.

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples, pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico favoriſoient ſon1 projet, & ſes2 moyens de l’exécuter.

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples, pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico, favoriſoient ce1 projet, & les2 moyens de l’exécuter.

Il n’avait perdu ni le dessein, ni l’espérance de soumettre l’empire du Mexique ; mais il avait fait un nouveau plan. Il voulait se servir d’une partie des peuples pour assujettir l’autre. La forme du gouvernement, la disposition des esprits, la situation de Mexico, favorisaient ce1 projet et les2 moyens de l’exécuter.

L’empire étoit électif, & quelques Rois ou Caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux.1 On lui faiſoit jurer que tout le tems2 qu’il ſeroit3 ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivieres ne cau[32]ſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit regner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne put jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou comme une juſte punition de ſes déréglémens.

L’empire étoit électif, & quelques rois ou caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux.1 On lui faiſoit jurer que tout le tems2 qu’il ſeroit3 ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivieres ne cauſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit régner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne pût jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou [55]comme une juſte punition de ſes déréglemens.

L’empire étoit électif, & quelques rois ou caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux.1 On lui faiſoit jurer que tout le tems2 qu’il ſeroit3 ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivières ne cauſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit régner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne pût jamais regarder les [397]calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou comme une juſte punition de ſes déréglemens.

L’empire était électif, et quelques rois ou caciques étaient les électeurs. Ils choisissaient d’ordinaire un d’entre eux.1 On lui faisait jurer que tout le temps2 qu’il resterait3 sur le trône les pluies tomberaient à propos, les rivières ne causeraient point de ravages, les campagnes n’éprouveraient point de stérilité, les hommes ne périraient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet usage pouvait tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans presque toutes les nations de l’univers. Peut-être aussi le but de ce serment bizarre était-il de faire entendre au nouveau souverain que, les malheurs d’un état venant presque toujours des désordres de l’administration, il devait régner avec tant de modération et de sagesse, qu’on ne pût jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de son imprudence, ou comme une juste punition de ses dérèglemens.

Il y1 avoit les plus belles loix3 pour obliger à ne donner la couronne qu’au merite ; mais les4 prêtres influoient beaucoup5 dans les élections.

On1 avoit fait2 les plus belles loix3 pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite ; mais la ſuperſtition donnoit aux4 prêtres une grande influence5 dans les élections.

On1 avoit fait2 les plus belles loix3 pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite : mais la ſuperſtition donnoit aux4 prêtres une grande influence5 dans les élections.

On1 avait fait2 les plus belles lois3 pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite ; mais la superstition donnait aux4 prêtres une grande influence5 dans les élections.

Dès qu’il1 étoit inſtallé, l’empereur2 étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux dieux. Ce prince quoique électif, étoit fort abſolu ; parce qu’il n’y avoit point de loix3 écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur1 étoit inſtallé, il2 étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux Dieux. Ce prince, quoique électif, étoit fort abſolu, parce qu’il n’y avoit point de loix3 écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur1 étoit inſtallé, il2 étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux dieux. Ce prince, quoique électif, étoit fort abſolu, parce qu’il n’y avoit point de loix3 écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur1 était installé, il2 était obligé de faire la guerre et d’amener des prisonniers aux dieux. Ce prince, quoique électif, était fort absolu, parce qu’il n’y avait point de lois3 écrites, et qu’il pouvait changer les usages reçus.

Il y avoit des conſeils de finance, de guerre ; de commerce, de juſtice, des tribunaux répandus dans les provinces reſſortiſſoient à ces conſeils. Il y avoit auſſi des juges à peu près ſemblables à nos prévôts qui jugeoient ſur le champ les parties ; mais du jugement deſquels on appelloit aux tribunaux.


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Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour, étoient conſacrées par la religion.

Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour, étoient conſacrées par la religion.

Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour étoient conſacrées par la religion.

Presque toutes les formes de la justice et les étiquettes de la cour étaient consacrées par la religion.

Les loix1 puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par tout2 ; mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les loix1 puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par-tout2 ; mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les loix1 puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par-tout2 : mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les lois1 punissaient les crimes qui se punissent partout2 ; mais les prêtres sauvaient souvent les criminels.

Il y avoit deux loix1 propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du deſpotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien des loix2 ſi peu précieuſes3 facilitoient les vengeances particulieres, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avoit deux loix1 propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du despotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien des loix2 ſi peu préciſes3 facilitoient les vengeances particulieres, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avoit deux loix1 propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du deſpotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien [398]des loix2 ſi peu préciſes3 facilitoient les vengeances particulières, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avait deux lois1 propres à faire périr bien des innocens, et qui devaient appesantir sur les Mexicains le double joug du despotisme et de la superstition. Elles condamnaient à mort ceux qui auraient blessé la sainteté de la religion, et ceux qui auraient blessé la majesté du prince. On voit combien des lois2 si peu précises3 facilitaient les vengeances particulières, ou les vues intéressées des prêtres et des courtisans.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des preuves, de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des [56]preuves de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des preuves de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenait à la noblesse, et les nobles ne parvenaient aux dignités que par des preuves de courage, de piété et de patience. On faisait dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; et ensuite ces nobles, auxquels il en avait tant coûté pour l’être, se dévouaient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

Cortez1 penſa que dans la multitude des vaiſſeaux2 du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortez1 penſa que dans la multitude des vaſſaux2 du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortès1 penſa que dans la multitude des vaiſſaux2 du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortez1 pensa que dans la multitude des vassaux2 du Mexique il y en aurait qui secoueraient [285]volontiers le joug, et s’associeraient aux Espagnols.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avait vu combien les Mexicains étaient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, et combien les empereurs faisaient sentir durement leur puissance.

Il s’étoit apperçu1 que la plupart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les nobles &2 les hommes riches, dont la3 ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette religion. Pluſieurs d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’étoit apperçu1 que la plûpart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les nobles &2 les hommes riches, dans qui l’eſprit de3 ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette réligion. Pluſieurs d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’étoit apperçu1 que la plupart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les grands,2 les hommes riches, dans qui l’eſprit de3 ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette religion. Pluſieurs [399]d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’était aperçu1 que la plupart des provinces détestaient la religion de la capitale, et que, dans Mexico même, les grands,2 les hommes riches, dans qui l’esprit de3 société diminuait la férocité des préjugés et des mœurs du peuple, n’avaient plus que de l’indifférence pour cette religion. Plusieurs d’entre les nobles étaient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Après avoir reçu quelques foibles ſecours des iſles Eſpagnoles,1 obtenu des troupes de la république de Tlaſcala, & fait quelques nouveaux [34]alliés, Cortez retourna vers la capitale de l’empire.

Après avoir reçu quelques foibles ſecours des Eſpagnols,1 obtenu des troupes de la république de Tlaſcala, & fait quelques nouveaux alliés, Cortez retourna vers la capitale de l’empire.


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Depuis ſix mois, Cortès mûriſſoit,1 en ſilence, ſes grands projets, lorſqu’on le vit ſortir de ſa retraite, ſuivi2 de cinq cens quatre-vingt-dix Eſpagnols, de dix mille Tlaſcaltèques, de quelques autres Indiens, amenant quarante chevaux & traînant huit ou neuf pièces de campagne.3 Sa marche vers le centre des états Mexicains4 fut facile & rapide. Les petites nations, qui auroient pu la retarder ou l’embarraſſer, furent toutes aiſément ſubjuguées, ou ſe donnèrent librement à lui. Pluſieurs des5 peuplades qui occupoient les environs de la capitale de l’empire,6 furent auſſi7 forcées de ſubir ſes loix ou s’y8 ſoumirent d’elles-mêmes.

Depuis six mois Cortez nourrissait1 en silence ses grands projets, lorsqu’il pensa que le temps était venu2 de sortir de sa retraite.3 Sa marche vers le centre de l’empire du Mexique4 fut facile et rapide. Les petites nations qui auraient pu la retarder ou l’embarrasser furent toutes aisément subjuguées ou se donnèrent librement à lui. Plusieurs peuplades qui occupaient les environs de la capitale furent également7 forcées de subir ses lois, ou se8 soumirent d’elles-mêmes.


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Des ſuccès propres à étonner, même les plus préſomptueux,1 auroient dû naturellement livrer2 tous les cœurs au chef intrépide & prévoyant dont ils étoient l’ouvrage.3 Il n’en fut pas ainſi. Parmi ſes4 ſoldats Eſpagnols, il s’en trouvoit un aſſez grand nombre qui avoient trop bien conſervé le ſouvenir des dangers auxquels ils avoient ſi difficile[400]ment échappé. La crainte de ceux qu’il falloit courir encore les rendit perfides.5 Ils convinrent entre eux de maſſacrer leur général & de faire paſſer6 le commandement à un officier, qui, abandonnant des projets qui leur paroiſſoient extravagans, prendroit des meſures ſages pour leur conſervation.7 La trahiſon alloit s’exécuter, quand8 le remords conduiſit un des conjurés aux pieds de Cortès. Auſſi tôt ce génie hardi, dont les événemens inattendus développoient de plus en plus les reſſources, fait arrêter, juger & punir Villafagna, moteur principal d’un ſi noir complot9 ; mais après lui avoir11 arraché une liſte exacte de tous12 ſes complices. Il s’agiſſoit de diſſiper les inquiétudes que cette découverte pouvoit13 cauſer. On y réuſſit, en publiant que le ſcélérat a14 déchiré un15 papier qui contenoit, ſans doute, le plan de la conſpiration ou16 le nom des aſſociés,17 & qu’il a emporté ſon ſecret au tombeau, malgré la rigueur18 des ſupplices employés19 pour le lui arracher.20

Ces premiers succès1 auraient dû, ce semble, ouvrir2 tous les cœurs à l’espérance.3 Il n’en fut pas ainsi. Parmi les4 soldats espagnols il s’en trouvait un assez grand nombre qui avaient trop bien conservé le souvenir des dangers auxquels [286]ils avaient si difficilement échappé. La crainte de ceux qu’il fallait courir encore les précipita dans le plus noir de tous les complots.5 Ils convinrent entre eux de massacrer leur général, et de déférer6 le commandement à un officier qui, abandonnant sans peine une entreprise dont un autre avait formé le plan, ne ferait aucune difficulté de les ramener au lieu ils s’étaient embarqués.7 La trahison allait s’exécuter lorsque8 le remords conduisit un des conjurés aux pieds de Cortez. Leur chef Villefagna fut aussitôt arrêté, et livré au dernier supplice,9 mais après qu’on10 lui eut11 arraché une liste exacte de ses complices. Il s’agissait de dissiper les inquiétudes que cette découverte devait infailliblement13 causer. On y réussit en publiant que le scélérat avait14 déchiré le15 papier qui contenait le nom des coupables, et emporté au tombeau16 le secret d’une association si honteuse17 et si criminelle. Par cet heureux artifice furent conservés avec bienséance18 des hommes nécessaires, et qui,19 pour dissiper les défiances que leurs liaisons avaient pu faire naître, ne pouvaient manquer de redoubler de soumission et de courage.20


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Cependant, pour ne pas donner aux troupes le tems de trop réfléchir ſur ce qui vient de ſe paſſer, le général ſe hâta d’attaquer Mexico, le grand objet de ſon ambition & le [401]terme des eſpérances de l’armée. Ce projet préſentoit de grandes difficultés.


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Cet orage était à peine dissipé, qu’on vit s’en former un autre. Xicotencatl, qui d’abord avait commandé l’armée de Tlascala, levée pour repousser les Espagnols, conduisait alors les troupes que la république s’était déterminée à mettre sous leurs drapeaux. Soit ressentiment de ses an[287]ciennes défaites, soit quelque mécontentement nouveau, il résolut de ne pas concourir au succès d’une entreprise dont le succès lui paraissait devoir couvrir de gloire son vainqueur. La douce voie de la persuasion fut en vain tentée pour le retenir au camp. Le fier Américain n’en fut que plus affermi dans son projet de désertion. Son audace se soutint à l’aspect même des forces envoyées pour le réduire ; et il ne cessa de combattre qu’en cessant de vivre. A sa mort, le petit nombre de soldats de sa nation qu’il avait séduits rentrèrent dans le devoir, et leur conduite fut toujours depuis sans reproche.


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L’oisiveté forcée où à cette époque languissait l’armée pouvait occasionner de nouveaux soulèvemens. Les circonstances permirent, exigèrent même qu’on la tirât de son inaction. Les observations qu’avait faites Cortez pendant son séjour à Mexico, les énormes pertes qu’il avait essuyées quand il en était sorti, tout l’avait convaincu que la prise de cette grande ville serait difficile, impossible peut-être, si l’on ne parvenait à se rendre maître des lacs qui en faisaient la force. Mais comment acquérir cet empire ? Le hasard voulut qu’il se trouvât parmi les aventuriers espagnols un homme en état de rendre un si important service. Martin Lopez se chargea de construire des bâtimens tels qu’il les fallait, sans d’autres moyens que les voiles, les câbles, les ferremens conservés à la Véra-Cruz, que les bois qu’il lui fut permis [288]d’abattre, que le secours de quatre ou cinq charpentiers mêlés dans les troupes, que les bras de quelques Indiens moins paresseux ou moins ineptes que les autres. Au temps dont nous parlons, les matériaux, préparés à Tlascala, furent portés sous bonne escorte à Tezcuco, la seconde ville de l’empire, située sur les bords des lacs, et devenue toute espagnole. De leur rassemblement sortirent treize brigantins qui permirent de commencer le siége.


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Tout à Mexico était préparé pour une résistance opiniâtre. Une alliance avec Tlascala avait paru à Quatlavaca, successeur immédiat de Montézuma, la plus sûre voie pour exterminer les Espagnols ; mais jamais il ne put obtenir de la république qu’elle se déclarât contre eux, ni même qu’elle se détachât de leurs intérêts. Réduit aux moyens qui lui étaient propres, il n’en negligea aucun. Les petites nations tributaires de l’empire n’éprouvèrent plus les hauteurs qui les avaient alienées. L’on adoucit ou l’on supprima les impôts, sous lesquels les sujets succombaient. La noblesse cessa d’être avilie par les plus vils offices. L’accès auprès du trône devint facile à tous les ordres de la société. Les fortifications détruites furent réparées, et de nouvelles mieux entendues s’élevèrent. Les arsenaux se remplirent d’armes et les magasins de vivres. La milice, plus nombreuse et plus régulièrement exercée, se forma aux évolutions. Des poignards arrachés [289]à l’ennemi dans des combats précédens, furent attachés à de longues piques pour repousser la cavalerie, qui portait le désordre et le carnage dans tous les rangs. La petite vérole, qui pour la première fois se montrait dans cette partie du Nouveau-Monde, emporta un prince si digne de régner ; mais il fut remplacé par Guatimosin, qui, quoique jeune encore, se livra aux soins du gouvernement avec autant d’assiduité que son prédécesseur, et même plus utilement, parce qu’il avait à un plus haut degré que lui la confiance et l’amour des peuples.


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Des montagnes, qui1 la plupart avoient mille pieds d’élévation, entouroient une plaine d’environ quarante lieues. La majeure partie de ce vaſte eſpace étoit occupée par des3 lacs qui communiquoient enſemble. A l’extrémité ſeptentrionale du plus grand, avoit été bâtie,4 dans quelques petites iſles,5 la plus conſidérable cité qui exiſtât dans le Nouveau-Monde,6 avant que les Européens l’euſſent découvert. On y arrivoit par trois chauſſées plus ou moins longues, mais toutes larges & ſolidement conſtruites. Les habitans des rivages trop éloignés de ces grandes voies, s’y rendoient ſur leurs canots.

Des montagnes, dont1 la plupart avaient mille pieds d’élévation, entouraient une plaine d’environ quarante lieues, qui depuis quelques mois était le théâtre de la guerre.2 La majeure partie de ce vaste espace était occupée par deux3 lacs qui communiquaient ensemble. A l’extrémité septentrionale du plus étendu s’élevait4 dans quelques petites îles5 la plus considérable cité qui existât dans le nouvel hémisphère6 avant que les Européens l’eussent découvert. On y arrivait par trois chaussées plus ou moins longues, mais toutes larges et solidement construites. Les habitans des rivages trop éloignés de ces grandes voies s’y rendaient sur leurs canots.


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La ville, entourée d’eau salée, en recevait de douce par un aquéduc qui s’étendait depuis ses murailles jusqu’aux hauteurs de Chapultepeque. Cortez jugea convenable de commencer le siége [290]par la destruction des tuyaux qui formaient la communication. Ses lieutenans exécutèrent ses ordres après avoir dissipé les troupes envoyées pour s’y opposer. Alors les assiégés furent réduits à une boisson malsaine, ou, pour s’en procurer une plus salubre, obligés d’employer des forces qui auraient servi ailleurs utilement.


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L’attaque régulière de la place suivit de près ce premier succès. Cortez comptait alors sous ses drapeaux huit cent dix-huit fantassins, et quatre-vingt-six cavaliers européens successivement arrivés de Cuba, de la Jamaïque, de Saint-Domingue, des Canaries, de la Castille, et que des motifs divers avaient attirés ou fixés auprès de lui. Il avait dix-sept pièces d’artillerie de différens calibres, avec les armes et les munitions qu’exigeaient ses grands projets. Cent mille Américains, impatiens de venger d’anciennes injures, s’étaient rendus dans son camp. Ces troupes formèrent trois divisions, chacune composée de cent cinquante Espagnols de pied, de vingt-huit ou trente chevaux, de trente mille auxiliaires, et pourvue d’une ou deux pièces de campagne. Sandoval, qui commandait la première, devait agir sur la chaussée de Tezcuco ; Alvarado, qui conduisait la seconde, sur la chaussée de Tacuba ; et Olid, à laquelle la troisième obéissait, sur la chaussée de Gayoacan. Toutes, par des marches parallèles et bien combinées, devaient, s’il était possible, arriver dans le même temps aux [291]portes de Mexico où aboutissaient les chaussées.


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Le poste du général était partout. Indépendamment des opérations militaires qu’il dirigea toujours jusque dans les moindres détails, il lui fallait, par des caresses adroitement ménagées, exciter l’indolence si naturelle aux Américains ; contenir par des règlemens sévères les peuples qu’il avait séduits ou entraînés ; rendre dociles à sa voix, aux signaux, aux évolutions, des combattans qui n’étaient pas formés à la discipline ; maintenir une harmonie imperturbable entre des hommes divisés de temps immémorial par des antipathies nationales ; pourvoir à la subsistance d’une très-nombreuse armée dans une contrée ravagée, dépouillée, épuisée. Malgré des soins si multipliés, il crut devoir s’embarquer sur la flottille, après avoir placé sur chacun des grossiers bâtimens qui la formaient vingt-cinq Espagnols, un plus grand nombre de soldats auxiliaires, douze rameurs indiens, et un canon. Quatre mille pirogues s’avancèrent pour l’attaquer. Un calme profond qui régnait alors leur laissait quelque espoir de succès. Mais bientôt une brise, enflant les voiles des brigantins, les poussa sur ces faibles canots, qui, écrasés par ces masses relativement énormes, furent la plupart engloutis ou mis en pièces, tandis que ceux qui avaient échappé à ce malheur voyaient périr leurs défenseurs par le fer ou par le feu de l’ennemi. Le reste, épouvanté, se retira en désordre dans les lieux dont on était parti.


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Voyant sa domination imperturbablement établie sur le lac, Cortez vola au secours de ceux de ses lieutenans qui étaient le plus pressés sur les chaussées, et, après avoir amélioré leur situation, attacha à chacun des corps à leurs ordres une partie de ses forces navales, dont il avait formé trois petites escadres destinées à agir séparément, ou à se réunir selon les circonstances. Ces dispositions faites, il se mit à la tête de ses meilleures troupes, et par d’heureuses combinaisons arriva aux portes de la capitale, où il franchit quelques-unes des tranchées, détruisit plusieurs des fortifications qui les couvraient. L’impossibilité de surmonter d’autres obstacles qu’on lui opposa rendit la retraite nécessaire ; mais elle était devenue plus que difficile. Julien de Aldereto, chargé de la garde d’un poste qui devait l’assurer, n’avait pas trouvé cette fonction assez honorable ou assez lucrative, et l’avait quittée pour aller cueillir des lauriers ou partager un butin qui devaient illustrer et enrichir ses compagnons. Les Mexicains remarquèrent cette faute énorme, et la mirent à profit. Beaucoup d’entre eux se rendirent par des voies détournées au lieu abandonné, et s’y formèrent avec plus d’art qu’ils n’en avaient montré jusqu’alors. Attaquée par-devant, combattue par-derrière, inquiétée sur ses flancs, l’armée, qui se retirait, put se croire sans ressource. La terreur précipita ses auxiliaires dans une ouverture qui occupait toute la largeur de la digue, et ils y [293]périrent par milliers. Les Espagnols montrèrent plus de fermeté ; mais la plupart furent plus ou moins dangereusement blessés. Plusieurs trouvèrent la mort dans cette mémorable action. Quarante même tombèrent vivans au pouvoir du vainqueur.


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Le sang des malheureux prisonniers coula sur les autels. Leurs têtes furent envoyées dans les villes les plus importantes, comme un témoignage éclatant de la victoire qu’on venait de remporter. Le dieu de la guerre déclara par l’organe de ses ministres qu’apaisé par les holocaustes qui venaient de lui être offerts, il exterminerait en moins de huit jours les ennemis de ses vrais adorateurs, et que la paix, le bonheur, allaient régner d’une extrémité de l’empire à l’autre. Cet oracle trouva une foi entière. Les provinces restées fidèles à Guatimosin lui envoyèrent de nouveaux secours. Celles qui avaient vu d’un œil passif ses infortunes sortirent de leur indifférence. Quelques-unes qui s’étaient déclarées contre lui rentrèrent dans la soumission. Les Indiens même auxiliaires des Espagnols, qui avaient des superstitions semblables à celles des Mexicains, et qui ne croyaient pas moins obstinément qu’eux à l’infaillibilité des prêtres, désertant des étendards sous lesquels ils avaient jusqu’alors combattu, abandonnèrent à leur mauvais sort des alliés dont la ruine leur paraissait si assurée et si prochaine.


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Cortez, instruit des motifs de cette défection [294]générale, députa aux fugitifs le petit nombre de leurs officiers qui, préférant l’honneur à la vie, avaient persévéré dans leurs premiers engagemens. Ils devaient inviter leurs soldats à suspendre leur marche jusqu’à l’époque fixe et peu éloignée où ils pourraient juger si c’était à de vraies ou à de fausses prédictions qu’ils avaient cédé. La demande parut raisonnable, et l’on s’arrêta où l’on était. Au terme annoncé, il se trouva que les Espagnols, quoique attaqués sans relâche, quoique privés de toute assistance étrangère, n’avaient éprouvé aucun malheur. L’illusion fut alors dissipée ; et les déserteurs, honteux de leur crédulité, rentrèrent au camp avec plus de célérité encore qu’ils n’en étaient depuis peu sortis. Ils ne tardèrent pas à être joints par des milliers d’Indiens qui n’en avaient jamais approché, et que les impostures sacerdotales y poussaient.


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Le siége fut repris, mais sur un nouveau plan. Dans le premier, les Espagnols, impatiens d’acquérir, impatiens de jouir, avaient pensé pouvoir s’écarter sans inconvénient de la méthode usitée dans l’attaque des places fortes. Leurs travaux se réduisaient à rétablir les ponts qu’ils trouvaient rompus, à combler les tranchées qu’ils trouvaient creusées, à détruire les retranchemens qu’ils trouvaient élevés sur leur route. Quelquefois ils ne surmontaient qu’une partie des obstacles qu’on leur opposait, et quelquefois ils arrivaient en douze heures aux portes de la cité, dont le plus ardent [295]de leurs désirs était de se voir en possession. Quel que fût l’événement, ils étaient réduits à regagner chaque soir leurs camps, placés à l’extrémité des trois chaussées, dans l’espoir de s’y procurer un peu de repos. Les Mexicains ne manquaient jamais de recouvrer la nuit les postes qui leur avaient été enlevés pendant le jour. Un mois s’était écoulé sans que les assaillans, affaiblis par leurs pertes, eussent obtenu aucun avantage permanent.


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Cortès ſe rendit maître de la navigation par le moyen des petits navires dont on avoit préparé les matériaux à Tlaſcala ; & il fit attaquer les digues par Sandoval, par Alvarado & par Olid, à chacun deſquels il avoit donné un nombre égal de canons, d’Eſpagnols & d’Indiens auxiliaires.


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Tout étoit diſpoſé de longue main pour une réſiſtance opiniâtre. Les moyens de défenſe avoient été préparés par Quetlavaca, [402]qui avoit remplacé Montezuma ſon frère : mais la petite vérole, portée dans ces contrées par un eſclave de Narvaès, l’avoit fait périr ; & lorſque le ſiège commença, c’étoit Guatimoſin qui tenoit les rênes de l’empire.


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Les actions1 de ce jeune prince furent toutes héroïques & toutes prudentes. Le feu de ſes regards, l’élévation de ſes diſcours, l’éclat2 de ſon courage faiſoient ſur ſes peuples l’impreſſion qu’il deſiroit. Il diſputa le terrein pied à pied ; & jamais il n’en abandonna un pouce qui ne fût jonché des cadavres3 de ſes ſoldats & teint du ſang de ſes ennemis. Cinquante mille hommes, accourus de toutes4 les parties de l’empire à la défenſe5 de leur maître6 & de leurs dieux,7 avoient péri par le fer ou par le feu ; la famine faiſoit tous les jours des ravages inexprimables ; des maladies contagieuſes s’étoient jointes à tant de calamités, ſans que ſon ame eût été un inſtant, un ſeul inſtant ébranlée. Les aſſaillans, après cent combats meurtriers & de grandes pertes, étoient parvenus8 au centre de la place, qu’il9 ne ſongeoit10 pas encore à céder. On le fit enfin conſentir à s’éloigner des décombres qui ne pouvoient plus être défendus, pour aller continuer la [403]guerre dans11 les provinces. Dans la vue de faciliter cette retraite, quelques ouvertures de paix furent faites à Cortès12 : mais cette noble ruſe n’eut pas le ſuccès qu’elle méritoit ; & un brigantin s’empara du canot où étoit le généreux & infortuné monarque. Un financier Eſpagnol imagina que Guatimoſin avoit des tréſors cachés ; & pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre ſur des charbons ardens. Son favori, expoſé à la même torture, lui adreſſoit de triſtes plaintes :Et moi, lui dit l’empereur, ſuis-je ſur des roſes ? Mot comparable à tous ceux que l’hiſtoire a tranſmis à l’admiration des hommes. Les Mexicains le rediroient à leurs enfans, ſi quelque jour ils pouvoient rendre aux Eſpagnols ſupplice pour ſupplice, noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le ſang. Ce peuple auroit peut-être les actes de ſes martyrs, les annales de ſes perſécutions. On y liroit, ſans doute, que Guatimoſin fut tiré demi-mort d’un gril ardent, & que, trois ans après, il fut pendu publiquement, ſous prétexte d’avoir conſpiré contre ſes tyrans & ſes bourreaux.

Le vice1 de ce système frappa Cortez. La circonspection lui parut devoir remplacer l’audace. Il prit le parti d’aller pas à pas, et2 de ne se porter en avant qu’après avoir mis hors d’insulte, par les bras de ses auxiliaires, les postes dont il s’était emparé avec une plus grande ou une moindre effusion3 de sang. Cette manière de faire la guerre, inconnue dans le Nouveau-Monde, étonna les Mexicains sans4 les abattre. Cinquante mille des innombrables défenseurs accourus au secours5 de leurs dieux6 et de leur empire7 avaient péri par le fer ou par le feu ; la famine faisait tous les jours des ravages inexprimables ; des maladies contagieuses moissonnaient ceux qui avaient échappé au glaive et à la disette ; l’ennemi était parvenu8 au centre de leur capitale, qu’ils9 ne songeaient10 pas encore à céder. Tous consentirent à s’ensevelir sous les ruines de leurs temples et de leurs maisons, pourvu que leur magnanime maître s’éloignât pour aller couvrir11 les provinces. Dans la [296]vue de faciliter cette retraite, quelques ouvertures de paix furent faites ;  ; mais cette noble ruse n’eut pas le succès qu’elle méritait, et un brigantin s’empara du canot où était le généreux et infortuné monarque. Un financier espagnol imagina que Guatimosin avait des trésors cachés ; et, pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre sur des charbons ardens. Son favori, exposé à la même torture, lui adressait de tristes plaintes : Et moi, lui dit l’empereur, suis-je sur des roses ? mot comparable à tous ceux que l’histoire a transmis à l’admiration des hommes. Les Mexicains le rediraient à leurs enfans, si quelque jour ils pouvaient rendre aux Espagnols supplice pour supplice, noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le sang. Ce peuple aurait peut-être les actes de ses martyrs, les annales de ses persécutions. On y lirait sans doute que Guatimosin fut tiré demi-mort d’un gril ardent, et que, trois ans après, il fut pendu publiquement, sous prétexte d’avoir conspiré contre ses tyrans et ses bourreaux.


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De tous les événemens militaires dont le Nouveau-Monde a été le théâtre, le siége de Mexico, qui ne se rendit, le 13 août 1521, qu’après quatre-vingt-treize jours d’une attaque et d’une défense opiniâtres, fut de beaucoup le plus éclatant. Il s’y fit des deux côtés des actions dignes de fixer l’attention de la postérité la plus reculée. Une exposition simple de ces faits héroïques aurait [297]trouvé une créance universelle. Le merveilleux dont les historiens espagnols ont eu la vanité de les envelopper a jeté une grande défaveur sur leurs récits. Les gens éclairés ont surtout refusé d’ajouter foi aux dénombremens qui portent à quatre cent mille le nombre des combattans de l’un ou de l’autre parti. On nous fera la justice de penser que c’est aussi notre opinion, quoique, privé de meilleurs guides, nous ayons été réduit à adopter dans notre narration les calculs de Cortez, de ses compagnons, de ses admirateurs. On ne connaît aucun écrivain qui ait tenté jusqu’ici d’expliquer comment, dans un pays où l’agriculture était dans l’enfance, et dont les habitans n’étendaient pas leur prévoyance jusqu’au lendemain, purent être rassemblées des subsistances suffisantes pour nourrir tant d’hommes trois mois et plus. Les conquérans imaginèrent de résoudre le problème en disant que les Indiens dévoraient réciproquement les prisonniers qu’ils avaient faits, les ennemis qu’ils avaient tués, et qu’ils en séchaient ou salaient le superflu pour s’en servir dans le besoin. Le lecteur portera de cette ressource le jugement qui lui conviendra. Il aura encore à prononcer sur l’idée qu’il faut se former de l’ancien Mexico.

Mexico étoit bâtie dans une iſle au milieu d’un grand lac. Elle contenoit vingt1 mille maiſons, un peuple immenſe, &2 de beaux édifices. Le palais de l’empereur4 bâti de marbre & de jaſpe, étoit lui ſeul auſſi grand qu’une ville. On y admiroit les jardins, les fontaines, les5 bains & les ornemens. On y voyoit des6 ſtatues qui repréſentoient des animaux.7 Il étoit rempli de tableaux faits avec des plumes ; l’éclat des couleurs étoit fort vif, & ils avoient9 de la vérité. Trois mille Caciques avoient leurs palais dans Mexico : ils étoient vaſtes & plein de commodités. Ces Caciques10 avoient la plupart,11 ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent, &12 des appartemens où étoient étalées des curioſités naturelles.13 Leurs jardins étoient peuplés de plantes de toute eſpece. Les beautés de la nature, ce qu’elle a14 de rare & de brillant, doit être15 un objet de luxe chez des peuples riches16 où la nature eſt17 belle, & 18 les arts ſont19 imparfaits. Les temples étoient en grand nombre, & la plupart magnifiques, mais teints de20 ſang, & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Mexico étoit ſituée dans une iſle, au milieu d’un grand lac. Si l’on en croit les Eſpagnols, cette ville contenoit vingt1 mille maiſons, un [57]peuple immenſe, de beaux édifices. Le palais de l’empereur,4 bâti de marbre & de jaſpe, étoit d’une étendue prodigieuſe. On y admiroit les fontaines, les5 bains, les ornemens & les6 ſtatues qui repréſentoient des animaux.7 Il étoit rempli de tableaux qui, quoique8 faits avec des plumes, avoient de la couleur, de l’éclat,9 de la vérité. La plûpart des Caciques10 avoient, ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent, &12 des appartemens où étoient étalées des curioſités naturelles.13 Leurs jardins étoient peuplés de plantes de toute eſpece. Tout ce que la nature a14 de rare & de brillant, étoit15 un objet de luxe chez un peuple riche16 où la nature étoit17 belle, & 18 les arts étoient19 imparfaits. Les temples étoient en grand nombre, & la plûpart magnifiques, mais teints de20 ſang & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Si l’on en croit les Eſpagnols, Mexico, [404]dont après deux mois & demi d’une attaque vive & régulière, ils s’étoient enfin emparés avec le ſecours de ſoixante ou de cent mille Indiens alliés, & par la ſupériorité de leur diſcipline, de leurs armes & de leurs navires : ce Mexico étoit une ville ſuperbe. Ses murs renfermoient trente1 mille maiſons, un peuple immenſe, de beaux édifices. Le palais du chef3 de l’état,4 bâti de marbre & de jaſpe, avoit une étendue prodigieuſe. Des5 bains, des fontaines, des6 ſtatues le décoroient.7 Il étoit rempli de tableaux, qui, quoique8 faits avec des plumes ſeulement, avoient de la couleur, de l’éclat,9 de la vérité. La plupart des grands10 avoient, ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent. Des plantes de toute eſpèce couvroient13 leurs jardins. Ce que le ſol & le climat avoient14 de rare & de brillant, étoit15 un objet de luxe chez une nation riche,16 où la nature étoit17 belle & les arts imparfaits. Les temples étoient en grand nombre & la plupart magnifiques : mais teints du20 ſang & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Cette ville, nous dit-on, était superbe. Ses murs renfermaient soixante1 mille maisons, un peuple immense, de beaux édifices. Le palais du chef3 de l’état,4 bâti de marbre et de jaspe, [298]avait une étendue prodigieuse. Des5 bains, des fontaines, des6 statues le décoraient.7 Il était rempli de tableaux qui, quoique8 faits avec des plumes seulement, avaient de la couleur, de l’éclat,9 de la vérité. La plupart des grands10 avaient, ainsi que l’empereur, des ménageries où étaient rassemblés tous les animaux du nouveau continent. Des plantes de toute espèce couvraient13 leurs jardins. Ce que le sol et le climat avaient14 de rare et de brillant était15 un objet de luxe chez une nation riche16 où la nature était17 belle et les arts imparfaits. Les temples étaient en grand nombre, et la plupart magnifiques, mais teints du20 sang et tapissés des têtes des malheureux qu’on avait sacrifiés.

Une des plus grandes beautés de Mexico,1 étoit une place remplie2 ordinairement de plus3 de cent mille hommes, couverte de tentes & de boutiques,4 où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, &5 l’induſtrie des Mexicains, des oiſeaux. De toute couleur,6 des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des ouvrages d’orfévrerie,7 des émaux,8 donnoient à ces marchés un coup d’œil9 plus éclatant,10 & plus [35]beau11 que ne peuvent en avoir12 les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de Mexico1 étoit une place remplie2 ordinairement de plus3 de cent mille hommes, couverte de tentes, & de boutiques,4 où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, &5 l’induſtrie des Mexicains. Des oiſeaux de toutes couleurs,6 des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des ouvrages d’orfévrerie,7 des émaux,8 donnoient à ces marchés un coupd’œil9 plus éclatant10 & plus beau11 que ne peu[58]vent en avoir12 les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de cette cité [405]impoſante1 étoit une place, ordinairement remplie3 de cent mille hommes, couverte de tentes & de magaſins,4 où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, tous les ouvrages de5 l’induſtrie des Mexicains. Des oiſeaux de toute couleur,6 des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des émaux,7 des ouvrages d’orfévrerie,8 donnoient à ces marchés un coup-d’œil9 plus beau10 & plus éclatant11 que ne peuvent l’avoir12 les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de cette cité imposante1 était une place ordinairement remplie3 de cent mille hommes, couverte de tentes et de magasins4 où les marchands étalaient toutes les richesses des campagnes, tous les ouvrages de5 l’industrie des Mexicains. Des oiseaux de toute couleur,6 des coquillages brillans, des fleurs sans nombre, des émaux,7 des ouvrages d’orfévrerie8 donnaient à ces marchés un coup-d’œil9 plus beau10 et plus éclatant11 que ne peuvent l’avoir12 les foires les plus riches de l’Europe.

Deux cens1 mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Le lac étoit bordé de plus2 de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent1 mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages : le lac étoit bordé de plus2 de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent1 mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Les lacs étoient bordés2 de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent1 mille canots allaient sans cesse des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Les lacs étaient bordés2 de cinquante villes, et d’une multitude de bourgs et de hameaux.

Il y avoit ſur ce lac trois chauſſées fort longues, & qui étoient le chef-d’œuvre de l’induſtrie Mexicaine. Il falloit que ce peuple1 ſans communication avec des peuples éclairés,2 ſans fer, ſans l’écriture, ſans aucun de ces5 arts à qui nous devons d’en connoître & d’en exercer d’autres, ſitué dans7 un climat la nature donne tout, &8le génie9 de l’homme n’eſt point éveillé10 par les11 beſoins : il falloit que12 ce peuple qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée fut un des plus ingénieux de la terre.13

Il y avoit ſur ce lac trois chauſſées fort longues, & qui étoient le chef-d’œuvre de l’induſtrie mexicaine. Ce peuple, qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée,1 ſans communication avec des peuples éclairés,2 ſans l’uſage du3 fer, ſans le ſecours de4 l’écriture, ſans aucun des5 arts à qui nous devons l’avantage6 d’en connoître & d’en exercer d’autres, ſitué dans7 un climat où le génie9 de l’homme n’eſt point éveillé10 par les11 beſoins :  : ce peuple étoit un des plus ingénieux de la terre.13

Le reſte de l’empire, autant que le permettoient les ſites, préſentoit le même ſpectacle : mais avec la différence qu’on trouve par-tout entre la capitale & les provinces. Ce peuple, qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée,1 ſans communication avec des nations éclairées,2 ſans l’uſage du3 fer, ſans le ſecours de4 l’écriture, ſans aucun des5 arts à qui nous devons l’avantage6 d’en connoître & d’en exercer d’autres, placé ſous7 un climat où les facultés9 de l’homme ne ſont pas éveillées10 par [406]ſes11 beſoins :  : ce peuple, nous dit-on, s’étoit élevé à cette hauteur, par ſon ſeul génie.13

Le reste de l’empire, autant que le permettaient [299]les sites, présentait le même spectacle, mais avec la différence qu’on trouve partout entre la capitale et les provinces. Ce peuple, qui n’était pas d’une antiquité bien reculée,1 sans communication avec des nations éclairées,2 sans l’usage du3 fer, sans le secours de4 l’écriture, sans aucun des5 arts à qui nous devons l’avantage6 d’en connaître et d’en exercer d’autres, placé sous7 un climat où les facultés9 de l’homme ne sont pas éveillées10 par ses11 besoins, ce peuple, nous dit-on, s’était élevé à cette hauteur par son seul génie.13


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La fauſſeté de cette deſcription pompeuſe, peut être miſe aiſément à la portée de tous les eſprits. Pour y parvenir, il ne ſuffiroit pas d’oppoſer l’état actuel du Mexique, à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connoît les ravages2 d’une tyrannie deſtructive, &3 d’une longue oppreſſion ? Mais que l’on compare4 les diverſes relations des Eſpagnols,5 & qu’on juge de6 la créance qu’elles méritent. Veulent-ils donner une grande idée7 de leur courage8 & de leurs ſuccès ? L’empire dont ils ſe rendent les maîtres, eſt9 un royaume redoutable, riche, policé. Ont-[59]ils10 à juſtifier leurs férocités ? Rien n’eſt ſi vil, ſi corrompu, ſi barbare que ces peuples.11

La fauſſeté de cette deſcription pompeuſe, tracée dans des momens de vanité par un vainqueur naturellement porté à l’exagération, ou trompé par la grande ſupériorité qu’avoit un état réguliérement ordonné ſur les contrées ſauvages, dévaſtées juſqu’alors dans l’autre hémiſphère : cette fauſſeté1 peut être miſe aiſément à la portée de tous les eſprits. Pour y parvenir, il ne ſuffiroit pas d’oppoſer l’état actuel du Mexique à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connoit les déplorables effets2 d’une tyrannie deſtructive, d’une longue oppreſſion ? Mais qu’on ſe rappelle4 les ravages que les barbares, ſortis du Nord, exercèrent autrefois dans les Gaules5 & en Italie. Lorſque ce torrent fut écoulé, ne reſta-til pas ſur la terre de grandes maſſes qui atteſtoient, qui atteſtent encore6 la puiſſance des peuples ſubjugués. La région qui nous occupe, offre-t-elle7 de ces magnifiques ruines ? Il doit donc paſſer pour démontrer que les édifices publics8 & particuliers, ſi orgueilleuſement décrits, n’étoient que des amas informes de pierres [407]entaſſées les unes ſur les autres ; que la célèbre Mexico n’étoit qu’une bourgade formée d’une multitude de cabanes ruſtiques répandues irréguliérement ſur9 un grand eſpace ; & que les autres lieux dont on10 a voulu exalter la grandeur ou la beauté, étoient encore inférieurs à cette première des cités.11

La fausseté de cette description pompeuse, tracée dans des momens de vanité par un vainqueur naturellement porté à l’exagération, ou trompé par la grande supériorité qu’avait un état régulièrement ordonné sur les contrées sauvages, dévastées jusqu’alors dans l’autre hémisphère, cette fausseté1 peut être mise aisément à la portée de tous les esprits. Pour y parvenir, il ne suffirait pas d’opposer l’état actuel du Mexique à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connaît les déplorables effets2 d’une tyrannie destructive, d’une longue oppression ? Mais qu’on se rappelle4 les ravages que les barbares sortis du nord exercèrent autrefois dans les Gaules5 et en Italie. Lorsque ce torrent fut écoulé, ne resta-til pas sur la terre de grandes masses qui attestaient, qui attestent encore6 la puissance des peuples subjugués ? La région qui nous occupe offre-t-elle7 de ces magnifiques ruines ? Il doit [300]donc passer pour démontré que les édifices publics8 et particuliers, si orgueilleusement décrits, n’étaient que des amas informes de pierres entassées les unes sur les autres ; que la célèbre Mexico n’était qu’une bourgade formée d’une multitude de cabanes rustiques répandues irrégulièrement sur9 un grand espace ; et que les autres lieux dont on10 a voulu exalter la grandeur ou la beauté étaient encore inférieurs à cette première des cités.11


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Les travaux des hommes ont toujours été proportionnés à leur force & aux inſtrumens dont ils ſe ſervoient. Sans la ſcience de la méchanique1 & l’invention de ſes machines, point de grands monumens. Sans quarts de cercle & ſans téleſcope, point de progrès merveilleux en aſtronomie, nulle préciſion dans les obſervations. Sans fer, point de marteaux, point de tenailles, point d’enclumes, point de forges, point de ſcies, point de haches, point de coignées,2 aucun ouvrage en métaux qui mérite d’être regardé, nulle maçonnerie, nulle charpente, nulle menuiſerie, nulle architecture, nulle gravure, nulle ſculpture. Avec ces moyens, quel tems3 ne faut-il pas à nos ouvriers pour ſéparer de la carrière, enlever & tranſporter un bloc de pierre ? Quel tems4 pour l’équarrir ? Sans nos reſſources, comment en viendroit-on [408]à bout ? Ç’auroit5 été un homme d’un grand ſens que le ſauvage qui, voyant pour la première fois un de nos grands édifices, l’auroit admiré, non comme l’œuvre de notre force & de notre induſtrie, mais comme un phénomène extraordinaire de la nature qui auroit élevé d’elle-même ces colonnes, percé ces fenêtres, poſé ces entablemens & préparé une ſi merveilleuſe retraite. C’eût été la plus belle des cavernes que les montagnes lui euſſent encore offertes.

Les travaux des hommes ont toujours été proportionnés à leur force et aux instrumens dont ils se servaient. Sans la science de la mécanique1 et l’invention de ses machines, point de grands monumens. Sans quarts de cercle et sans télescope, point de progrès merveilleux en astronomie, nulle précision dans les observations. Sans fer, point de marteaux, point de tenailles, point d’enclumes, point de forges, point de scies, point de haches, point de cognées,2 aucun ouvrage en métaux qui mérite d’être regardé ; nulle maçonnerie, nulle charpente, nulle menuiserie, nulle architecture, nulle gravure, nulle sculpture. Avec ces moyens, quel temps3 ne faut-il pas à nos ouvriers pour séparer de la carrière, enlever et transporter un bloc de pierre ! Quel temps4 pour l’équarrir ! Sans nos ressources, comment en viendrait-on à bout ? C’aurait5 été un homme d’un grand sens que le sauvage qui, voyant pour la première fois un de nos grands édifices, l’au[301]rait admiré, non comme l’œuvre de notre force et de notre industrie, mais comme un phénomène extraordinaire de la nature, qui aurait élevé d’elle-même ces colonnes, percé ces fenêtres, posé ces entablemens et préparé une si merveilleuse retraite. C’eût été la plus belle des cavernes que les montagnes lui eussent encore offertes.


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Dépouillons le Mexique de tout ce que des récits fabuleux lui ont prêté, & nous trouverons que ce pays, fort ſupérieur aux contrées ſauvages que les Eſpagnols avoient juſqu’alors parcourues dans le Nouveau-Monde, n’étoit rien en comparaiſon des peuples civiliſés de l’ancien continent.

Dépouillons le Mexique, nommé par les conquérans Nouvelle-Espagne,1 de tout ce que des récits fabuleux lui ont prêté, et nous trouverons que ce pays, fort supérieur aux contrées sauvages que les Espagnols avaient jusqu’alors parcourues dans le Nouveau-Monde, n’était rien en comparaison des peuples civilisés de l’ancien continent.


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L’empire étoit ſoumis à un deſpotiſme auſſi cruel1 que mal combiné.2 La crainte,3 cette grande roue des gouvernemens arbitraires, y tenoit lieu4 de morale & de principes. Le chef5 de l’état étoit devenu peu-à-peu une eſpèce7 de divinité8 ſur laquelle9 les plus téméraires n’oſoient porter un regard, & dont les plus imprudens ne ſe ſeroient pas permis de [409]juger les actions. On conçoit comment des citoyens achètent tous les jours, par le ſacrifice de leur liberté, les douceurs & les commodités de la vie auxquelles ils ſont accoutumés dès l’enfance : mais que des peuples à qui la nature brute offroit plus de bonheur que la chaîne ſociale qui les uniſſoit, reſtâſſent tranquillement dans la ſervitude, ſans penſer qu’il n’y avoit qu’une montagne ou une rivière à traverſer pour être libres : voilà ce qui ſeroit incompréhenſible, ſi l’on ne ſavoit combien l’habitude & la ſuperſtition dénaturent par-tout l’eſpèce humaine.

Autant qu’on en peut juger à travers les relations confuses et contradictoires qui sont venues jusqu’à nous, le gouvernement féodal fut celui1 que les Mexicains établirent dans le pays qu’ils venaient d’asservir, soit qu’ils eussent porté ce régime de leur patrie originaire, soit que des compagnons de fortune répugnassent à se donner un maître. Leur chef ne pouvait ni faire2 la guerre, ni disposer du trésor public, ni décider aucune affaire importante sans l’aveu d’un conseil, qu’il n’avait pas formé et qu’il ne pouvait pas détruire. La couronne était élective. C’était d’abord le corps entier de la noblesse qui la conférait. Avec le temps3 cette grande prérogative fut usurpée par [302]les six plus puissans seigneurs4 de l’empire. Rarement le trône sortit-il de la même famille ; mais ce n’était pas toujours l’héritier du roi mort qui lui succédait. Les suffrages se réunissaient communément sur celui5 de ses proches dont les talens étaient le plus généralement avoués. Ces choix réfléchis donnèrent à6 l’état des princes habiles, qui, après en avoir rapidement reculé les frontières, finirent par se donner un pouvoir illimité. C’étaient des espèces7 de divinités8 sur lesquelles9 les plus téméraires n’osaient porter un regard, et dont les plus imprudens ne se seraient pas permis de juger les actions. On conçoit comment des citoyens achètent tous les jours, par le sacrifice de leur liberté, les douceurs et les commodités de la vie auxquelles ils sont accoutumés dès l’enfance ; mais que des peuples à qui la nature brute offrait plus de bonheur que la chaîne sociale qui les unissait restassent tranquillement dans la servitude sans penser qu’il n’y avait qu’une montagne ou une rivière à traverser pour être libres, voilà ce qui serait incompréhensible, si l’on ne savait combien l’habitude et la superstition dénaturent partout l’espèce humaine.


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Pluſieurs des provinces qu’on pouvoit regarder comme faiſant partie de cette vaſte domination ſe gouvernoient par leurs premières loix1 & ſelon leurs maximes anciennes. Tributaires ſeulement de l’empire, elles continuoient à être régies par leurs caciques. Les obligations de ces grands vaſſaux ſe réduiſoient à couvrir ou à reculer les frontières de l’état lorſqu’ils en recevoient l’ordre ; à contribuer ſans ceſſe aux charges publiques, originairement d’après un tarif réglé, & dans les derniers tems2 ſuivant les beſoins, l’avidité ou les caprices du deſpote.

Plusieurs des provinces, qu’on pouvait regarder comme faisant partie de cette vaste domination, se gouvernaient par leurs premières lois1 et selon leurs maximes anciennes. Tributaires seulement de l’empire, elles continuaient à être régies par leurs caciques. Les obligations de ces grands vas[303]saux se réduisaient à couvrir ou à reculer les frontières de l’état lorsqu’ils en recevaient l’ordre ; à contribuer sans cesse aux charges publiques, originairement d’après un tarif réglé, et, dans les derniers temps,2 suivant les besoins, l’avidité ou les caprices du despote.


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L’adminiſtration des contrées plus immédiatement dépendantes du trône étoit confiée à des grands qui, dans leurs fonctions, étoient ſoulagés par des nobles d’un rang inférieur. Ces officiers eurent d’abord de la dignité & de l’importance : mais ils n’étoient plus que les inſtrumens de la tyrannie, depuis que le pouvoir arbitraire s’étoit élevé ſur les ruines d’un1 régime qu’on eût pu appeller2 féodal.

L’administration des contrées plus immédiatement dépendantes du trône était confiée à des grands qui, dans leurs fonctions, étaient soulagés par des nobles d’un rang inférieur. Ces officiers eurent d’abord de la dignité et de l’importance ; mais ils n’étaient plus que les instrumens de la tyrannie, depuis que le pouvoir arbitraire s’était elevé sur les ruines du1 régime féodal.


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A chacune de ces places étoit attachée une portion de terre, plus ou moins étendue. Ceux qui dirigeoient les conſeils, qui conduiſoient les armées, que leurs poſtes fixoient à la cour, jouiſſoient du même avantage. On changeoit de domaine en changeant d’occupation, & l’on1 le perdoit dès qu’on rentroit dans la vie privée.

A chacune de ces places était attachée une portion de terre plus ou moins étendue. Ceux qui dirigeaient les conseils, qui conduisaient les armées, que leurs postes fixaient à la cour, jouissaient du même avantage. On changeait de domaine en changeant d’occupation, et on1 le perdait dès qu’on rentrait dans la vie privée.


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Il exiſtoit des poſſeſſions plus entières, & qu’on pouvoit aliéner ou tranſmettre à ſes deſcendans. Elles étoient en petit nombre & devoient être occupées par les citoyens des claſſes les plus diſtinguées.

Il existait des possessions plus entières, et qu’on pouvait aliéner ou transmettre à ses descendans. Elles étaient en petit nombre, et devaient être occupées par les citoyens des classes les plus distinguées.


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Le peuple n’avoit que des communes. Leur étendue étoit réglée ſur le nombre des habitans. Dans quelques-unes, les travaux ſe [411]faiſoient en ſociété, & les récoltes étoient dépoſées dans des greniers publics, pour être diſtribuées ſelon les beſoins. Dans d’autres, les cultivateurs ſe partageoient les champs & les exploitoient pour leur utilité particulière. Dans aucune, il n’étoit permis de diſpoſer du territoire.

Le peuple n’avait que des communes. Leur étendue était réglée sur le nombre des habitans. Dans quelques-unes les travaux se faisaient en société, et les récoltes étaient déposées dans des [304]greniers publics, pour être distribuées selon les besoins. Dans d’autres, les cultivateurs se partageaient les champs et les exploitaient pour leur utilité particulière. Dans aucune, il n’était permis de disposer du territoire.


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Pluſieurs diſtricts, plus ou moins étendus, étoient couverts d’eſpèces de ſerfs attachés à la glèbe, paſſant d’un propriétaire à l’autre, & ne pouvant prétendre qu’à la ſubſiſtance la plus groſſière & la plus étroite.

Plusieurs districts, plus ou moins étendus, étaient couverts d’espèces de serfs attachés à la glèbe, passant d’un propriétaire à l’autre, et ne pouvant prétendre qu’à la subsistance la plus grossière et la plus étroite.


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Des hommes plus avilis encore ; c’étoient les eſclaves domeſtiques. Leur vie étoit cenſée ſi mépriſable, qu’au rapport d’Herrera, on pouvoit les en priver, ſans craindre d’être jamais recherché par la loi.

Des hommes plus avilis encore, c’étaient les esclaves domestiques. Leur vie était censée si méprisable, qu’au rapport d’Herréra, on pouvait les en priver, sans craindre d’être jamais recherché par la loi.


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Tous les ordres de l’état contribuoient au maintien du gouvernement. Dans les ſociétés un peu avancées les tributs ſe paient avec des métaux. Cette meſure commune de toutes les valeurs étoit ignorée des Mexicains, quoique l’or & l’argent fuſſent ſous leurs mains. Ils avoient, à la vérité, commencé à ſoupçonner l’utilité d’un moyen univerſel d’échange, & déja ils employoient les grains [412]de cacao dans quelques menus détails de commerce : mais leur emploi étoit très-borné & ne pouvoit s’étendre juſqu’à l’acquittement de l’impôt. Les redevances dues au fiſc étoient donc toutes ſoldées en nature.

Tous les ordres de l’état contribuaient au maintien du gouvernement. Dans les sociétés un peu avancées les tributs se paient avec des métaux. Cette mesure commune de toutes les valeurs était ignorée des Mexicains, quoique l’or et l’argent fussent sous leurs mains. Ils avaient, à la vérité, commencé à soupçonner l’utilité d’un moyen universel d’échange, et déjà ils employaient les grains de cacao dans quelques menus détails de commerce ; mais leur emploi était très-borné, et ne pouvait s’étendre jusqu’à l’acquittement de l’impôt. Les redevances dues au fisc étaient donc toutes soldées en nature.


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Comme tous les agens du ſervice public recevoient leur ſalaire en denrées, on retenoit pour leur contribution une partie de ce qui leur étoit aſſigné.

Comme tous les agens du service public recevaient leur salaire en denrées, on retenait pour [305]leur contribution une partie de ce qui leur était assigné.


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Les terres attachées à des offices & celles qu’on poſſédoit en toute propriété, donnoient à l’état une partie de leurs productions.

Les terres attachées à des offices, et celles qu’on possédait en toute propriété, donnaient à l’état une partie de leurs productions.


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Outre l’obligation impoſée à toutes les communautés de cultiver une certaine étendue de ſol pour la couronne, elles lui devoient encore le tiers de leurs récoltes.

Outre l’obligation imposée à toutes les communautés de cultiver une certaine étendue de sol pour la couronne, elles lui devaient encore le tiers de leurs récoltes.


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Les chaſſeurs, les pêcheurs, les potiers, les peintres, tous les ouvriers ſans diſtinction rendoient chaque mois la même portion de leur induſtrie.

Les chasseurs, les pêcheurs, les potiers, les peintres, tous les ouvriers sans distinction rendaient chaque mois la même portion de leur industrie.


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Les mendians même étoient taxés à des contributions fixes que des travaux ou des aumônes devoient les mettre en état d’acquitter.

Les mendians même étaient taxés à des contributions fixes, que des travaux ou des aumônes devaient les mettre en état d’acquitter.


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Ce que l’état obtenait de ces divers contribuables était réuni dans ses magasins. On tirait de ces grands dépôts de quoi fournir aux besoins ou aux profusions de la cour, et ce que pouvaient exiger les travaux publics ; mais ils étaient surtout vidés durant les guerres offensives ou défensives, qui se renouvelaient sans interruption. Comme les troupes ne recevaient point de solde, il fallait toujours avoir en réserve de quoi les armer, de quoi les vêtir, de quoi les nourrir.


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Au Mexique, l’agriculture étoit très-bornée, quoique le plus grand nombre de [413]ſes habitans en fiſſent leur occupation unique. Ses ſoins ſe bornoient au maïs & au cacao, & encore récoltoit-on fort peu de ces productions. S’il en eût été autrement, les premiers Eſpagnols n’auroient pas manqué ſi ſouvent de ſubſiſtances. L’imperfection de ce premier des arts pouvoit avoir pluſieurs cauſes. Ces peuples avoient un grand penchant à l’oiſiveté. Les inſtrumens dont ils ſe ſervoient étoient défectueux. Ils n’avoient dompté aucun animal qui pût les ſoulager dans leurs travaux. Des peuples errans ou des bêtes fauves ravageoient leurs champs. Le gouvernement les opprimoit ſans relâche. Enfin leur conſtitution phyſique étoit ſinguliérement foible,1 ce qui venoit en partie d’une nourriture mauvaiſe & inſuffiſante.

Au Mexique, l’agriculture était très-bornée, quoique le plus grand nombre de ses habitans en fissent leur occupation unique. Ses soins se bornaient au maïs et au cacao, et encore récoltait-on [306]fort peu de ces productions. S’il en eût été autrement, les premiers Espagnols n’auraient pas manqué si souvent de subsistances. L’imperfection de ce premier des arts pouvait avoir plusieurs causes. Ces peuples avaient un grand penchant à l’oisiveté. Les instrumens dont ils se servaient étaient défectueux. Ils n’avaient dompté aucun animal qui pût les soulager dans leurs travaux. Des peuples errans ou des bêtes fauves ravageaient leurs champs. Le gouvernement les opprimait sans relâche. Enfin leur constitution physique était singulièrement faible,1 ce qui venait en partie d’une nourriture mauvaise et insuffisante.


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Celle des hommes riches, des nobles & des gens en place avoit pour baſe, outre le produit des chaſſes & des pêches, les poules d’inde, les canards & les lapins, les ſeuls animaux, avec de petits chiens, qu’on eût ſu apprivoiſer dans ces contrées. Mais les vivres de la multitude ſe réduiſoient à du maïs, préparé de diverſes manières ; à du cacao délayé dans l’eau chaude & aſſaiſonné [414]avec du miel & du piment ; aux herbes des champs qui n’étoient pas trop dures ou qui n’avoient pas de mauvaiſe odeur. Elle faiſoit uſage de quelques boiſſons qui ne pouvoient pas enivrer. Pour les liqueurs fortes, elles étoient ſi rigoureuſement défendues, que pour en uſer il falloit la permiſſion du gouvernement. On ne l’accordoit qu’aux vieillards & aux malades. Seulement, dans quelques ſolemnités1 & dans les travaux publics, chacun en avoit une meſure proportionnée à l’âge. L’ivrognerie étoit regardée comme le plus odieux des vices. On raſoit publiquement ceux qui en étoient convaincus, & leur maiſon étoit abattue. S’ils exerçoient quelque office public, ils en étoient dépouillés, & déclarés incapables de jamais poſſéder des charges.

Celle des hommes riches, des nobles et des gens en place avait pour base, outre le produit des chasses et des pêches, les poules d’Inde, les canards et les lapins, les seuls animaux, avec de petits chiens, qu’on eût su apprivoiser dans ces contrées. Mais les vivres de la multitude se réduisaient à du maïs, préparé de diverses manières ; à du cacao délayé dans l’eau chaude et assaisonné avec du miel et du piment ; aux herbes des champs qui n’étaient pas trop dures ou qui n’avaient pas de mauvaise odeur. Elle faisait usage de quelques boissons qui ne pouvaient pas enivrer. Pour les liqueurs fortes, elles étaient si rigoureusement défendues, que pour en user il fallait la permission du gouvernement. On ne l’accordait qu’aux vieillards et aux malades ; seulement, dans quelques solennités1 et dans les tra[307]vaux publics, chacun en avait une mesure proportionnée à l’âge : l’ivrognerie était regardée comme le plus odieux des vices ; on rasait publiquement ceux qui en étaient convaincus, et leur maison était abattue. S’ils exerçaient quelque office public, ils en étaient dépouillés, et déclarés incapables de jamais posséder des charges.


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Les Mexicains étoient preſque généralement nus. Leur corps étoit peint. Des plumes ombrageoient leur tête. Quelques oſſemens ou de petits ouvrages d’or, ſelon les rangs, pendoient à leur nez & à leurs oreilles. Les femmes n’avoient pour tout vêtement qu’une eſpèce de chemiſe qui deſcendoit juſqu’aux genoux & qui étoit ouverte ſur la poitrine. [415]C’étoit dans l’arrangement de leurs cheveux que conſiſtoit leur parure principale. Les perſonnes d’un ordre ſupérieur, l’empereur lui-même n’étoient diſtingués du peuple que par une eſpèce de manteau, compoſé d’une pièce de coton quarrée,1 nouée ſur l’épaule droite.

Les Mexicains étaient presque généralement nus. Leur corps était peint ; des plumes ombrageaient leur tête. Quelques ossemens ou de petits ouvrages d’or, selon les rangs, pendaient à leur nez et à leurs oreilles. Les femmes n’avaient pour tout vêtement qu’une espèce de chemise qui descendait jusqu’aux genoux, et qui était ouverte sur la poitrine. C’était dans l’arrangement de leurs cheveux que consistait leur parure principale. Les personnes d’un ordre supérieur, l’empereur lui-même, n’étaient distingués du peuple que par une espèce de manteau, composé d’une pièce de coton carrée,1 nouée sur l’épaule droite.


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Le palais du prince & ceux des grands quoiqu’aſſez1 étendus & conſtruits de pierre, n’avoient ni commodités, ni élégance, ni même des fenêtres. La multitude occupoit des cabanes bâties avec de la terre & couvertes de branches d’arbre.2 Il lui étoit défendu de les élever au-deſſus du rez-de-chauſſée. Pluſieurs familles étoient ſouvent entaſſées ſous le même toit.

Le palais du prince et ceux des grands, quoique assez1 étendus et construits de pierre, n’avaient ni commodités, ni élégance, ni même des fenêtres. La multitude occupait des cabanes bâties avec de la terre et couvertes de branches d’arbres.2 Il lui était défendu de les élever au-dessus du rez-de-chaussée. Plusieurs familles étaient souvent entassées sous le même toit.


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L’ameublement étoit digne des habitations. Dans la plupart, on ne trouvoit pour tapiſſerie que des nattes, pour lit que de la paille, pour ſiège qu’un tiſſu de feuilles de palmier, pour uſtenſiles que des vaſes de terre. Des toiles & des tapis de coton, travaillés avec plus ou moins de ſoin & employés à divers uſages : c’étoit ce qui diſtinguoit principalement les maiſons riches de celles des gens du commun.

L’ameublement était digne des habitations. Dans la plupart on ne trouvait pour tapisserie [308]que des nattes, pour lit que de la paille, pour siége qu’un tissu de feuilles de palmier, pour ustensiles que des vases de terre. Des toiles et des tapis de coton, travaillés avec plus ou moins de soin et employés à divers usages, c’était ce qui distinguait principalement les maisons riches de celles des gens du commun.


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Si les arts de néceſſité première étoient ſi [416]imparfaits au1 Mexique, il en faut conclure que ceux d’agrément l’étoient encore plus. La forme & l’exécution du peu de vaſes & de bijoux d’or ou d’argent qui ſont venus juſqu’à nous : tout eſt également barbare. C’eſt la même groſſiéreté dans ces tableaux dont les premiers Eſpagnols parlèrent avec tant d’admiration, & qu’on compoſoit avec des plumes de toutes les couleurs. Ces peintures n’exiſtent plus ou ſont du moins très-rares : mais elles ont été gravées. L’artiſte eſt infiniment au-deſſous de ſon ſujet, ſoit qu’il repréſente des plantes, des animaux ou des hommes. Il n’y a ni lumière, ni ombre, ni deſſin, ni vérité dans ſon ouvrage. L’architecture n’avoit pas fait de plus grands progrès. On ne retrouve dans toute l’étendue de l’empire aucun ancien monument qui ait de la majeſté, ni même des ruines qui rappellent le ſouvenir d’une grandeur paſſée. Jamais le Mexique ne put ſe glorifier que des chauſſées qui conduiſoient à ſa capitale, que des acqueducs2 qui y amenoient de l’eau potable d’une diſtance fort conſidérable.

Si les arts de nécessité première étaient si imparfaits aux1 Mexique, il en faut conclure que ceux d’agrément l’étaient encore plus. La forme et l’exécution du peu de vases et de bijoux d’or ou d’argent qui sont venus jusqu’à nous, tout est également barbare. C’est la même grossièreté dans ces tableaux dont les premiers Espagnols parlèrent avec tant d’admiration, et qu’on composait avec des plumes de toutes les couleurs. Ces peintures n’existent plus, ou sont du moins très-rares ; mais elles ont été gravées. L’artiste est infiniment au-dessous de son sujet, soit qu’il représente des plantes, des animaux ou des hommes. Il n’y a ni lumière, ni ombre, ni dessin, ni vérité dans son ouvrage. L’architecture n’avait pas fait de plus grands progrès. On ne retrouve dans toute l’étendue de l’empire aucun ancien monument qui ait de la majesté, ni même des ruines qui rappellent le souvenir d’une grandeur passée. Jamais le Mexique ne put se glorifier que des chaussées qui conduisaient à sa capitale, que des aquéducs2 qui y amenaient de l’eau potable d’une distance fort considérable.


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On étoit encore plus reculé dans les ſciences que dans les arts ; & c’étoit une ſuite [417]naturelle de la marche ordinaire de l’eſprit humain. Il n’étoit guère poſſible qu’un peuple dont la civiliſation n’étoit pas ancienne & qui n’avoit pu recevoir aucune inſtruction de ſes voiſins, eût des connoiſſances1 un peu étendues. Tout ce qu’on pourroit conclure de ſes inſtitutions religieuſes & politiques, c’eſt qu’il avoit fait quelques pas dans l’aſtronomie. Combien même il lui auroit fallu de ſiècles pour s’éclairer, puiſqu’il étoit privé du ſecours de l’écriture, puiſqu’il étoit encore très-éloigné de ce moyen puiſſant & peut-être unique de lumière, par l’imperfection de ces2 hiéroglyphes !

On était encore plus reculé dans les sciences que dans les arts ; et c’était une suite naturelle de la marche ordinaire de l’esprit humain. Il n’était guère possible qu’un peuple dont la civilisation n’était pas ancienne, et qui n’avait pu recevoir aucune instruction de ses voisins, eût des connaissances1 un peu étendues. Tout ce qu’on pourrait conclure de ses institutions religieuses et politiques, c’est qu’il avait fait quelques pas dans l’astronomie. Combien même il lui aurait fallu de siècles pour s’éclairer, puisqu’il était privé du secours de l’écriture, puisqu’il était encore très-éloigné de ce moyen puissant et peut-être unique de lumière, par l’imperfection de ses2 hiéroglyphes !


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C’étoient des tableaux tracés ſur des écorces d’arbre,1 ſur des peaux de bête fauve,2 ſur des toiles de coton, & deſtinés à conſerver le ſouvenir des loix,3 des dogmes, des révolutions de l’empire. Le nombre, la couleur, l’attitude des figures : tout varioit ſelon les objets qu’il s’agiſſoit d’exprimer. Quoique ces ſignes imparfaits ne duſſent pas avoir ce grand caractère qui exclut tout doute raiſonnable, on peut penſer qu’aidés par des traditions de corps & de famille ; ils donnoient quelque connoiſſance4 des événemens [418]paſſés. L’indifférence des conquérans pour tout ce qui n’avoit pas trait à une avidité inſatiable leur fit négliger la clef de ces dépôts importans. Bientôt leurs moines les regardèrent comme des monumens d’idolâtrie ; & le premier évêque de Mexico, Zummaraga, condamna aux flammes tout ce qu’on en put raſſembler. Le peu qui échappa5 de ce fanatique incendie & qui s’eſt conſervé ſous l’un & l’autre hémiſphère, n’a pas diſſipé depuis les ténèbres où la négligence des premiers Eſpagnols nous avoit plongés.

C’étaient des tableaux tracés sur des écorces d’arbres,1 sur des peaux de bêtes fauves,2 sur des toiles de coton, et destinés à, conserver le souvenir des lois,3 des dogmes, des révolutions de l’empire. Le nombre, la couleur, l’attitude des figures, tout variait selon les objets qu’il s’agissait d’exprimer. Quoique ces signes imparfaits ne dussent pas avoir ce grand caractère qui exclut tout doute raisonnable, on peut penser qu’aidés par des traditions de corps et de famille, ils donnaient quelque connaissance4 des événemens passés. L’indifférence des conquérans pour tout ce qui n’avait pas trait à une avidité insatiable leur fit négliger la clef de ces dépôts importans. Bientôt leurs moines les regardèrent comme des monu[310]mens d’idolâtrie ; et le premier évêque de Mexico, Zummaraga, condamna aux flammes tout ce qu’on en put rassembler. Le peu qui s’échappa5 de ce fanatique incendie, et qui s’est conservé sous l’un et l’autre hémisphère, n’a pas dissipé depuis les ténèbres où la négligence des premiers Espagnols nous avait plongés.


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On ignore juſqu’à l’époque de la fondation de l’empire. A la vérité, les hiſtoriens Caſtillans nous diſent qu’avant le dixième ſiècle ce vaſte eſpace n’étoit habité que par des hordes errantes & tout-àfait ſauvages. Ils nous diſent que vers cette époque, des tribus venues du Nord & du Nord-Oueſt, occupèrent quelques parties du territoire & y portèrent des mœurs plus douces. Ils nous diſent que trois cens1 ans après, un peuple encore plus avancé dans la civiliſation & ſorti du voiſinage de la Californie s’établit ſur les bords des lacs & y bâtit Mexico. Ils nous diſent que cette dernière nation, ſi [419]ſupérieure aux autres, n’eut durant un aſſez long période, que des chefs plus ou moins habiles, qu’elle élevoit, qu’elle deſtituoit ſelon qu’elle le jugeoit convenable à ſes intérêts. Ils nous diſent que l’autorité, juſqu’alors partagée & révocable, fut concentrée dans une ſeule main & devint inamovible, cent trente ou cent quatre-vingt dix-ſept2 ans, avant l’arrivée des Eſpagnols. Ils nous diſent que les neuf monarques qui portèrent ſucceſſivement la couronne, donnèrent au domaine de l’état une extenſion qu’il n’avoit pas eue ſous l’ancien gouvernement. Mais quelle foi peut-on raiſonnablement accorder à des annales confuſes, contradictoires & remplies des plus abſurdes fables qu’on ait jamais expoſées à la crédulité humaine ? Pour croire qu’une ſociété dont la domination étoit ſi étendue, dont les inſtitutions étoient ſi multipliées, dont le rit étoit ſi régulier, avoit une origine auſſi moderne qu’on l’a publié, il faudroit d’autres témoignages que ceux des féroces ſoldats qui n’avoient ni le talent ni la volonté de rien examiner ; il faudroit d’autres garans que des prêtres fanatiques qui ne ſongeoient qu’à élever leur [420]culte ſur la ruine des ſuperſtitions qu’ils trouvoient établies. Que ſauroit-on de la Chine, ſi les Portugais avoient pu l’incendier, la bouleverſer ou la détruire comme le Bréſil ? Parleroit-on aujourd’hui de l’antiquité de ſes livres, de ſes loix3 & de ſes mœurs ? Quand on aura laiſſé pénétrer au Mexique quelques philoſophes pour y déterrer, pour y déchiffrer les ruines de ſon hiſtoire, que ces ſavans ne feront,4 ni des moines, ni des Eſpagnols, mais des Anglois,5 des François6 qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité : peut-être alors la ſaurat-on, ſi la barbarie n’a pas détruit tous les monumens qui pouvoient en marquer la trace.

On ignore jusqu’à l’époque de la fondation de l’empire. A la vérité, les historiens castillans nous disent qu’avant le dixième siècle ce vaste espace n’était habité que par des hordes errantes et tout-àfait sauvages. Ils nous disent que vers cette époque des tribus, venues du nord et du nord-ouest, occupèrent quelques parties du territoire, et y portèrent des mœurs plus douces. Ils nous disent que, trois cents1 ans après, un peuple encore plus avancé dans la civilisation, et sorti du voisinage de la Californie, s’établit sur les bords des lacs, et y bâtit Mexico. Ils nous disent que cette dernière nation, si supérieure aux autres, n’eut, durant un assez long période, que des chefs plus ou moins habiles, qu’elle élevait, qu’elle destituait selon qu’elle le jugeait convenable à ses intérêts. Ils nous disent que l’autorité, jusqu’alors partagée et révocable, fut concentrée dans une seule main, et devint inamovible cent trente ou cent quatre-vingt-dix-sept2 ans avant l’arrivée des Espagnols. Ils nous disent que les neuf monarques qui portèrent successivement la couronne donnèrent au domaine de [311]l’état une extension qu’il n’avait pas eue sous l’ancien gouvernement. Mais quelle foi peut-on raisonnablement accorder à des annales confuses, contradictoires, et remplies des plus absurdes fables qu’on ait jamais exposées à la crédulité humaine ? Pour croire qu’une société dont la domination était si étendue, dont les institutions étaient si multipliées, dont le rit était si régulier, avait une origine aussi moderne qu’on l’a publié, il faudrait d’autres témoignages que ceux des féroces soldats, qui n’avaient ni le talent ni la volonté de rien examiner ; il faudrait d’autres garans que des prêtres fanatiques, qui ne songeaient qu’à élever leur culte sur la ruine des superstitions qu’ils trouvaient établies. Que saurait-on de la Chine, si les Portugais avaient pu l’incendier, la bouleverser ou la détruire comme le Brésil ? Parlerait-on aujourd’hui de l’antiquité de ses livres, de ses lois3 et de ses mœurs ? Quand on aura laissé pénétrer au Mexique quelques philosophes pour y déterrer, pour y déchiffrer les ruines de son histoire, que ces savans ne seront4 ni des moines, ni des Espagnols, mais des Anglais,5 des Français6 qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité, peut-être alors la saura-ton, si la barbarie n’a pas détruit tous les monumens qui pouvaient en marquer la trace.


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Ces recherches ne pourroient pas cependant conduire à une connoiſſance1 exacte de l’ancienne population de l’empire. Elle étoit immenſe, diſent les conquérans. Des habitans couvroient les campagnes ; les citoyens fourmilloient dans les villes ; les armées étoient très-nombreuſes. Stupides relateurs, n’eſt-ce pas vous qui nous aſſurez que c’étoit un état naiſſant ; que des guerres opiniâtres l’agitoient ſans ceſſe ; qu’on maſſacroit ſur le champ de bataille ou qu’on ſacrifioit aux [421]dieux dans les temples tous les priſonniers ; qu’à la mort de chaque empereur, de chaque cacique, de chaque grand, un nombre de victimes proportionné à leur dignité étoit immolé2 ſur leur tombe ; qu’un goût dépravé faiſoit généralement négliger les femmes ; que les mères nourriſſoient de leur propre lait leurs enfans durant quatre ou cinq années, & ceſſoient de bonne heure d’être fécondes ; que les peuples gémiſſoient par-tout & ſans relâche ſous les vexations du fiſc ; que des eaux corrompues, que de vaſtes forêts couvroient les provinces ; que les aventuriers Eſpagnols eurent plus à ſouffrir de la diſette que de la longueur des marches, que des traits de l’ennemi.

Ces recherches ne pourraient pas cependant conduire à une connaissance1 exacte de l’ancienne [312]population de l’empire. Elle était immense, disent les conquérans. Des habitans couvraient les campagnes ; les citoyens fourmillaient dans les villes ; les armées étaient très-nombreuses. Stupides relateurs, n’est-ce pas vous qui nous assurez que c’était un état naissant ; que des guerres opiniâtres l’agitaient sans cesse ; qu’on massacrait sur le champ de bataille ou qu’on sacrifiait aux dieux dans les temples tous les prisonniers ; qu’à la mort de chaque empereur, de chaque cacique, de chaque grand, un nombre de victimes proportionné à leur dignité étaient immolées2 sur leur tombe ; qu’un goût dépravé faisait généralement négliger les femmes ; que les mères nourrissaient de leur propre lait leurs enfans durant quatre ou cinq années, et cessaient de bonne heure d’être fécondes ; que les peuples gémissaient partout et sans relâche sous les vexations du fisc ; que des eaux corrompues, que de vastes forêts couvraient les provinces ; que les aventuriers espagnols eurent plus à souffrir de la disette que de la longueur des marches, que des traits de l’ennemi ?


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Comment concilier des faits, certifiés par tant de témoins, avec cette exceſſive population ſi ſolemnellement1 atteſtée dans vos orgueilleuſes annales ? Avant que la ſaine philoſophie eût fixé un regard attentif ſur vos étranges contradictions ; lorſque la haîne qu’on vous portoit faiſoit ajouter une foi entière à vos folles exagérations, l’univers, qui ne voyoit plus qu’un déſert dans le Mexique, étoit convaincu que vous aviez préci[422]pité au tombeau des générations innombrables. Sans doute, vos farouches ſoldats ſe ſouillèrent trop ſouvent d’un ſang innocent ; ſans doute, vos fanatiques miſſionnaires ne s’oppoſèrent pas à ces barbaries comme ils le devoient ; ſans doute, une tyrannie inquiète, une avarice inſatiable enlevèrent à cette infortunée partie du Nouveau-Monde beaucoup de ſes foibles2 enfans : mais vos cruautés furent moindres que les hiſtoriens de vos ravages n’ont autoriſé les nations à le penſer. Et c’eſt moi, moi que vous regardez comme le détracteur de votre caractère, qui même en vous accuſant d’ignorance & d’impoſture, deviens, autant qu’il ſe peut, votre apologiſte.

Comment concilier des faits certifiés par tant de témoins, avec cette excessive population si solennellement1 attestée dans vos orgueilleuses annales ? Avant que la saine philosophie eût fixé un regard attentif sur vos étranges contradictions, lorsque la haine qu’on vous portait faisait ajouter une foi entière à vos folles exagérations, [313]l’univers, qui ne voyait plus qu’un désert dans le Mexique, était convaincu que vous aviez précipité au tombeau des générations innombrables. Sans doute vos farouches soldats se souillèrent trop souvent d’un sang innocent ; sans doute vos fanatiques missionnaires ne s’opposèrent pas à ces barbaries comme ils le devaient ; sans doute une tyrannie inquiète, une avarice insatiable enlevèrent à cette infortunée partie du Nouveau-Monde beaucoup de ses faibles2 enfans ; mais vos cruautés furent moindres que les historiens de vos ravages n’ont autorisé les nations à le penser. Et c’est moi, moi que vous regardez comme le détracteur de votre caractère, qui, même en vous accusant d’ignorance et d’imposture, deviens, autant qu’il se peut, votre apologiste.


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Aimeriez-vous mieux qu’on ſurfît le nombre de vos aſſaſſinats, que de dévoiler votre ſtupidité & vos contradictions ? Ici, j’en atteſte le ciel, je ne me ſuis occupé qu’à vous laver du ſang dont vous paroiſſez1 glorieux d’être couverts ; & par-tout ailleurs où j’ai parlé de vous, que des moyens de rendre à votre nation ſa première ſplendeur & d’adoucir le ſort des peuples malheureux qui vous ſont ſoumis. Si vous me découvrez [423]quelque haîne ſecrete ou quelque vue d’intérêt, je m’abandonne à votre mépris. Ai-je traité les autres dévaſtateurs du Nouveau-Monde, les François2 même mes compatriotes, avec plus de ménagement ? Pourquoi donc êtes-vous les ſeuls que j’aie offenſés ? C’eſt qu’il ne vous reſte que de l’orgueil. Devenez puiſſans, vous deviendrez moins ombrageux ; & la vérité, qui vous fera rougir, ceſſera de vous irriter.

Aimeriez-vous mieux qu’on surfît le nombre de vos assassinats que de dévoiler votre stupidité et vos contradictions ? Ici, j’en atteste le ciel, je ne me suis occupé qu’à vous laver du sang dont vous paraissez1 glorieux d’être couverts, et partout ailleurs où j’ai parlé de vous, que des moyens de rendre à votre nation sa première splendeur, et d’adoucir le sort des peuples malheureux qui vous sont soumis. Si vous me découvrez quelque haine secrète ou quelque vue d’intérêt, je m’abandonne à votre mépris. Ai-je traité les autres dévastateurs du Nouveau-Monde, les Français2 même, mes compatriotes, avec plus de ménagement ? Pourquoi donc êtes-vous les seuls que [314]j’aie offensés ? C’est qu’il ne vous reste que de l’orgueil. Devenez puissans, vous deviendrez moins ombrageux ; et la vérité, qui vous fera rougir, cessera de vous irriter.


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Quelle que fût la population du Mexique, la priſe de la capitale entraîna la ſoumiſſion de l’état entier. Il n’étoit pas auſſi étendu qu’on le croit communément. Sur la mer du Sud, l’Empire ne commençoit qu’à Nicaragua & ſe terminoit à Acapulco : encore une partie des côtes qui baignent cet océan n’avoit-elle jamais été ſubjuguée. Sur la mer du Nord, rien preſque ne le coupoit depuis la rivière de Tabaſco juſqu’à celle de Panuco : mais dans l’intérieur des terres, Tlaſcala, Tepeaca, Mechoacan, Chiapa, quelques autres diſtricts moins conſidérables, avoient conſervé leur indépendance. La liberté leur fut ravie, en moins d’une année, par le conquérant auquel il ſuffiſoit d’envoyer dix, quinze, vingt che[424]vaux pour n’éprouver aucune réſiſtance ; & avant la fin de 1522, les provinces qui avoient repouſſé les loix1 des Mexicains & rendu la communication de leurs poſſeſſions difficile ou impraticable, firent toutes2 partie de la domination Eſpagnole. Avec le tems, elle reçut encore des accroiſſemens immenſes du côté du Nord. Ils auroient même été plus conſidérables, ſur-tout plus utiles, ſans les barbaries incroyables qui les accompagnoient ou qui les ſuivoient.3

Quelle que fût la population du Mexique, la prise de la capitale entraîna la soumission de l’état entier. Il n’était pas aussi étendu qu’on le croit communément. Sur la mer du Sud, l’empire ne commençait qu’à Nicaragua, et se terminait à Acapulco : encore une partie des côtes qui baignent cet océan n’avait-elle jamais été subjuguée. Sur la mer du Nord, rien presque ne le coupait depuis la rivière de Tabasco jusqu’à celle de Panuco ; mais, dans l’intérieur des terres, Tlascala, Tepeaca, Mechoacan, Chiapa, quelques autres districts moins considérables avaient conservé leur indépendance. La liberté leur fut ravie, en moins d’une année, par le conquérant auquel il suffisait d’envoyer dix, quinze, vingt chevaux pour n’éprouver aucune résistance ; et avant la fin de 1522, les provinces qui avaient repoussé les lois1 des Mexicains, et rendu la communication de leurs possessions difficile ou impraticable, firent toute2 partie de la domination espagnole.


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A peine les Caſtillans1 ſe virent-ils2 les maîtres du Mexique,3 qu’ils s’en partagèrent les meilleures terres, qu’ils réduiſirent en ſervitude le peuple qui les avoit défrichées, qu’ils le condamnèrent à des travaux que ſa conſtitution phyſique, que ſes habitudes ne comportoient pas. Cette oppreſſion générale excita de grands ſoulevemens. Il n’y eut point de concert, il n’y eut point de chef il n’y eut point de plan ; & ce fut le déſeſpoir ſeul qui produiſit cette grande exploſion. Le ſort voulut qu’elle tournât contre les trop malheureux Indiens. Un conquérant4 irrité, le fer & la flamme à la main, ſe porta avec la rapidité de l’éclair d’une extrémité de l’empire [425]à l’autre, & laiſſa par-tout des traces d’une vengeance éclatante dont les détails feroient frémir les ames les plus ſanguinaires.5 Il y eut une barbare émulation entre l’officier & le ſoldat à qui immoleroit le plus de victimes ; & le général lui-même ſurpaſſa peut-être en férocité6 ſes troupes7 & ſes lieutenans.8

Combien il eût été aisé, combien il eût été glorieux, combien il eût été utile aux nouveaux souverains de faire bénir leur domination ! Mais ces redoutables aventuriers ne1 se virent pas plus tôt2 les maîtres de la vaste région que la fortune [315]leur avait donnée,3 qu’ils s’en partagèrent les meilleures terres, qu’ils réduisirent en servitude le peuple qui les avait défrichées, qu’ils le condamnèrent à des travaux que sa constitution physique, que ses habitudes ne comportaient pas. Cette oppression générale excita de grands soulèvemens. Il n’y eut point de concert, il n’y eut point de chef, il n’y eut point de plan ; et ce fut le désespoir seul qui produisit cette grande explosion. Le sort voulut qu’elle tournât contre les trop malheureux Indiens. Un tyran4 irrité, le fer et la flamme à la main, se porta avec la rapidité de l’éclair d’une extrémité de l’empire à l’autre, et laissa partout des traces d’une vengeance éclatante, dont le souvenir durera éternellement.5 Il y eut une barbare émulation, entre l’officier et le soldat, à qui immolerait le plus de victimes ; et le général lui-même fut peut-être de tous le plus coupable. Ce fut de son aveu ou par6 ses ordres que soixante caciques, que quatre cents nobles furent brûlés vifs le même jour dans une seule province. On poussa même la barbarie jusqu’à forcer les proches7 et les enfans de ces malheureux d’assister à cette épouvantable tragédie.8


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Cependant, Cortès1 ne recueillit pas de tant d’inhumanités le fruit qu’il s’en pouvoit promettre. Il commençoit à entrer dans la politique de la cour de Madrid de ne pas laiſſer à ceux de ſes ſujets qui s’étoient ſignalés par quelque importante découverte le tems2 de s’affermir dans leur domination, dans la crainte bien ou mal fondée qu’ils ne ſongeâſſent à ſe rendre indépendans de la couronne.3 Si le conquérant du Mexique ne donna pas lieu à ce ſyſtême, du moins en fut-il une des premières victimes. On diminuoit chaque jour les pouvoirs illimités dont il avoit joui d’abord ; & avec le tems4 on les réduiſit à ſi peu de choſe, qu’il crut devoir préférer une condition privée aux vaines apparences d’une autorité qu’accompagnoient les plus grands d’égoûts.5

Cependant Cortez1 ne recueillit pas de tant d’inhumanités le fruit qu’il s’en pouvait promettre. Il commençait à entrer dans la politique de la cour de Madrid de ne pas laisser à ceux de ses sujets qui s’étaient signalés par quelque importante découverte le temps2 de s’affermir dans [316]leur domination, dans la crainte bien ou mal fondée qu’ils ne songeassent à se rendre indépendans. Si le conquérant du Mexique ne donna pas lieu à ce système, du moins en fut-il une des premières victimes. On diminuait chaque jour les pouvoirs illimités dont il avait joui d’abord ; et avec le temps4 on les réduisit à si peu de chose, qu’il crut devoir préférer une condition privée aux vaines apparences d’une autorité qu’accompagnaient les plus grands dégoûts.5


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Cet Eſpagnol fut deſpote & cruel. Ses [426]ſuccès ſont flétris par l’injuſtice de ſes projets. C’eſt un aſſaſſin couvert de ſang innocent : mais ſes vices ſont de ſon tems1 ou de ſa nation, & ſes vertus ſont à lui. Placez cet homme chez les peuples anciens. Donnez-lui une autre patrie, une autre éducation, un autre eſprit, d’autres mœurs, une autre religion. Mettez-le à la tête de la flotte qui s’avança contre Xerxès. Comptez-le parmi les Spartiates qui ſe préſentèrent au détroit des Thermopiles,2 ou ſuppoſez-le parmi ces généreux Bataves qui s’affranchirent de la tyrannie de ſes compatriotes, & Cortès3 ſera un grand homme. Ses qualités ſeront héroïques, ſa mémoire ſera ſans reproche. Céſar né dans le quinzième ſiècle & général au Mexique eût été plus méchant que Cortès.4 Pour excuſer les fautes qui lui ont été reprochées, il faut ſe demander à ſoi-même ce qu’on peut attendre de mieux d’un homme qui fait les premiers pas dans des régions inconnues & qui eſt preſſé de pourvoir à ſa ſûreté. Il ſeroit bien injuſte de le confondre avec le fondateur paiſible qui connoît la contrée & qui diſpoſe à ſon gré des moyens, de l’eſpace & du tems.5

Cet Espagnol fut despote et cruel. Ses succès sont flétris par l’injustice de ses projets. C’est un assassin couvert de sang innocent : mais ses vices sont de son temps1 ou de sa nation, et ses vertus sont à lui. Placez cet homme chez les peuples anciens ; donnez-lui une autre patrie, une autre éducation, un autre esprit, d’autres mœurs, une autre religion ; mettez-le à la tête de la flotte qui s’avança contre Xerxès ; comptez-le parmi les Spartiates qui se présentèrent au détroit des Thermopyles,2 ou supposez-le parmi ces généreux Bataves qui s’affranchirent de la tyrannie de ses compatriotes, et Cortez3 sera un grand homme. Ses qualités seront héroïques, sa mémoire sera sans reproche. César, né dans le quinzième siècle et général au Mexique, eût été plus méchant que Cortez.4 Pour excuser les fautes qui lui ont été reprochées, il faut se demander à soi-même ce qu’on peut attendre de mieux d’un homme qui fait les premiers pas dans des régions inconnues, [317]et qui est pressé de pourvoir à sa sûreté. Il serait bien injuste de le confondre avec le fondateur paisible qui connaît la contrée et qui dispose à son gré des moyens, de l’espace et du temps.5


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Depuis que le Mexique eut ſubi le joug des Caſtillans, cette vaſte contrée ne fut plus expoſée à l’invaſion. Aucun ennemi voiſin ou éloigné ne ravagea ſes provinces. La paix dont elle jouiſſoit ne fut extérieurement troublée que par des pirates. Dans la mer du Sud, les entrepriſes de ces brigands ſe bor nèrent1 à la priſe d’un petit nombre de vaiſſeaux : mais au Nord, ils pillèrent une fois Campeche, deux fois Vera-Crux,2 & ſouvent ils portèrent la déſolation ſur des côtes moins connues, moins riches & moins défendues.

Depuis que le Mexique eut subi le joug des Castillans, cette vaste contrée ne fut plus exposée à l’invasion. Aucun ennemi voisin ou éloigné ne ravagea ses provinces. La paix dont elle jouissait ne fut extérieurement troublée que par des pirates. Dans la mer du Sud, les entreprises de ces brigands se bornèrent1 à la prise d’un petit nombre de vaisseaux : mais au nord ils pillèrent une fois Campèche, deux fois Véra-Cruz,2 et souvent ils portèrent la désolation sur des côtes moins connues, moins riches et moins défendues.


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Pendant que la navigation & les rivages de cette opulente région ſont en proie aux corſaires & aux eſcadres des nations révoltées de l’ambition de l’Eſpagne, ou ſeulement jalouſes de ſa ſupériorité, les Chichemecas troublent l’intérieur de l’empire. C’étoient, ſi l’on en croit Herrera & Torquemada,1 les peuples qui occupoient les meilleures plaines de la contrée avant l’arrivée des Mexicains. Pour éviter les fers que leur préparoit le conquérant, ils ſe réfugièrent dans des cavernes & dans des montagnes où s’accrut leur férocité naturelle & où ils menoient une vie entiérement animale. La nouvelle révolution [428]qui venoit de changer l’état de leur ancienne patrie ne les diſpoſa pas à des mœurs plus douces ; & ce qu’ils virent ou qu’ils apprirent du caractère Eſpagnol leur inſpira une haîne implacable contre une nation ſi fière & ſi oppreſſive. Cette paſſion, toujours terrible dans des ſauvages, ſe manifeſta par les ravages qu’ils portèrent dans tous les établiſſemens qu’on formoit à leur voiſinage, par les cruautés qu’ils exerçoient ſur ceux qui entreprenoient d’y ouvrir des mines. Inutilement, pour les contenir ou les réprimer, il fut établi des forts & des garniſons ſur la frontière, leur rage ne diſcontinua pas juſqu’en 1592. A cette époque, le capitaine Caldena leur perſuada de mettre fin aux hoſtilités. Dans la vue de rendre durables ces ſentimens pacifiques, le gouvernement leur fit bâtir des habitations, les raſſembla dans pluſieurs bourgades, & envoya au milieu d’eux quatre cens3 familles Tlaſcaltèques4 dont l’emploi devoit être de former à quelques arts, à quelques cultures un peuple qui juſqu’alors n’avoit été couvert que de peaux n’avoit vécu que de chaſſe ou des productions ſpontanées de la nature. Ces meſures, [429]quoique ſages, ne réuſſirent que tard. Les Chichemecas ſe refuſèrent long-tems5 à l’inſtruction qu’on avoit entrepris de leur donner, repouſſèrent même toute liaiſon avec des inſtituteurs bienfaiſans & Américains. Ce ne fut qu’en 1608 que l’Eſpagne fut déchargée du ſoin de les habiller & de les nourrir.

Pendant que la navigation et les rivages de cette opulente région sont en proie aux corsaires et aux escadres des nations révoltées de l’ambition de l’Espagne, ou seulement jalouses de sa supériorité, les Chichemecas troublent l’intérieur de l’empire. C’étaient, si l’on en croit Herréra, les peuples qui occupaient les meilleures plaines de la contrée avant l’arrivée des Mexicains. Pour éviter les fers que leur préparait le conquérant, ils se réfugièrent dans des cavernes et dans des montagnes, où s’accrut leur férocité naturelle, et où ils menaient une vie entièrement animale. La nouvelle révolution qui venait de changer l’état de leur ancienne patrie ne les disposa pas à des mœurs plus douces ; et ce qu’ils virent ou qu’ils [318]apprirent du caractère espagnol leur inspira une haine implacable contre une nation si fière et si oppressive. Cette passion, toujours terrible dans des sauvages, se manifesta par les ravages qu’ils portèrent dans tous les établissemens qu’on formait à leur voisinage, par les cruautés qu’ils exerçaient sur ceux qui entreprenaient d’y ouvrir des mines. Inutilement, pour les contenir ou les réprimer, il fut établi des forts et des garnisons sur la frontière ; leur rage ne discontinua pas jusqu’en 1592. A cette époque le capitaine Caldena leur persuada de mettre fin aux hostilités. Dans la vue de rendre durables ces sentimens pacifiques, le gouvernement leur fit bâtir des habitations, les .rassembla dans plusieurs bourgades, et envoya de Tlascala2 au milieu d’eux quatre cents3 familles, dont l’emploi devait être de former à quelques arts, à quelques cultures un peuple qui jusqu’alors n’avait été couvert que de peaux, n’avait vécu que de chasse ou des productions spontanées de la nature. Ces mesures, quoique sages, ne réussirent que tard. Les Chichemecas se refusèrent long-temps5 à l’instruction qu’on avait entrepris de leur donner, repoussèrent même toute liaison avec des instituteurs bienfaisans et américains. Ce ne fut qu’en 1608 que l’Espagne fut déchargée du soin de les habiller et de les nourrir.


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Dans la première année du dix-septième siècle, plusieurs tribus de Guadalajara, qui sollicitaient [319]vainement depuis long-temps quelque adoucissement à leur sort trop infortuné, prirent enfin la résolution de massacrer tous les Espagnols répandus sur leur territoire. Le carnage allait commencer lorsque l’évêque de la capitale, Alfonse de la Mota, envoya aux mécontens des agens de confiance pour les assurer que leurs griefs seraient redressés, et, pour gage de sa parole, leur fit remettre quelques marques de sa dignité. Au nom d’un prélat généralement révéré, les Indiens s’arrêtèrent, et, après une courte délibération, lui firent dire que dans la lune suivante ils l’instruiraient de leurs intentions. C’était chez ces peuples un ancien usage de mettre dans les affaires importantes un mois d’intervalle entre la résolution et l’exécution.


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Le hasard voulut que dans ces circonstances arrivât dans ce pays un corps de troupes castillanes qui parcourait les provinces pour les contenir ou les faire rentrer dans l’ordre. Instruits ou non de ce qui s’était passé, ces soldats féroces dirigèrent leur marche sur des hommes qu’ils croyaient ou feignaient de croire révoltés. Ceux-ci, pensant qu’on les trahissait, reprirent les armes qu’ils avaient quittées, et allaient eux-mêmes commencer les hostilités, si un de leurs chefs ne leur eût adressé ces paroles : « N’avons-nous pas la mitre de notre pasteur et de celui de nos oppresseurs ? Faisons-en notre étendard. S’ils respectent autant que nous cette enseigne, le sang [320]ne sera pas versé. S’ils la dédaignent, le ciel sera pour nous, et la victoire nous est assurée. »


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Sur cette promesse, l’armée indienne se mit en mouvement, aussi éloignée de laisser paraître de la crainte que de montrer un air menaçant. Le général Espagnol n’eut pas plus tôt aperçu la mitre, qu’il descendit de cheval, se prosterna devant elle, et la baisa respectueusement. Les siens, tous les siens sans exception, suivirent son exemple. La concorde entre les deux nations fut rétablie par la médiation du pontife ; et l’audience royale elle-même donna sa sanction à tout ce qui avait été arrêté. Des fêtes religieuses trèsmultipliées et très-solennelles suivirent un accommodement regardé comme l’ouvrage de la religion.


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Dix-huit1 ans après, Mexico voit ſe heurter avec le plus grand éclat la puiſſance civile & la puiſſance eccléſiaſtique. Un homme convaincu de mille crimes cherche au pied des autels l’impunité de tous ſes forfaits. Le vice-roi Gelves l’en fait arracher. Cet acte d’une juſtice néceſſaire paſſe pour un attentat contre la divinité même. La foudre de l’excommunication eſt lancée. Le peuple ſe ſoulève. Le clergé ſéculier & régulier prend les armes. On brûle le palais du commandant ; on enfonce le poignard dans le ſein de ſes gardes, de ſes amis, de ſes partiſans. Lui-même il eſt mis aux fers & embarqué pour l’Europe avec ſoixante-dix gentilshommes qui n’ont pas craint d’embraſſer ſes intérêts. L’archevêque, auteur de tant de calamités & dont la vengeance n’eſt pas encore aſſouvie, ſuit ſa victime avec le deſir & l’eſpoir de l’immoler. [430]Après avoir quelque tems2 balancé, la cour ſe décide enfin pour le fanatiſme. Le défenſeur des droits du trône & de l’ordre eſt condamné à un oubli entier ; & ſon ſucceſſeur autoriſé à conſacrer ſolemnellement3 toutes les entrepriſes de la ſuperſtition, & plus particuliérement la ſuperſtition des aſyles.4

Seize1 ans après Mexico, voit se heurter avec le plus grand éclat la puissance civile et la puissance ecclésiastique. Un homme convaincu de mille crimes cherche au pied des autels l’impunité de tous ses forfaits. Le vice-roi Gelves l’en fait arracher. Cet acte d’une justice nécessaire passe pour un attentat contre la Divinité même. La foudre de l’excommunication est lancée. Le peuple se soulève. Le clergé séculier et régulier prend les armes. On brûle le palais du commandant ; on enfonce le poignard dans le sein de ses gardes, de ses amis, de ses partisans. Lui-même il est mis aux fers et embarqué pour l’Europe avec soixante-dix gentilshommes qui n’ont pas craint [321]d’embrasser ses intérêts. L’archevêque, auteur de tant de calamités, et dont la vengeance n’est pas encore assouvie, suit sa victime avec le désir et l’espoir de l’immoler. Après avoir quelque temps2 balancé, la cour se décide enfin pour le fanatisme. Le défenseur des droits du trône et de l’ordre est condamné à un oubli entier ; et son successeur autorisé à consacrer solennellement3 toutes les entreprises de la superstition, et plus particulièrement la superstition des asiles.4


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Le mot aſyle,1 pris dans toute ſon étendue, pourroit ſignifier tout lieu, tout privilège, toute diſtinction qui garantit un coupable de l’exercice impartial de la juſtice. Car qu’eſt-ce qu’un titre qui affoiblit2 ou ſuſpend l’autorité de la loi ? un aſyle.3 Qu’eſt-ce que la priſon qui dérobe le criminel à la priſon commune de tous les malfaiteurs ? un aſyle.4 Qu’eſt-ce qu’une retraite où le créancier ne peut aller ſaiſir le débiteur frauduleux ? un aſyle.5 Qu’eſt-ce que l’enceinte où l’on peut exercer ſans titre toutes les fonctions de la ſociété, & cela dans une contrée où le reſte des citoyens n’en obtient le droit qu’à prix d’argent ? un aſyle.6 Qu’eſt-ce qu’un tribunal auquel on peut appeller7 d’une ſentence définitive prononcée par un autre tribunal cenſé le dernier de la loi ? un aſyle.8 Qu’eſt-ce qu’un privilège excluſif, pour quelque motif qu’il [431]ait été ſollicité & obtenu ? un aſyle.9 Dans un empire où les citoyens partageant inégalement les avantages de la ſociété n’en partagent pas les fardeaux proportionnellement à ces avantages, qu’eſt-ce que les diverſes diſtinctions qui ſoulagent les uns aux dépens des autres ? des aſyles.10

Le mot asile,1 pris dans toute son étendue, pourrait signifier tout lieu, tout privilége, toute distinction qui garantit un coupable de l’exercice impartial de la justice. Car qu’est-ce qu’un titre qui affaiblit2 ou suspend l’autorité de la loi ? un asile.3 Qu’est-ce que la prison qui dérobe le criminel à la prison commune de tous les malfaiteurs ? un asile.4 Qu’est-ce qu’une retraite où le créancier ne peut aller saisir le débiteur frauduleux ? un asile.5 Qu’est-ce que l’enceinte où l’on peut exercer sans titre toutes les fonctions de la société, et cela dans une contrée où le reste des citoyens n’en obtient le droit qu’à prix d’argent ? un asile.6 Qu’est-ce qu’un tribunal auquel on peut appeler7 d’une sentence définitive prononcée par un autre tribunal censé le dernier de la loi ? un asile.8 Qu’est-ce qu’un privilége exclusif, pour quelque motif qu’il ait été sollicité et obtenu ? un asile.9 Dans un empire où les citoyens, partageant inégalement les avantages de la société, n’en par[322]tagent pas les fardeaux proportionnellement à ces avantages, qu’est-ce que les diverses distinctions qui soulagent les uns aux dépens des autres ? des asiles.10


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On connoît l’aſyle1 du tyran, l’aſyle2 du prêtre, l’aſyle3 du miniſtre, l’aſyle4 du noble, l’aſyle5 du traitant, l’aſyle6 du commerçant. Je