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HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE, Des établiſſemens & du commerce des Européens dans les deux Indes.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE Des établiſſemens & du commerce des Européens dans les deux Indes.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE DES ETABLISSEMENS ET DU COMMERCE DES EUROPEENS DANS LES DEUX INDES.


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LIVRE SIXIEME.

LIVRE SIXIEME.

LIVRE SIXIÈME.

LIVRE SIXIÈME.


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Découverte de l’Amérique. Conquête du Mexique ; établiſſemens Eſpagnols dans cette partie du nouveau-monde.

Découverte de l’Amérique. Conquête du Mexique. Etabliſſemens Eſpagnols dans cette partie du Nouveau-Monde.

DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE. CONQUÊTE DU MEXIQUE. ÉTABLISSEMENS ESPAGNOLS DANS CETTE PARTIE DU NOUVEAU-MONDE.

LES royaumes de Caſtille & d’Arragon venoient de ſe réunir par le mariage de Ferdinand & d’Iſabelle. Cette réunion, & la conquête des provinces que les maures avoient poſſédées ſi long-temps en Eſpagne, donnoient à cette monarchie, une conſidération dans l’Europe égale à celle des plus grandes puiſſances. Le gouvernement ne s’occupoit que du ſoin d’affermir ſon autorité, & d’établir l’ordre dans ſes poſſeſſions. Les richeſſes que les Portugais commençoient à rapporter d’afrique, n’avoient point excité ſon émulation ; & la Cour ne ſongeoit [2]point à des découvertes dans des mers éloignées.


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L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique ſpectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroiques, & d’événemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéreſſant, à meſure qu’il ſera rare de trouver quelque choſe qui lui reſſemble. Il eſt paſſé le tems de la fondation & du renverſement des empires ! Il ne ſe trouvera plus l’homme devant qui la terre ſe taiſoit ! Les nations, après de longs ébranle[2]mens, après les combats de l’ambition & de la liberté, ſemblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la ſervitude. On combat aujourd’hui avec la foudre, pour la priſe de quelques villes, & pour le caprice de quelques hommes puiſſans : on combattoit autrefois avec l’épée, pour détruire & fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’hiſtoire des peuples eſt ſeche & petite, ſans que les peuples ſoient plus heureux. Une oppreſſion journaliere a ſuccédé aux troubles & aux orages ; & l’on voit avec peu d’intérêt des eſclaves plus ou moins avilis, ſe battre avec leurs chaines pour amuſer la fantaiſie de leurs maîtres.

L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique ſpectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroïques & d’événemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéreſſant, à meſure qu’il ſera plus [326]rare de trouver quelque choſe qui lui reſſemble. Il eſt paſſé, le tems de la fondation & du renverſement des empires ! Il ne ſe trouvera plus, l’homme devant qui la terre ſe taiſoit !Les nations, après de longs ébranlemens, après les combats de l’ambition & de la liberté, ſemblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la ſervitude. On combat aujourd’hui avec la foudre, pour la priſe de quelques villes, & pour le caprice de quelques hommes puiſſans : on combattoit autrefois avec l’épée, pour détruire & fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’hiſtoire des peuples eſt ſèche & petite, ſans que les peuples ſoient plus heureux. Une oppreſſion journalière a ſuccédé aux troubles & aux orages & l’on voit avec peu d’intérêt des eſclaves plus ou moins avilis, s’aſſommer avec leurs chaînes, pour amuſer la fantaiſie de leurs maîtres.

L’HISTOIRE ancienne offre un magnifique spectacle. Ce tableau continu de grandes révolutions, de mœurs héroïques et dʼévénemens extraordinaires, deviendra de plus en plus intéressant à mesure qu’il sera plus rare de trouver quelque chose qui lui ressemble. Il est passé le temps de la fondation et du renversement des empires ! Il ne se trouvera plus l’homme devant qui la terre se taisait ! Les nations, après de longs ébranlemens, après les combats de l’ambition et de la liberté, semblent aujourd’hui fixées dans le morne repos de la servitude. On combat aujourd’hui avec la foudre pour la prise de quelques villes et pour le caprice de quelques hommes puissans : on combattait autrefois avec l’épée pour détruire et fonder des royaumes, ou pour venger les droits naturels de l’homme. L’histoire des peuples est sèche et petite, sans que les peuples soient plus heureux. Une oppression journalière a succédé aux troubles et aux orages ; et l’on voit avec peu d’intérêt des esclaves plus ou moins avilis s’assommer avec leurs chaînes pour amuser la fantaisie de leurs maîtres.


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L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus ſur toutes les autres, paroît avoir pris une aſſiette ſolide & durable. Ce ſont des ſociétés puiſſantes, éclairées, étendues, jalouſes, dans un dégré preſque égal. Elles ſe preſſeront les unes les autres ; & au milieu de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres ſeront reſſerrées, & la balance penchera alternativement d’un côté & de l’autre, ſans être jamais renverſée. Le fanatiſme de religion & l’eſprit de conquête, ces deux cauſes perturbatrices du globe, ont ceſſé. Ce levier, dont l’extrémité eſt ſur la terre & le point d’appui dans le ciel, eſt rompu ; & les ſouverains commencent à s’ap[3]percevoir, non pas pour le bonheur de leurs peuples, dont ilsne ſe ſoucient guère, mais pour leur propre intérêt, que le grand point eſt de réunir la ſûreté & les richeſſes. On entretient de nombreuſes armées, on fortifie ſes frontieres, & l’on commerce.

L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus ſur toutes les autres, paroît avoir pris une aſſiette ſolide & durable. Ce ſont des ſociétés puiſſantes, éclairées, étendues, jalouſes dans un degré preſque égal. Elles ſe preſſeront les unes les autres ; & au milieu [327]de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres ſeront reſſerrées, & la balance penchera alternativement d’un côté & de l’autre, ſans être jamais renverſée. Le fanatiſme de religion & l’eſprit de conquête, ces deux cauſes perturbatrices du globe, ne ſont plus ce qu’elles étoient. Le levier ſacré, dont l’extrémité eſt ſur la terre & le point d’appui dans le ciel, eſt rompu ou très-affoibli. Les ſouverains commencent à s’appercevoir, non pour le bonheur de leurs peuples, qui les touche peu, mais pour leur propre intérêt, que l’objet important eſt de réunir la ſûreté & les richeſſes. On entretient de nombreuſes armées, on fortifie ſes frontières, & l’on commerce.

L’Europe, cette partie du globe qui agit le plus sur toutes les autres, paraît avoir pris une assiette solide et durable. Ce sont des sociétés puissantes, éclairées, étendues, jalouses dans un degré presque égal. Elles se presseront les unes les autres ; et au milieu de cette fluctuation continuelle, les unes s’étendront, d’autres seront resserrées, et la balance penchera alternativement d’un côté et de l’autre sans être jamais renversée. Le fanatisme de religion et l’esprit de conquête, ces deux causes perturbatrices du globe, ne sont plus ce qu’ils étaient. Le levier sacré, dont l’extrémité est sur la terre et le point d’appui dans le ciel, est rompu ou très-affaibli. Les souverains commencent à s’apercevoir, non pour le bonheur de leurs peuples, qui les touche peu, mais pour leur propre intérêt, que l’objet important est de réunir la sûreté et les richesses. On entretient de nombreuses armées, on fortifie ses frontières, et l’on commerce.


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Il s’établit en Europe un eſprit de trocs & d’échanges, qui peut donner lieu à de vaſtes ſpeculations dans les têtes des particuliers ; mais ami de la tranquilité & de la paix. Une guerre, au milieu des nations commerçantes, eſt un incendie qui les ravage toutes ; c’eſt un procès qui menace la fortune d’un grand négociant, & qui fait pâlir tous ſes créanciers. Le tems n’eſt pas loin, où la ſanction tacite des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des ſujets d’une nation avec les ſujets d’une autre, & où ces banqueroutes, dont les contre-coups ſe font ſentir à des diſtances immenſes, deviendront des conſidérations d’état. Dans ces ſociétés mercantiles, la découverte d’une iſle, l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établiſſement d’un comptoir, l’invaſion d’une branche de commerce, la conſtruction d’un port, deviendront les tranſactions les plus importantes ; & les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philoſophes, comme elles l’étoient autrefois par des hiſtoriens orateurs.

Il s’établit en Europe un eſprit de trocs & d’échanges, qui peut donner lieu à de vaſtes ſpéculations dans les têtes des particuliers : mais cet eſprit eſt ami de la tranquillité & de la paix. Une guerre, au milieu des nations commerçantes, eſt un incendie qui les ravage toutes. Le tems n’eſt pas loin, où la ſanction des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des ſujets d’un peuple avec les ſujets d’un autre, & où ces ban[328]queroutes, dont les contre-coups ſe font ſentir à des diſtances immenſes, deviendront des conſidérations d’état. Dans ces ſociétés mercantilles, la découverte d’une iſle, l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établiſſement d’un comptoir, l’invaſion d’une branche de commerce, la conſtruction d’un port, deviendront les tranſactions les plus importantes ; & les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philoſophes, comme elles l’étoient autrefois par des hiſtoriens orateurs.

Il s’établit en Europe un esprit de trocs et d’échanges qui peut donner lieu à de vastes spéculations dans les têtes des particuliers ; mais cet esprit est ami de la tranquillité et de la paix. Une guerre au milieu des nations commerçantes est un incendie qui les ravage toutes. Le temps n’est pas loin où la sanction des gouvernemens s’étendra aux engagemens particuliers des sujets d’un peuple avec les sujets d’un autre, et où ces banqueroutes, dont les contre-coups se font sentir. [210]à des distances immenses, deviendront des considérations d’état. Dans ces sociétés mercantiles, la découverte d’une île, l’importation d’une nouvelle denrée, l’invention d’une machine, l’établissement d’un comptoir, l’invasion d’une branche de commerce, la construction d’un port, deviendront les transactions les plus importantes ; et les annales des peuples demanderont à être écrites par des commerçans philosophes, comme elles l’étaient autrefois par des historiens orateurs.


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La découverte d’un nouveau monde pouvoit ſeule fournir ces alimens à notre curioſité. Une vaſte terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes ſans récoltes, des tréſors ſans poſſesſeurs, des ſociétés ſans police, des hommes ſans mœurs ; combien un pareil ſpectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt & d’inſtruction pour un Locke, un Buffon, un Monteſquieu ! Quelle lecture eût été auſſi ſurprenante, auſſi délicieuſe, auſſi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute & ſauvage, eſt déjà défigurée. Il faut ſe hâter d’en raſſembler les traits à demi effacés, après avoir fait connoître les avides & féroces chrétiens, qu’un malheureux hazard conduiſit d’abord dans cet autre hémiſphere.

La découverte d’un nouveau monde pouvoit ſeule fournir des alimens à notre curioſité. Une vaſte terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes ſans récoltes, des tréſors ſans poſſeſſeurs, des ſociétés ſans police, des hommes ſans mœurs : combien un pareil ſpectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt & d’inſtruction pour un Locke, un Buffon, un Monteſquieu ! Quelle lecture eût été auſſi ſurprenante, auſſi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute & ſauvage, eſt déja défigurée. Il faut ſe hâter d’en raſſem[329]bler les traits à demi-effacés, après avoir peint & livré à l’exécration les avides & féroces chrétiens, qu’un malheureux haſard conduiſit d’abord dans cet autre hémiſphère.

La découverte d’un nouveau monde pouvait seule fournir des alimens à notre curiosité. Une vaste terre en friche, l’humanité réduite à la condition animale, des campagnes sans récoltes, des trésors sans possesseurs, des sociétés sans police, des hommes sans mœurs, combien un pareil spectacle n’eût-il pas été plein d’intérêt et d’instruction pour un Locke, un Buffon, un Montesquieu ! Quelle lecture eût été aussi surprenante, aussi pathétique que le récit de leur voyage ! Mais l’image de la nature brute et sauvage est déjà défigurée. Il faut se hâter d’en rassembler les traits à demi-effacés, après avoir peint et livré à l’exécration les avides et féroces chrétiens qu’un malheureux hasard conduisit d’abord dans cet autre hémisphère.


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L’Eſpagne, connue dans les premiers âges ſous le nom d’Heſperie & d’Iberie, étoit habitée par des peuples qui, défendus d’un côté par la mer, & gardés de l’autre par les Pyrénées, jouiſſoient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, & ſe gouvernoient par leurs uſages. La partie de la nation qui occupoit le Midi, étoit un peu ſortie de la barbarie, par quelque foible liaiſon qu’elle avoit avec les étrangers ; mais les habitans des côtes de l’Océan reſſembloient à tous les peuples, qui ne connoiſſent d’au[5]tre exercice que celui de la chaſſe. Ce genre de vie avoit pour eux tant de charmes, qu’ils laiſſoient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On étoit parvenu à leur en faire ſupporter les fatigues, en formant tous les ans une aſſemblée générale, où celles qui s’etoient le plus diſtinguées dans cet exercice, recevoient des éloges publics.

L’Eſpagne, connue dans les premiers âges ſous le nom d’Heſpérie & d’Ibérie, étoit habitée par des peuples, qui, défendus d’un côté par la mer, & gardés de l’autre par les Pyrénées, jouiſſoient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, & ſe gouvernoient par leurs uſages. La partie de la nation qui occupoit le Midi, étoit un peu ſortie de la barbarie, par quelque foible liaiſon qu’elle avoit avec les étrangers : mais les habitans des côtes de l’océan reſſembloient à tous les peuples qui ne connoiſſent d’autre exercice que celui de la chaſſe. Ce genre de vie avoit pour eux tant de charmes, qu’ils laiſſoient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On étoit parvenu à leur en faire ſupporter les fatigues, en formant tous les ans une aſſemblée générale, où celles qui s’étoient le plus diſtinguées dans cet exercice, recevoient des éloges publics.

L’Espagne, connue dans les premiers âges sous le nom d’Hespérie et d’Ibérie, était habitée par des peuples qui, défendus d’un côté par la mer, [211]et gardés de l’autre par les Pyrénées, jouissaient tranquillement d’un climat agréable, d’un pays abondant, et se gouvernaient par leurs usages. Ils ne connaissaient d’autre exercice que celui de la chasse. Ce genre de vie avait pour eux tant de charmes, qu’ils laissaient à leurs femmes tous les travaux de l’agriculture. On était parvenu à leur en faire supporter les fatigues, en formant tous les ans une assemblée générale, où celles qui s’étaient le plus distinguées dans cet exercice recevaient des éloges publics.


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Voilà donc le ſexe le plus foible livré aux [330]travaux les plus durs de la vie, ſoit ſauvage , ſoit civiliſée ; la jeune fille tenant dans ſes mains délicates les inſtrumens du labour ; ſa mère, peut-être enceinte d’un ſecond, d’un troiſième enfant, le corps penché ſur la charrue, & enfonçant le ſoc ou la bêche dans le ſein de la terre pendant des chaleurs brûlantes. Ou je me trompe fort, ou ce phénomène eſt pour celui qui réfléchit un des plus ſurprenans qui ſe préſentent dans les annales bizarres de notre eſpèce. Il ſeroit difficile de trouver un exemple plus frappant de ce que l’hommage national peut obtenir : car il y a moins d’héroïſme à expoſer ſa vie qu’à la conſacrer à de longues fatigues. Mais ſi tel eſt le pouvoir des hommes raſſemblés ſur l’eſprit de la femme, quel ne ſeroit point celui des femmes raſſemblées ſur le cœur de l’homme ?


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Telle étoit la ſituation de l’Eſpagne, lorſque les Carthaginois tournerent leurs regards avides vers une région remplie de richeſſes inconnues à ſes habitans. Ces négocians qui couvroient la Méditerranée de leurs vaiſſeaux, ſe préſenterent comme des amis, qui, en échange de métaux inutiles, offroient des commodités ſans nombre. L’appât d’un commerce, en apparence ſi avantageux, ſéduiſit à tel point les Eſpagnols, qu’ils permirent à ces républicains de bâtir ſur les côtes, des maiſons pour ſe loger, des magaſins pour la ſûreté de leurs marchandiſes, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établiſſemens devinrent inſenſiblement des fortereſſes, dont une puiſſance plus ruſée que guerriere profita, pour aſſervir des peuples crédules, toujours diviſés entr’eux, toujours irréconciliables. En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de ſubjuguer l’Eſpagne, avec les ſoldats & les tréſors de l’Eſpagne même.

Telle étoit la ſituation de l’Eſpagne, lorſque les Carthaginois tournèrent leurs regards avides vers une région remplie de richeſſes inconnues à ſes habitans. Ces négocians qui couvroient la Méditerranée de leurs vaiſſeaux, ſe préſentèrent comme des amis, qui, en échange de métaux inutiles offroient des commodités sans nombre. L’appât d’un [331]commerce en apparence ſi avantageux, ſéduiſit à tel point les Eſpagnols, qu’ils permirent à ces républicains de bâtir ſur les côtes, des maiſons pour ſe loger, des magaſins pour la ſûreté de leurs marchandiſes, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établiſſemens devinrent inſenſiblement des fortereſſes, dont une puiſſance plus ruſée que guerrière profita, pour aſſervir des peuples crédules, toujours diviſés entr’eux, toujours irréconciliables. En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de ſubjuguer l’Eſpagne, avec les ſoldats & les tréſors de l’Eſpagne même.

Telle était l’Espagne lorsque les Phéniciens y firent voir leur pavillon. Ce fut à Cadix qu’ils abordèrent ; on les accueillit, et les échanges commencèrent. L’importance qu’acquit assez rapidement cette liaison détermina les Phocéens, qui venaient de fonder Marseille, à donner la même direction à leurs voiles, et ils établirent des comptoirs sur les côtes de la Catalogne, de l’Aragon, de Valence, comme ceux dont ils suivaient les traces en avaient placé sur les rivages de l’Andalousie. Il restait entre les deux nations rivales un espace que les Carthaginois ne tardèrent pas à occuper. De l’aveu des naturels, ils y bâtirent des maisons pour se loger, des magasins pour recevoir leurs marchandises, des temples pour l’exercice de leur religion. Ces établissemens devinrent insensiblement des forteresses qui mirent leurs heureux possesseurs en état d’éloigner les navigateurs qui les avaient précédés, et [212]d’asservir des peuples crédules, toujours divisés entre eux. En achetant les uns, en intimidant les autres, Carthage vint à bout de subjuguer l’Espagne avec les soldats et les trésors de l’Espagne même.


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Les Carthaginois devenus les maîtres de la plus grande & de la plus précieuſe partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriſer les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier pour des effets de peu de valeur, l’or & l’argent que fourniſſoient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet eſprit de tyrannie paffa de la république au général, à l’officier, au ſoldat, au négociant même. Une conduite ſi violente jetta les provinces ſoumiſes dans le déſeſpoir, & inſpira à celles qui étoient encore libres, une horreur extrême pour un joug ſi dur. Ces diſpoſitions déterminerent les unes & les autres à accepter des ſecours auſſi funeſtes que leurs maux étoient cruels. L’Eſpagne devint un théâtre de jalouſie, d’ambition & de haine entre Rome & Carthage.

Les Carthaginois devenus les maîtres de la plus grande & de la plus précieuſe partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriſer les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier pour des effets de peu de valeur, l’or & l’argent que fourniſſoient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet eſprit de tyrannie paſſa de la république au général, à l’officier, au ſoldat, au négociant même. Une conduite ſi violente jetta les provinces ſoumiſes dans le [332]déſeſpoir, & inſpira à celles qui étoient encore libres, une horreur extrême pour un joug ſi dur. Ces diſpoſitions déterminèrent les unes & les autres à accepter des ſecours auſſi funeſtes que leurs maux étoient cruels. L’Eſpagne devint un théâtre de jalouſie, d’ambition & de haîne entre Rome & Carthage.

Les Carthaginois, devenus les maîtres de la plus grande et de la plus précieuse partie de cette belle contrée, parurent ignorer ou mépriser les moyens d’y affermir leur domination. Au lieu de continuer à s’approprier, pour des effets de peu de valeur, l’or et l’argent que fournissaient aux vaincus des mines abondantes, ils voulurent tout emporter de force. Cet esprit de tyrannie passa de la république au général, à l’officier, au soldat, au négociant même. Une conduite si violente jeta les provinces soumises dans le désespoir, et inspira à celles qui étaient encore libres une horreur extrême pour un joug si dur. Ces dispositions déterminèrent les unes et les autres à accepter des secours aussi funestes que leurs maux étaient cruels. L’Espagne devint un théâtre de jalousie, d’ambition et de haine entre Rome et Carthage.


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Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement, pour ſavoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendroit. Peut-être ne ſeroit-il reſté ni à l’une ni à l’autre, ſi les Eſpagnols, ſpectateurs tranquilles des événemens, euſſent laiſſé le tems aux nations rivales de ſe conſumer. Mais pour avoir voulu être acteurs dans ces ſcènes ſanglantes, ils ſe trouverent eſclaves des Romains, & continuerent à l’être juſqu’au cinquiéme ſiécle.

Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement, pour ſavoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendroit. Peut-être ne ſeroit-il reſté ni à l’une, ni à l’autre, ſi les Eſpagnols, ſpectateurs tranquilles des événemens, euſſent laiſſé le tems aux nations rivales de ſe conſumer. Mais pour avoir voulu être acteurs dans ces ſcènes ſanglantes, ils ſe trouvèrent eſclaves des Romains, & continuèrent à l’être juſqu’au cinquième ſiècle.

Les deux républiques combattirent avec beaucoup d’acharnement pour savoir à qui l’empire de cette belle portion de l’Europe appartiendrait. Peut-être ne serait-il resté ni à l’une ni à l’autre, si les Espagnols, spectateurs tranquilles des événemens, eussent laissé le temps aux nations rivales de se consumer. Mais, pour avoir voulu être ac[213]teurs dans ces scènes sanglantes, ils se trouvèrent esclaves des Romains, et continuèrent à l’être jusqu’au cinquième siècle.


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Bientôt la corruption des maîtres du monde inſpira aux peuples ſauvages du Nord, l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées & mal défendues. Les Sueves, les Alains, les Vandales, les Goths, paſſerent les Pyrénées. Accoutumés au métier des brigands, ces barbares ne purent devenir citoyens ; & ils ſe firent une guerre vive. Les Goths plus habiles ou plus heureux, ſoumirent leurs ennemis, & compoſerent de toutes les Eſpagnes un état, qui, malgré le vice de ſes inſtitutions, malgré les rapines des Juifs qui en étoient les ſeuls commerçans, ſe ſoutint juſqu’au commencement du huitiéme ſiécle.

Bientôt la corruption des maîtres du monde inſpira aux peuples ſauvages du Nord, l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées & mal défendues. Les Sueves, les Alains, les Vandales, les Goths, paſſèrent les Pyrénées.

Alors la corruption des maîtres du monde inspira aux peuples sauvages du nord l’audace d’envahir des provinces mal gouvernées et mal défendues. Les Vandales se jetèrent sur l’Espagne en 409, la ravagèrent d’un bout à l’autre, y causèrent par leurs brigandages une peste, une famine horrible, s’en rendirent maîtres en deux ans, et en partagèrent au sort les différentes parties.


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Accoutumés au métier des brigands, ces barbares ne purent devenir citoyens ; & ils ſe firent une guerre vivre. Les Goths plus [333]habiles ou plus heureux, ſoumirent leurs ennemis, & compoſèrent de toutes les Eſpagnes un état, qui, malgré le vice de ſes inſtitutions, malgré les rapines des Juifs qui en étoient les ſeuls commerçans, ſe ſoutint juſqu’au commencement du huitième ſiècle.

Ces barbares n’avaient pas encore établi solidement leur domination lorsqu’ils se virent attaqués par des hommes aussi féroces qu’eux, qui avaient une origine à peu près semblable, et qui voulaient aussi se faire une patrie. Les deux nations se battirent avec l’acharnement que méritait la riche proie qu’on se disputait. L’avantage resta aux Goths, qui, plus habiles ou plus heureux que leurs concurrens, fondèrent un empire qui, malgré le vice de ses institutions féodales, subsista jusqu’au commencement du huitième siècle.


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A cette époque, les Maures qui avoient ſubjugué l’Afrique avec cette impétuoſité qui diſtinguoit toutes leurs entrepriſes, paſſent la mer. Ils trouvent un roi ſans mœurs & ſans talens ; beaucoup de courtiſans & point de miniſtres ; des ſoldats ſans valeur & des généraux ſans expérience ; des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, & diſpoſés à changer de maître ; des rébelles qui ſe joignent à eux, pour tout ravager, tout brûler, tout maſſacrer. En moins de trois ans, l’empire des chrétiens eſt détruit, celui des infideles établi ſur des fondemens ſolides.

A cette époque, les Maures qui avoient ſubjugué l’Afrique avec cette impétuoſité qui diſtinguoit toutes leurs entrepriſes, paſſent la mer. Ils trouvent un roi ſans mœurs & ſans talens ; beaucoup de courtiſans & point de miniſtres ; des ſoldats ſans valeur & des généraux ſans expérience ; des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, & diſpoſés à changer de maître ; des rebelles qui ſe joignent à eux, pour tout ravager, tout brûler, tout maſſacrer. En moins de trois ans, l’empire des chrétiens eſt détruit, & celui des infidèles établi ſur des fondemens ſolides.

A cette époque les Arabes avaient soumis à leur religion et à leurs lois une grande partie du globe, et fait de Damas en Syrie le centre de leur puissance. Les lieutenans du calife ne tardèrent pas à lui assujettir l’Afrique, et de cette région ils passèrent en Espagne, appelés, comme on le croit communément, par des traîtres, ou, plus vrai[214]semblablement, entraînés par leur ambition seule. La fortune, qui n’avait jamais ou presque jamais abandonné leurs drapeaux, voulut qu’ils n’eussent à combattre qu’un roi sans vertu et sans talens, que des soldats sans valeur et des généraux sans expérience, que des peuples amollis, pleins de mépris pour le gouvernement, et disposés à changer de maître. Une victoire, qu’en 714 ils remportèrent dans les fertiles plaines de Xérès, donna de nouveaux souverains à la péninsule entière.


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L’Eſpagne dut à ſes vainqueurs des ſemen[8]ces de goût, d’humanité, de politeſſe, de philoſophie, pluſieurs arts, & un aſſez grand commerce. Ces jours brillans ne durerent pas long-tems ; ils furent éclipſés par les innombrables ſectes qui ſe formerent parmi les conquérans, & par la faute qu’ils firent de ſe donner des ſouverains particuliers dans toutes les villes conſidérables de leur domination.

L’Eſpagne dut à ſes vainqueurs des ſemences de goût, d’humanité, de politeſſe, de philoſophie, pluſieurs arts, & un aſſez grand commerce. Ces jours brillans ne durèrent pas long-tems. Ils furent éclipſés par les innombrables ſectes qui ſe formèrent parmi [334]les conquérans, & par la faute qu’ils firent de ſe donner des ſouverains particuliers dans toutes les villes conſidérables de leur domination.


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Pendant ce tems-là, les Goths qui, pour ſe dérober au joug des Mahométans, avoient été chercher un aſyle au fond des Aſturies, ſuccomboient ſous le joug de l’anarchie, croupiſſoient dans une ignorance barbare, étoient opprimés par des prêtres fanatiques, languiſſoient dans une pauvreté inexprimable, ne ſortoient d’une guerre civile que pour entrer dans une autre. Trop heureux dans le cours de ces calamités, d’être oubliés ou ignorés, ils étoient bien éloignés de ſonger à profiter des diviſions de leurs ennemis. Mais auſſi-tôt que la couronne, d’abord élective, fut devenue héréditaire au dixiéme ſiécle ; que la nobleſſe & les évêques eurent perdu la faculté de troubler l’état ; que le peuple ſorti d’eſclavage eut été appellé au gouvernement, on vit ſe ranimer l’eſprit national. Les Arabes preſſés de tous les côtés, furent dépouillés ſucceſſivement. A la fin du quinziéme ſiécle, il ne leur reſtoit qu’un petit royaume.

Pendant ce tems-là, les Goths qui, pour ſe dérober au joug des Mahométans, avoient été chercher un aſyle au fond des Aſturies, ſuccomboient ſous le joug de l’anarchie, croupiſſoient dans une ignorance barbare, étoient opprimés par des prêtres fanatiques, languiſſoient dans une pauvreté inexprimable, ne ſortoient d’une guerre civile que pour entrer dans une autre. Trop heureux dans le cours de ces calamités, d’être oubliés ou ignorés, ils étoient bien éloignés de ſonger à profiter des diviſions de leurs ennemis. Mais auſſi-tôt que la couronne, d’abord élective, fut devenue héréditaire au dixième ſiècle ; que la nobleſſe & les évêques eurent perdu la faculté de troubler l’état ; que le peuple ſorti d’eſclavage eût été appellé au gouvernement, on vit ſe ranimer l’eſprit national. Les Arabes, preſſés de tous les côtés, furent dépouillés ſucceſſivement. A la fin du quinzième ſiècle, il ne leur reſtoit qu’un petit royaume.


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Elle dut à ses vainqueurs des semences de goût, de politesse, d’humanité, de philosophie, quelques arts, et un assez grand commerce. Ces jours brillans pouvaient durer, et leur éclat devait avec le temps augmenter encore. S’il en fut autrement, ce fut la faute des conquérans eux-mêmes. Enorgueillis par leurs succès, ils se jetèrent inconsidérément sur les meilleures provinces de la France, et ne repassèrent les Pyrénées qu’après avoir vu exterminer la moitié de leur innombrable armée. Le vide que ce grand revers laissait dans leurs cohortes aurait été rempli par les troupes aguerries et triomphantes que l’Afrique, que la Syrie étaient en état de leur fournir ; l’ambition prématurée qui les avait poussés à se soustraire à l’autorité du califat les priva de cette ressource. Au défaut de secours étrangers, une union inaltérable pouvait perpétuer leurs prospérités : en formant autant de sou[215]verainetés particulières et indépendantes qu’il y avait de provinces dans les Espagnes, ils réduisirent à presque rien leurs premières forces. Le peu qui leur restait de leur antique vigueur s’énerva insensiblement sous le beau ciel, dans le doux climat, au sein du pays abondant de Cordoue, devenue la capitale du nouvel empire. Les fêtes, les spectacles, les tournois, la galanterie, mille genres de voluptés que l’Europe n’avait jamais connues, ou que les irruptions sans cesse renaissantes des barbares avaient fait oublier, ces objets, également séduisans et magnifiques, avaient remplacé les exercices d’une discipline austère, les marches rapides, les combats sanglans. Du centre de la puissance, ce mauvais esprit était arrivé à ses extrémités les plus éloignées.


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Il était impossible qu’une révolution si marquée dans la politique et dans les mœurs restât long-temps cachée. Elle fut aperçue par le petit nombre de Goths qui, sous la conduite de Pélage, parent de Rodrigue, leur dernier monarque, s’étaient réfugiés dans les rochers de l’Asturie. Cette connaissance leur donna la hardiesse de sortir de leurs cavernes pour se procurer des subsistances, pour élargir les limites trop resserrées de leur asile. Le succès de leurs premières excursions leur donna des compagnons. Avec ce secours ils repoussèrent les détachemens envoyés contre eux, et eurent une contenance si assurée, qu’on s’engagea à ne pas troubler leur tranquillité [216]pour un léger tribut auquel ils s’obligèrent. Cette humiliation n’eut même que peu de durée. Un des descendans de Pélage s’en déchargea l’an 796, et à cette époque il eut la jouissance paisible et indépendante de Léon et des Asturies. La Navarre, l’Aragon, quelques parties de la Catalogne et de la Castille, d’autres contrées plus ou moins considérables, recouvrèrent aussi leur liberté, mais sans se réunir au prince généreux qui leur avait servi de guide et de modèle.


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Alors éclata singulièrement la haine qui animait les chrétiens et les musulmans. Leurs préjugés eussent-ils été moins vifs, des possessions qui se touchaient par tant de points les auraient brouillés nécessairement. Quelquefois les hostilités étaient opiniâtres ; quelquefois l’impuissance de les continuer les faisait finir le même jour. Tantôt les souverains des deux partis se réunissaient, tantôt ils combattaient séparément. Le pays était rempli d’aventuriers qui offraient indifféremment leurs épées et leurs soldats à qui voulait ou pouvait les payer. Des braves de l’une et l’autre religions faisaient revivre l’esprit de l’ancienne chevalerie, sans que leur probité, sans que leur héroïsme pussent suspendre ou étouffer les perfidies, les assassinats, les empoisonnemens, tous ces crimes si ordinaires aux temps barbares, si familiers dans les démêlés des petits états. Il y avait cinq ou six ans que l’Espagnol, alternativement vainqueur et vaincu, mais plus [217]souvent heureux que malheureux, poussait les Arabes de poste en poste, lorsqu’enfin il réussit, au quinzième siècle, à les concentrer dans la province de Grenade.


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Leur décadence auroit été plus rapide, s’ils avoient eu affaire à une puiſſance qui pût réunir vers un centre commun, toutes les conquêtes qu’on faiſoit ſur eux. Les choſes ne ſe paſſerent pas ainſi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Eſpagne fut diviſée en autant de ſouverainetés qu’elle contenoit de provinces. Combien il fallut de tems, de ſucceſſions, de guerres, de révolutions, que ces foibles états ſe trouvaſſent fondus dans ceux de Caſtille & d’Arragon ! Enfin le mariage d’Iſabelle & de Ferdinand ayant heureuſement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Eſpagne, on ſe trouva des forces ſuffiſantes pour attaquer le royaume de Grenade.

Leur décadence auroit été plus rapide, s’ils avoient eu affaire à une puiſſance qui pût réunir vers un centre commun, toutes les conquêtes qu’on faiſoit ſur eux. Les choſes ne ſe paſſèrent pas ainſi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Eſpagne fut diviſée en autant de ſouverainetés qu’elle contenoit de provinces. Combien il fallut de tems, de ſucceſſions, de guerres, de révolutions, pour que ces foibles états ſe trouvâſſent fondus dans ceux de Caſtille & d’Aragon ! Enfin le mariage d’Iſabelle & de Ferdinand ayant heureuſement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Eſpagne, on ſe trouva des forces ſuffiſantes pour attaquer le royaume de Grenade.

La décadence de ces fiers Asiatiques aurait été plus rapide, s’ils avaient eu affaire à une puissance qui pût réunir vers un centre commun toutes les conquêtes qu’on faisait sur eux. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Les Mahométans furent attaqués par différens chefs, dont chacun forma un état indépendant. L’Espagne fut divisée en autant de souverainetés qu’elle contenait de provinces. Combien il fallut de temps, de successions, de guerres, de révolutions pour que ces faibles états se trouvassent fondus dans ceux de Castille et d’Aragon ! Enfin le mariage d’Isabelle et de Ferdinand ayant heureusement réuni dans une même famille toutes les couronnes d’Espagne, on se trouva des forces suffisantes pour attaquer le royaume de Grenade.


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Cet état, qui faiſoit à peine la huitiéme partie de la peninſule, avoit été toujours floriſſant, depuis l’invaſion des Sarrazins : mais il avoit vu croître ſes proſpérités, à meſure que les conquêtes de chrétiens avoient déterminé un plus grand nombre d’infideles à s’y réfugier. Il comptoit trois millions d’habitans. Le reſte de l’Europe n’offroit pas des terres auſſi-bien cultivées ; des manufactures auſſi nombreuſes & auſſi parfaites ; une navigation auſſi ſuivie, auſſi étendue. Le revenu public montoit à ſept millions de livres, richeſſe prodigieuſe dans [10]un tems où l’or & l’argent étoient très-rares.

Cet état, qui faiſoit à peine la huitième partie de la péninſule, avoit été toujours floriſſant, depuis l’invaſion des Sarrazins ; mais il avoit vu croître ſes proſpérités, à meſure que les conquêtes des chrétiens avoient déterminé un grand nombre d’infidèles à s’y réfugier. Le reſte de l’Europe n’offroit pas des terres auſſi-bien cultivées, des manufactures auſſi nombreuſes & auſſi [336]parfaites ; une navigation auſſi ſuivie, auſſi étendue. Le revenu public montoit, dit-on, à 7,000,000 livres, richeſſe prodigieuſe dans un tems où l’or & l’argent étoient très-rares.

Cet état, qui faisait à peine la huitième partie de la péninsule, avait été toujours florissant depuis l’invasion des Sarrasins ; mais il avait vu croître ses prospérités à mesure que les conquêtes des chrétiens avaient déterminé un grand nombre d’infidèles à s’y réfugier. Le reste de l’Europe n’offrait pas des terres aussi bien cultivées, des manufactures aussi nombreuses et aussi parfaites, une navigation aussi suivie, aussi étendue. Les édifices, les amusemens, le revenu pu[218]blic, tout répondait à cette activité, à cette industrie, à cette opulence.


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Tant d’avantages, loin de détourner les ſouverains de la Caſtille & de l’Arragon, d’attaquer Grenade, furent les motifs qui les pouſſerent le plus vivement à cette entrepriſe. Il leur fallut dix ans d’une guerre ſanglante & opiniâtre, pour ſubjuguer cette floriſſante province. La conquête en fut achevée par la priſe de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Tant d’avantages, loin de détourner les ſouverains de la Caſtille & de l’Aragon d’attaquer Grenade, furent les motifs qui les pouſſèrent le plus vivement à cette entrepriſe. Il leur fallut dix ans d’une guerre ſanglante & opiniâtre, pour ſubjuguer cette floriſſante province. La conquête en fut achevée par la priſe de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Tant d’avantages, loin de détourner les souverains de la Castille et de l’Aragon d’attaquer Grenade, furent des motifs qui les poussèrent le plus vivement à cette entreprise. Il leur fallut dix ans d’une guerre sanglante et opiniâtre pour subjuguer cette florissante province. La conquête en fut achevée par la prise de la capitale, vers les premiers jours de l’an 1492.

Un homme obſcur, plus avancé que ſon ſiecle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, ſembloit veiller à l’agrandiſſement de l’Eſpagne. Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct, qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de le découvrir. Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimere, & la ſuperſtition d’erreur & d’impiété étoit aux yeux de cet homme de génie, une vérité inconteſtable. Plein de cette idée, la plus fiere qui ſoit entré dans l’eſprit humain, il propoſa à Gênes, ſa patrie, de mettre ſous ſes loix un autre hémiſphere. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver ouverte à toutes les entrepriſes maritimes ; il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonſtances glorieuſes, qu’un homme obſcur, plus avancé que ſon ſiécle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, propoſa à l’Eſpagne heureuſe au-dedans de s’aggrandir au-dehors. Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct, qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de le découvrir. Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimere, & la ſuperſtition d’erreur & d’impiété, étoient aux yeux de cet homme de génie, une vérité inconteſtable. Plein de cette idée, l’une des plus grandes qui ſoient entrées dans l’eſprit humain, il propoſa à Gènes ſa patrie, de mettre ſous ſes loix un autre hémiſphere. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal, où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver diſpoſée à toutes les entrepri[11]ſes maritimes, il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonſtances glorieuſes, qu’un homme obſcur, plus avancé que ſon ſiècle dans la connoiſſance de l’aſtronomie & de la navigation, propoſa à l’Eſpagne heureuſe au-dedans de s’agrandir au-dehors. Chriſtophe Colomb ſentoit comme par inſtinct qu’il devoit y avoir un autre continent, & que c’étoit à lui de le découvrir. Les Antipodes, que la raiſon même traitoit de chimère, & la ſuperſtition d’erreur & d’impiété, étoient aux yeux de cet homme de génie, une vérité inconteſtable. Plein de cette idée, l’une des plus grandes qui ſoient entrées dans [337]l’eſprit humain, il propoſa à Gênes ſa patrie, de mettre ſous ſes loix un autre hémiſphère. Mépriſé par cette petite république, par le Portugal où il vivoit, & par l’Angleterre même, qu’il devoit trouver diſpoſée à toutes les entrepriſes maritimes, il porta ſes vues & ſes projets à Iſabelle.

Ce fut dans ces circonstances glorieuses qu’un homme, jusqu’alors assez obscur, proposa à l’Espagne, heureuse au-dedans, de s’agrandir au-dehors d’un continent entier. C’était une conception sublime. Des voies déjà frayées à ce terme inconnu, il n’y avait qu’un pas, mais c’était un pas de géant. Christophe Colomb devait le faire. Son regard perçant avait démêlé un nouvel ordre de choses au-delà de quelques découvertes où le vulgaire, où les savans n’avaient vu que les découvertes mêmes. Les antipodes, que la superstition avait si long-temps traités d’erreur ou d’impiété, et dont on commençait seulement à soupçonner l’existence, étaient, selon ses lumières, une vérité incontestable qu’il offrait de démontrer. Ce projet de tirer des ténèbres une partie du globe n’était pas en lui l’ouvrage d’une imagination exaltée, d’une illusion ambitieuse ; il était fondé sur une connaissance profonde du ciel, de la terre, des mers ; sur une combinaison [219]raisonnée de tous les moyens acquis pour dévoiler la moitié d’un monde à l’autre. Plein de cette idée, l’une des plus grandes qui soient entrées dans l’esprit humain, il proposa à Gênes, sa patrie, de mettre sous ses lois un autre hémisphère. Méprisé par cette petite république, par le Portugal où il vivait, et par l’Angleterre même, qu’il devait trouver disposée à toutes les entreprises maritimes, il porta ses vues et ses projets à Isabelle.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traiterent long-tems avec cette hauteur inſultante que les hommes communs, quand ils ſont en place, ont pour les hommes de génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits vaiſſeaux, & quatre-vingt-dix hommes. Il partit le 3 Août 1492, avec le titre d’Amiral & de Vice-Roi des iſles, des terres qu’il découvriroit.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire, un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traiterent long-tems avec cette hauteur inſultante que les hommes en place affectent ſi ſouvent avec ceux qui n’ont que du génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe, le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits vaiſſeaux & quatrevingt-dix hommes. Il partit le 3 Août 1492, avec le titre d’amiral & de vice-roi des iſles & des terres qu’il découvriroit.

Les miniſtres de cette princeſſe prirent d’abord pour un viſionnaire un homme qui vouloit découvrir un monde. Ils le traitèrent long-tems avec cette hauteur inſultante que les hommes en place affectent ſi ſouvent avec ceux qui n’ont que du génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avoit, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthouſiaſme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petiteſſes de l’avarice, les délais de la pareſſe. Son ame ferme, élevée, courageuſe, ſa prudence & ſon adreſſe, le firent enfin triompher de tous les obſtacles. On lui accorda trois petits navires & quatre-vingt-dix hommes. Sur cette foible eſcadre, dont l’armement ne coûtoit pas cent mille francs, il mit à la voile le 3 Août 1492, avec le titre d’amiral & de vice-roi des iſles [338]& des terres qu’il découvriroit, & arriva aux Canaries où il s’étoit propoſé de relâcher.

Les ministres de cette princesse prirent d’abord pour un visionnaire un homme qui voulait découvrir un monde. Ils le traitèrent long-temps avec cette hauteur insultante que les hommes en place affectent si souvent avec ceux qui n’ont que du génie. Colomb ne fut pas rebuté par les difficultés. Il avait, comme tous ceux qui forment des projets extraordinaires, cet enthousiasme qui les roidit contre les jugemens de l’ignorance, les dédains de l’orgueil, les petitesses de l’avarice, les délais de la paresse. Son âme ferme, élevée, courageuse, sa prudence et son adresse, le firent enfin triompher de tous les obstacles. On lui accorda trois petits navires et quatre-vingt-dix hommes. Sur cette faible escadre, dont l’armement ne coûtait pas cent mille francs, il mit à la voile le 3 août 1492, avec le titre d’amiral et de vice-roi des îles et des terres qu’il découvrirait, et arriva aux Canaries, où il s’était proposé de relâcher.


[fehlt]


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Ces iſles, ſituées à cinq cens milles des côtes d’Eſpagne & à cent milles du continent d’Afrique, ſont au nombre de ſept. L’antiquité les connut ſous le nom d’iſles Fortunées. Ce fut à la partie la plus occidentale de ce petit archipel que le célèbre Ptolomée, qui vivoit dans le ſecond ſiècle de l’ère chrétienne, établit un premier méridien, d’où il compta les longitudes de tous les lieux, dont il détermina la poſition géographique. Il auroit pu, ſelon la remarque judicieuſe des trois aſtronomes François qui ont publié en 1778 la relation ſi curieuſe & ſi inſtructive d’un voyage fait en 1771 & en 1772, il auroit pu choiſir Alexandrie : mais il craignit, ſans doute, que cette prédilection pour ſon pays ne fût imitée par d’autres, & qu’ il ne réſultât quelque embarras de ces variations. Le parti auquel s’arrêta ce philoſophe, de prendre pour premier méridien celui qui paroiſſoit laiſſer à ſon orient toute la partie alors connue de la terre, fut généralement approuvé, généralement ſuivi pendant plusieurs ſiècles. Ce n’eſt que dans les tems [339]modernes que pluſieurs nations lui ont mal-à-propos ſubſtitué la capitale de leur empire.

Ces îles, situées à cinq cents milles des côtes [220]d’Espagne, et à cent cinquante milles du continent d’Afrique, sont au nombre de sept. L’antiquité les connut sous le nom d’îles fortunées. Ce fut à la partie la plus occidentale de ce petit archipel que le célèbre Ptolomée, qui vivait dans le second siècle de l’ère chrétienne, établit un premier méridien, d’où il compta les longitudes de tous les lieux, dont il détermina la position géographique. Il aurait pu choisir Alexandrie ; mais il craignit sans doute que cette prédilection pour son pays ne fût imitée par d’autres, et qu’il ne résultât quelque embarras de ces variations. Le parti auquel s’arrêta ce philosophe, de prendre pour premier méridien celui qui paraissait laisser à son orient toute la partie alors connue de la terre, fut généralement approuvé, généralement suivi pendant plusieurs siècles. Ce n’est que dans les temps modernes que plusieurs nations lui ont mal à propos substitué la capitale de leur empire.


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L’habitude qu’on avoit contractée d’employer le nom des iſles Fortunées n’empêchoit pas qu’on ne les eût perdues entiérement de vue. Quelque navigateur avoit ſans doute reconnu de nouveau ces terres infidelles, puiſqu’en 1344, la cour de Rome en donna la propriété à Louis de la Cerda, un des Infans de Caſtille. Obſtinément traverſé par le chef de ſa famille, ce prince n’avoit encore pu rien tenter pour mettre à profit cette étrange libéralité, lorſque Béthencourt partit de la Rochelle le 6 Mai 1402, & s’empara deux mois après de Lancerote. Dans l’impoſſibilité de rien opérer de plus avec les moyens qui lui reſtoient, cet aventurier ſe détermina à rendre hommage au roi de Caſtille de toutes les conquêtes qu’il pourroit faire. Avec les ſecours que lui donna ce ſouverain, il envahit Fortaventure en 1404, Gomère en 1405, l’iſle de Fer en 1406. Canarie, Palme & Teneriff ne ſubirent le joug qu’en 1483, en 1492 & en 1496. Cet archipel, ſous le nom d’iſles Canaries, a fait toujours depuis partie de la domination Eſ[340]pagnole & a été conduit par les loix de Caſtille.

L’habitude qu’on avait contractée d’employer le nom des îles fortunées n’empêchait pas qu’on ne les eût perdues entièrement de vue. Quelque navigateur avait sans doute reconnu de nouveau cet archipel, puisqu’en 1344 la cour de Rome en donna la propriété à Louis de la Cerda, un des infans de Castille. Obstinément traversé par le chef de sa famille, ce prince n’avait encore pu rien tenter pour mettre à profit cette étrange libéralité, lorsque Béthencourt partit de la Rochelle le 6 mai 1402, s’empara deux mois après de Lan[221]cerote. Dans l’impossibilité de rien opérer de plus avec les moyens qui lui restaient, cet aventurier se détermina à rendre hommage au roi de Castille de toutes les conquêtes qu’il pourrait faire. Avec les secours que lui donna ce souverain, il envahit Fortaventure en 1404, Gomère en 1405, l’île de Fer en 1406. Canarie, Palme et Tenériffe ne subirent le joug qu’en 1483, en 1492 et en 1496. Cet archipel, sous le nom d’îles Canaries, a fait toujours depuis partie de la domination espagnole, et a été conduit par les lois de Castille.


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Les Canaries jouiſſent d’un ciel communément ſerein. Les chaleurs ſont vives ſur les côtes : mais l’air eſt agréablement tempéré ſur les lieux un peu élevés, & trop froid ſur quelques montagnes couvertes de neige la plus grande partie de l’année.

Les Canaries jouissent d’un ciel communément serein. Les chaleurs sont vives sur les côtes, mais l’air est agréablement tempéré sur les lieux un peu élevés, et trop froid sur quelques montagnes, couvertes de neige la plus grande partie de l’année.


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Les fruits & les animaux de l’ancien, du Nouveau-Monde, proſpèrent tous ou preſque tous ſur le ſol varié de ces iſles. On y récolte des huiles, quelque ſoie, beaucoup d’orſeille & une aſſez grande quantité de ſucre inférieur à celui que donne l’Amérique. Les grains qu’il fournit ſuffiſent le plus ſouvent à la conſommation du pays ; & ſans compter les boiſſons de moindre qualité, ſes exportations en vin s’élèvent annuellement à dix ou douze mille pipes de Malvoiſie.

Les fruits et les animaux de l’ancien, du nouveau monde, prospèrent tous ou presque tous sur le sol varié de ces îles. On y récolte des huiles, quelque soie, beaucoup d’orseille, et une assez grande quantité de sucre, inférieur à celui que donne l’Amérique. Les grains qu’il fournit suffisent le plus souvent à la consommation du pays ; et sans compter les boissons de moindre qualité, ses exportations en vin s’élèvent annuellement à dix ou douze mille pipes de Malvoisie.


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En 1768, les Canaries comptoient cent cinquante-cinq mille cent ſoixante-ſix habitans, indépendamment de cinq cens huit eccléſiaſtiques, de neuf cens vingt-deux moines, & de ſept cens quarante-ſix religieuſes. Vingt-neuf mille huit cens de ces citoyens étoient enrégimentés. Ces milices [341]n’étoient rien alors : mais depuis on les a un peu exercées, comme toutes celles des autres colonies Eſpagnoles.

En 1768, les Canaries comptaient cent cinquante-cinq mille cent soixante-six habitans, in[222]dépendamment de cinq cent huit ecclésiastiques, de neuf cent vingt-deux moines, et de sept cent quarante-six religieuses. Vingt-neuf mille huit cent de ces citoyens étaient enrégimentés. Ces milices n’étaient rien alors : mais depuis on les a un peu exercées, comme toutes celles des autres colonies espagnoles.


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Quoique l’audience ou le tribunal ſupérieur de juſtice ſoit dans l’iſle ſpécialement appellée Canarie, on regarde comme la capitale de l’Archipel celle de Teneriff, connue par ſes volcans & par une montagne qui, ſelon les dernières & les meilleures obſervations, s’élève mille neuf cens quatre toiſes au-deſſus de la mer. C’eſt la plus étendue, la plus riche & la plus peuplée. Elle eſt le ſéjour du commandant général & le ſiège de l’adminiſtration. Les navigateurs, preſque tous Anglois ou Américains, font leurs ventes dans ſon port de Sainte-Croix & y prennent leur chargement.

Quoique l’audience ou le tribunal supérieur de justice soit dans l’île spécialement appelée Canarie, on regarde comme la capitale de l’Archipel celle de Ténériffe, connue par ses volcans et par une montagne qui, selon les dernières et les meilleures observations, s’élève mille neuf cent quatre toises au-dessus de la mer. Les flancs de cet énorme rocher sont remplis d’excavations qui de temps immémorial servirent de tombeau à un peuple nommé Guanche, qui n’existe plus. L’entrée de ces singuliers sépulcres fut toujours un secret que les vieillards les plus distingués par leur discrétion se transmirent de siècle en siècle avec une fidélité qui ne s’est pas démentie jusqu’à notre âge. Les morts y sont conservés en momies, avec le succès qu’eut une région autrefois célèbre. La seule différence un peu prononcée qu’on peut remarquer entre les usages des deux nations, c’est que les Égyptiens enveloppaient leurs momies de bandelettes chargées de caractères vraisemblablement destinés à transmettre l’histoire ou le caractère des morts, au lieu que les Guanches ont simplement cousu les leurs dans des peaux, peut-être [223]parce que l’écriture leur était inconnue. Ténériffe est d’ailleurs l’île la plus étendue, la plus riche et la plus peuplée de son archipel. Elle est le séjour du commandant-général et le siége de l’administration. Les navigateurs, presque tous Anglais ou Américains, font leurs ventes dans son port de Sainte-Croix, et y prennent leur chargement.


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L’argent que ces négocians y verſent, circule rarement dans les iſles. Ce ne ſont pas les impôts qui l’en font ſortir, puiſqu’ils ſe réduiſent au monopole du tabac, & à une taxe de ſix pour cent ſur ce qui ſort, ſur ce qui entre : foibles reſſources que doivent abſorber les dépenſes de ſouveraineté. Si les Canaries envoient annuellement quinze ou ſeize cens mille francs à la métropole, [342]c’eſt pour la ſuperſtition de la croiſade : c’eſt pour la moitié de leurs appointemens que doivent la première année à la couronne ceux des citoyens qui en ont obtenu quelque place : c’eſt pour le droit des lances ſubſtitué ſur toute l’étendue de l’empire à l’obligation anciennement impoſée à tous les gens titrés de ſuivre le roi à la guerre : c’eſt pour le tiers du revenu des évêchés qui, dans quelque partie du monde que ce puiſſe être, appartient au gouvernement : c’eſt pour le produit des terres acquiſes ou conſervées par quelques familles fixées en Eſpagne : c’eſt enfin pour payer les dépenſes de ceux que l’inquiétude, l’ambition ou le deſir d’acquérir quelques connoiſſances font ſortir de leur archipel.

L’argent que ces négocians y versent circule rarement dans les îles. Ce ne sont pas les impôts qui l’en font sortir, puisqu’ils se réduisent au monopole du tabac, et à une taxe de six pour cent sur ce qui sort, sur ce qui entre ; faibles ressources que doivent absorber les dépenses de souveraineté. Si les Canaries envoient annuellement 15 ou 1600,000 francs à la métropole, c’est pour la superstition de la croisade ; c’est pour la moitié de leurs appointemens que doivent la première année à la couronne ceux des citoyens qui en ont obtenu quelque place ; c’est pour le droit des lances substitué sur toute l’étendue de l’empire à l’obligation anciennement imposée à tous les gens titrés de suivre le roi à la guerre ; c’est pour le tiers du revenu des évêchés qui, dans quelque partie du monde que ce puisse être, appartient au gouvernement ; c’est pour le produit des terres acquises ou conservées par quelques familles fixées en Espagne ; c’est enfin pour payer les dépenses de ceux que l’inquiétude, l’ambition ou le désir d’acquérir quelques connaissances font sortir de leur archipel.


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Une exportation ſi conſidérable de métaux à tenu les Canaries dans un épuiſement continuel. Elles en ſeroient ſorties, ſi on les eût laiſſé paiſiblement jouir de la liberté qui, en 1657, leur fut accordée d’expédier tous les ans pour l’autre hémiſphère cinq bâtimens chargés de mille tonneaux de denrées ou de marchandiſes. Malheureuſement, les entraves que mit Cadix à ce commerce, le réduiſit [343]peu-à-peu à l’envoi d’un très-petit navire à Caraque. Cette tyrannie expire ; & nous parlerons de ſa chûte, après que nous aurons ſuivi Colomb ſur le grand théâtre où ſon génie & ſon courage vont ſe développer.

Une exportation si considérable de métaux a tenu les Canaries dans un épuisement continuel. Elles en seraient sorties, si on les eût laissées paisiblement jouir de la liberté qui, en 1657, leur fut accordée d’expédier tous les ans pour l’autre hémisphère cinq bâtimens chargés de mille tonneaux de denrées ou de marchandises. Malheureusement les entraves que mit Cadix à ce commerce le réduisirent peu à peu à l’envoi d’un très-petit navire à Caraque. Cette tyrannie expire, et nous parlerons de sa chute après que nous aurons suivi Colomb sur le grand théâtre où son génie et son courage vont se développer.


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Ce fut le 6 ſeptembre qu’il quitta Gomère où ſes trop frêles bâtimens avoient été radoubés & ſes vivres renouvellés ; qu’il abandonna les routes ſuivies par les navigateurs qui l’avoient précédé ; qu’il fit voile à l’Oueſt pour ſe jetter dans un océan inconnu.

Ce fut le 6 septembre qu’il quitta Gomère, où ses trop frêles bâtimens avaient été radoubés et ses vivres renouvelés ; qu’il abandonna les routes suivies par les navigateurs qui l’avaient précédé ; qu’il fit voile à l’ouest pour se jeter dans un océan inconnu.

Après une longue navigation, ſes équipages [3]épouvantés de l’immenſe étendue des mers qu’ils avoient mis entr’eux & leur patrie, commencerent à déſeſpérer de trouver ce qu’ils cherchoient. Ils murmuroient, & pluſieurs fois il fut propoſé de jetter Colomb dans les flots, & de retourner en Eſpagne. L’amiral diſſimula le plus qu’il lui fût poſſible ; mais quand il vit le mécontentement prêt à éclater, il déclara lui-même, que ſi dans trois jours on ne découvroit pas la terre, il reprendroit la route d’Europe. Depuis quelque tems il trouvoit le fonds avec la ſonde, & des indices qui trompent rarement lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné des terres.

Après une longue navigation, ſes équipages épouvantés de l’immenſe étendue des mers qu’ils avoient miſe entr’eux & leur patrie, commencerent à déſeſpérer de trouver ce qu’ils cherchoient. Ils murmuroient, & pluſieurs fois on propoſa de jetter Colomb dans les flots, & de retourner en Eſpagne. L’amiral diſſimula le plus qu’il lui fut poſſible ; mais quand il vit le mécon[12]tentement prêt à éclater, il déclara lui-même, que ſi dans trois jours on ne découvroit pas la terre, il reprendroit la route de l’Europe. Depuis quelque tems il trouvoit le fond avec la ſonde ; & des indices qui trompent rarement, lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné des terres.

Bientôt, ſes équipages épouvantés de l’immenſe étendue des mers qui les ſéparoient de leur patrie, commencèrent à s’effrayer. Ils murmuroient, & les plus intraitables des mutins propoſèrent à pluſieurs repriſes de jetter l’auteur de leurs dangers dans les flots. Ses plus zélés partiſans même étoient ſans eſpoir ; & il ne pouvoit plus rien ſe promettre, ni de la ſévérité, ni de la douceur. Si la terre ne paroît dans trois jours, je me livre à votre vengeance, dit alors l’amiral. Le diſcours étoit hardi, ſans être téméraire. Depuis quelque tems, il trouvoit le fond avec la ſonde ; & des indices qui trompent rarement, lui faiſoient juger qu’il n’étoit pas éloigné du but qu’il s’étoit propoſé.

Bientôt ses équipages, épouvantés de l’immense étendue des mers qui les séparaient de leur patrie, commencèrent à s’effrayer. Ils murmuraient, et les plus intraitables des mutins proposèrent à plusieurs reprises de jeter l’auteur de leurs dangers dans les flots. Ses plus zélés partisans même étaient sans espoir ; et il ne pouvait plus rien se promettre ni de la sévérité, ni de la douceur. Si la terre ne paraît dans trois jours, je me livre à votre vengeance, dit alors l’amiral. Le discours était hardi, sans être téméraire. Depuis quelque [225]temps il trouvait le fond avec la sonde, et des indices qui trompent rarement lui faisaient juger qu’il n’était pas éloigné du but qu’il s’était proposé.

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le nouveau monde. Colomb aborda à une des Iſles Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’Iſabelle. Perſonne en Eſpagne ne ſe doutoit alors qu’il pût y avoir quelque injuſtice à s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’Octobre que fut découvert le nouveau monde. Colomb aborda à une des iſles Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’Iſabelle. Perſonne en Eſpagne n’étoit capable de penſer, qu’il pût y avoir quelque injuſtice de s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le Nouveau-Monde. Colomb aborda à une des iſles Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, & dont il prit poſſeſſion au nom d’lſabelle. Perſonne en Europe n’étoit capable de penſer, qu’il pût y avoir quelque injuſtice de s’emparer d’un pays qui n’étoit pas habité par des chrétiens.

Ce fut au mois d’octobre que fut découvert le Nouveau-Monde. Colomb aborda à une des îles Lucayes, qu’il nomma San-Salvador, et dont il prit possession au nom d’Isabelle. Personne en Europe n’était capable de penser qu’il pût y avoir quelque injustice de s’emparer d’un pays qui n’était pas habité par des chrétiens.

Les inſulaires à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêterent quelqu’uns, qu’ils renvoyerent après les avoir comblés de careſſes & de préſens. Il n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les inſulaires, à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêterent quelques-uns, qu’ils renvoyerent, après les avoir comblés de careſſes & de préſens. II n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les inſulaires, à la vue des vaiſſeaux & de ces hommes ſi différens d’eux, furent d’abord effrayés, & prirent la fuite. Les Eſpagnols en arrêtèrent quelques-uns, qu’ils renvoyèrent, après les avoir comblés de careſſes & de préſens. Il n’en fallut pas davantage pour raſſurer toute la nation.

Les insulaires, à la vue des vaisseaux et de ces hommes si différens d’eux, furent d’abord effrayés, et prirent la fuite. Les Espagnols en arrêtèrent quelques-uns, qu’ils renvoyèrent après les avoir comblés de caresses et de présens. Il n’en fallut pas davantage pour rassurer toute la nation.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrerent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté. Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des Iſles voiſines montrerent la même douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte [4]étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrerent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté. Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules, pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des iſles voiſines montrerent la mê[13]me douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte, étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans, leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent ſans armes ſur le rivage. Pluſieurs entrèrent dans les vaiſſeaux ; ils examinoient tout avec admiration. On remarquoit en eux de la confiance & de la gaieté. Ils apportoient des fruits. Ils mettoient les Eſpagnols ſur leurs épaules, pour les aider à deſcendre à terre. Les habitans des iſles voiſines montrèrent la même douceur & les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyoit à la découverte, étoient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les fem[345]mes, les enfans, leur alloient chercher des vivres. On rempliſſoit du coton le plus fin, les lits ſuſpendus dans leſquels ils couchoient.

Ces peuples vinrent sans armes sur le rivage. Plusieurs entrèrent dans les vaisseaux ; ils examinaient tout avec admiration. On remarquait en eux de la confiance et de la gaîté. Ils apportaient des fruits. Ils mettaient les Espagnols sur leurs épaules pour les aider à descendre à terre. Les habitans des îles voisines montrèrent la même douceur et les mêmes mœurs. Les matelots que Colomb envoyait à la découverte étaient fêtés dans toutes les habitations. Les hommes, les femmes, les enfans leur allaient chercher des vivres. On remplissait du coton le plus fin les lits suspendus dans lesquels ils couchaient.


[fehlt]


[fehlt]

Lecteur, dites-moi, ſont-ce des peuples civiliſés qui ſont deſcendus chez des ſauvages, ou des ſauvages chez des peuples civiliſés ? Et qu’importe qu’ils ſoient nus ; qu’ils habitent le fond des forêts, qu’ils vivent ſous des hutes ; qu’il n’y ait parmi eux ni code de loix, ni juſtice civile, ni juſtice criminelle, s’ils ſont doux, humains, bienfaiſans, s’ils ont les vertus qui caractériſent l’homme. Hélas ! par-tout on auroit obtenu le même accueil avec les mêmes procédés. Oublions, s’il ſe peut, ou plutôt rappellons-nous ce moment de la découverte, cette première entrevue des deux mondes pour bien déteſter le nôtre.

Lecteur, dites-moi, sont-ce des peuples civilisés qui sont descendus chez des sauvages, ou des sauvages chez des peuples civilisés ? Et qu’importe qu’ils soient nus, qu’ils habitent le fond des forêts, qu’ils vivent sous des huttes, qu’il n’y ait parmi eux ni code de lois, ni justice civile, ni justice criminelle, s’ils sont doux, humains, bienfaisans, s’ils ont les vertus qui caractérisent l’homme. Hélas ! partout on aurait obtenu le même accueil avec les mêmes procédés.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnerent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Etonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regarderent comme des animaux imparfaits qu’on auroit dès lors traités ſans humanité, ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnerent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Etonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regarderent comme des animaux imparfaits, qu’on auroit dès-lors traités inhumainement, ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’étoit de l’or que cherchoient les Eſpagnols : ils en virent. Pluſieurs ſauvages portoient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnèrent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la ſimplicite de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne ſurent point reconnoître en eux l’empreinte de la nature. Étonnés de [346]trouver des hommes couleur de cuivre, ſans barbe & ſans poil ſur le corps, ils les regardèrent comme des animaux imparfaits, qu’on auroit dès-lors traités inhumainement, ſans l’intérêt qu’on avoit de ſavoir d’eux des détails importans ſur les contrées voiſines, & dans quel pays étoient les mines d’or.

C’était de l’or que cherchaient les Espagnols : ils en virent. Plusieurs sauvages portaient des ornemens de ce riche métal ; ils en donnèrent à leurs nouveaux hôtes. Ceux-ci furent plus révoltés de la nudité, de la simplicité de ces peuples, que touchés de leur bonté. Ils ne surent point reconnaître en eux l’empreinte de la nature. Étonnés de trouver des hommes couleur de cuivre, sans barbe et sans poil sur le corps, ils les regardèrent comme des animaux imparfaits qu’on aurait dès-lors traités inhumainement, sans l’intérêt qu’on avait de savoir d’eux des détails importans sur les contrées voisines et dans quel pays étaient les mines d’or.

Après avoir reconnu quelques iſles d’une médiocre étendue ; Colomb aborda au Nord, d’une grande iſle que les inſulaires appelloient Hayti, & qu’il nomma l’Eſpagnole ; elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles qui l’avoient ſuivi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu quelques iſles d’une médiocre étendue, Colomb aborda au Nord d’une grande iſle, que les inſulaires appelloient Hayti, & qu’il nomma l’Eſpagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles, qui l’avoient ſui[14]vi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal, dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu quelques iſles d’une médiocre étendue, Colomb aborda au Nord d’une grande iſle, que les inſulaires appelloient Hayti, & qu’il nomma l’Eſpagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques ſauvages des autres iſles, qui l’avoient ſuivi ſans défiance, & qui lui avoient fait entendre que la grande iſle étoit le pays qui leur fourniſſoit ce métal, dont les Eſpagnols étoient ſi avides.

Après avoir reconnu Cuba et quelques autres îles d’une médiocre étendue, Colomb aborda le 6 décembre au nord d’une grande île que les insulaires appelaient Haïti, et qu’il nomma l’Espagnole : elle porte aujourd’hui le nom de Saint-Domingue. Il y fut conduit par quelques sauvages [227]des autres îles, qui l’avaient suivi sans défiance, et qui lui avaient fait entendre que la grande île était le pays qui leur fournissait ce métal dont les Espagnols étaient si avides.

L’iſle de Hayti, qui a deux cens lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatre-vingt de large, eſt coupée par le milieu dans toute ſa largeur de l’eſt à l’oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes qui vivoient en paix. [5]Elles avoient des rois nommés Caciques, abſolus, & fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles. Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient abſolument nuds. Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genouil. Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de mays de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail : leurs beſoins ne leur en demandoient pas : & ils ne s’étoient pas fait des beſoins. Ils vivoient ſans inquiétudes, & dans une douce indolence. Leur tems s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples ne devoient avoir que peu de lumieres. Les ſociétés iſolées s’éclairent lentement, & difficilement : elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems & l’expérience font faire aux autres peuples. Le nombre des hazards qui menent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’iſle de Hayti, qui a deux cens lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatrevingts de large, eſt coupée dans toute ſa largeur de l’Eſt à l’Oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes, qui vivoient en paix. Elles avoient des rois nommés caciques, d’autant plus abſolus, qu’ils étoient fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles. Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient entierement nuds. Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genou. Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de mays, de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail. Ils couloient leurs jours ſans inquiétude & dans une douce indolence. Leur tems s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples, ne dévoient avoir que peu de lumières. Les ſociétés iſolées s’éclairent lente[15]ment & difficilement ; elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems & l’expérience font naître chez les autres peuples. Le nombre des hazards qui menent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’iſle de Hayti, qui a deux cens lieues de long, ſur ſoixante, & quelquefois quatre-vingts de large, eſt coupée dans toute ſa largeur de l’Eſt à l’Oueſt, par une chaîne de montagnes, la plupart eſcarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuſes qui vivoient en paix. Elles avoient des rois nommés [347]caciques, d’autant plus abſolus, qu’ils étoient fort aimés. Ces peuples étoient plus blancs que ceux des autres iſles. Ils ſe peignoient le corps. Les hommes étoient entiérement nus. Les femmes portoient une ſorte de jupe de coton qui ne paſſoit pas le genou. Les filles étoient nues comme les hommes. Ils vivoient de maïs, de racines, de fruits & de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robuſtes, ils avoient de l’éloignement pour le travail. Ils couloient leurs jours ſans inquiétude & dans une douce indolence. Leur tems s’employoit à danſer, à jouer, à dormir. Ils montroient peu d’eſprit, à ce que diſent les Eſpagnols ; & en effet, des inſulaires ſéparés des autres peuples, ne devoient avoir que peu de lumières. Les ſociétés iſolées s’éclairent lentement, difficilement ; elles ne s’enrichiſſent d’aucune des découvertes que le tems & l’expérience font naître chez les autres peuples. Le nombre des haſards qui mènent à l’inſtruction eſt plus borné pour elles.

L’île de Haïti, qui a deux cents lieues de long sur soixante, et quelquefois quatre-vingts de large, est coupée dans toute sa largeur, de l’est à l’ouest, par une chaîne de montagnes, la plupart escarpées, qui en occupent le milieu. On la trouva partagée entre cinq nations fort nombreuses qui vivaient en paix. Elles avaient des rois nommés caciques, d’autant plus absolus qu’ils étaient fort aimés. Ces peuples étaient plus blancs que ceux des autres îles. Ils se peignaient le corps. Les hommes étaient entièrement nus. Les femmes portaient une sorte de jupe de coton qui ne passait pas le genou. Les filles étaient nues comme les hommes. Ils vivaient de maïs, de racines, de fruits et de coquillages. Sobres, légers, agiles, peu robustes, ils avaient de l’éloignement pour le travail. Ils coulaient leurs jours sans inquiétude et dans une douce indolence. Leur temps s’employait à danser, à jouer, à dormir. Ils montraient peu d’esprit, à ce que disent les Espagnols ; et en effet, des insulaires séparés des autres peuples ne devaient avoir que peu de lumières. Les sociétés isolées s’éclairent lentement, difficilement ; elles ne s’enrichissent d’aucune des découvertes que le temps et l’expérience font naître chez les autres peuples. Le nombre des hasards [228]qui mènent à l’instruction est plus borné pour elles.

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans eſprit de vengeance, preſque ſans paſſions.

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans efprit de vengeance, preſque ſans paſſions.

Ce ſont les Eſpagnols eux-mêmes, qui nous atteſtent que ces peuples étoient humains, ſans malignité, ſans eſprit de vengeance, preſque ſans paſſion.

Ce sont les Espagnols eux-mêmes qui nous attestent que ces peuples étaient humains, sans malignité, sans esprit de vengeance, presque sans passions.

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne ſavoient rien, mais ils n’avoient aucun deſir d’apprendre. Cette indifférence & la confiance avec laquelle ils ſe livroient à des étrangers, prouvent qu’ils étoient heureux.

Ils ne savaient rien, mais ils n’avaient aucun désir d’apprendre. Cette indifférence et la confiance avec laquelle ils se livraient à des étrangers prouvent qu’ils étaient heureux.

Leur hiſtoire, leur morale étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur hiſtoire, leur morale, étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur hiſtoire, leur morale, étoient renfermées dans un recueil de chanſons qu’on leur apprenoit dès l’enfance.

Leur histoire, leur morale, étaient renfermées dans un recueil de chansons qu’on leur apprenait dès l’enfance.

Ils avoient comme tous les peuples quelques fables ſur l’origine du genre humain.

Ils avoient, comme tous les peuples, quelques fables ſur l’origine du genre-humain.

Ils avoient, comme tous les peuples, quelques fables ſur l’origine du genre-humain.

Ils avaient, comme tous les peuples, quelques fables sur l’origine du genre humain.

On ſait peu de choſe ſur leur religion à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils prétendoient que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’êtres malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un dieu malfaiſant, n’ont jamais été bons.

On ſait peu de choſe ſur leur religion, à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’êtres malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un Dieu malfaiſant n’ont jamais été bons.

On ſait peu de choſe de leur religion, à laquelle ils n’étoient pas fort attachés ; & il y a apparence que ſur cet article comme ſur beaucoup d’autres, leurs deſtructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu que ces inſulaires ſi doux adoroient une multitude d’être malfaiſans. On ne le ſauroit croire. Les adorateurs d’un dieu cruel n’ont jamais été bons. Et qu’importoient leurs dieux & leur culte ? Firent-ils aux nouveaux venus quelque queſtion ſur leur religion ? Leur croyance fut-elle un motif de curioſité, de haîne ou de mépris pour eux ? C’eſt l’Européen qui ſe conduiſit comme s’il eût été conſeillé par les démons de l’inſulaire ; c’eſt l’inſulaire qui ſe conduiſit comme s’il eût obéi à la divinité de l’Européen.

On sait peu de chose de leur religion, à laquelle ils n’étaient pas fort attachés ; et il y a apparence que, sur cet article comme sur beaucoup d’autres, leurs destructeurs les ont calomniés. Ils ont prétendu que ces insulaires si doux adoraient une multitude d’êtres malfaisans. On ne le saurait croire. Les adorateurs d’un dieu cruel n’ont jamais été bons. Et qu’importaient leurs dieux et leur culte ? Firent-ils aux nouveaux venus quelque question sur leur religion ? Leur croyance fut-elle un motif de curiosité, de haine ou de mépris pour eux ? C’est l’Européen qui se conduisit comme s’il eût été conseillé par les démons de l’insulaire ; c’est l’insulaire qui se conduisit comme s’il eût obéi à la divinité de l’Européen.

Aucune loi ne régloit chez eux le nombre des femmes. Ordinairement, une d’entr’elles avoit quelques privileges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur : c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient débauche, licence, crime cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, un mal qu’un médecin philoſophe a démontré depuis peu dans un traité ſur l’origine de la maladie vénérienne, avoir été connue en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne régloit chez eux le nom[16]bre des femmes. Ordinairement, une d’entr’elles avoit quelques priviléges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur ; c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, un mal qu’un médecin philoſophe prouve ſur l’origine de la maladie vénérienne, avoir été connu en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne régloit chez eux le nombre des femmes. Ordinairement, une d’entre elles avoit quelques privilèges, quelques diſtinctions ; mais ſans autorité ſur les autres. C’étoit celle que le mari aimoit le plus, & dont il ſe croyoit le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux, elle ſe faiſoit enterrer avec lui. Ce n’étoit point chez ce peuple un uſage, un devoir, un point d’honneur ; c’étoit dans la femme une impoſſibilité de ſurvivre à ce que ſon cœur avoit de plus cher. Les Eſpagnols appelloient débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage & dans l’amour, autoriſée par les loix & par les mœurs ; & ils attribuoient aux prétendus excès des inſulaires, l’origine d’un mal honteux & deſtructeur qu’on croit communément avoir été inconnu en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Aucune loi ne réglait chez eux le nombre des femmes. Ordinairement une d’entre elles avait quelques priviléges, quelques distinctions, mais sans autorité sur les autres. C’était celle que le mari aimait le plus, et dont il se croyait le plus aimé. Quelquefois à la mort de cet époux elle se faisait enterrer avec lui. Ce n’était point chez ce peuple un usage, un devoir, un point d’honneur ; c’était dans la femme une impossibilité de survivre à ce que son cœur avait de plus cher. Les Espagnols appelaient débauche, licence, crime, cette liberté dans le mariage et dans l’amour autorisée par les lois et par les mœurs ; et ils attribuaient aux prétendus excès des insulaires l’origine d’un mal honteux et destructeur qu’on croit communément avoir été inconnu en Europe avant la découverte de l’Amérique.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc & des fleches d’un bois dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arête de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols, étoit des cuiraſſes impénétrables contre ces fleches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc avec des fléches d’un bois, dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arêtes de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols étoient des cuiraſſes impénétrables contre ces fléches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons, dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces inſulaires n’avoient pour armes, que l’arc avec des flèches d’un bois, dont la pointe durcie au feu, étoit quelquefois garnie de pierres tranchantes, ou d’arrêtes de poiſſon. Les ſimples habits des Eſpagnols, étoient des cuiraſſes impénétrables contre ces flèches lancées avec peu d’adreſſe. Ces armes jointes [350]à de petites maſſues, ou plutôt à de gros bâtons, dont le coup devoit être rarement mortel, ne rendoient pas ce peuple bien redoutable.

Ces insulaires n’avaient pour armes que l’arc avec des flèches d’un bois dont la pointe, durcie au feu, était quelquefois garnie de pierres tranchantes ou d’arêtes de poisson. Les simples habits des Espagnols étaient des cuirasses impénétrables contre ces flèches lancées avec peu d’adresse. Ces armes, jointes à de petites massues, ou plutôt à de gros bâtons dont le coup devait être rarement mortel, ne rendaient pas ce peuple bien redoutable.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpece de nobleſſe ; mais on ſait peu quelles étoient les charges de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers enfans, ou peres de la ſuperſtition.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpece de nobleſſe ; mais on ſait peu qu’elles étoient les prérogatives de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers, enfans ou peres de la ſuperſtition.

Il étoit compoſé de différentes claſſes, dont une s’arrogeoit une eſpèce de nobleſſe ; mais on ſait peu quelles étoient les prérogatives de cette diſtinction, & ce qui pouvoit y conduire. Ce peuple ignorant & ſauvage, avoit auſſi des ſorciers, enfans ou pères de la ſuperſtition.

Il était composé de différentes classes, dont une s’arrogeait une espèce de noblesse ; mais on sait peu quelles étaient les prérogatives de cette dis[230]tinction, et ce qui pouvait y conduire. Ce peuple ignorant et sauvage avait aussi des sorciers, enfans ou pères de la superstition.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenants de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes deſcendu du ciel ; & les préſents qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenans de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes descendus du ciel ; & les préſens qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvoient lui concilier ces inſulaires. Mais il leur fit ſentir auſſi, que ſans avoir la volonté de leur nuire, il en avoit le pouvoir. Les effets ſurprenans de ſon artillerie, dont il fit des épreuves en leur préſence, les convainquirent de ce qu’il leur diſoit. Les Eſpagnols leur parurent des hommes deſcendus du ciel ; & les préſens qu’ils en recevoient, n’étoient pas pour eux de ſimples curioſités, mais des choſes ſacrées. Cette erreur étoit avantageuſe. Elle ne fut détruite par aucun acte de foibleſſe ou de cruauté. On donnoit à ces ſauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des [351]ſonnettes, & ils donnoient de l’or & des vivres.

Colomb ne négligea aucun des moyens qui pouvaient lui concilier ces insulaires. Mais il leur fit sentir aussi que, sans avoir la volonté de leur nuire, il en avait le pouvoir. Les effets surprenans de son artillerie, dont il fit des épreuves en leur présence, les convainquirent de ce qu’il leur disait. Les Espagnols leur parurent des hommes descendus du ciel ; et les présens qu’ils en recevaient n’étaient pas pour eux de simples curiosités, mais des choses sacrées. Cette erreur était avantageuse. Elle ne fut détruite par aucun acte de faiblesse ou de cruauté. On donnait à ces sauvages des bonnets rouges, des grains de verre, des épingles, des couteaux, des sonnettes, et ils donnaient de l’or et des vivres.

Dans les premiers moments de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit un petit fort avec le ſecours des Inſulaires qui travaillent gaiement à forger leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle, il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit un petit fort avec le ſecours des inſulaires, qui travailloient gaiement à forger [18]leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle, il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens de cette union, Colomb marqua la place d’un établiſſement qu’il deſtinoit à être le centre de tous les projets qu’il ſe propoſoit d’exécuter. Il conſtruiſit le fort de la Nativité avec le ſecours des inſulaires, qui travailloient gaiement à forger leurs fers. Il y laiſſa trente-neuf Caſtillans ; & après avoir reconnu la plus grande partie de l’iſle il fit voile pour l’Eſpagne.

Dans les premiers momens de cette union, Colomb marqua la place d’un établissement qu’il destinait à être le centre de tous les projets qu’il se proposait d’exécuter. De l’aveu du souverain de la contrée, il construisit le fort de la Nativité avec le secours des insulaires, qui travaillaient gaîment à forger leurs fers. Il y laissa trente-neuf Castillans ; et après avoir reconnu la plus grande partie de l’île, il fit voile pour l’Espagne le 16 janvier 1493.


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Sa navigation fut heureuse, très-heureuse durant près d’un mois. Sans le moindre accident il [231]avait fait cinq cents lieues, lorsque le 14 février il fut assailli par une des plus violentes tempêtes qui eussent jamais bouleversé l’Océan. Sur les rivages mêmes d’Haïti, la Vierge-Marie, la meilleure de ses corvettes, avait été brisée. L’ouragan l’avait séparée de la Pinta, dont la perte paraissait certaine. Il ne lui restait aucun espoir de sauver la Nigna, qui faisait eau de tous les côtés. L’équipage en avait abandonné la manœuvre, et se bornait à pousser des vœux impuissans vers le ciel. Dans cette situation accablante, l’unique chagrin de l’amiral était de ne point laisser de nom, ou de ne laisser que celui d’un imprudent aventurier. Pour préserver sa mémoire de l’oubli ou de l’opprobre, il traça par écrit l’importante découverte qu’il avait faite, le chemin qu’il avait tenu, l’établissement qu’il avait formé, et enferma sa relation dans un tonneau qu’il confia aux vagues. C’était pour lui une grande consolation de penser que ce précieux dépôt pourrait être poussé vers quelques plages habitées, et que ce qu’il avait opéré de grand ne serait pas peut-être perdu pour le genre humain.

Il arriva à Palos, port de l’Andalouſie, d’où ſept mois auparavant il étoit parti. Il ſe rendit par terre, à Barcelone, où étoit la Cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allerent au devant de lui, & le ſuivirent en [8]foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoient précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation dont la vanité & l’imagination exagerent tout, lui fit voir une ſource inépuiſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnerent à Colomb, ils le firent couvrir, & s’aſſeoir comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblerent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Il arriva à Palos port de l’Andalouſie, d’où ſept mois auparavant il étoit parti. Il ſe rendit par terre à Barcelone, où étoit la cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allerent au-devant de lui, & le ſuivirent en foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires, qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoit précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation, dont la vanité & l’imagination exagerent tout, lui fit voir au loin, dans le tems & l’eſpace, une ſource inépuiſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnerent à Colomb, ils le firent couvrir & s’aſſeoir, comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblerent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après, il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Il arriva à Palos, port de l’Andalouſie, d’où ſept mois auparavant il étoit parti. Il ſe rendit par terre à Barcelone, où étoit la cour. Ce voyage fut un triomphe. La nobleſſe & le peuple allèrent au-devant de lui, & le ſuivirent en foule juſqu’aux pieds de Ferdinand & d’Iſabelle. Il leur préſenta des inſulaires, qui l’avoient ſuivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiſeaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendoit précieuſes. Cette multitude d’objets étrangers expoſée aux yeux d’une nation, dont la vanité & l’imagination exagèrent tout, leur fit voir au loin, dans le tems & l’eſpace, une ſource inépui[352]ſable de richeſſes qui devoit couler éternellement dans ſon ſein. L’enthouſiaſme gagna juſqu’aux ſouverains. Dans l’audience publique qu’ils donnèrent à Colomb, ils le firent couvrir & s’aſſeoir, comme un grand d’Eſpagne. Il leur raconta ſon voyage. Ils le comblèrent de careſſes, de louanges, d’honneurs ; & bientôt après, il repartit avec dix-ſept vaiſſeaux pour faire de nouvelles découvertes, & fonder des colonies.

Par bonheur, au moment d’un naufrage inévitable, les flots s’apaisèrent. Des vents favorables poussèrent d’abord les infortunés navigateurs aux Açores, ensuite en Portugal, et enfin à Palos, port de l’Andalousie, où ils débarquèrent sept mois et onze jours après en être partis. Sans perdre un instant, Colomb se rendit par terre à Barcelonne, [232]où était la cour. Ce voyage fut un triomphe. La noblesse et le peuple allèrent au-devant de lui et le suivirent en foule jusqu’aux pieds de Ferdinand et d’Isabelle. Il leur présenta des insulaires qui l’avaient suivi volontairement. Il fit apporter des monceaux d’or, des oiseaux, du coton, beaucoup de raretés que la nouveauté rendait précieuses. Cette multitude d’objets étrangers, exposée aux yeux d’une nation dont la vanité et l’imagination exagèrent tout, leur fit voir au loin, dans le temps et l’espace, une source inépuisable de richesses qui devait couler éternellement dans son sein. L’enthousiasme gagna jusqu’aux souverains. Dans l’audience publique qu’ils donnèrent à Colomb, ils le firent couvrir et s’asseoir comme un grand d’Espagne. Il leur raconta son voyage. Ils le comblèrent de caresses, de louanges, d’honneurs ; et bientôt après il repartit avec dix-sept vaisseaux pour faire de nouvelles découvertes et fonder des colonies.

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens ſoldats, trois cent ouvriers, des miſſionnaires, les grains, les fruits, les animaux domeſtiques d’Europe, qui manquoient à ce nouveau monde ; Colomb trouva qu’on avoit ruiné ſa fortereſſe, & maſacré tous les Eſpagnols. Ils s’étoient attiré cette infortune par leur orgueil, leur licence, & leur tyrannie. Colomb n’en douta pas après les eclairciſſemens qu’il ſe fit donner, & il eut le bonheur de perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. On s’occupa uniquement à reconnoître les mines qui devoient coûter tant de ſang, à les exploiter, à conſtruire des forts dans leur voiſinage, à y établir des garniſons ſuffiſantes pour aſſurer les travaux.

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens ſoldats, trois cens ouvriers, [19]des miſſionnaires, les grains, les fruits, les animaux domeſtiques d’Europe, qui manquoient à ce nouveau monde, Colomb trouva qu’on avoit ruiné ſa fortereſſe, & masſacré tous les Eſpagnols. Ils s’étoient attiré ce traitement par leur orgueil, leur licence & leur tyrannie. Colomb n’en douta pas, après les éclairciſſemens qu’il ſe fit donner ; & il eut le bonheur de perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. On s’occupa uniquement à reconnoître les mines qui devoient coûter un jour tant de ſang, à les exploiter, à conſtruire des forts dans leur voiſinage, à y établir des garniſons ſuffiſantes pour aſſurer les travaux.

A ſon arrivée à Saint-Domingue, avec quinze cens hommes, ſoldats, ouvriers, miſſionnaires ; avec des vivres pour leur ſubſiſtance ; avec les ſemences de toutes les plantes qu’on croyoit pouvoir réuſſir ſous ce climat humide & chaud ; avec les animaux domeſtiques de l’ancien hémiſphère dont le nouveau n’avoit pas un ſeul, Colomb ne trouva que des ruines & des cadavres, où il avoit laiſſé des fortifications & des Eſpagnols. Ces brigands avoient provoqué leur ruine par leur orgueil, par leur licence & leur tyrannie. L’amiral n’en douta pas après les éclairciſſemens qu’il ſe fit donner ; & il ſut perſuader à ceux qui avoient moins de modération que lui, qu’il étoit de la bonne [353]politique de renvoyer la vengeance à un autre tems. Un fort, honoré du nom d’Iſabelle, fut conſtruit aux bords de l’Océan, & celui de Saint-Thomas ſur les montagnes de Cibao, où les inſulaires ramaſſoient, dans des torrens, la plus grande partie de l’or qu’ils faiſoient ſervir à leur parure, & où les conquérans ſe propoſoient d’ouvrir des mines.

A son arrivée à Saint-Domingue avec quinze cents hommes, soldats, ouvriers, missionnaires ; avec des vivres pour leur subsistance ; avec les semences de toutes les plantes qu’on croyait pouvoir réussir sous ce climat humide et chaud ; avec les animaux domestiques de l’ancien hémisphère dont le nouveau n’avait pas un seul, Colomb ne trouva que des ruines et des cadavres, où il avait laissé des fortifications et des Espagnols. Ces brigands avaient provoqué leur ruine par leur orgueil, [233]par leur licence et leur tyrannie. L’amiral n’en douta pas après les éclaircissemens qu’il se fit donner ; et il sut persuader à ceux qui avaient moins de moderation que lui qu’il était de la bonne politique de renvoyer la vengeance à un autre temps. Un fort, honoré du nom d’Isabelle, fut construit aux bords de l’Océan, et celui de Saint-Thomas sur les montagnes de Cibao, où les insulaires ramassaient dans des torrens la plus grande partie de l’or qu’ils faisaient servir à leur parure, et où les conquérans se proposaient d’ouvrir des mines.

Pendant ce tems là, les vivres apportés d’Europe avoient été corrompus par la chaleur hu[9]mide du climat, & le petit nombre des cultivateurs envoyés pour les renouveller dans des régions où la végétation eſt ſi prompte, étoient morts la plupart, ou tombé malades. Les gens de guerre invités à les remplacer ſe refuſerent à une occupation qui devoit aſſurer leur ſubſiſtance.

Pendant ce tems, les vivres apportés d’Europe avoient été corrompus par la chaleur humide du climat ; & le petit nombre de cultivateurs envoyés pour les renouveller dans des régions où la végétation eſt ſi prompte, étoient morts la plupart, ou tombés malades. Les gens de guerre invités à les remplacer, ſe refuſerent à une occupation qui devoit aſſurer leur ſubſiſtance.

Pendant qu’on étoit occupé de ces travaux, les vivres apportés d’Europe avoient été conſommés ou s’étoient corrompus. La colonie n’en avoit pas aſſez reçu de nouveaux pour remplir le vuide ; & des ſoldats, des matelots n’avoient eu ni le tems, ni le talent, ni la volonté de créer des ſubſiſtances.

Pendant qu’on était occupé de ces travaux, les vivres apportés d’Europe avaient été consommés ou s’étaient corrompus. La colonie n’en avait pas assez reçu de nouveaux pour remplir le vide ; et ses habitans nobles, roturiers ou prêtres, également mécontens d’avoir été réduits, comme leur chef, à prêter leurs bras à la construction de leurs maisons et des édifices publics, avaient tous fièrement repoussé les invitations qui leur étaient faites de créer des subsistances.

La pareſſe commençoit à être en honneur en Eſpagne. Ne rien faire, étoit vivre en gentilhomme ; & le dernier ſoldat dans un pays où il ſe trouvoit le maître, vouloit vivre noblement. Les inſulaires leur offroient tout, & ils exigeoient davantage. Ils leur demandoient ſans ceſſe des alimens & de l’or. Ces malheureux ſe laſſerent enfin de cultiver, de chaſſer, de pêcher, de fouiller les mines pour les inſatiables Eſpagnols ; & à cette époque, on ne vit plus en eux que des traites, & des eſclaves rebelles dont on ſe permit de verſer le ſang.

La pareſſe commençoit à être en honneur en Eſpagne. Ne rien faire, c’étoit vivre en gentilhomme ; & le dernier ſoldat dans un pays où il ſe trouvoit le maître, vouloit vi[20]vre noblement. Les inſulaires leur offroient tout, & ils exigeoient davantage. Ils leur demandoient ſans ceſſe des alimens & de l’or. Ces malheureux ſe laſſerent enfin de cultiver, de chaſſer, de pêcher, de fouiller les mines pour les inſatiables Eſpagnols. Dès ce moment, on ne vit plus en eux que des traîtres & des eſclaves rébelles, dont on ſe permit de verſer le ſang.

Il fallut recourir aux naturels du pays qui ne cultivant que peu étoient hors d’état de nourrir des étrangers qui, quoique les plus ſobres de l’ancien hémiſphère, conſommoient chacun ce qui auroit ſuffi aux beſoins de pluſieurs Indiens. Ces malheureux livroient tout ce qu’ils avoient, & l’on exigeoit davantage. Ces exactions continuelles les firent ſortir de leur caractère naturellement timide ; & tous les caciques, à l’exception de Guacanahari, [354]qui le premier avoit reçu les Eſpagnols dans ſes états, réſolurent d’unir leurs forces pour briſer un joug qui devenoit chaque jour plus intolérable.

Il fallut recourir aux naturels du pays, qui, ne cultivant que peu, étaient hors d’état de nourrir des étrangers qui, quoique les plus sobres de l’ancien hémisphère, consommaient chacun ce qui aurait suffi aux besoins de plusieurs Indiens. Ces malheureux livraient tout ce qu’ils avaient, et l’on exigeait davantage. Ces exactions continuelles les firent sortir de leur caractère, natu[234]rellement timide ; et tous les caciques, à l’exception de Guacanaghari, qui le premier avait reçu les Espagnols dans ses états, résolurent d’unir leurs forces pour briser un joug qui devenait chaque jour plus intolérable.

Colomb qui continuoit ſes découvertes, averti que les Indiens aigris par ces traitemens barbares, méditoient un ſoulevement ; revint ſur ſes pas. Son projet étoit de rapprocher les eſprits ; mais il fut entraîné par les clameurs ſéditieuſes de ſes féroces & avides ſoldats, dans des hoſtilités qui n’étoient ni ſelon ſon cœur, ni dans ſes principes ; avec deux cent fantaſſin & vingt cavaliers, il ne craignit pas d’attaquer une armée de cent mille hommes dans le lieu où fut bâtie depuis la ville de Sant-Yago.

Colomb qui continuoit ſes découvertes, averti que les Indiens, aigris par ces traitemens barbares, méditoient un ſoulevement revint ſur ſes pas. Son projet étoit de rapprocher les eſprits ; mais il fut entraîné par les clameurs ſéditieuſes de ſes féroces & avides ſoldats, dans des hoſtilités qui n’étoient ni ſelon ſon cœur, ni dans ſes principes. Avec deux cens fantaſſins & vingt cavaliers, il ne craignit pas d’attaquer une armée qu’on prétend avoir été de cent mille hommes, dans le lieu où fut bâtie depuis la ville de Sant-Yago.

Colomb interrompit le cours de ſes découvertes pour prévenir ou pour diſſiper ce danger inattendu. Quoique la miſère, le climat & la débauche euſſent précipité au tombeau les deux tiers de ſes compagnons ; quoique la maladie empêchât pluſieurs de ceux qui avoient échappé à ces fléaux terribles, de ſe joindre à lui ; quoiqu’il ne pût mener à l’ennemi que deux cens fantaſſins & vingt cavaliers, cet homme extraordinaire ne craignit pas d’attaquer, en 1495, dans les plaines de Vega-Real, une armée que les hiſtoriens ont généralement portée à cent mille combattans. La principale précaution qu’on prit fut de fondre ſur elle durant la nuit.

Colomb interrompit le cours de ses découvertes pour prévenir ou pour dissiper ce danger inattendu. Quoique la misère, le climat et la débauche eussent précipité au tombeau les deux tiers de ses compagnons ; quoique la maladie empêchât plusieurs de ceux qui avaient échappé à ces fléaux terribles de se joindre à lui ; quoiqu’il ne pût mener à l’ennemi que deux cents fantassins et vingt cavaliers, cet homme extraordinaire ne craignit pas d’attaquer en 1495, dans les plaines de Véga-Réal, une armée que les historiens ont généralement portée à cent mille combattans. La principale précaution qu’on prit fut de fondre sur elle durant la nuit.

Les malheureux Indiens étoient vaincus avant de combattre. Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes d’Europe avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoient, ſur-tout, étonné. Pluſieurs étoient aſſez ſimples pour croire que l’homme & le cheval [10]n’étoit qu’un même animal, ou un dieu. Quand cette impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible réſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue les auroient aiſement diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Ils demanderent la paix, & l’obtinrent à condition qu’ils cultiveroient la terre pour les Eſpagnols, & qu’ils leur fourniroient chaque mois une certaine quantité d’or.

Les malheureux Indiens étoient vaincus avant de combattre. Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes de l’Europe avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoit ſur-tout frappés d’étonnement. Pluſieurs étoient aſſez ſimples, pour croire que l’homme & le [21]cheval n’étoient qu’un ſeul & même animal, ou une eſpece de divinité. Quand cette impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible reſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue, les auroient aiſément diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Ils demanderent la paix, & l’obtinrent, à condition qu’ils cultiveroient la terre pour les Eſpagnols, & qu’ils leur fourniroient chaque mois une certaine quantité d’or.

Les inſulaires étoient vaincus avant que l’action s’engageât. Ils regardoient les Eſpagnols comme des êtres d’une nature ſupérieure. Les armes de l’Europe avoient augmenté leur admiration, leur reſpect & leur crainte. La vue des chevaux les avoient ſur-tout frappés d’admiration. Pluſieurs étoient [355]aſſez ſimples pour croire que l’homme & le cheval n’étoient qu’un ſeul & même animal, ou une eſpèce de divinité. Quand une impreſſion de terreur n’auroit pas trahi leur courage, ils n’auroient pu faire encore qu’une foible réſiſtance. Le feu du canon, les piques, une diſcipline inconnue les auroient aiſément diſperſés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Pour les punir de ce qu’on appelloit leur rébellion, chaque Indien au-deſſus de quatorze ans fut aſſervi à un tribut en or ou en coton, ſelon la contrée qu’il habitoit.

Les insulaires étaient vaincus avant que l’action s’engageât. Ils regardaient les Espagnols comme des êtres d’une nature supérieure. Les armes de l’Europe avaient augmenté leur admiration, leur respect et leur crainte. La vue des chevaux les avait surtout frappés d’admiration. Plusieurs étaient assez simples pour croire que l’homme et le cheval n’étaient qu’un seul et même animal, ou une espèce de divinité. Quand une impression de terreur n’aurait pas trahi leur courage, ils n’auraient pu faire encore qu’une faible [235]résistance. Le feu du canon, les piques, une discipline inconnue les auraient aisément dispersés. Ils prirent la fuite de tous côtés. Pour les punir de ce qu’on appelait leur rébellion, chaque Indien au-dessus de quatorze ans fut asservi à un tribut en or ou en coton, selon la contrée qu’il habitait.

Cette dure obligation, des cruautés qui la rendoient plus dure encore, parurent bientôt inſupportables à ces inſulaires. Pour s’y ſouſtraire, ils ſe refugierent dans les montagnes où ils eſpéroient que la chaſſe, & des fruits ſauvages leur donneroient le peu de ſubſiſtance dont ils avoient beſoin, tandis que leurs ennemis, dont chacun conſommoit la nourriture de dix Indiens, ſe voyant privés de vivres, ſeroient obligés de répaſſer les mers. Ils ſe tromperent. Les Caſtillans ſe ſoutinrent par les rafraîchiſſemens qu’ils recevoient d’Europe, & n’en furent que plus acharnés à la pourſuite de leur affreux projets. Leur rage les conduiſit dans des lieux qu’on croiroit inacceſſibles. Ils formerent leur chiens à découvrir, à dévorer les malheureux Indiens. On en vit qui firent vœu d’en maſſacrer douze tous les jours en l’honneur des douze Apôtres. Ils firent périr le tiers de ces nations. On prétend qu’à leur arrivée, l’iſle avoit un million d’habitans. Tous les monumens atteſtent que ce nombre n’eſt pas exagéré, & il eſt conſtant que la population étoit conſidérable.

Cette dure obligation, des cruautés qui la rendoient plus dure encore, parurent bientôt inſupportables à ces inſulaires. Pour s’y ſouſtraire, ils eſpéroient que la chaſſe & des fruits ſauvages leur donneroient le peu de ſubſiſtance dont ils avoient beſoin ; tandis que leurs ennemis, dont chacun conſommoit la nourriture de dix Indiens, ſe voyant privés de vivres, ſeroient obligés de repasſer les mers. Ils ſe tromperent. Les Caſtillans ſe ſoutinrent par les rafraîchiſſemens qu’ils recevoient d’Europe, & n’en furent que plus acharnés à la pourſuite de leurs affreux projets. Leur rage les conduiſit dans les lieux qu’on croyoit inacceſſibles. Ils formerent leurs chiens à découvrir, à dévorer des hommes. On vit des Eſpagnols qui firent vœu de maſſacrer tous les jours douze [22]Indiens, en l’honneur des douze Apôtres. Ils firent périr le tiers de ces nations. On prétend qu’à leur arrivée, l’iſle avoit un million d’habitans. Tous les monumens atteſtent que ce nombre n’eſt pas exagéré, & il eſt conſtant que la population étoit conſidérable.


[fehlt]


[fehlt]

Ce qui avoit échappé à la miſere, à la fatigue, à la frayeur, & au glaive, fut obligé de ſe livrer à la diſcrétion du vainqueur qui uſa de ſes [11]avantages avec d’autant plus de rigueur qu’il n’étoit pas contenu par la préſence de Colomb. Ce grand homme étoit repaſſé en Eſpagne pour inſtruire la Cour de ces barbaries que le caractere de ſes inférieurs le mettoit hors d’état de prévenir, & que ſes navigations continuelles ne lui permettoient pas d’empêcher. Durant ſon abſence, la meſintelligence, l’eſprit de haine & de rebellion diviſerent la colonie qu’il avoit laiſſée ſous les ordres de ſon frere. On n’obéiſſoit que lorſqu’il y avoit quelque Cacique à détrôner, quelque bourgade à piller ou à détruire, des nations à exterminer. A peines ces farouches guerriers s’étoient-ils emparés des tréſors de quelques malheureux qu’ils avoient égorgés, que la confuſion renaiſſoit. Le deſir de l’indépendance, l’inégalité dans le partage du butin diviſoit ces hommes avides. L’autorité n’étoit plus écoutée. Et les ſubalternes n’étoient pas plus ſoumis aux chefs, que les chefs aux loix. On en vint à ſe faire ouvertement la guerre.

Ce qui avoit échappé à la miſere, à la fatigue, à la frayeur & au glaive, fut obligé de ſe livrer à la diſcrétion du vainqueur, qui uſa de ſes avantages avec d’autant plus de rigueur, qu’il n’étoit pas contenu par la préſence de Colomb. Ce grand homme étoit repaſſé en Eſpagne, pour inſtruire la cour de ces barbaries que le caractere de ſes inférieurs le mettoit hors d’état de prévenir, & que ſes navigations continuelles ne lui permettoient pas d’empêcher. Durant ſon abſence, la méſintelligence, l’eſprit de haîne & de rébellion, diviſerent la colonie qu’il avoit laiſſée ſous les ordres de ſon frere. On n’obéiſſoit que lorſqu’il y avoit quelque cacique à détrôner, quelque bourgade à piller ou à détruire, des nations à exterminer. A peine ces farouches guerriers s’étoient-ils emparés des tréſors de quelques malheureux qu’ils avoient égorgés, que la confuſion renaiſſoit. Le deſir de l’indépendance, l’inégalité dans le partage du butin, diviſoient ces avides vainqueurs. L’autorité [23]n’étoit plus écoutée ; & les ſubalternes n’étoient pas plus ſoumis aux chefs, que les chefs aux loix. On en vint à ſe faire ouvertement la guerre.


[fehlt]


[fehlt]

Les Indiens quelquefois acteurs, & toujours témoins de ces ſcenes ſanglantes & odieuſes, reprirent un peu de courage. Leur ſimplicité ne les empêcha pas d’entrevoir qu’il ſeroit poſſible de ſe défaire d’un petit nombre de tyrans qui paroiſſent avoir oublié leurs projets, & qui n’écoutoient que la haine implacable qu’ils avoient les uns pour les autres. Cet eſpoir les échauffoit. Une confédération conduite avec plus d’art qu’on ne l’auroit ſoupçonné, prenoit de la conſiſtance. Peut-être les Eſpagnols qu’un ſi grand péril n’empêchoit pas de continuer à s’exterminer, auroient-ils ſuccombé, ſi dans ces circonſtances critiques Colomb ne fut revenu d’Europe.

Les Indiens quelquefois acteurs, & toujours temoins de ces ſcènes ſanglantes & odieuſes, reprirent un peu de courage. Leur ſimplicité ne les empêcha pas d’entrevoir qu’il ſeroit poſſible de ſe défaire d’un petit nombre de tyrans qui paroiſſoient avoir oublié leurs projets, & qui n’écoutoient que la haîne implacable qu’ils avoient les uns pour les autres. Cet eſpoir les échauffoit. Une confédération conduite avec plus d’art qu’on ne l’auroit ſoupçonné prenoit de la conſiſtance. Peut-être les Eſpagnols, qu’un ſi grand péril n’empêchoit pas de continuer à ſe détruire, auroient-ils ſuccombé, ſi dans ces circonſtances critiques Colomb ne fût revenu d’Europe.


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[fehlt]

Cet ordre de choſes, qui exigeoit un travail aſſidu, parut le plus grand des maux à un peuple qui n’avoit pas l’habitude de l’occupation. Le deſir de ſe débarraſſer de ſes oppreſſeurs devint ſa paſſion unique. Comme l’eſpoir de les renvoyer au-delà des mers par la force ne lui étoit plus permis, il imagina, en 1496, de les y contraindre par la famine. Dans cette vue, il ne ſema plus de maïs, il arracha les racines de manioc qui étoient plantées, & il ſe réfugia dans les montagnes les plus arides, les plus eſcarpées.

Cet ordre de choses, qui exigeait un travail assidu, parut le plus grand des maux à un peuple qui n’avait pas l’habitude de l’occupation. Le désir de se débarrasser de ses oppresseurs devint sa passion unique. Comme l’espoir de les renvoyer au-delà des mers par la force ne lui était plus permis, il imagina, en 1496, de les y contraindre par la famine. Dans cette vue, il ne sema plus de maïs, il arracha les racines du manioc qui étaient plantées, et il se réfugia dans les montagnes les plus arides, les plus escarpées.


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Rarement les réſolutions déſeſpérées ſont-elles heureuſes. Celle que venoient de pren[356]dre les Indiens leur fut infiniment funeſte. Les dons d’une nature brute & ingrate ne purent les nourrir, comme ils l’avoient inconsidérement eſpéré ; & leur aſyle, quelque difficile qu’en fût l’accès, ne put les ſouſtraire aux pourſuites d’un tyran irrité qui, dans cette privation abſolue de toutes les reſſources locales, reçut, par haſard, quelques ſubſiſtances de ſa métropole. La rage fut portée au point de former des chiens à découvrir, à dévorer ces malheureux. On a même prétendu que quelques Caſtillans avoient fait vœu d’en maſſacrer douze, chaque jour, en l’honneur des douze apôtres. Il eſt reçu qu’avant cet événement, l’iſle comptoit un million d’habitans. Le tiers d’une ſi grande population périt en cette occaſion, par la fatigue, par la faim & par le glaive.

Rarement les résolutions désespérées sont-elles heureuses. Celle que venaient de prendre les Indiens leur fut infiniment funeste. Les dons d’une nature brute et ingrate ne purent les nourrir, comme ils l’avaient inconsidérément espéré ; et leur asile, quelque difficile qu’en fût l’accès, ne put les soustraire aux poursuites d’un tyran irrité, qui, dans cette privation absolue de toutes les ressources locales, reçut par hasard quelques subsistances de sa métropole. La rage fut portée au point de former des chiens à découvrir, à dévorer ces malheureux. On a même prétendu que quelques Castillans avaient fait vœu d’en massacrer [236]douze chaque jour, en l’honneur des douze apôtres. Il est reçu qu’avant cet événement l’île comptait un million d’habitans. Le tiers d’une si grande population périt, en cette occasion, par la fatigue, par la faim et par le glaive.


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A peine ceux de ces infortunés qui avoient échappé à tant de déſaſtres étoient rentrés dans leurs foyers, où des calamités d’un autre genre leur étoient préparées, que leurs perſécuteurs ſe diviſèrent. La tranſlation du chef-lieu de la colonie, du Nord au Sud, d’Iſabelle à San-Domingo, put bien ſervir de prétexte à quelques plaintes : mais les diſ[357]cordes tiroient principalement leur ſource des paſſions miſes en fermentation par un ciel ardent, & trop peu réprimées par une autorité mal affermie. On obéiſſoit au frère, au repréſentant de Colomb, lorſqu’il y avoit quelque cacique à détrôner, un canton à piller, des bourgades à exterminer. Après le partage du butin, l’eſprit d’indépendance redevenoit l’eſprit dominant : les haînes & les jalouſies étoient ſeules écoutées. Les factions finirent par tourner leurs armes les unes contre les autres : elles ſe firent ouvertement la guerre.

A peine ceux de ces infortunés qui avaient échappé à tant de désastres étaient rentrés dans leurs foyers, où des calamités d’un autre genre leur étaient préparées, qu’on vit arriver dans la colonie Aguado, valet de chambre du roi Ferdinand. Il était chargé d’examiner à quel point pouvaient être fondées les plaintes qui ne cessaient de se renouveler contre Colomb. Cet intrigant subalterne, auquel les ennemis d’un étranger trop justement célèbre avaient procuré une commission au-dessus de ses espérances, entra parfaitement dans les vues de ses protecteurs. Son approche fut annoncée au son des trompettes ; des honneurs exagérés lui furent rendus ; l’autorité qu’il exerça excédait de beaucoup ses pouvoirs. La plus douce de ses jouissances était d’avilir le génie hardi auquel les nations devaient la connaissance d’un nouveau monde. Aux outrages journaliers qu’il lui faisait, il se permit plus d’une fois de joindre les menaces. Toute accusation contre lui était accueillie, et ce qui pouvait servir à le justifier repoussé sans ménagement. Jamais juge ne s’était montré sous un plus odieux aspect ; toutes ses actions furent d’un homme vain, partial et borné.


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Durant le cours de ces divisions, l’amiral étoit en Eſpagne. Il y avoit paſſé pour diſſiper les accuſations qu’on ne ceſſoit de renouveller contre lui. Le récit de ce qu’il avoit fait de grand, l’expoſé de ce qu’il ſe propoſoit d’exécuter d’utile, lui regagnèrent aſſez aiſément la confiance d’Iſabelle. Ferdinand lui-même ſe réconcilia un peu avec les navigations lointaines. L’on traça le plan d’un gouvernement régulier qui ſeroit d’abord eſſayé à Saint-Domingue, & enſuite ſuivi, avec les changemens dont l’expérience auroit démontré la néceſſité, dans les divers établiſ[358]ſemens que la ſucceſſion des tems devoit élever ſur l’autre hémiſphère. Des hommes habiles dans l’exploitation des mines furent choifis avec beaucoup de ſoin ; & le fiſc ſe chargea de leur ſolde, de leur entretien pour pluſieurs années.


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Cet abus énorme d’une confiance inconsidérément accordée devait naturellement ramener à l’amiral la plupart de ceux que des préjugés de nation en avaient éloignés. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Au lieu de diminuer, l’aigreur qu’on avait contre lui s’était accrue ; et, dans sa position, un voyage en Europe lui parut indispensable. Il avait de grands trésors à y porter, et il se flatta que ces moyens, trop ordinairement employés pour racheter des crimes, lui feraient enfin obtenir justice. Son espérance ne fut pas trompée. L’or, les perles, d’autres richesses qu’il offrit aux deux souverains comme un produit des possessions nouvellement ajoutées à leur empire, firent oublier ou même approuver tout le passé. La bonne Isabelle rendit à Colomb toute son estime, et l’avare Ferdinand lui-même se réconcilia un peu avec les navigations lointaines.

L’accueil diſtingué qu’il y avoit reçu, n’avoit [12]fait ſur les peuples qu’une impreſſion paſſagere. Le tems qui amene la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait diſparoître tout l’empreſſement qu’on avoit d’abord marqué pour ſe rendre dans le nouveau monde. On ne rechauffoit pas les eſprits, par ce qu’on publioit de ſes richeſſes, par la vue même de l’or qui en arrivoit. La couleur livide de tous ceux qui en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux qui y avoient péri, de la diſette qu’on y éprouvoit, la répugnance d’obéir à un étranger dont on blâmoit la ſévérité ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire : toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fut alors permis d’y paſſer.

L’accueil diſtingué qu’il y avoit reçu, n’avoit fait ſur les peuples qu’une impreſſion paſſagere. Le tems qui amene la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait disparoître tout l’empreſſement qu’on avoit d’abord marqué pour ſe rendre dans le nouveau monde. On ne réchauffoit pas les eſprits, par tout ce qu’on publioit de ſes richeſſes, par la vue même de l’or qui en arrivoit. La couleur livide de tous ceux qui [24]en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux qui y avoient péri, de la diſette qu’on y éprouvoit ; la répugnance à obéir à un étranger dont on blâmoit la ſévérité ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire ; toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fût alors permis d’y paſſer.

La nation penſa autrement que ſes ſouverains. Le tems, qui amène la réflexion à la ſuite de l’enthouſiaſme, avoit fait tomber le deſir, originairement ſi vif, d’aller dans le Nouveau-Monde. Son or ne tentoit plus perſonne. La couleur livide de tous ceux qui en étoient revenus ; les maladies cruelles & honteuſes de la plupart ; ce qu’on diſoit de la malignité du climat, de la multitude de ceux qui y avoient péri, des diſettes qui s’y faiſoient ſentir ; la répugnance d’obéir à un étranger dont la ſévérité étoit généralement blâmée ; peut-être la crainte de contribuer à ſa gloire : toutes ces cauſes avoient donné un éloignement invincible pour Saint-Domingue aux ſujets de la couronne de Caſtille, les ſeuls des Eſpagnols auxquels il fut permis d’y paſſer jufqu en 1593.

Les peuples ne pensèrent pas comme leurs maîtres. Le temps, qui amène la réflexion à la suite de l’enthousiasme, avait fait tomber le désir, originairement si vif, d’aller dans le Nouveau-Monde. La couleur livide de tous ceux qui en étaient revenus ; les maladies cruelles et honteuses de la plupart ; ce qu’on disait de la malignité du climat, de la multitude d’émigrés qui y avaient péri, des disettes qui s’y faisaient sentir ; la répugnance d’obéir à un étranger dont les rigueurs étaient généralement blâmées, peut-être la crainte de contribuer à sa gloire, toutes ces causes avaient [238]donné un éloignement invincible pour l’île espagnole aux sujets de la couronne de Castille, les seuls des Espagnols auxquels il fût alors permis d’y passer.

Il falloit pourtant des Colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons, parmi les malfaiteurs, de dérober les plus grands ſcélérats à la mort, à l’infamie, pour les faire ſervir à étendre la puiſſance de leur patrie dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet auroit eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix, & la pureté des mœurs euſſent pu contenir ou reprimer la licence de quelques ſujets effrénés, ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs que des brigands. L’Amérique ne ſe purgera jamais du levain & de l’écume qui entrerent dans la maſſe des premieres populations que l’Europe y jetta. Colomb fit bientôt la triſte expérience du mauvais avis qu’il avoit ouvert.

Il falloit pourtant des colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons, parmi les malfaiteurs ; de dérober les plus grands ſcélérats à la mort, à l’infamie, pour les faire ſervir à étendre la puiſſance de leur patrie, dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet auroit eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix & la pureté des mœurs, euſſent pu contenir ou réprimer la licence de quelques ſujets effrénés ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs que des brigands. L’Amérique ne ſe purgera jamais du levain & de l’écume qui entrerent dans la maſſe des premieres populations que l’Europe y jetta. Colomb fit bientôt la triſte expérience du mauvais avis qu’il avoit ouvert.

Il falloit pourtant des colons. L’amiral propoſa de les prendre dans les priſons ; de dé[359]rober des criminels à la mort, à l’infamie pour l’agrandiſſement d’une patrie dont ils étoient le rebut & le fléau. Ce projet eut eu moins d’inconvéniens pour des colonies ſolidement établies, où la vigueur des loix auroit contenu ou réprimé des ſujets effrénés ou corrompus. Il faut aux nouveaux états d’autres fondateurs que des ſcélérats. L’Amérique ne ſe purgera peut-être jamais du levain, de l’écume qui entrèrent dans la maſſe des premières populations que l’Europe y jetta ; & Colomb lui-même ne tarda pas à ſe convaincre qu’il avoit ouvert un mauvais avis.

Il fallait pourtant des colons. L’amiral proposa de les prendre dans les prisons, de dérober des criminels à l’infamie ou à la mort pour l’agrandissement d’une patrie dont ils étaient le rebut et le fléau. Un désir immodéré de réaliser sans délai les grandes promesses qu’il avait faites lui avait inspiré ce funeste projet, et une passion impatiente de jouir le fit accepter sans réflexion par une cour où les principes d’une société bien ordonnée étaient ignorés. Quelques sages prévirent que les scélérats qu’on allait faire passer dans le Nouveau-Monde, joints aux scélérats qui s’y trouvaient déjà, y formeraient une population des plus corrompues qu’on eût jamais vues sur le globe ; mais ou ils craignirent de manifester leur opinion, ou on ne fit aucun cas de leurs lumières.


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Pendant les deux années que la lenteur ordinaire aux conseils de la puissance qu’il servait, que les artifices de la jalousie et de la haine retinrent forcément Colomb en Europe, l’île espagnole fut le le théâtre de divers événemens. On abandonna au nord la ville d’Isabelle, privée de tous les avantages qu’exige un établissement principal, et les habitans furent transférés au sud, sous un beau ciel, dans un pays ouvert, au milieu d’une plaine féconde, sur les bords rians de l’Ozama, près [239]d’un port excellent, et non loin des riches mines de Saint-Christophe, découvertes après celles de Cibao. La nouvelle cité fut appelée San-Domingo, nom qui ne tarda pas à devenir celui de l’île entière.


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C’était un grand pas de fait ; les Indiens voisins de la moderne capitale, que leur éloignement avait jusqu’alors préservés du joug, s’y soumettaient assez facilement, lorsque Roldan, chef de la justice, mécontent de n’être que la troisième personne de la colonie, déclama hautement contre Colomb, contre Barthelemi et contre Diego, ses frères, principaux dépositaires de l’autorité. Il les accusa de cruauté ; il les accusa d’avarice ; il les accusa d’ambition. A l’en croire, les trois Génois n’avaient fait périr tant d’Espagnols que pour s’emparer des trésors du Nouveau-Monde et y former un empire indépendant. Quelque peu de vraisemblance qu’eussent ces imputations, elles lui donnèrent assez de complices pour l’enhardir à la rébellion. L’unique précaution qu’il prit fut de s’éloigner des lieux où étaient les troupes restées fidèles à leurs drapeaux, et de se retrancher dans des défilés où elles ne pouvaient l’attaquer sans courir de très-grands dangers.


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Tel était l’état des choses au retour de l’amiral dans la colonie. Les forces qui le suivaient, jointes à celles qu’il trouvait rassemblées, étaient assurément très-suffisantes pour obliger les dissidens à rentrer dans l’ordre, ou pour les écraser s’ils [240]se refusaient à la soumission. C’était même le seul parti convenable à prendre, au gré des esprits ardens. Son opinion ne fut pas celle de ces hommes exagérés. Outre qu’il lui répugnait de verser du sang, il devait craindre que ses soldats ne se portassent mollement à cette guerre ; qu’un grand nombre même d’entre eux, dont les mauvaises dispositions lui étaient connues, ne se rangeassent du côté des mécontens. Ces réflexions le décidèrent à tenter la voie des négociations. Ses démarches furent long-temps infructueuses. Les députés avec lesquels il était obligé de traiter s’obstinaient à regarder ses offres ou comme faites de mauvaise foi, ou comme dictées par la faiblesse. A la fin il fut convenu qu’il y aurait une amnistie générale ; que le chef de la sédition reprendrait sa place ; qu’on embarquerait pour l’Espagne ceux qui voudraient y retourner, et que, dans l’île même, il serait accordé aux autres un vaste terrain qui serait cultivé à leur profit par les Indiens qu’on s’engageait à y attacher. Telle fut l’origine de ces désastreuses commanderies qui s’établirent depuis si généralement dans toutes les contrées de l’Amérique que le fer asservit successivement à la Castille.


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Tandis que l’amiral se félicitait dans le Nouveau-Monde d’avoir rétabli le calme sans tirer l’épée, les clameurs contre lui se multipliaient dans l’ancien, et le ministre des Indes lui-même appuyait de son crédit tous les ressentimens. Fer[241]dinand entra en quelque sorte dans cette espèce de conjuration contre un homme qu’il n’aimait pas, et Isabelle fut de nouveau entraînée dans une démarche que son cœur désavouait. On envoya à St.-Domingue François de Bovadilla, autorisé à rechercher la conduite de Colomb ; et, si elle était trouvée repréhensible, à prendre lui-même les rênes du gouvernement. C’était évidemment vouloir perdre l’accusé que de lui donner le même homme pour juge et pour successeur. Aussi cette imprudente commission n’eut-elle pas été plus tôt rendue publique, que les délations devinrent innombrables. Quoique contradictoires et invraisemblables, elles parurent suffisantes à un tribunal composé de magistrats sans honneur et sans probité. La peine de mort fut prononcée d’une voix unanime contre les trois frères, et on les envoya en Europe avec la conviction que la sentence qui venait d’être rendue y aurait une pleine exécution.


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Comme c’eût été une sorte de consolation pour les malheureux d’être réunis, et qu’on ne voulait leur épargner aucun genre de supplice, ils furent embarqués sur trois navires différens. Alonzo de Valejo, commandant de celui qui portait l’amiral, et qui ne partageait pas les torts de sa nation, n’eut pas plus tôt quitté la rade où il avait mis à la voile, qu’il voulut ôter à son prisonnier les chaînes dont il était chargé. Non, non, répondit avec dignité ce grand homme, mes fers ne tomberont que par ordre de mes souverains ; [242]partout ils me suivront ; jamais je ne les perdrai de vue, et ils descendront avec moi dans la tombe. Ce sera une preuve ajoutée à cent mille autres de la récompense ordinairement réservée aux services les plus éminens.

Si ce hardi navigateur eut ſeulement amené [13]avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré dans la traverſée, ſinon des principes élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant à leur arrivée le plus grand nombre, ils auroient donné des exemples de modération & d’obéiſſance qu’on eut été forcé, qu’on eut peut-être aimé à ſuivre. Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets, & donné de la conſiſtance à la colonie. Les Indiens auroient été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. La métropole encouragée par ces ſuccès à de plus grands efforts, on eut formé de nouveaux établiſſements qui auroient étendu la gloire, les richeſſes, & la puiſſance de l’Eſpagne. Peu d’années devoient amener ces grands événemens. Une mauvaiſe idée gâta tout.

Si ce hardi navigateur eût ſeulement amené avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré dans la traverſée, ſinon des principes élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant à leur arrivée le plus grand nombre, ils auroient donné des exemples de modération & d’obéiſſance, qu’on eût été forcé d’imiter, qu’on eût peut-être aimé à ſuivre. Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets, & donné de la conſiſtance à la colonie. Les Indiens auroient été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. La métropole étant encouragée par ces ſuccés à de plus grands efforts, on eût formé de nouveaux établiſſemens qui auroient étendu la gloire, les richeſſes & la puiſſance de l’Eſpagne. Peu d’années devoient amener ces grands événemens ; une mauvaiſe idée gâte tout.

Si ce hardi navigateur eût ſeulement amené avec lui des hommes ordinaires, il leur auroit inſpiré, dans la traverſée, des principes peut-être élevés, du moins des ſentimens honnêtes. Formant, à leur arrivée, le plus grand nombre, ils auroient donné l’exemple de la ſoumiſſion, & auroient néceſſairement fait rentrer dans l’ordre ceux qui s’en étoient écartés. Cette harmonie auroit produit les meilleurs effets. Les Indiens euſſent été mieux traités, les mines mieux exploitées, les tributs mieux payés. Encouragée, par le ſuccès, à de nouveaux efforts, la métropole [360]auroit formé d’autres établiſſemens qui euſſent étendu la gloire, les richeſſes, la puiſſance de l’Eſpagne. Quelques années devoient amener ces événemens. Une idée peu réfléchie gâta tout.


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Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui infeſtoient Saint-Domingue, formèrent un des peuples les plus dénaturés que le globe eût jamais portés. Leur aſſociation les mit en état de braver audacieuſement l’autorité ; & l’impoſſibilité de les réduire fit recourir aux moyens de les gagner. Pluſieurs furent inutilement tentés. Enfin on imagina, en 1499, d’attacher aux terres que recevoit chaque Eſpagnol, un nombre plus ou moins conſidérable d’inſulaires qui devroient tout leur tems, toutes leurs ſueurs à des maîtres ſans humanité & ſans prévoyance. Cet acte de foibleſſe rendit une tranquillité apparente à la colonie, mais ſans concilier à l’amiral l’affection de ceux qui en profitoient. Les plaintes formées contre lui furent même plus ſuivies, plus ardentes, plus appuyées, & plus accueillies qu’elles ne l’avoient encore été.


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Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui étoient à Saint-Domingue, formerent le peuple le plus corrompu qu’on eut jamais vu. Il ne connut ni ſubordination, ni bienſéances, ni humanité. Sa rage s’exerçoit ſur-tout contre l’amiral, qui connut trop tard l’erreur où il étoit tombé, où ſes ennemis l’avoient peut-être entraîné. Cet homme extraordinaire achetoit bien cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un contraſte perpétuel de ce qui éleve, de ce qui flétrit l’ame des conquérans. Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une Cour orgueilleuſe & défiante, qui tour-àtour le récompenſoit & le puniſſoit, lui rendoit ſa confiance & le diſgracioit.

Les malfaiteurs qui ſuivoient Colomb, joints aux brigands qui étoient à Saint-Domingue, formerent le peuple le plus corrompu qu’on eût jamais vu. Il ne connut ni ſubordination, ni bienſéances, ni humanité. Sa rage s’exerçoit ſur-tout contre l’amiral, qui connut trop tard l’erreur où il étoit tombé, où ſes ennemis l’avoient peut-être entraîné. Cet homme extraordinaire achetoit bien cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un [26]contraſte perpétuel de ce qui éleve & de ce qui fletrit l’ame des conquérans. Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une cour orgueilleuſe & défiante, qui tour-àtour le récompenſoit & le puniſſoit, lui rendoit ſa confiance & le diſgracioit.

Cet homme extraordinaire achetoit bien [361]cher la célébrité que ſon génie & ſes travaux lui avoient acquiſe. Sa vie fut un contraſte perpétuel d’élévation & d’abaiſſement. Toujours en bute aux complots, aux calomnies, à l’ingratitude des particuliers, il eut encore à ſoutenir les caprices d’une cour fière & orageuſe, qui, tour-àtour, le récompenſoit & le puniſſoit, le réduiſoit à d’humiliantes juſtifications, & lui rendoit ſa confiance.


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La prévention du miniſtère d’Eſpagne, contre l’auteur de la plus grande découverte qui eût jamais été faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans le Nouveau-Monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le plus avide, le plus injuſte, le plus féroce de tous ceux qui étoient paſſés en Amérique, arrive, en 1500, à Saint-Domingue ; dépouille l’amiral de ſes biens, de ſes honneurs, de ſon autorité, & l’envoie en Europe chargé de fers. L’indignation publique avertit les ſouverains que l’univers attend, ſans délai, la punition d’un forfait ſi audacieux, la réparation d’un ſi grand outrage. Pour concilier les bienſéances avec leurs préjugés, Iſabelle & Ferdinand rap[362]pellent, avec une indignation vraie ou ſimulée, l’agent qui avoit ſi cruellement abuſé du pouvoir qu’ils lui avoient commis : mais ils ne renvoient pas à ſon poſte la déplorable victime de ſon incompréhenſible ſcélérateſſe. Plutôt que de languir dans l’oiſiveté, plutôt que de vivre dans l’humiliation, Colomb ſe détermine à faire, comme aventurier, un quatrième voyage dans des régions qu’on pouvoit preſque dire de ſa création. Après ce nouvel effort, que la malice des hommes, que le caprice des élémens ne réuſſirent pas à rendre inutile, il termina, en 1506, à Valladolid une carrière brillante, que la mort récente d’Iſabelle lui avoit ôté toute eſpérance de voir jamais heureuſe. Quoiqu’il n’eût que cinquante-neuf ans, ſes forces phyſiques étoient très-affoiblies : mais ſes facultés morales n’avoient rien perdu de leur énergie.

Après une très-courte traversée, la faible escadre mouilla à Cadix le 25 novembre 1500. Le spectacle qu’elle offrait causa plus de surprise que d’indignation. Tout intérêt fut refusé au navigateur qui avait ouvert à l’Espagne la route d’un autre hémisphère. Les préventions que la malveillance n’avait cessé de semer contre lui étouffèrent la compassion assez généralement accordée au malheur. Quoique les sentimens de la cour ne différassent vraisemblablement que peu de ceux de la multitude, elle se crut obligée à quelques démonstrations de plus. On rendit la liberté à l’amiral ; on le reçut avec distinction ; on loua son zèle ; on désavoua son exécrable oppresseur ; mais sans lui faire espérer qu’il pût être un jour rétabli dans ses dignités. Plutôt que de languir dans l’oisiveté, plutôt que de vivre dans l’humiliation, il se détermina à faire comme aventurier un quatrième voyage dans des régions qu’on pouvait dire de sa création. Après ce nouvel effort, que la malice des hommes, que le caprice des élémens ne réussirent pas à rendre inutile, il termina en 1506, à Valladolid, une carrière agitée, que la mort récente d’Isabelle lui avait ôté toute espérance de voir jamais heureuse. Quoi[243]qu’il n’eût que cinquante-neuf ans, ses forces physiques étaient très-affaiblies, tandis que ses facultés morales n’avaient rien perdu de leur énergie.

La prévention du miniſtere d’Eſpagne, contre l’auteur de la plus grande découverte qu’on eut jamais faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans [14]le nouveau monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le plus embitieux, le plus intéreſſé, le plus injuſte, le plus emporté de ceux qui étoient paſſés en Amérique, arrive à Saint-Domingue, jette l’amiral dans les fers, & le fait conduire en Eſpagne comme le plus vil des criminels. La Cour honteuſe d’un traitement ſi ignominieux, lui rend la liberté ; mais ſans le venger de ſon oppreſſeur, ſans le rétablir dans ſes charges. Telle fut la fin de cet homme ſingulier, qui avoit ajouté aux yeux de l’Europe étonnée, une quatrieme partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner à cet hémiſphere étranger, le nom du hardi navigateur, qui le premier y avoit pénétré. C’étoit le moindre hommage qu’on dut a ſa mémoire ; mais ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi : cet honneur étoit réſervé au Florentin Americ Veſpuce, quoiqu’il ne fit que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé au-deſſus des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.

La prévention du miniſtère d’Eſpagne contre l’auteur de la plus grande découverte qu’on eût jamais faite, alla ſi loin, qu’on envoya dans le nouveau monde un arbitre pour juger entre Colomb & ſes ſoldats. Bovadilla, le plus ambitieux, le plus intéreſſé, le plus injuſte, le plus emporté de ceux qui étoient paſſés en Amérique, arrive à Saint-Domingue, jette l’amiral dans les fers, & le fait conduire en Eſpagne comme le plus vil des criminels. La cour honteuſe d’un traitement ſi ignominieux, lui rend la liberté ; mais ſans le venger de ſon oppreſſeur, ſans le rétablir dans ſes charges. Telle fut la fin de cet homme ſingulier, qui avoit étonné l’Europe, en ajoutant une quatriéme partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner à cet hémiſphere étranger, le nom du hardi navigateur qui le premier y avoit pénétre. C’étoit le moindre hommage qu’on [27]dût à ſa mémoire ; mais ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune, qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi. Cet honneur étoit réſervé au Florentin Americ Veſpuce, quoiqu’il ne fît que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé à côté des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.

Telle fut la fin de cet homme ſingulier qui avoit étonné l’Europe, en ajoutant une quatrième partie à la terre, ou plutôt une moitié du monde à ce globe ſi long-tems dévaſté & ſi peu connu. La reconnoiſſance publique auroit dû donner, à cet hémiſphère étranger, le nom du premier navi[363]gateur qui y avoit pénétré. C’étoit le moindre hommage qu’on dût à ſa mémoire : mais, ſoit envie, ſoit inattention, ſoit jeu de la fortune qui diſpoſe auſſi de la renommée, il n’en fut pas ainſi. Cet honneur étoit réſervé au Florentin Améric Veſpuce, quoiqu’il ne fît que ſuivre les traces d’un homme dont le nom doit être placé à côté des plus grands noms. Ainſi le premier inſtant où l’Amérique fut connue du reſte de la terre, fut marqué par une injuſtice, préſage fatal de toutes celles dont ce malheureux pays devoit être le théâtre.


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Ses malheurs avoient commencé avec la découverte. Malgré ſon humanité & ſes lumières, Colomb les multiplia lui-même, en attachant des Américains aux champs qu’il diſtribuoit à ſes ſoldats. Ce qu’il s’étoit permis pour ſortir des embarras où le jettoit une inſubordination rarement interrompue, Bovadilla le continua & l’étendit dans la vue de ſe rendre agréable. Ovando, qui le remplaça, rompit tous ces liens, ſelon l’ordre qu’il en avoit reçu. Le repos fut la première jouiſſance des êtres foibles que la violence avoit condamnés à des travaux que leur nour[364]riture, leur conſtitution & leurs habitudes ne comportoient pas. Ils erroient au haſard, ou reſtoient accroupis ſans rien faire. La ſuite de cette inaction fut une famine qui leur fut funeſte, & qui le fut à leurs oppreſſeurs. Avec de la douceur, des réglemens ſages & beaucoup de patience, il étoit poſſible d’opérer d’heureux changemens. Ces voies lentes & tempérées ne convenoient pas à des conquérans preſſés d’acquérir, preſſés de jouir. Ils demandèrent, avec la chaleur inſéparable d’un grand intérêt, que tous les Indiens leur fuſſent répartis pour être employés à l’exploitation des mines, à la culture des grains, aux différentes occupations dont on les jugeroit capables. La religion & la politique furent les deux voiles dont ſe couvrit cet affreux ſyſtême. Tout le tems, diſoit-on, que ces ſauvages auront le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront pas le chriſtianiſme ; & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. La cour, après bien des diſcuſſions, ſe décida pour un ordre de choſes, ſi contraire à tous les bons principes. L’iſle entière [365]fut diviſée en un grand nombre de diſtricts que les Eſpagnols obtinrent plus ou moins étendus, ſelon leur grade, leur crédit ou leur naiſſance. Les Indiens, attachés à ces poſſeſſions précaires, furent des eſclaves que la loi voulut toujours protéger, & qu’elle ne protégea jamais efficacement, ni à Saint-Domingue, ni dans les autres parties du Nouveau-Monde, où cette horrible diſpoſition s’établit depuis généralement.


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Avant que Colomb eût mis à la voile pour sa dernière expédition, son tyran, ses juges ; ses ennemis les plus acharnés avaient reçu l’ordre de repasser en Europe. Quoique le but apparent de cette rigueur parût être de lui donner une sorte de satisfaction, on est autorisé à penser que le gouvernement se détermina plus spécialement à cette démarche pour purger la colonie des monstres qui la dévoraient, et pour s’enrichir de leurs dépouilles. Si c’était réellement son espoir, il ne fut pas entièrement rempli. Les brigands et leurs trésors devinrent généralement, à la vue même de l’île, la proie de l’Océan irrité.


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Cette terrible leçon fut perdue pour Ovando, qui succédait à Bovadilla. Trompant l’opinion qu’on avait de ses lumières, il voulut obtenir par une infatigable activité des succès que le temps seul pouvait amener. Cette ambition lui fit ordonner la construction de neuf à dix villes ou bourgades, que devaient peupler les anciens colons et les deux mille cinq cents hommes qui l’avaient suivi. Peu content d’assurer les subsistances qu’exigeait la consommation locale, il voulut créer des denrées pour l’exportation. Ayant fait réduire de la moitié au tiers, et du tiers au cinquième, les droits que percevait le fisc sur l’or que [244]charriaient les rivières ou qu’on arrachait aux entrailles de la terre, il poussa l’exploitation des mines au-delà de ce qu’on avait cru possible. Ces travaux étaient exécutés par les seuls Indiens, qui étaient encore obligés au service domestique.


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L’oppression enfanta le désespoir ; mais que peut le désespoir sans un corps robuste, sans l’énergie de l’âme, sans armes et sans discipline ? Aussi les attroupemens qu’il avait formés furent-ils dissipés, quoique plus lentement, plus difficilement qu’on ne l’avait espéré. Les chefs, tous les chefs sans exception, périrent dans des tourmens inexprimables ; et la nation entière, dont une partie avait jusqu’alors échappé au joug, se vit condamnée à une éternelle servitude.


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Cette tyrannie convenait à Ovando, dont les volontés arbitraires ne devaient plus trouver d’opposition. Elle convenait aux Espagnols fixés dans la colonie, dont on multipliait les esclaves. Elle convenait aux courtisans, qui, sans passer les mers, obtenaient des terres et des bras qui, en leur assurant un grand revenu, n’exigeaient de leur part ni soins ni avances. Elle convenait au gouvernement, qui voyait croître chaque jour les trésors arrivés du nouveau monde. Mais la source de ces criminelles prospérités allait tarir, parce que la fatigue, la misère, le chagrin et le glaive avaient moissonné la plupart des malheureux auxquels on les devait. Une avidité insatiable imagina d’aller voler sur le continent et dans les îles [245]voisines d’autres sauvages pour remplacer ceux qui avaient péri.

Elles ſe multiplierent après la chûte de Colomb & la mort d’Iſabelle. Juſqu’alors les Inſulaires, quoique condamnés à des corvées deſtructives, à des tributs exceſſifs, avoient continué à vivre dans leurs bourgades ſelon leurs uſages, & ſous le gouvernement de leurs caciques. En 1506, Ferdinand fut ſollicité de les répartir entre les conquérans pour être employés aux travaux des [15]mines, ou à tous les uſages que des tyrans pourroient en faire. La religion & la politique furent les deux voiles dont on couvrit ce ſyſtême extravagant d’inhumanité. Tout le tems, diſoit-on, qu’on laiſſera à ces barbares le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront jamais le chriſtianiſme ; & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. Le monarque ſur la foi des théologiens que leurs dogmes excluſifs portent toujours aux partis violents, accorda ce qu’on demandoit. L’iſle entiere fut partagée en un grand nombre de diſtricts. Chaque Eſpagnol ſans diſtinction de Caſtillan & d’Arragonois, en obtint un plus ou moins étendu ſelon ſon grade, ſa faveur ou ſa naiſſance. Les Indiens qu’on y attacha furent dès ce moment des eſclaves qui devoient leur ſang, leurs ſueurs à leurs maîtres. Cette horrible diſpoſition fut ſuivie depuis dans tous les établiſſemens du nouveau monde.

Elles ſe multiplierent après la chûte de Colomb & la mort d’Iſabelle. Juſqu’alors les inſulaires, quoique condamnés à des corvées deſtructives, à des tributs exceſſifs, avoient continué à vivre dans leurs bourgades ſelon leurs uſages, & ſous le gouvernement de leurs caciques. En 1560, Ferdinand fut ſollicité de les répartir entre les conquérans, pour être employés aux travaux des mines, ou à tous les uſages que des tyrans pourroient en faire. La religion & la politique furent les deux voiles dont on couvrit ce ſyſtême extravagant d’inhumanité. Tout le tems, diſoit-on, qu’on laiſſera à ces barbares le libre exercice de leurs ſuperſtitions, ils n’embraſſeront jamais le chriſtianiſme, & ils nourriront toujours un eſprit de révolte, à moins que leur diſperſion ne les mette hors d’état de rien entreprendre. Le monarque, [28]ſur la foi des théologiens, que leurs dogmes excluſifs portent toujours aux partis violens, accorda ce qu’on demandoit. L’iſle entiere fut partagée en un grand nombre de diſtricts. Chaque Eſpagnol, ſans diſtinction de Caſtillan & d’Arragonois, obtint un diſtrict ſelon ſon grade, ſon crédit ou ſa naiſſance. Les Indiens qu’on y attacha, furent dès ce moment des eſclaves qui devoient leurs ſueurs & leur ſang à leurs maîtres. Cette horrible diſpoſition fut ſuivie depuis, dans tous les établiſſemens du nouveau monde.


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Les mines donnerent alors un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié. Elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner à la cinquieme partie.

Les mines donnerent alors un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié. Elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner à la cinquiéme partie.

Quelques commotions ſuivirent cet arrangement : mais elles furent arrêtées par des perfidies ou étouffées dans le ſang. Lorſque la ſervitude fut imperturbablement établie, les mines donnèrent un produit plus fixe. La couronne en avoit d’abord la moitié ; elle ſe réduiſit dans la ſuite au tiers, & fut enfin obligée de ſe borner au cinquième.


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Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue, enflammerent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands & les gens en place obtinrent de ces conceſſions qui procuroient des richeſſes ſans travail. Ils les faiſoient régir par des agens qui avoient leur fortune à faire, & à augmenter celles de leurs commettans. On vit alors ce qui ne paroiſſoit pas poſſible, un accroiſſement de férocité. Cinq ans après cet arrangement barbare, les naturels du pays ſe trouverent réduits à quatorze mille. Il [16]fallut aller chercher ſur le continent, & dans les iſles voiſines des ſauvages pour les remplacer.

Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue, enflammerent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands & les gens en place obtinrent de ces poſſeſſions, qui procuroient des richeſſes ſans travail. Ils les faiſoient régir par des agens qui avoient à faire leur fortune, en augmentant celle de leurs commettans. On vit alors ce qui ne paroiſſoit pas poſſible, un accroiſſement de férocité. Cinq ans aprés cet arrangement barbare, les naturels du pays ſe trouverent réduits à quatorze mille. Il fallut aller chercher ſur le continent, & dans [29]les iſles voiſines, d’autres ſauvages pour les remplacer.

Les tréſors qui venoient de Saint-Domingue enflammèrent la cupidité de ceux-là même qui ne vouloient point paſſer les mers. Les grands, les favoris & les gens en place ſe firent donner de ces propriétés qui procuroient des richeſſes, ſans ſoins, ſans avances & ſans inquiétude. Ils les faiſoient régir par des agens, qui avoient leur fortune à faire, [366]en augmentant celle de leurs commettans. En moins de ſix ans ſoixante mille familles Américaines ſe trouvèrent réduites à quatorze mille. Il fallut aller chercher ſur le continent & dans les iſles voiſines d’autres ſauvages pour les remplacer.


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Les uns & les autres étoient accouplés comme des bêtes. On faiſoit relever à grands coups ceux qui ſuccomboient ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles mains. Une nourriture mal ſaine, inſuffiſante achevoit d’épuiſer des corps excédés de travaux. Le lait tariſſoit dans le ſein des meres. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées, leurs enfans morts ou mourans. Les peres s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux mêmes arbres où ils venoient d’arracher, & de recevoir les derniers ſoupirs de leurs femmes & de leurs enfans. Leur race n’eſt plus.

Les uns & les autres étoient accouplés au travail comme des bêtes. On faiſoit relever à force de coups, ceux qui ſuccomboient ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes, qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles mains. Une nourriture mal-ſaine, inſuffiſante, achevoit d’épuiſer des corps excédés de fatigues. Le lait tariſſoit dans le ſein des meres. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées, leurs enfans morts ou mourans. Les peres s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs femmes & leurs enfans. Leur race n’eſt plus.

Les uns & les autres étoient accouplés au travail comme des bêtes. On faiſoit relever, à force de coups, ceux qui plioient ſous leurs fardeaux. Il n’y avoit de communication entre les deux ſexes, qu’à la dérobée. Les hommes périſſoient dans les mines, & les femmes dans les champs que cultivoient leurs foibles mains. Une nourriture mal-ſaine, inſuffiſante, achevoit d’épuiſer des corps excédés de fatigues. Le lait tarriſſoit dans le ſein des mères. Elles expiroient de faim, de laſſitude, preſſant contre leurs mamelles deſſéchées leurs enfans morts ou mourans. Les pères s’empoiſonnoient. Quelques-uns ſe pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs fils & leurs épouſes. Leur race n’eſt plus. Il faut que je m’arrête ici un moment. Mes yeux ſe rempliſſent de larmes, & je ne vois plus ce que j’écris.

Le peu qui restait des anciens, les nouveaux, en plus grand nombre, qu’on devait à un trop horrible brigandage, tous étaient également accouplés au travail comme des bêtes. Des verges faisaient relever ceux qui pliaient sous leurs fardeaux. Il n’y avait de communication entre les deux sexes qu’à la dérobée. Les hommes périssaient dans les mines, et les femmes dans les champs que cultivaient leurs faibles mains. Une nourriture malsaine, insuffisante, achevait d’épuiser des corps excédés de fatigue. Le lait tarissait dans le sein des mères. Elles expiraient de faim et de lassitude, pressant contre leurs mamelles desséchées leurs enfans morts ou mourans. Les pères s’empoisonnaient. Quelques-uns se pendirent aux arbres, après y avoir pendu leurs fils et leurs épouses. Leur race n’est plus. Il faut que je m’arrête ici un moment. Mes yeux se remplissent de larmes, et je ne vois plus ce que j’écris.

Avant que ces ſcenes d’horreur euſſent entierement dévaſté les premiers établiſſements des Eſpagnols dans le nouveau monde, ils en avoient formé d’autres moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquez, fondateur de ce dernier, voulut que ſa colonie partageat avec celle de Saint-Domingue ; l’avantage de faire des découvertes dans le continent, & il choiſit François Hernandez, de Cordue, pour cette deſtination glorieuſe. Il lui donna trois vaiſſeaux, cent dix hommes, & la liberté de bâtir des forts, d’enlever des eſclaves, ou de faire la traite de l’or ſelon les circonſtances. Ce voyage qui eſt de 1517, ne produiſit pas d’autre événement que la connoiſſance de Lyucatan.

Avant que ces ſcènes d’horreur euſſent entierement dévaſté les premiers établiſſemens des Eſpagnols dans le nouveau monde, ils en avoient formé d’autres moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquez, fondateur de ce dernier, voulut que ſa colonie partageât avec celle de Saint-Domingue, l’avantage de faire des découvertes dans le continent, & il choiſit François Hernandez de Cordoue pour cette deſtination glorieuſe. Il lui donna trois [30]vaiſſeaux, cent dix hommes, & la liberté de bâtir des forts, d’enlever des eſclaves, ou de faire la traite de l’or ſelon les circonſtances. Ce voyage qui eſt de 1517, ne produiſit pas d’autre événement que la connoiſſance de Lyucatan.

Avant que ces ſcènes d’horreur euſſent [367]conſommé la ruine des premières plages reconnues par les Eſpagnols dans le Nouveau-Monde, quelques aventuriers de cette nation avoient formé des établiſſemens moins conſidérables à la Jamaïque, à Porto-Rico, à Cuba. Velaſquès, fondateur de ce dernier, deſiroit que ſa colonie partageât, avec celle de Saint-Domingue, l’avantage de faire des découvertes dans le continent ; & il trouva très-diſpoſés à ſeconder ſes vues, la plupart de ceux qu’une avidité active & inſatiable avoit conduits dans ſon iſle. Cent dix s’embarquèrent, le 8 février 1517, ſur trois petits bâtimens à Saint-Iago ; cinglèrent à l’Oueſt ; débarquèrent ſucceſſivement à Yucatan, à Campèche ; furent reçus en ennemis ſur les deux côtes ; périrent en grand nombre des coups qu’on leur porta, & regagnèrent dans le plus grand déſordre le port d’où, quelques mois auparavant, ils étoient partis avec de ſi flatteuſes eſpèrances. Leur retour fut marqué par la fin du chef de l’expédition Cordova, qui mourut de ſes bleſſures.

Pendant que ces scènes d’horreur consommaient la ruine des premières plages envahies par les Espagnols dans le Nouveau-Monde, des aventuriers de leur nation dévastaient les grandes et petites Antilles, le continent depuis l’Orénoque jusqu’au Darien, quelques rivages de la mer du Sud. Les moins féroces d’entre eux avaient même jeté les fondemens d’un petit nombre de colonies, dont celle de Cuba était la plus florissante.

Jean de Grijalva, expédié l’année ſuivante pour prendre des idées approfondies de cette contrée, remplit ſa commiſſion avec intelligence. [17]Il fit plus : il parcourut la côte de Campêche pouſſa ſa navigation encore plus au Nord, & débarqua dans tous les lieux où la deſcente ſe trouva facile. Quoiqu’il n’eût pas été toujours accueilli favorablement, ſon expédition eut un grand ſuccès. Elle lui valut beaucoup d’or, & procura des lumieres ſuffiſantes ſur l’étendue, les richeſſes & les forces du Mexique.

Jean de Gryalva, expédié l’année ſuivante pour prendre des idées approfondies de cette contrée, remplit ſa commiſſion avec intelligence. Il fit plus ; il parcourut la côte de Campêche, pouſſa ſa navigation encore plus au Nord, & débarqua dans tous les lieux où la deſcente ſe trouva facile. Quoiqu’il n’eût pas été toujours accueilli favorablement, ſon expédition eut un grand ſuccès. Elle lui valut beaucoup d’or, & procura des lumieres ſuffiſantes ſur l’étendue, les richeſſes & les forces du Mexique.


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La Conquête de ce grand empire parut au deſſus de l’ame de Grijalva. La voix publique nommoit pour l’exécution de ce projet, Fernand Cortez, plus connu alors par les eſpérances qu’il donnoit, que par des grandes choſes qu’il eût déja faites. Ses partiſans prétendoient qu’il avoit une force de corps propre à ſupporter les plus grands travaux ; le talent de la parole au ſouverain dégré ; une ſagacité qui lui faiſoit tout prévoir ; une préſence d’eſprit que les événemens les plus extraordinaires ne déconcertoient jamais ; une grande abondance de moyens ; l’art de ſubjuguer les eſprits qui ſe refuſoient à la conciliation ; une conſtance qui l’empêchoit de revenir jamais ſur ſes pas ; cet enthouſiaſme de gloire qu’on a toujours regardé comme la premiere vertu des héros. La multitude qui n’a, qui ne peut avoir que le ſuccès pour regle de ſes jugemens, a long-tems adopté cette opinion avantageuſe. Depuis que la philoſophie a commencé à jetter du jour ſur l’hiſtoire, il eſt devenu douteux ſi les défauts de Cortez ne l’emportoient pas ſur ſes qualités.

La conquête de ce grand empire parut au-deſſus de l’ame de Gryalva. La voix publique nommoit pour l’exécution de ce projet Fernand Cortez, plus connu alors par les eſpérances qu’il donnoit, que par de grandes choſes qu’il eût déjà faites. Ses partiſans prétendoient qu’il avoit une force de corps propre à ſupporter les plus grands travaux ; le talent de la parole au ſouverain dégré, une ſagacité qui lui faiſoit tout prévoir ; une préſence d’eſprit que les événemens les plus extraordinaires ne déconcertoient jamais ; une [31]grande abondance de moyens ; l’art de ſubjuguer les eſprits qui ſe refuſoient à la conciliation ; une conſtance qui l’empêchoit de revenir jamais ſur ſes pas ; cet enthouſiaſme de gloire qu’on a toujours regardé comme la premiere vertu des héros. La multitude qui n’a, qui ne peut avoir que le ſuccès pour regle de ſes jugemens, a long-tems adopté cette opinion avantageuſe. Depuis que la philoſophie a commencé à jetter du jour ſur l’hiſtoire, il eſt devenu douteux ſi les défauts de Cortez ne l’emportoient pas ſur ſes qualités.


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Quoiqu’il en ſoit, cet homme devenu depuis ſi célébre, n’eut pas été plutôt choiſi par Velaſquez pour l’entrepriſe la plus importante qui eut été encore formée dans le nouveau monde, qu’il ſe vît entouré de tout ce qui ſe ſentoit un [18]puiſſant attrait pour la renommée & pour la fortune. Après avoir ſurmonté les obſtacles que la jalouſie & la haine lui ſuſciterent, il mit à la voile le dix Février de l’an 1519. Cinq cent huit ſoldats, cent neuf matelots, les officiers néceſſaires pour les commander, quelques chevaux, un peu d’artillerie compoſoient ſes forces. Ces moyens tout foibles qu’ils étoient, n’étoient pas même fournis par le gouvernement, qui ne mettoit que ſon nom dans les tentatives qu’on faiſoit pour découvrir de nouveaux pays, pour former de nouveaux établiſſemens. Tout s’exécutoit aux dépens des particuliers. Ils ſe ruinoient, s’ils étoient malheureux ; leurs ſuccès étendoient toujours l’empire de la métropole. Depuis les premieres expéditions, jamais elle ne forma de plan, jamais elle n’ouvrit ſes tréſors, jamais elle ne leva des troupes. La ſoif de l’or & l’eſprit de chevalerie qui regnoit encore, excitoient ſeuls l’induſtrie & l’activité. Ces aiguillons étoient ſi puiſſans, qu’ils faiſoient voler non-ſeulement le peuple, mais beaucoup de perſonnes d’un rang diſtingué parmi des ſauvages, ſous la zone Torride, dans un climat le plus ſouvent mal-ſain. Peut-être n’y avoit-il alors ſur la terre que l’Eſpagnol aſſez frugal, aſſez endurci à la fatigue, aſſez accoutumé aux intempéries d’un climat chaud pour ſupporter tant d’incommodités.

Quoi qu’il en ſoit, cet homme devenu depuis ſi célebre, n’eût pas été plutôt choiſi par Velaſquez pour l’entrepriſe la plus importante qui eût été encore formée dans le nouveau monde, qu’il ſe vit entouré de tout ce qui ſe ſentoit un puiſſant attrait pour la renommée & pour la fortune. Après avoir ſurmonté les obſtacles que la jalouſie & la haîne lui ſuſciterent, il mit à la voile le 10 Février 1519. Cinq cens-huit ſoldats, cent-neuf matelots, les officiers néceſſaires pour les commander, quelques chevaux, un peu d’artillerie, compoſoient ſes forces. Ces moyens, tous foibles qu’ils étoient, n’étoient pas même fournis par le gouvernement, qui ne mettoit que ſon nom dans les tentatives qu’on faiſoit pour découvrir de nouveaux pays, pour former de nouveaux établiſſemens. Tout s’exécutoit aux [32]dépens des particuliers. Ils ſe ruinoient s’ils étoient malheureux ; mais leurs ſuccès étendoient toujours l’empire de la métropole. Depuis les premieres expéditions, jamais elle ne leva des troupes. La ſoif de l’or, & l’eſprit de chevalerie qui régnoit encore, excitoient ſeuls l’induſtrie & l’activité. Ces aiguillons étoient ſi puiſſans, que non-ſeulement le peuple, mais beaucoup de perſonnes d’un rang diſtingué, voloient parmi les ſauvages à la zone torride, ſous un ciel le plus ſouvent mal-ſain. Peut-être n’y avoit-il alors ſur la terre que l’Eſpagnol aſſez frugal, aſſez endurci à la fatigue, aſſez accoutumé aux intempéries d’un climat chaud, pour ſupporter tant d’incommodités.


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Diégo de Vélasquez, qui l’avait établie, et qui la gouvernait, conçut l’ambition de faire arborer les drapeaux espagnols dans des contrées qui ne se fussent pas encore courbées devant eux. Ses regards s’arrêtèrent sur l’Yucatan, que quelques navigateurs de sa nation avaient aperçu, mais sans y descendre. François Hernandès de Cordoue se chargea de l’expédition. Il mit à la voile le 8 février 1517 avec cent dix hommes embarqués sur trois navires, et aborda le premier mars au cap Catoche, la pointe la plus méridionale de cette grande péninsule. Dans deux combats que les Indiens lui livrèrent, il perdit le tiers de ses compagnons, et ce malheur le réduisit à regagner Cuba, où il ne tarda pas à mourir des blessures qu’il avait reçues.


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Juſqu’à cette époque, l’autre hémiſphère n’avoit offert aux Eſpagnols que des ſauvages nus, errans, ſans induſtrie, ſans gouverne[368]ment. Pour la première fois, on venoit de voir des peuples logés, vêtus, formés en corps de nation, aſſez avancés dans les arts pour convertir en vaſes des métaux précieux.

Jusqu’à cette époque, l’autre hémisphère n’avait offert aux Espagnols que des sauvages nus, errans, sans industrie, sans gouvernement. Pour la première fois on venait de voir des hommes logés, vêtus, formés en corps de nation, assez avancés dans les arts pour convertir en vases les métaux précieux.


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Cette découverte pouvoit faire craindre des dangers nouveaux : mais elle préſentoit auſſi l’appât d’un butin plus riche ; & deux cens quarante Eſpagnols ſe précipitèrent dans quatre navires qu’armoit, à ſes dépens, le chef de la colonie. Ils commencèrent par vérifier ce qu’avoient publié les aventuriers qui les avoient précédés, pouſſèrent enſuite leur navigation juſqu’à la rivière de Panuco, & crurent appercevoir par-tout des traces encore plus déciſives de civiliſation. Souvent ils débarquèrent. Quelquefois on les attaqua très-vivement, & quelquefois on les reçut avec un reſpect qui tenoit de l’adoration. Dans une ou deux occaſions, ils purent échanger contre l’or du nouvel hémiſphère quelques bagatelles de l’ancien. Les plus entreprenans d’entre eux, opinoient à former un établiſſement ſur ces belles plages ; leur commandant, Grijalva, qui, quoique actif, quoique intrépide, n’avoit pas l’ame d’un héros, ne trouva pas ſes forces ſuffiſantes [369]pour une entrepriſe de cette importance. Il reprit la route de Cuba, où il rendit un compte, plus ou moins exagéré, de tout ce qu’il avoit vu, de tout ce qu’il avoit pu apprendre de l’empire du Mexique.

Cette découverte pouvait faire craindre des dangers nouveaux ; mais elle offrait aussi l’appât d’un butin plus riche, et deux cent quarante Espagnols se précipitèrent le 8 d’avril 1518 sur quatre vaisseaux qu’armait à ses dépens le chef de la colonie. Ils commencèrent par vérifier ce qu’avaient publié les aventuriers qui les avaient précédés, [247]poussèrent leur navigation plus loin vers l’ouest, et crurent apercevoir partout des traces encore plus décisives de civilisation. Souvent ils débarquèrent. Quelquefois on les attaqua très-vivement, et quelquefois on les reçut avec un respect qui tenait de l’adoration. Dans une ou deux occasions ils purent échanger contre l’or du nouvel hémisphère quelques bagatelles de l’ancien. Les plus entreprenans d’entre eux opinaient à former un établissement sur ces belles plages. Leur commandant Grijalva, trop servilement soumis peut-être à la défense qui lui en avait été faite, se refusa à leurs instances. Il préféra d’aller rendre compte des connaissances qu’il avait acquises sur l’empire du Mexique, dont il avait parcouru toutes les côtes.


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Aussitôt la conquête de cette vaste et opulente région est arrêtée par Vélasquez. Le choix de l’instrument qu’il y emploiera l’occupe plus long-temps. Il craint également de la confier à un homme qui manquera des qualités nécessaires pour la faire réussir, ou qui aura trop d’élévation pour lui en rendre hommage. On le décide enfin pour Fernand Cortez, celui des colons que ses talens appellent le plus impérieusement à une entreprise difficile, mais le moins disposé par caractère à céder la gloire de ses succès et à rester dans une éternelle dépendance.


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C’était un homme de condition, né en 1485 à Médellin, dans l’Estramadoure. Sa famille le des[248]tinait à l’étude des lois ; mais son inclination le poussa aux armes. Il devait partir pour aller apprendre la guerre en Italie sous Gonsalve de Cordoue, lorsqu’une maladie grave l’empêcha d’entrer dans la carrière qui lui était ouverte. En 1504 ses espérances se tournèrent vers Saint-Domingue, où sa parenté avec Ovando lui promettait de l’avancement. Peut-être se serait-il contenté de la fortune qu’il y avait faite, de la réputation qu’il y avait acquise, si Cuba ne lui eût offert un théâtre où son intelligence et sa valeur devaient se développer avec plus d’éclat. Ses actions parurent en effet si brillantes et si bien combinées, que les mécontens de la nouvelle colonie le chargèrent du dangereux honneur de porter à l’audience royale leurs griefs contre un trop fier et trop injuste chef. Le secret de sa mission fut pénétré, et on le condamna à porter sa tête sur un échafaud. Des sollicitations puissantes ayant obtenu que la peine de mort serait commuée en une prison perpétuelle, il fut embarqué pour aller subir son sort. Pour éviter cette destinée, il se précipita dans la mer, et regagna à travers mille périls le rivage qui l’avait vu partir. Ce courage, ou si l’on veut cette témérité, lui valut son pardon ; et Vélasquez crut s’en être assez assuré par cette indulgence pour pouvoir lui confier sûrement une expédition au succès de laquelle il attachait sa gloire et son bonheur.


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La conquête de cette vaſte & opulente région eſt auſſi-tôt arrêtée par Velaſquès. Le choix de l’inſtrument qu’il y emploiera l’occupe plus long-tems. Il craint également de la confier à un homme qui manquera des qualités indiſpenſables pour la faire réuſſir, ou qui aura trop d’ambition pour lui en rendre hommage. Ses confidens le décident enfin pour Fernand Cortès, celui de ſes lieutenans que ſes talens appellent le plus impérieuſement à l’exécution du projet, mais le moins propre à remplir ſes vues perſonnelles. L’activité, l’élévation, l’audace que montre le nouveau chef dans les préparatifs d’une expédition dont il prévoit & veut écarter les difficultés, réveillent toutes les inquiétudes d’un gouverneur naturellement trop ſoupçonneux. On le voit occupé, d’abord en ſecret & publiquement enſuite, du projet de retirer une commiſſion importante qu’il ſe reproche d’avoir inconſidérément donnée. Repentir tar[370]dif. Avant que ſoient achevés les arrangemens imaginés pour retenir la flotte compoſée de onze petits bâtimens, elle a mis à la voile, le 10 février 1519, avec cent neuf matelots, cinq cens huit ſoldats, ſeize chevaux, treize mouſquets, trente-deux arbalètes, un grand nombre d’épées & de piques, quatre fauconneaux & dix pièces de campagne.

Les mesures hardies, fermes, sages, ardentes [249]que prend Cortez pour faire réussir une entreprise dont il prévoit et veut écarter les difficultés, réveillent toutes les inquiétudes d’un gouverneur naturellement trop ombrageux. On le voit occupé, d’abord en secret, et publiquement ensuite, du projet de retirer une commission importante, qu’il se reproche d’avoir inconsidérément donnée. Repentir tardif. Avant que soient achevés les arrangemens imaginés pour retenir la flotte composée de onze très-petits bâtimens, elle a mis à la voile, le 10 février 1519, avec cent neuf matelots, cinq cent huit soldats, seize chevaux, treize mousquets, trente-deux arbalètes, un grand nombre d’épées et de piques, quatre fauconneaux, et dix pièces de campagne.


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Ces moyens d’invaſion, tout inſuffiſans qu’ils pourront paroître, n’avoient pas même été fournis par la couronne qui ne contribuoit alors que de ſon nom aux découvertes, aux établiſſemens. C’étoient les particuliers qui formoient des plans d’agrandiſſement, qui les dirigeoient par des combinaiſons bien ou mal réfléchies, qui les exécutoient à leurs dépens. La ſoif de l’or & l’eſprit de chevalerie qui régnoit encore, excitoient principalement la fermentation. Ces deux aiguillons faiſoient à la fois courir dans le Nouveau-Monde, des hommes de la première & de la dernière claſſe de la ſociété ; des brigands qui ne reſpiroient que le pillage, & des eſprits exaltés qui croyoient aller à la gloire. C’eſt pourquoi la trace de ces premiers conquérans fut marquée par tant de forfaits & par tant d’actions [371]extraordinaires ; c’eſt pourquoi leur cupidité fut ſi atroce & leur bravoure ſi giganteſque.

Ces moyens d’invasion, tout insuffisans qu’ils pourront paraître, n’étaient pas même fournis par la couronne, qui ne contribuait alors que de son nom aux découvertes qu’on tentait, aux établissemens qui s’y formaient. C’étaient les particuliers qui concevaient les plans d’agrandissement, qui les dirigeaient par des combinaisons bien ou mal réfléchies, qui les exécutaient à leurs dépens. La soif de l’or et l’esprit de chevalerie, qui n’était pas éteint encore, excitaient principalement la fermentation. Ces deux aiguillons faisaient également accourir au Nouveau-Monde des hommes de la première et de la dernière classe de la société, des brigands qui ne respiraient que le pillage, et des esprits exaltés qui [250]croyaient voler à la gloire. C’est pourquoi la trace de ces premiers conquérans fut marquée par tant de forfaits et par tant d’actions extraordinaires ; c’est pourquoi leur cupidité fut si atroce et leur vaillance si gigantesque.


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Cortez relâcha d’abord à l’île de Cozumel, où un heureux hasard lui amena l’Espagnol d’Aguilar, qui, jeté par la tempête sur une côte éloignée, avait erré huit ans dans ces régions. Il continua sa navigation vers la grande rivière à laquelle Grisjalva s était permis de donner son nom. Loin d’y trouver l’accueil que son prédécesseur y avait reçu, les habitans en parurent déterminés à l’empêcher de prendre terre. Inutilement il envoya d’Aguilar, qui entendait leur langue, pour assurer que ses intentions n’avaient rien d’hostile, d’innombrables flèches lancées des canots et du rivage sur la flotte l’avertirent que les dispositions des peuples étaient entièrement changées. Son artillerie dissipa deux fois ces faibles Indiens, et lui ouvrit Tabasco, leur bourgade principale. Ses canons lui servirent encore à mettre en déroute une nombreuse armée qui s’était très-rapidement formée. Trois défaites consécutives persuadèrent au cacique du pays qu’il était temps de procurer la paix à ses sujets. Il l’obtint en reconnaissant les rois de Castille pour ses souverains, en livrant aux instrumens de leurs victoires de l’or, des vivres, des vêtemens, une vingtaine de femmes destinées à les servir et à leur préparer le maïs le [251]seul grain alors connu dans le Nouveau-Monde.


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Ce succès ne toucha que peu Cortez, qui se sentait appelé à de plus hautes destinées. Son impatience ne tarda pas à être satisfaite. Quelques jours d’une navigation facile le portèrent au mois d’avril sur les côtes du Mexique. A peine avait-il jeté l’ancre entre l’île Saint-Jean d’Ulua et le continent, que deux pirogues abordèrent la flotte. Ceux qui les montaient se dirent envoyés par le gouverneur et par le général de la province pour s’informer du motif qui avait amené tant de vaisseaux sur ces rivages, et pour leur offrir les secours dont ils pourraient avoir besoin pour s’en éloigner. Leur discours ne fut pas compris, et l’on allait les renvoyer sans réponse lorsque Marina, l’une des femmes obtenues à Tabasco, s’offrit pour interprète. Elle rendit en yucatan ce qu’ils avaient dit, et d’Aguilar, qui entendait cet idiome, le traduisit en castillan. Cortez se vit alors en état de s’expliquer, et assura les députés que bientôt leurs maîtres seraient instruits de ses intentions. Le débarquement eut lieu le lendemain ; et un camp fortifié à la hâte reçut le même jour les troupes, les chevaux et l’artillerie.


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Pilpatoé et Teutilé, les deux personnages importans au nom desquels les premières paroles avaient été portées, ne se firent pas attendre. Cortez les reçut à la tête de son armée, et leur signifia qu’il était chargé par le plus grand mo[252]narque de l’Orient de communiquer au puissant monarque du Mexique des secrets très-intéressans pour les deux empires ; qu’il lui serait impossible de remplir sa mission ailleurs qu’à la cour, et qu’il s’attendait à y trouver les égards dus au représentant d’un prince qui n’avait pas son égal au monde. La connaissance de son arrivée, de ses prétentions et de ses forces, parvint très-rapidement à la capitale, quoique éloignée de soixante-dix à quatre-vingts lieues. Dans cette vaste domination, des courriers placés de distance en distance instruisaient en moins de rien le ministère de ce qui se passait dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches consistaient en des toiles de coton où étaient représentées les différentes circonstances des affaires qui méritaient l’attention du gouvernement. Les figures étaient entremêlées de caractères hyéroglyphiques qui suppléaient à ce que l’art du peintre n’avait pu exprimer.

Cortez qui avoit éminemment ces qualités, attaque en paſſant les Indiens de Tabaſco, les bat pluſieurs fois, leur accorde la paix, & fait alliance avec eux. On lui donne vingt femmes pour faire du pain de mays à ſes troupes. La plus jolie, baptiſée ſous le nom de Marina, devint ſa maîtreſſe. Elle lui ſervit depuis d’interprete, & lui fut très-utile.

Cortez qui avoit éminemment ces qualités, attaque en paſſant les Indiens de Tabaſco, les bat pluſieurs fois, leur accorde la paix, fait alliance avec eux, & emmene pluſieurs de leurs femmes, qui le ſuivent avec joie. Cet empreſſement avoit une cauſe trop légitime.

La double paſſion des richeſſes & de la renommée paroît animer Cortès. En ſe rendant à ſa deſtination, il attaque les Indiens de Tabaſco, bat pluſieurs fois leurs troupes, les réduit à demander la paix, reçoit leur hommage, & ſe fait donner des vivres, quelques toiles de coton, & vingt femmes qui le ſuivent avec joie. Cet empreſſement avoit une cauſe trop légitime.


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A peine il parut ſur les côtes du Mexique, que Montezuma qui y regnoit avec le pouvoir le plus abſolu, fut ſaiſi d’une frayeur ſi marquée qu’elle n’échappa pas aux courtiſans les moins pénétrans. Cette frayeur inſpirée à un ſi puiſſant monarque, par une poignée d’aventuriers, ſeroit hors de toute vraiſemblance ſi l’on ne remontoit aux principes éloignés qui en étoient la ſource.


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En Amérique, les hommes ſe livroient généralement à cette débauche honteuſe qui choque la nature & pervertit l’inſtinct animal. On a voulu attribuer cette dépravation à la foibleſſe phyſique, qui cependant devroit plutôt en éloigner qu’y entraîner. Il faut en chercher la cauſe dans la chaleur du climat ; [33]dans le mépris pour un ſexe foible ; dans l’inſipidité du plaiſir entre les bras d’une femme haraſſée de fatigues ; dans l’inconſtance du goût ; dans la bizarrerie qui pouſſe en tout à des jouiſſances moins communes ; dans une recherche de volupté, plus facile à concevoir qu’honnête à expliquer. D’ailleurs, ces chaſſes qui ſéparoient quelquefois, pendant des mois entiers, l’homme de la femme, ne tendoient-elles pas à rapprocher l’homme de l’homme ? Le reſte n’eſt plus que la ſuite d’une paſſion générale & violente, qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l’honneur, la vertu, la décence, la probité, les loix du ſang, le ſentiment patriotique : ſans compter qu’il eſt des actions auxquelles les peuples policés ont attaché avec raiſon des idées de moralité tout-àfait étrangeres à des ſauvages.

En Amérique, les hommes ſe livroient généralement à cette débauche honteuſe qui choque la nature & pervertit l’inſtinct animal. On a voulu attribuer cette dépravation à la foibleſſe phyſique, qui cependant devroit plutôt en éloigner qu’y entraîner. Il faut en chercher la cauſe dans la chaleur du climat ; dans le mépris pour un ſexe foible ; dans l’inſipidité du plaiſir entre les bras d’une femme haraſſée de fatigues ; dans l’inconſtance du goût ; dans la bizarrerie qui pouſſe en tout à des jouiſſances moins communes ; dans une recherche de volupté, plus facile à concevoir qu’honnête à expliquer. D’ailleurs, ces chaſſes qui ſéparoient quelquefois pendant [372]des mois entiers l’homme de la femme, ne tendoient-elles pas à rapprocher l’homme de l’homme ? Le reſte n’eſt plus que la ſuite d’une paſſion générale & violente, qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l’honneur, la vertu, la décence, la probité, les loix du ſang, le ſentiment patriotique : ſans compter qu’il eſt des actions auxquelles les peuples policés ont attaché avec raiſon des idées de moralité tout-àfait étrangères à des ſauvages.


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Quoi qu’il en ſoit, l’arrivée des Européens fit luire un nouveau jour aux yeux des femmes Américaines. On les vit ſe précipiter ſans ménagement dans les bras de ces lubriques étrangers, qui s’étoient fait des cœurs de tigre, & dont les mains avares dégoûtoient de ſang. Tandis que les reſtes infortunés de ces nations ſauvages cherchoient à mettre entr’eux & le glaive qui les pourſuivoit, des déſerts immenſes, des femmes juſqu’alors trop négligées, foulant audacieuſement les ca[34]davres de leurs enfans & de leurs époux maſſacrés, alloient chercher leurs exterminateurs juſques dans leur propre camp, pour leur faire partager les tranſports de l’ardeur qui les dévoroit. Parmi les cauſes qui contribuerent à la conquête du nouveau monde, on doit compter cette fureur des femmes Américaines pour les Eſpagnols. Ce furent elles qui leur ſervirent communément de guides, qui leur procurerent ſouvent des vivres, & qui quelquefois leur découvrirent des conſpirations.

Quoi qu’il en ſoit, l’arrivée des Européens fit luire un nouveau jour aux yeux des femmes Américaines. On les vit ſe précipiter ſans répugnance dans les bras de ces lubriques étrangers, qui s’étoient fait des cœurs de tigre, & dont les mains avares dégouttoient de ſang. Tandis que les reſtes infortunés de ces nations ſauvages cherchoient à mettre entre eux & le glaive qui les pourſuivoit, des déſerts immenſes, des femmes juſqu’alors trop négligées, foulant audacieuſement les cadavres de leurs enfans & de leurs époux maſſacrés, alloient chercher leurs exterminateurs juſques dans leur propre camp, pour leur faire partager les tranſports de l’ardeur [373]qui les dévoroit. Parmi les cauſes qui contribuèrent à la conquête du Nouveau-Monde, on doit compter cette fureur des femmes Américaines pour les Eſpagnols. Ce furent elles qui leur ſervirent communément de guides, qui leur procurèrent ſouvent des vivres, & qui quelquefois leur découvrirent des conſpirations.


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La plus célebre de ces femmes fut appellée Marina. Quoique fille d’un cacique aſſez puiſſant, elle fut par des événemens ſinguliers, eſclave chez les Mexicains dès ſa premiere enfance. De nouveaux hazards l’avoient conduite à Tabaſco avant l’arrivée des Eſpagnols. Frappés de ſa figure & de ſes graces, ils la diſtinguerent. Leur général lui donna ſon cœur, & lui inſpira une paſſion très-vive. Dans de tendres embraſſemens, elle apprit bientôt le Caſtillan. Cortez de ſon côté, connut l’étendue de l’eſprit, la fermeté du caractere de ſon amante ; & il n’en fit pas ſeulement ſon interprête, mais encore ſon conſeil. De l’aveu de tous les hiſtoriens, elle eut une influence principale dans tout ce qu’on entreprit contre le Mexique.

La plus célèbre de ces femmes fut appellée Marina. Quoique fille d’un cacique aſſez puiſſant, elle fut par des événemens ſinguliers, eſclave chez les Mexicains dès ſa première enfance. De nouveaux haſards l’avoient conduite à Tabaſco avant l’arrivée des Eſpagnols. Frappés de ſa figure & de ſes graces, ils la distinguèrent. Leur général lui donna ſon cœur, & lui inſpira une paſſion très-vive. Dans de tendres embraſſemens, elle apprit bientôt le Caſtillan. Cortès, de ſon côté, connut l’étendue de l’eſprit, la fermeté du caractère de ſon amante ; & il n’en fit pas ſeulement ſon interprète, mais encore ſon conſeil. De l’aveu de tous les hiſtoriens, elle eut une influence principale dans tout ce qu’on entreprit contre le Mexique.


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Cet empire n’étoit fondé, dit-on, que de[35]puis un peu plus d’un ſiécle. Pour ajouter foi à une choſe ſi peu croyable, il faudroit d’autres témoignages que ceux des Eſpagnols, qui n’avoient ni le talent, ni la volonté, de rien examiner ; il faudroit une autre autorité que celle de leurs fanatiques prêtres, qui vouloient établir leur propre ſuperſtition, ſur les ruines du culte de ces peuples. Que ſauroit-on de la Chine, ſi les Portugais avoient pu l’incendier, la bouleverſer, ou la détruire comme le Bréſil ? Parleroit-on aujourd’hui de l’antiquité de ſes livres, de ſes loix & de ſes mœurs ? Quand on aura laiſſé pénétrer au Mexique quelques philoſophes, pour y déterrer & défricher les ruines de ſon hiſtoire ; que ces ſavans ne ſeront pas des moines ni des Eſpagnols ; mais des Anglois, des François qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité : peut-être alors la ſaura-ton, ſi la barbarie n’a pas détruit les anciens monumens qui pouvoient en marquer la trace.


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On n’a pas des lumieres plus certaines ſur les fondateurs de l’empire, que ſur l’époque de ſa fondation. C’eſt encore une de ces connoiſſances que l’ignorance des Eſpagnols a dérobées à notre curioſité. Leurs crédules hiſtoriens ont écrit d’une maniere incertaine & vague, que des barbares ſortis du Nord de ce continent, mais qui formoient un corps de nation, avoient réuſſi a ſubjuguer ſucceſſive[36]ment des ſauvages, nés ſous un ciel plus doux, & qui ne vivoient pas en ſociété, ou qui ne compoſoient que des ſociétés peu nombreuſes.


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Tout ce qu’il eſt permis d’aſſurer, c’eſt que le Mexique obéiſſoit à Montezuma, lorſque les Eſpagnols aborderent aux côtes de l’empire. Le ſouverain ne tarda pas à être averti de l’arrivée de ces étrangers. Dans cette vaſte domination, des couriers placés de diſtance en diſtance, inſtruiſoient rapidement la cour de tout ce qui arrivoit dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches conſiſtoient en des toiles de coton, où étoient répréſentées des différentes circonſtances des affaires qui méritoient l’attention du gouvernement. Les figures étoient entremêlées de caractères hyérogliphiques, qui ſuppléoient à ce que l’art du peintre n’avoit pu exprimer.

Cet empire obéiſſoit à Montezuma, lorſ[374]que les Eſpagnols y abordèrent. Le ſouverain ne tarda pas à être averti de l’arrivée de ces étrangers. Dans cette vaſte domination, des couriers placés de diſtance en diſtance, inſtruiſoient rapidement la cour de toute ce qui arrivoit dans les provinces les plus reculées. Leurs dépêches conſiſtoient en des toiles de coton, où étoient repréſentées les différentes circonſtances des affaires qui méritoient l’attention du gouvernement. Les figures étoient entremêlées de caractères hyérogliphiques, qui ſuppléoient à ce que l’art du peintre n’avoit pu exprimer.


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On devoit s’attendre qu’un prince que ſa valeur avoit élevé au trône, dont les conquêtes avoient étendu l’empire, qui avoit des armées nombreuſes & aguerries, feroit attaquer, ou attaqueroit lui-même une poignée d’aventuriers, qui oſoient infeſter ſon domaine de leurs brigandages. Il n’en fut pas ainſi ; & les Eſpagnols, toujours invinciblement pouſſés vers le merveilleux, chercherent, dans un miracle, l’explication d’une conduite ſi viſiblement oppoſée au caractère du monarque, ſi peu aſſortie aux circonſtances où il ſe trouvoit. Les [37]écrivains de cette ſuperſtitieuſe nation n’ont pas craint de publier à la face de l’Univers, qu’un peu avant la découverte du nouveau-monde on avoit annoncé aux Mexicains, que bientôt il arriveroit du côté de l’Orient un peuple invincible, qui vengeroit, d’une maniere à jamais terrible, les Dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repouſſe le plus vivement ; & que cette prédiction fatale avoit ſeule enchaîné les talens de Montezuma. Ils ont cru trouver dans cette impoſture le double avantage de juſtifier leurs uſurpations, & d’aſſocier le ciel à leurs cruautés. Une fable ſi groſſiere a long tems trouvé des partiſans dans les deux hémiſphères ; & cet aveuglement n’eſt pas auſſi ſurprenant qu’on le pourroit croire. Quelques réflexions pourront en développer les cauſes.

On devoit s’attendre qu’un prince que ſa valeur avoit élevé au trône, dont les conquêtes avoient étendu l’empire, qui avoit des armées nombreuſes & aguerries, feroit attaquer, ou attaqueroit lui-même une poignée d’aventuriers, qui oſoient infeſter ſon domaine de leurs brigandages. Il n’en fut pas ainſi ; & les Eſpagnols, toujours invinciblement pouſſés vers le merveilleux, cherchèrent, dans un miracle, l’explication d’une conduite ſi viſiblement oppoſée au caractère du monarque, ſi peu aſſortie aux circonſtances où il ſe trouvoit. Les écrivains de [375]cette ſuperſtitieuſe nation ne craignirent pas de publier à la face de l’univers, qu’un peu avant la découverte du Nouveau-Monde, on avoit annoncé aux Mexicains, que bientôt il arriveroit du côté de l’Orient un peuple invincible, qui vengeroit, d’une manière à jamais terrible, les dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repouſſe avec le plus de dégoût ; & que cette prédiction fatale avoit ſeule enchaîné les talens de Montezuma. Ils crurent trouver dans cette impoſture le double avantage de juſtifier leurs uſurpations, & d’aſſocier le ciel à leurs cruautés. Une fable ſi groſſière trouva long-tems des partiſans dans les deux hémiſphères ; & cet aveuglement n’eſt pas auſſi ſurprenant qu’on le pourroit croire. Quelques réflexions pourront en développer les cauſes.

On devait s’attendre qu’un souverain que sa valeur avait élevé au trône, dont l’ambition avait asservi d’immenses contrées, qui avait une milice nombreuse et aguerrie, ferait attaquer sans perdre un moment, ou attaquerait lui-même une poignée d’aventuriers qui osaient infester ses états de leurs brigandages, et ne craignaient pas même de montrer à découvert le projet qu’ils avaient de lui dicter la loi. Il n’en fut pas ainsi, et les Espagnols, toujours invinciblement poussés vers le [253]merveilleux, cherchèrent dans un miracle l’explication d’une conduite si visiblement opposée au caractère de Montézuma, si peu assortie aux circonstances où il se trouvait. Les écrivains de cette superstitieuse nation ne craignirent pas de publier, à la face de l’univers, qu’un peu avant la découverte du Nouveau-Monde on avait annoncé aux Mexicains que bientôt il arriverait du côté de l’Orient un peuple invincible qui vengerait d’une manière à jamais terrible les dieux irrités par les plus horribles crimes, par celui en particulier que la nature repousse avec le plus de dégoût, et que cette prédiction fatale avait seule enchaîné les talens du monarque. Ils crurent trouver dans cette imposture le double avantage de justifier leurs usurpations et d’associer le ciel à leurs cruautés. Une fable si grossière trouva long-temps des partisans dans les deux hémisphères, et cet aveuglement n’est pas aussi surprenant qu’on le pourrait croire. Quelques réflexions pourront en développer les causes.

La terre a éprouvé d’anciennes révolutions. Le globe outre ſon mouvement journalier & ſon mouvement annuel, qui vont l’un & l’autre d’occident en orient, peut en avoir un inſenſible, auſſi lent que les ſiecles, qui le fait tourner du nord au midi par une révolution que l’homme commence à peine de nos jours à imaginer, ſans que ſes calculs en oſent encore chercher les commencemens ni ſuivre la durée.

La terre a éprouvé d’anciennes révolutions. Le globe, outre ſon mouvement journalier & ſon mouvement annuel, qui vont l’un & l’autre d’Occident en Orient, peut en avoir un inſenſible, auſſi lent que les ſiècles, qui le fait tourner au Midi par une révolution que l’homme commence à peine de nos jours à imaginer, ſans que ſes calculs en oſent encore chercher les commencemens, ni ſuivre la durée.


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Par cette pente ; ſoit apparente, ſi ce ſont les cieux qui par un mouvement dont la lenteur eſt proportionnée à l’immenſité de leurs orbes, penchent & entraînent avec eux le ſoleil vers le pole ; ſoit réelle, ſi notre globe par ſa conſtitution phyſique tombe pour ainſi dire inſenſiblement vers un point oppoſé à la direction de ce mouvement caché des cieux : par une ſuite naturelle de cette pente, l’axe de la terre déclinant toujours, il pourroit arriver que ce que nous appellons la ſphere oblique devint droite, & que la ſphere droite fut oblique à ſon tour, que les lieux ſitués aujourd’hui ſous l'équateur, euſſent été ſous les poles, & les zones glaciales de nos jours devinſſent la zone torride.

Cette pente n’eſt qu’apparente, ſi ce ſont les cieux qui, par un mouvement dont la len[38]teur eſt proportionnée à l’immenſité de leurs orbes, penchent & entraînent avec eux le ſoleil vers le pole ; elle eſt réelle, ſi notre globe, par ſa conſtitution phyſique, tombe pour ainſi dire inſenſiblement vers un point oppoſé à la direction de ce mouvement caché des cieux : mais quoi qu’il en ſoit, par une ſuite naturelle de cette pente, l’axe de la terre déclinant toujours, il pourroit arriver que ce que nous appellons la ſphere droite fût oblique à ſon tour ; que les lieux ſitués aujourd’hui ſous l’équateur euſſent été ſous les poles, & que les zones glaciales de nos jours euſſent été la zone torride.


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D’anciennes révolutions, dont l’époque eſt inconnue, ont bouleverſé la terre ; & l’aſtronomie nous montre la poſſibilité de ces cataſtrophes, dont l’hiſtoire phyſique & morale du monde offre une infinité de preuves inconteſtables. Un grand nombre de comètes ſe meuvent dans tous les ſens autour du ſo[376]leil. Loin que les mouvemens de leurs orbites ſoient invariables, ils ſont ſenſiblement altérés par l’action des planètes. Pluſieurs de ces grands corps ont paſſé près de la terre, & peuvent l’avoir rencontrée. Cet événement eſt peu vraiſemblable dans le cours d’une année ou même d’un ſiècle : mais ſa probabilité augmente tellement par le nombre des révolutions de la terre, qu’on peut preſque aſſurer que cette planète n’a pas toujours échappé au choc des différentes comètes qui traverſoient ſon orbite.

D’anciennes révolutions dont l’époque est inconnue ont bouleversé la terre, et l’astronomie nous montre la possibilité de ces catastrophes, dont l’histoire physique et morale du monde offre une infinité de preuves incontestables. Un grand nombre de comètes se meuvent dans tous les sens autour du soleil. Loin que les mouvemens de leurs orbites soient invariables, ils sont sensiblement altérés par l’action des planètes. Plusieurs [254]de ces grands corps ont passé près de la terre, et peuvent l’avoir rencontrée. Cet événement est peu vraisemblable dans le cours d’une année ou même d’un siècle ; mais sa probabilité augmente tellement par le nombre des révolutions de la terre, qu’on peut presque assurer que cette planète n’a pas toujours échappé au choc des différentes comètes qui traversaient son orbite.


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Cette rencontre a dû occaſionner, ſur la ſurface du globe, des ravages inexprimables. L’axe de rotation changé ; les mers abandonnant leur ancienne poſition pour ſe précipiter vers le nouvel équateur ; la plus grande partie des animaux noyée par le déluge, ou détruite par la violente ſecouſſe imprimée à la terre par la comète ; des eſpèces entières anéanties : tels ſont les déſaſtres qu’une comète a dû produire.

Cette rencontre a dû occasionner sur la surface du globe des ravages inexprimables. L’axe de rotation changé, les mers abandonnant leur ancienne position pour se précipiter vers le nouvel équateur, la plus grande partie des animaux noyée par le déluge ou détruite par la violente secousse imprimée à la terre par la comète, des espèces entières anéanties, telles sont les désastres qu’une comète a dû produire.

On comprend dès lors que cette grande révolution de toute la maſſe du globe, en doit continuellement entraîner une foule de particulieres ſur ſa ſurface ; que la mer, comme l’inſtrument [20]de toutes ces petites révolutions, en ſuivant la pente de cette inclinaiſon de l’axe quitte un pays pour couvrir l’autre, & cauſe ainſi ces inondations où ces déluges ſucceſſifs qui ont parcouru la face de la terre ; noyé ſes divers habitans, & laiſſé par-tout des mouvemens viſibles de ruine & de dévaſtation, & des traces profondes de ſes ravages dans le ſouvenir des hommes.

On comprend dès-lors que cette grande révolution de toute la maſſe du globe, en doit continuellement produire une foule de particulieres ſur ſa ſurface ; que la mer, comme l’inſtrument de toutes ces petites révolutions, en ſuivant la pente de cette inclinaiſon de l’axe, quitte un pays pour couvrir l’autre, & cauſe ainſi ces inondations ou ces déluges ſucceſſifs qui ont parcouru la ſurface de la terre, noyé ſes divers habitans, & laiſſé par-tout des monumens viſibles de ruine & de dévaſtation, & des traces profondes de ſes ravages dans le ſouvenir des hommes.

Indépendamment de cette cauſe générale de dévaſtation, les tremblemens de terre, les volcans, mille autres cauſes inconnues, qui agiſſent dans l’intérieur du globe & à ſa ſur[377]face, doivent changer la poſition reſpective de ſes parties, & par une ſuite néceſſaire la ſituation de ſes poles de rotation. Les eaux de la mer, déplacées par ces changemens, doivent quitter un pays pour couvrir l’autre, & cauſer ainſi ces inondations, ces déluges ſucceſſifs qui ont laiſſé par-tout des monumens viſibles de ruine, de dévaſtation, & des traces profondes de leurs ravages dans le ſouvenir des hommes.

Indépendamment de cette cause générale de dévastation, les tremblemens de terre, les volcans, mille autres causes inconnues qui agissent dans l’intérieur du globe et à sa surface, doivent changer la position respective de ses parties, et, par une suite nécessaire, la situation de ses poles de rotation. Les eaux de la mer, déplacées par ces changemens, doivent quitter un pays pour couvrir l’autre, et causer ainsi ces inondations, ces déluges successifs qui ont laissé partout des monumens visibles de ruine, de dévastation, et des traces profondes de leurs ravages dans le souvenir des hommes.

Cette lutte continuelle d’un élément avec l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’océan dans ſes cavités intérieures, de la mer qui ronge, & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des alarmes vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la crainte des changemens à venir. Delà, ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embraſſement du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans que ces ſecouſſes reproduiſent à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la terreur parmi les hommes. On trouve cette frayeur répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions dont elle eſt l’origine. Cette crainte eſt plus vive dans les pays où les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus recentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’Océan dans ſes cavités intérieures, de la [39]mer qui ronge & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des allarmes vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la craînte des changemens à venir. De-là ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embrâſement du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans, que ces ſecouſſes reproduiſent à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la terreur parmi les hommes. On trouve cette frayeur répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions dont elle eſt l’origine. Cette crainte eſt plus vive dans les pays où, comme l’Amérique, les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus récentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’océan dans ſes cavités intérieures, de la mer qui ronge & emporte de grandes portions de la terre dans ſes abîmes ; ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce ſemble, & pourtant inſéparables, tient les habitans du globe dans un péril ſenſible, & dans des alarmes vives ſur leur deſtinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés, inſpire naturellement la crainte des changemens à venir. De-là ces traditions univerſelles de déluges paſſés, & cette attente de l’embrâſement du monde. Les tremblemens de terre occaſionnés par les inondations & les volcans, que ces ſecouſſes reproduiſent [378]à leur tour, ces criſes violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent & perpétuent la frayeur parmi les hommes. On la trouve répandue & conſacrée dans toutes les ſuperſtitions. Elle eſt plus vive dans les pays où, comme l’Amérique, les marques de ces révolutions du globe ſont plus ſenſibles & plus récentes.

Cette lutte continuelle d’un élément contre l’autre, de la terre qui engloutit une partie de l’Océan dans ses cavités intérieures, de la mer qui ronge et emporte de grandes portions de la terre dans ses abîmes, ce combat éternel des deux élémens incompatibles, ce semble, et pourtant inséparables, tient les habitans du globe dans un péril sensible et dans des alarmes vives sur leur destinée. La mémoire ineffaçable des changemens arrivés inspire naturellement la crainte des changemens à venir. De là ces traditions universelles de déluges passés, et cette attente de l’embrasement du monde. Les tremblemens de terre occasionnés par les inondations et les volcans que ces secousses reproduisent à leur tour, ces crises violentes dont aucune partie du globe ne doit être exempte, engendrent et perpétuent la frayeur parmi les hommes. On la trouve répandue et consacrée dans toutes les superstitions. Elle est plus vive dans les pays où, comme l’Amérique, les marques de ces révolutions du globe sont plus sensibles et plus récentes.

On voit ſur la ſurface de l’Amérique une empreinte plus profonde des ravages que les eaux & le feu ne ceſſent de faire par-tout. De vaſtes golfes, des lacs immenſes, des iſles ſans nombre, les plus grands fleuves, les plus hautes mon[21]tagnes, des terres rarement habitées, encore moins peuplées : tout y atteſte les fléaux & les calamités dont la nature affligea ce monde : tout y imprime cette frayeur de la déſolation, dont l’impoſture a de tout tems abuſé pour regner ſur la terre. La crainte qui ne s’arrête point dans ſes progrès, voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Elle en attend de la terre & des cieux ; elle croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a fait ſe rencontrer enſemble lui paroiſſent liés dans la nature même, & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de tous les malheurs dont on ignore la cauſe, & de ſimples rapports de ſituation entre des planettes, ſont pour l’eſprit humain qui a toujours cherché dans les ténebres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent.

L’homme épouvanté voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Il en attend de la terre & des cieux ; il croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a rapprochés lui paroiſſent liés dans la nature même & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre, ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de [40]tous les malheurs dont on ignore la cauſe ; & de ſimples rapports de ſituation entre des planettes, ont pour l’eſprit humain, qui a toujours cherché dans les ténébres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent. Mais les événemens politiques, comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des astres. De-là les fauſſes prédictions & les terreurs qu’elles ont inſpirées ; terreurs qui ont toujours troublé la terre, & dont l’ignorance eſt tout à-la-fois le principe & la meſure.

L’homme épouvanté voit dans un ſeul mal le germe de mille autres. Il en attend de la terre & des cieux ; il croit voir la mort ſur ſa tête & ſous ſes pieds. Des événemens que le haſard a rapprochés lui paroiſſent liés dans la nature même & dans l’ordre des choſes. Comme il n’arrive jamais rien ſur la terre, ſans qu’elle ſe trouve ſous l’aſpect de quelque conſtellation, on s’en prend aux étoiles de tous les malheurs dont on ignore la cauſe ; & de ſimples rapports de ſituation entre des planètes, ont pour l’eſprit humain, qui a toujours cherché dans les ténèbres l’origine du mal, une influence immédiate & néceſſaire ſur toutes les révolutions qui les ſuivent ou les accompagnent.

L’homme épouvanté voit dans un seul mal le germe de mille autres. Il en attend de la terre et des cieux ; il croit voir la mort sur sa tête et sous ses pieds. Des événemens, que le hasard a rapprochés, lui paraissent liés dans la nature même et dans l’ordre des choses. Comme il n’arrive jamais rien sur la terre sans qu’elle se trouve sous l’aspect de quelque constellation, on s’en prend aux étoiles [256]de tous les malheurs dont on ignore la cause ; et de simples rapports de situation entre des planètes ont pour l’esprit humain, qui a toujours cherché dans les ténèbres l’origine du mal, une influence immédiate et nécessaire sur toutes les révolutions qui les suivent ou les accompagnent.

Mais, ſur tous les événemens politiques comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des aſtres. Delà, les fauſſes prédictions & les craintes réelles qui dans tous le tems ont dominé ſur la terre. Elles augmentent en s’enracinant à proportion de l’ignorance. On trouva ces maladies de l’eſprit humain, établies dans le nouveau monde, où les Eſpagnols les auroient portées ſi elles n’y avoient été. On ne ſait quelle tradition, qui pourroit cependant avoir été imaginée après l’événement, avoit fait preſſentir à Saint-Domingue, au Pérou, & dans quelques parties de l’Amérique Septentrionale qu’il y viendroit des étrangers qui boulleverſeroient [22]ce malheureux pays. Ces exterminateurs devoient arriver du côté de l’Orient. Ce n’eſt pas que les Amériquains euſſent aucune connoiſſance de nos contrées ; mais accoutumés comme tous les peuples de la terre à tourner leurs premiers regards vers les lieux où le ſoleil ſe leve, ils avoient imaginé que les révolutions dont ils étoient ménacés partiroient de ce front du globe.


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Mais les événemens politiques, comme les plus intéreſſans pour l’homme, ont toujours [379]eu à ſes yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des aſtres. De-là les fauſſes prédictions & les terreurs qu’elles ont inſpirées : terreurs qui ont toujours troublé la terre, & dont l’ignorance eſt tout-àla-fois le principe & la meſure.

Mais les événemens politiques, comme les plus intéressans pour l’homme, ont toujours eu à ses yeux une dépendance très-prochaine du mouvement des astres. De là les fausses prédictions et les terreurs qu’elles ont inspirées ; terreurs qui ont toujours troublé la terre, et dont l’ignorance est tout à la fois le principe et la mesure.


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Quoique Montezuma eût pû, comme tant d’autres, être atteint de cette maladie de l’eſprit humain, rien ne porte à penſer qu’il ait eu une foibleſſe, alors ſi commune. Mais ſa conduite politique n’en fut pas meilleure. Depuis que ce prince étoit ſur le trône, il ne montroit aucun des talens qui l’y avoient fait monter. Du ſein de la molleſſe, il mépriſoit ſes ſujets, il opprimoit ſes tributaires. L’arrivée des Eſpagnols ne rendit pas du reſſort à cette ame avilie & corrompue. Il perdit en négociations, le tems qu’il falloit employer en combats, & voulut renvoyer avec des préſens des ennemis qu’il falloit détruire. Cortez, à qui cet engourdiſſement convenoit beaucoup, n’oublioit rien pour l’entretenir.

Quoique Montezuma eût pu, comme tant d’autres, être atteint de cette maladie de l’eſprit humain, rien ne porte à penſer qu’il ait eu une foibleſſe, alors ſi commune. Mais ſa conduite politique n’en fut pas meilleure. Depuis que ce prince étoit ſur le trône, il ne montroit aucun des talens qui l’y avoient fait monter. Du ſein de la molleſſe, il mépriſoit ſes ſujets, il opprimoit ſes tributaires. L’arrivée des Eſpagnols ne rendit pas du reſſort à cette ame avilie & corrompue. Il perdit en négociations, le tems qu’il falloit employer en combats, & voulut renvoyer avec des préſens des ennemis qu’il falloit détruire. Cortès, à qui cet engourdiſſement convenoit beaucoup, n’oublioit rien pour le perpétuer.

Que Montézuma fût ou ne fût pas atteint de cette maladie de l’esprit humain généralement répandue dans sa nation, la plus superstitieuse du Nouveau-Monde, il paraît prouvé que l’arrivée et les prétentions des Espagnols lui causèrent de vives inquiétudes. Il espéra sortir d’embarras en leur envoyant des présens d’un très-haut prix, et en leur faisant dire que les circonstances ne lui permettaient pas de les admettre en sa présence. Ses dons furent reçus avec respect ; mais ce respect n’apporta aucun changement aux volontés que ces formidables étrangers avaient d’abord manifestées. Inutilement les plus grands trésors leur furent prodigués à plusieurs reprises pour les faire changer de résolution, ils continuèrent à toujours soutenir que des ambassadeurs n’avaient jamais été renvoyés sans avoir obtenu audience. [257]On se flatta que la faim pourrait surmonter une obstination que l’or n’avait pu vaincre, et l’on cessa de fournir à leur subsistance. Ce nouvel expédient parut d’abord avoir quelque succès, et il en faut dire la raison.


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Parmi les soldats espagnols il s’en trouvait qui regardaient comme extravagant l’espoir de renverser avec le peu de forces qu’on avait un trône aussi solidement fondé que l’était celui du Mexique. La diminution des vivres, dont même la source pouvait bientôt entièrement tarir, les confirma de plus en plus dans l’opinion où ils étaient qu’ils seraient tous un peu plus tôt un peu plus tard la victime d’une entreprise téméraire. Dans leur découragement, ils députèrent un d’entre eux au général pour lui annoncer la résolution où ils étaient de retourner sans délai à Cuba. Sur-le-champ Cortez fit publier que l’armée se disposât à s’embarquer le lendemain. Cette précipitation apparente devait avoir des suites favorables, et il le savait bien.


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A peine l’ordre du départ fut-il devenu public, qu’accoururent à la tente du général ceux qui n’étaient pas entrés dans un complot que la lâcheté et la malveillance avaient seules pu, disait-on, former. Leur indignation était extrême. Une retraite exécutée avant d’avoir tiré l’épée leur paraissait devoir imprimer sur leur nation un opprobre ineffaçable, et c’était le comble de l’injustice de les priver du prix de leurs fatigues au [258]moment même où ils en allaient recueillir le fruit. Ils paraissaient déterminés à choisir un nouveau chef, si celui qui leur avait été donné refusait de les conduire à la gloire et à la fortune.


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Ce langage parut étonner Cortez, quoique lui-même l’eût fait dicter par ses confidens. Il protesta que c’était avec la plus grande répugnance qu’il avait pris la résolution qui excitait tant de murmures ; qu’il n’avait abandonné ses projets que parce qu’on l’avait assuré que le vœu général des troupes exigeait ce sacrifice ; que leur noble indignation le détrompait d’une funeste erreur où il s était laissé entraîner trop aisément ; qu’il allait hâter les préparatifs qu’exigeait une entreprise dont leur valeur assurait le succès, et qu’il ne laisserait pas languir leur impatience. Des expressions qui rendaient si bien les sentimens dont la plupart des cœurs étaient pénétrés furent entendues, recueillies, et répétées avec un enthousiasme qui ressemblait à de l’ivresse. Ceux même qui ne partageaient pas le commun délire affectèrent plus de joie que les autres, parce qu’ils avaient des torts à cacher ou à faire oublier.


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Cette circonstance parut favorable à Cortez pour se procurer une autorité plus étendue et mieux affermie que celle dont jusqu’alors il avait joui. Dans cette vue, il proposa d’établir dans la colonie de la Véra-Cruz, qu’on venait de fonder, une juridiction municipale semblable à celles qui se voyaient dans toutes les villes de la métropole. [259]Les magistrats qui devaient la conduire n’eurent pas été plus tôt choisis, qu’il parut à leur tribunal. « La commission que vous m’avez vu remplir, « leur dit-il, je la tenais de Vélasquez, et encore « fut-elle presque aussitôt révoquée qu’accordée. « C’est à vous, et à vous seuls, dépositaires du « pouvoir souverain, qu’il appartient de conférer « des dignités. Je mets à vos pieds celle dont j’ai « bien ou mal rempli les fonctions, et vous as« sure que je serai content, dans quelque rang que « vous jugiez à propos de me placer. Comme sol« dat, je combattrai avec autant de zèle que je « l’ai fait comme général. Si, dans le métier des « armes, c’est en obéissant qu’on apprend à com« mander, il se trouve aussi des occasions sans « nombre où il faut avoir commandé pour sentir « la nécessité de l’obéissance ». La délibération du conseil ne dura que peu. D’une voix unanime il conféra la disposition absolue du civil et du militaire à un homme dont la conduite venait de beaucoup ajouter à l’idée qu’on avait de lui. Cet heureux et sage choix trouva pourtant des contradicteurs. Les plus emportés d’entre eux furent punis, mais avec tant de modération, et ensuite pardonnés de si bonne grâce, qu’ils ne tardèrent pas à devenir les amis les plus fidèles de celui dont ils avaient blâmé l’élévation.


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Tout paraissait soumis lorsque Cortez fut averti que quelques-uns de ceux qui lui étaient contraires méditaient d’aller avertir Vélasquez de ce [260]qui s’était passé contre ses intérêts, et de l’instruire que toutes les richesses acquises jusqu’alors dans le Mexique avaient été envoyées en Europe dans la vue de faire détacher de sa juridiction une si opulente partie du Nouveau-Monde. Cette connaissance le confirma dans le projet qu’il avait formé de détruire la flotte pour qu’il ne restât aux troupes à ses ordres d’espoir que dans la victoire. Ses confidens adoptèrent sans balancer un plan si magnanime. Ils publièrent que tous les navires étaient pourris, et ne devaient pas tarder à couler bas. Soit conviction, soit séduction, les gens de mer confirmèrent cette opinion par leur témoignage ; et bientôt on débarqua les voiles, les cordages, les ferremens, tout ce qui quelque jour pouvait être utile. Il ne restait plus qu’à faire échouer les bâtimens ; et ce dernier acte d’un héroïsme admiré depuis trois siècles ne se fit pas attendre.


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La plupart des obstacles qui depuis trois ou quatre mois retenaient dans une inaction apparente l’armée entière sur les côtes se trouvaient levés. Par le ministère de Marina, qu’un heureux hasard avait donné aux Espagnols pour les guider dans leurs conquêtes pour les consoler dans leurs anxiétés, pour les encourager dans leurs malheurs, Cortez avait acquis quelque connaissance de la région qu’il voulait asservir. Son premier établissement était assez bien fortifié pour braver les attaques des aborigènes, et quelques bour[261]gades voisines qui s’étaient volontairement données, ne devaient pas laisser manquer d’alimens ce poste important. Deux cantons moins bornés, qui s’étaient mis sous sa protection, lui offraient toutes leurs forces. Dans cet état de choses, il laissa à la Véra-Cruz deux chevaux et cinquante soldats, ou faibles ou malades, aux ordres d’Escalante, dont la valeur, la prudence, la fidélité étaient généralement connues. Deux cents hommes très-vigoureux destinés à traîner son artillerie et à porter ses bagages, quatre cents guerriers les plus distingués par leur origine et leur expérience, ce fut tout ce qu’il voulut accepter du cacique de Zampoala, le plus puissant et le plus dévoué de ses alliés. Avec ce petit nombre d’auxiliaires, avec cinq cents Castillans, avec quinze chevaux, avec six pièces de campagne, le général ne craignit pas de diriger le 18 août sa marche vers la capitale d’un empire immense, qui avait cent fois plus de moyens qu’il n’en fallait pour l’arrêter ou pour le détruire.

Cette ſuperſtition qui faiſoit partie des dogmes du Mexique fortifiée par quelques événemens recens, aſſez ſinguliers, agiſſoit vivement ſur l’ame naturellement inquiete de Montezuma ; lorſque les Caſtillans débarquerent dans ſes états. Ce qu’il craignoit en général ; ce qu’il avoit oui dire en particulier de ces étrangers, ſe confondant dans ſon eſprit troublé ; ce prince ſe crut au moment critique anoncé par les aſtres aux prophetes de ſa nation. Il fit partir des députés pour offrir à Cortez les ſecours dont il pouvoit avoir beſoin, & pour le prier de s’éloigner de ſes poſſeſſions. Le chef des Eſpagnols répondit toujours qu’il falloit qu’il allât parler à l’empereur de la part du ſouverain de l’Orient. Cette obſtination ayant réduit les envoyés à recourir à leur dernier moyen, les menacés, ils ventérent beaucoup les tréſors & la puiſſance de leur maître : voilà, dit Cortez en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons de grands périls & de grandes richeſſes. Il brûle tout de ſuite ſes Vaiſſeaux pour vaincre ou pour périr, prend la route de Mexico, & pourſuit ſa marche ſans trouver beaucoup d’oppoſition.


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Ses diſcours étoient d’un ami. Sa miſſion ſe bornoit, diſoit-il, à entretenir de la part du plus grand monarque de l’Orient, le puisſant maître du Mexique. A toutes les inſtances qu’on faiſoit pour preſſer ſon rembarquement, il repondoit toujours qu’on n’avoit jamais renvoyé un ambaſſadeur ſans lui donner audience. Cette obſtination ayant réduit les envoyés de Montezuma à recourir, ſelon leurs inſtructions, aux menaces, & à vanter les tréſors & les forces de leur patrie : voilà, dit le général Eſpagnol, en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons, de grands périls & de grandes richeſſes. Il avoit alors fini ſes préparatifs, & acquis toutes les connoiſſances qui lui étoient néceſſaires. Réſolu à vaincre ou à périr, il brûla ſes vaiſſeaux, & marcha vers la capitale de l’empire.

Ses diſcours étoient d’un ami. Sa miſſion ſe bornoit, diſoit-il, à entretenir de la part du plus grand monarque de l’Orient, le puiſſant maître du Mexique. A toutes les [380]inſtances qu’on faiſoit pour preſſer ſon rembarquement, il répondoit toujours qu’on n’avoit jamais renvoyé un ambaſſadeur ſans lui donner audience. Cette obſtination ayant réduit les envoyés de Montezuma à recourir, ſelon leurs inſtructions, aux menaces, & à vanter les tréſors & les forces de leur patrie : voilà, dit le général Eſpagnol, en ſe tournant vers ſes ſoldats, voilà ce que nous cherchons, de grands périls & de grandes richeſſes. Il avoit alors fini ſes préparatifs, & acquis toutes les connoiſſances qui lui étoient néceſſaires. Réſolu à vaincre ou à périr, il brûla ſes vaiſſeaux, & marcha vers la capitale de l’empire.


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Arrivé ſur la frontiere de la république de Tlaſcala il fit demander paſſage, & propoſer une alliance. On refuſa l’un & l’autre. Les merveilles qu’on racontoit des Eſpagnols étonnoient les [23]Tlaſcalteques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrerent quatre ou cinq combats. Une fois les Eſpagnols furent rompus, & ils étoient en danger d’être défaits, ſi la diviſion ne s’étoit pas miſe dans l’armée de leurs ennemis. Cortez ſe crut obligé de ſe retrancher, & les Haſcalteques ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il pour vaincre ? Des armes.

Sur ſa route ſe trouvoit la république de Tlaſcala, de tout tems ennemie des Mexicains, qui vouloient la ſoumettre à leur domination. Cortez ne doutant pas qu’elle ne dût favoriſer ſes projets, lui fit demander paſſage, & propoſer une alliance. On refuſa l’un & l’autre pour des raiſons qui ne ſont pas venues juſqu’à nous. Les merveilles qu’on racontoit des Eſpagnols étonnoient les Tlaſcalteques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrerent quatre ou cinq combats. Une fois les Eſpagnols furent rompus, & ils étoient en danger d’être vain[42]cus, ſi la diviſion ne s’étoit pas mise dans l’armée de leurs ennemis. Cortez ſe crut obligé de ſe retrancher, & les Tlaſcalteques ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il pour vaincre ? Des armes.

Sur ſa route ſe trouvoit la république de Tlaſcala, de tout tems ennemie des Mexicains, qui vouloient la ſoumettre à leur domination. Cortès ne doutant pas qu’elle ne dût favoriſer ſes projets, lui fit demander paſſage, & propoſer une alliance. Des peuples qui s’étoient interdit preſque toute communication avec leurs voiſins & que ce principe inſociable avoit accoutumés à une défiance univerſelle, ne devoient pas être favorablement diſpoſés pour des étrangers dont le ton étoit impérieux & qui avoient ſignalé [381]leur arrivée par des inſultes faites aux dieux du pays. Auſſi repouſſèrent-ils, ſans ménagement, les deux ouvertures. Les merveilles qu’on racontoit des Eſpagnols étonnoient les Tlaſcaltèques, mais ne les effrayoient pas. Ils livrèrent quatre ou cinq combats. Une fois les Eſpagnols furent rompus. Cortès ſe crut obligé de ſe retrancher, & les Indiens ſe firent tuer ſur les parapets. Que leur manquoit-il pour vaincre ? Des armes.

Sur sa route se trouvait la république de Tlascala, de tout temps ennemie des Mexicains, qui voulaient la soumettre à leur domination. Cortez, ne doutant pas qu’elle ne dût favoriser ses projets, lui fit demander passage, et proposer une alliance. Des peuples qui s’étaient interdit presque toute communication avec leurs voisins, et que ce principe insociable avait accoutumés à une défiance universelle, ne devaient pas être favo[262]rablement disposés pour des étrangers dont le ton était impérieux, et qui avaient signalé leur arrivée par des insultes faites aux dieux du pays. Aussi repoussèrent-ils sans ménagement les deux ouvertures ; aussi ne virent-ils pas plus tôt les Espagnols sur leur territoire, qu’ils fondirent sur eux en gens déterminés à vaincre ou à mourir. La valeur qu’ils montrèrent dans cette première action fit comprendre à Cortez que ce ne serait pas trop de toute sa science militaire pour repousser les attaques de ces hardis républicains. La circonspection la plus marquée prit aussitôt la place de l’audace qui lui était ordinaire. Il avança lentement ; il choisit de bons postes ; il fortifia ses camps. Ces sages mesures le firent sortir victorieux d’un grand nombre de combats et de deux batailles qu’il lui fallut livrer ou soutenir dans le court espace de treize à quatorze jours. Heureusement pour la cause qu’il défendait, les Indiens, foudroyés par son artillerie, écrasés par ses chevaux, n’avaient pour ressource que des flèches armées d’arêtes de poisson, que des piques de bois durcies au feu, qui, trop faibles pour percer les boucliers de ses soldats, ne lui en tuèrent aucun, n’en blessèrent même légèrement qu’un très-petit nombre.

Un point d’honneur établi cher toutes les nations & qui tient à l’humanité, qu’on trouve chez les Grecs au Siege de Troyes, & chez quelques peuples des gaules, contribua beaucoup à leur arracher la victoire. C’étoit la crainte & la honte de laiſſer enlever par l’ennemi, leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment le ſoin de les ſauver rompoit l’armée, & rallentiſſoit les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité ; un point d’honneur qu’on trouva chez les Grecs au ſiége de Troie, qui ſe fit remarquer chez quelques peuples des Gaules, & qui paroît établi chez pluſieurs nations, contribua beaucoup à la défaite des Tlaſcalteques. C’étoit la crainte & la honte de laiſſer enlever par l’ennemi, leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment le ſoin de les enlever rompoit l’armée, & rallentiſſoit les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité. Un point d’honneur qu’on trouva chez les Grecs au ſiège de Troye, qui ſe fit remarquer chez quelques peuples des Gaules & qui paroît établi chez pluſieurs nations, contribua beaucoup à la défaite des Tlaſcaltèques. C’étoit la crainte & la honte d’abandonner à l’ennemi leurs bleſſés & leurs morts. A chaque moment, le ſoin de les enlever rompoit les rangs & ralentiſſoit les attaques.

Un point d’honneur qui tient à l’humanité ; un point d’honneur qu’on trouva chez les Grecs au siége de Troie, qui se fit remarquer chez quelques peuples des Gaules, et qui paraît établi chez [263]plusieurs nations, contribua beaucoup encore à la défaite des Tlascalans. C’était la crainte et la honte d’abandonner à l’ennemi leurs blessés et leurs morts. A chaque moment, le soin de les enlever rompait les rangs et ralentissait les attaques.


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La nation, peu accoutumée à tant d’humiliations, à tant d’infortunes, voulut savoir de ses prêtres les causes de ces événemens déplorables, et quels en pourraient être les remèdes. Vos ennemis, répondirent ces oracles mensongers, sont enfans du soleil. Sa présence les rend invincibles. Qu’on les attaque durant les ténèbres, et on ne les trouvera pas plus redoutables que les autres hommes.


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Pleine de confiance dans les promesses de ces imposteurs, l’armée indienne se précipita la nuit suivante sur les retranchemens des Espagnols. Le feu vif et soutenu du canon et de la mousqueterie ne lui laissa pas ignorer que ses desseins avaient été pénétrés, et lui coûta plus de sang qu’aucune des défaites précédentes.


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Les factions, jusqu’alors partagées sur le meilleur parti à prendre, se réunirent toutes pour la cessation des hostilités. Mais comment traiter avec des êtres d’une nature inconnue, et dont les actions avaient été alternativement atroces et magnanimes. On l’ignorait ; et les harangues des ambassadeurs chargés de la négociation manifestèrent cet embarras. Si vous êtes, dirent-ils aux [264]Espagnols, des divinités cruelles, nous vous offrons des esclaves dont vous mangerez la chair, dont vous boirez le sang. Si vous êtes des dieux bienfaisans, acceptez des parfums ; si vous êtes des hommes, voilà des viandes, voilà du pain, voilà des fruits pour vous nourrir.


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Comme la paix était également désirée des deux côtés, elle fut bientôt et facilement conclue. Les Tlascalans se reconnurent tributaires de la Castille ; et Cortez s’obligea à couvrir de toutes ses forces leurs personnes et leur territoire.

Le gouvernement de ces peuples étoit fort extraordinaire. Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons où regnoient de petits ſouverains qui s’appelloient Caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la guerre, levoient des impôts, & rendoient la juſtice ; mais il falloit que leurs loix, leurs édits fuſſent confirmés par le Senat de Haſcala, qui étoit le véritable ſouverain. Il etoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque canton par les aſſemblées du peuple.

Le gouvernement de ces peuples étoit fort extraordinaire, & peut-être un excellent modele à ſuivre, du moins à pluſieurs égards. Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons, où régnoient des hommes qu’on appelloit caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la guerre, levoient les impôts, & rendoient la juſtice ; mais il falloit que leurs édits fuſſent confirmés par le ſénat de Tlaſcala, qui étoit le véritable ſouverain. Il étoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque diſtrict par les aſſemblées du peuple.

Une conſtitution politique, qu’on ne ſe ſeroit pas attendu à trouver dans le Nouveau-Monde, s’étoit formée dans cette contrée. Le pays étoit partagé en pluſieurs cantons, où régnoient des hommes qu’on appelloit caciques. Ils conduiſoient leurs ſujets à la [382]guerre, levoient les impôts & rendoient la juſtice : mais il falloit que leurs édits fuſſent confirmés par le ſénat de Tlaſcala qui étoit le véritable ſouverain. Il étoit compoſé de citoyens choiſis dans chaque diſtrict par les aſſemblées du peuple.

Une constitution politique, qu’on ne se serait pas attendu à trouver dans le Nouveau-Monde, s’était formée dans cette contrée. Le pays était partagé en plusieurs cantons, où régnaient des hommes qu’on appelait caciques. Ils conduisaient leurs sujets à la guerre, levaient les impôts et rendaient la justice ; mais il fallait que leurs édits fussent confirmés par le sénat de Tlascala, qui était le véritable souverain. Il était composé de citoyens choisis dans chaque district par les assemblées du peuple.

Les Haſcalteques avoient de belles loix & de belles mœurs. Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect d’un fils à ſon pere, le péché contre nature. Les loix permettoient la pluralité des femmes. Le climat & les mœurs y portoient, & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlaſcalteques avoient des mœurs extremement ſéveres. Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect du fils à ſon [43]pere, le péché contre nature. Les loix permettoient la pluralité des femmes, le climat y portoit, & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlaſcaltèques avoient des mœurs extrêmement ſévères. Ils puniſſoient de mort le menſonge, le manque de reſpect du fils à ſon père, le péché contre nature. Le larcin, l’adultère & l’ivrognerie étoient en horreur : ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis. Les loix permettoient la pluralité des femmes ; le climat y portoit, & le gouvernement y encourageoit.

Les Tlascalans avaient des mœurs extrêmement sévères. Ils punissaient de mort le mensonge, le manque de respect du fils à son père, le péché contre nature. Le larcin, l’adultère et l’ivrognerie étaient en horreur ; ceux qui étaient coupables de ces crimes étaient bannis. Comme le territoire ne produisait ni sel, ni cacao, ni coton, ni or, ni argent, l’usage n’en était permis [265]qu’à ceux qui devaient ces objets à leur bravoure. Les lois permettaient la pluralité des femmes ; le climat y portait, et le gouvernement y encourageait.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages, ou [24]conquérans. Il y avoit à Haſcala des ordres de chevalerie où n’étoient admis que ceux qui par des actions héroïques, ou par des conſeils ſalutaires avoient rendu ſervice à l’état.


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Les négocians habiles obtenoient auſſi des diſtinctions qui les élevoient à la nobleſſe. Etabliſſement ſingulier chez une nation pauvre, & qui avoit des loix ſomptuaires.


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A la guerre, les Haſcalteques portoient dans leur carquois deux fleches ſur leſquelles étoient gravées les images de deux de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces fleches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages ou conquérans. A la guerre, les Tlaſcalteques portoient dans leurs carquois deux fléches, ſur leſquelles étoient gravées les images de deux de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces fléches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire étoit le plus honoré, comme il l’eſt toujours chez les peuples ſauvages ou conquérans. A la guerre, les Tlaſcaltèques portoient dans leurs carquois deux flèches, ſur leſquelles étoient gravées les images de leurs anciens héros. On commençoit le combat par lancer une de ces flèches, & l’honneur obligeoit à la reprendre.

Le mérite militaire était le plus honoré, comme il l’est toujous chez les peuples sauvages ou conquérans. A la guerre les Tlascalans portaient dans leurs carquois deux flèches, sur lesquelles étaient gravées les images de leurs anciens héros. On commençait le combat par lancer une de ces flèches, et l’honneur obligeait à la reprendre.

Dans la ville ils étoient vêtus, mais ils ſe dépouilloient de leur habits pour combattre.

Dans la ville ils étoient vêtus, mais ils ſe dépouilloient de leurs habits pour combattre.

Dans la ville, ils étoient vêtus : mais ils ſe dépouilloient de leurs habits pour combattre.

Dans la ville, ils étaient vêtus ; mais ils se dépouillaient de leurs habits pour combattre.

On ventoit leur bonne foi & leur franchiſe dans les traités publics, & entr’eux ils honoroient les vieillards.

On vantoit leur bonne-foi & leur franchiſe dans les traités publics ; & entr’eux ils honoroient les vieillards.

On vantoit leur bonne-foi & leur fran[383]chiſe dans les traités : & entre eux ils honoroient les vieillards.

On vantait leur bonne foi et leur franchise dans les traités, et entre eux ils honoraient les vieillards.

Le larcin, l’adultere & l’ivrognerie étoient en horreur. Ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis. Il n’étoit permis de boire de liqueurs fortes qu’aux vieillards épuiſés dans des travaux militaires.

Le larcin, l’adultere, l’ivrognerie étoient en horreur. Ceux qui étoient coupables de ces crimes étoient bannis. Il n’étoit permis de boire des liqueurs fortes qu’aux vieillards, épuiſés par des travaux militaires.


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Les Haſcalteques avoient des jardins, des bains. Ils aimoient la danſe, la poéſie, & les repréſentations théatrales. Une de leurs principales divinités étoit la déeſſe de l’amour. Elle avoit un temple magnifique, & on y célébroit des fêtes auxquelles accouroit toute la nation.

Les Tlascalteques avoient des jardins, des bains. Ils aimoient la danſe, la poëſie, les repréſentations théâtrales. Une de leurs principales divinités étoit la déeſſe de l’amour. Elle avoit un temple ; & l’on y célébroit des fêtes auxquelles accouroit toute la nation.


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Leur pays n’étoit ni fort étendu, ni des plus fertiles de ces contrées. Il étoit montueux, mais fort cultivé, fort peuplé, & fort heureux.

Leur pays n’étoit ni fort étendu, ni des plus fertiles de ces contrées. Il étoit montueux ; mais fort peuplé, fort cultivé, & fort heureux.

Leur pays, quoiqu’inégal, quoique peu étendu, quoique médiocrement fertile, étoit fort peuplé, aſſez bien cultivé, & l’on y vivoit heureux.

Leur pays, quoique inégal, quoique peu étendu, quoique médiocrement fertile, était fort peuplé, assez bien cultivé, et l’on y vivait heureux.

Voilà des hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas reconnoître pour être de leur eſpece. Une des qualités qu’ils mépriſoient le [25]plus chez les Haſcalteques, c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas qu’ils euſſent un gouvernement ; parce qu’ils n’avoient pas celui d’un ſeul homme ; ni une police, parce qu’ils n’avoient pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’ils n’avoient pas leur culte ; ni de l’eſprit, parce qu’ils n’avoient pas leur opinions.

Voilà les hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas admettre dans l’eſpece humaine. Une des qualités qu’ils mépriſoient le plus chez les Tlaſcalteques, c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas que ce peuple eût un gouvernement, parce qu’il n’avoit pas celui d’un ſeul homme ; ni une police, parce qu’il n’avoit pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avoit pas leur culte ; ni de l’eſprit parce qu’il n’avoit pas leurs opinions.

Voilà les hommes que les Eſpagnols ne daignoient pas admettre dans l’eſpèce humaine. Une des qualités qu’ils mépriſoient le plus chez les Tlaſcaltèques, c’étoit l’amour de la liberté. Ils ne trouvoient pas que ce peuple eût un gouvernement, parce qu’il n’avoit pas celui d’un ſeul ; ni une police, parce qu’il n’avoit pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avoit pas leur culte ; ni de l’eſprit, parce qu’il n’avoit pas leurs opinions.

Voilà les hommes que les Espagnols ne daignaient pas admettre dans l’espèce humaine. Une des qualités qu’ils méprisaient le plus chez les Tlascalans, c’était l’amour de la liberté. Ils ne trouvaient pas que ce peuple eût un gouvernement, parce qu’il n’avait pas celui d’un seul ; ni une police, parce qu’il n’avait pas celle de Madrid ; ni des vertus, parce qu’il n’avait pas leur culte ; ni de l’esprit, parce qu’il n’avait pas leurs opinions.

Jamais, peut-être, aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés au point où l’étoient alors, où le ſont encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fonds de toutes leurs penſées, influoient ſur tous leurs jugemens, formoient leur caractere. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme & plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages, comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle, le plus extrême qui fut jamais, ils auroient eu pour Athénes le mépris qu’ils avoient pour Haſcala. Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes, & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés, au point où l’étoient alors, où le ſont encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fond de toutes leurs penſées, influoient ſur leurs jugemens, formoient leur caractere. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes, pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme & plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auroient eu pour Athénes, le mépris qu’ils avoient pour Tlaſcala. Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes ; & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre de ſes préjugés, au point où l’étoient alors, où le ſont peut-être encore aujourd’hui les Eſpagnols. Ces préjugés faiſoient le fond de toutes leurs penſées, influoient ſur leurs jugemens, formoient leur caractère. Ils n’employoient le génie ardent & vigoureux que leur a donné la nature, qu’à inventer une foule de ſophiſmes, pour s’affermir dans leurs [384]erreurs. Jamais la déraiſon n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme & plus ſubtile. Ils étoient attachés à leurs uſages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnoiſſoient qu’eux dans l’univers de ſenſés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auroient eu pour Athènes, le mépris qu’ils avoient pour Tlaſcala. Ils auroient traité les Chinois comme des bêtes ; & par-tout ils auroient outragé, opprimé, dévaſté.

Jamais peut-être aucune nation ne fut idolâtre [266]de ses préjugés au point où l’étaient alors, où le sont peut-être encore aujourd’hui les Espagnols. Ces préjugés faisaient le fond de toutes leurs pensées, influaient sur leurs jugemens, formaient leur caractère. Ils n’employaient le génie ardent et vigoureux que leur a donné la nature qu’à inventer une foule de sophismes pour s’affermir dans leurs erreurs. Jamais la déraison n’a été plus dogmatique, plus décidée, plus ferme, plus subtile. Ils étaient attachés à leurs usages comme à leurs préjugés. Ils ne reconnaissaient qu’eux dans l’univers de sensés, d’éclairés, de vertueux. Avec cet orgueil national, le plus aveugle qui fut jamais, ils auraient eu pour Athènes le mépris qu’ils avaient pour Tlascala. Ils auraient traité les Chinois comme des bêtes ; et partout ils auraient outragé, opprimé, dévasté.

Malgré cette maniere de penſer ſi fiere, & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance avec les Haſcalteques qui leur donnerent des troupes pour les conduire & les appuyer. Ces peuples étoient depuis long-tems ennemis des Mexicains qui vouloient les ſoumettre a leur domination.

Malgré cette maniere de penſer ſi hautaine & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance avec les Tlaſcalteques, qui leur donnerent des troupes pour les conduire & les appuyer.

Malgré cette manière de penſer ſi hautaine & ſi dédaigneuſe, les Eſpagnols firent alliance avec les Tlaſcaltèques, qui leur donnèrent ſix mille ſoldats pour les conduire & les appuyer.

Malgré cette manière de penser si hautaine et si dédaigneuse, les Espagnols prirent avec eux six mille soldats tlascalans, qui devaient les conduire et les appuyer.

Avec ce ſecours, Cortez s’avançoit vers la ville capitale à travers un pays abondant, arroſé de belles rivieres, couvert de villes, de bois, de champs cultivés, & de jardins. La [26]campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpeces nouvelles. La nature étoit changée, & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſupportables, entretenoient la parure & la fécondité de la terre. On voyoit dans le même canton des arbres couverts de fleurs, d’autres de fruits délicieux. On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce ſecours, Cortez s’avançoit vers Mexico, à travers un pays abondant, arroſé de belles rivieres, couvert de villes, de bois, de champs cultivés, & de jardins. La campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpeces nouvelles. La nature étoit différente d’elle-même, & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſupportables, entretenoient la parure & la fecondité de la terre. On voyoit dans le même canton, des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés de fruits. On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce ſecours, Cortès s’avançoit vers Mexico, à travers un pays abondant, arroſé, couvert de bois, de champs cultivés, de villages & de jardins. La campagne étoit féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y voyoit une foule d’oiſeaux d’un plumage éclatant, des animaux d’eſpèces nouvelles. La nature étoit différente d’elle-même, & n’en étoit que plus agréable & plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais ſup[385]portables, entretenoient la parure & la fécondité de la terre. On voyoit dans le même canton, des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés de fruits. On ſemoit dans un champ le grain qu’on moiſſonnoit dans l’autre.

Avec ce secours Cortez s’avançait vers Mexico, à travers un pays abondant, arrosé, couvert de bois, de champs cultivés, de villages et de jardins. La campagne était féconde en plantes inconnues à l’Europe. On y voyait une foule d’oiseaux d’un plumage éclatant, des animaux d’espèces nouvelles. La nature était différente d’elle-même, et n’en était que plus agréable et plus riche. Un air tempéré, des chaleurs continues, mais supporta[267]bles, entretenaient la parure et la fécondité de la terre. On voyait dans le même canton des arbres couverts de fleurs, des arbres chargés de fruits. On semait dans un champ le grain qu’on moissonnait dans l’autre.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs meubles & leurs perſonnes : ils ne voyoient que ce métal, ſemblables à ce mammone dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leur meubles & leurs perſonnes ; ils ne voyoient que ce métal. Semblables à ce Mammona dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Eſpagnols ne parurent point ſenſibles à ce nouveau ſpectacle. Tant de beautés ne les touchoient pas. Ils voyoient l’or ſervir d’ornement dans les maiſons & dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs meubles & leurs perſonnes ; ils ne voyoient que ce métal. Semblables à ce Mammona dont parle Milton, qui dans le ciel oubliant la divinité même, avoit toujours les yeux fixés ſur le parvis qui étoit d’or.

Les Espagnols ne parurent point sensibles à ce nouveau spectacle. Tant de beautés ne les touchaient pas. Ils voyaient l’or servir d’ornemens dans les maisons et dans les temples, embellir les armes des Mexicains, leurs meubles et leurs personnes ; ils ne voyaient que ce métal. Semblables à cet Mammona dont parle Milton, qui, dans le ciel, oubliant la Divinité même, avait toujours les yeux fixés sur le parvis qui était d’or.

Montezuma après avoir eſſayé de détourner Cortez de deſſein de venir dans ſa capitale, l’y introduiſit lui-même. Il commandoit à trente trois, ou princes, dont pluſieurs pouvoient mettre ſur pied des armées nombreuſes. Ses richeſſes étoient immenſes, ſon pouvoir abſolu. Son peuple avoit autant de connoiſſances & de lumieres, d’induſtrie & de politeſſe qu’il y en avoit alors en Europe. Ce peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montezuma, que ſes incertitudes, & peut-être la crainte de commettre ſon ancienne gloire, avoient empêché d’attaquer les Eſpagnols à leur arrivée ; de ſe joindre depuis aux Tlaſcalteques plus hardis que lui ; d’aſſaillir enfin des vainqueurs, fatigués de leurs propres triomphes. Montezuma, dont les mouvemens s’étoient réduits à détourner Cortez du deſſein de venir dans ſa capitale, prit le parti de l’y introduire lui-même. Il commandoit à trente princes, dont pluſieurs pouvoient mettre ſur pied des armées. Ses richeſſes étoient immenſes, & ſon pouvoir abſolu. On prétend que ſes ſujets avoient des connoiſſances, des lumieres, de la politeſſe, de l’induſtrie. Ce peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montezuma, que ſes incertitudes, & peut-être la crainte de commettre ſon ancienne gloire, avoient empêché d’attaquer les Eſpagnols à leur arrivée ; de ſe joindre depuis aux Tlaſcaltèques plus hardis que lui ; d’aſſaillir enfin des vainqueurs, fatigués de leurs propres triomphes : Montezuma, dont les mouvemens s’étoient réduits à détourner Cortès du deſſein de venir dans ſa capitale, prit le parti de l’y introduire lui-même. Il commandoit à trente princes, dont pluſieurs [386]pouvoient mettre ſur pied des armées. Ses richeſſes étoient conſidérables, & ſon pouvoir abſolu. Il paroît que ſes ſujets avoient quelques connoiſſances & de l’induſtrie. Ce peuple étoit guerrier & rempli d’honneur.

Montézuma, que ses incertitudes, et peut-être la crainte de commettre son ancienne gloire, avaient empêché d’attaquer les Espagnols à leur arrivée ; de se joindre depuis aux Tlascalans, plus hardis que lui ; d’assaillir enfin des vainqueurs fatigués de leurs propres triomphes ; Montézuma, dont les mouvemens s’étaient réduits à détourner Cortez du dessein de venir dans sa capitale, prit le parti de l’y introduire lui-même, mais après lui avoir tendu des piéges, dont le mieux ordonné coûta la vie à six mille Cholulans, malheureusement choisis pour être les instrumens des lâches vues de leur maître. Il commandait à trente princes, dont plusieurs pouvaient mettre sur pied des armées. Ses richesses étaient considérables, et son pouvoir absolu. Il paraît que ses sujets avaient [268]quelques connaissances et de l’industrie. Le peuple était guerrier et rempli d’honneur.

Si l’empereur du Mexique eut ſu faire uſage de ces moyens, ſon trône étoit inébranlable. Mais ce prince qui étoit parvenu à la couronne par ſa valeur, ne montra pas le moindre courage d’eſprit. Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de [27]leur diſcipline & de leurs armes ; il voulut employer contr’eux la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eut ſû faire uſage de ces moyens, ſon trône eût été inébranlable. Mais ce prince oubliant ce qu’il ſe devoit, ce qu’il devoit à ſa couronne, ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence. Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de leur diſcipline & de leurs armes, il voulut employer contr’eux la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eût ſu faire uſage de ces moyens, ſon trône eût été inébranlable. Mais ce prince oubliant ce qu’il ſe devoit, ce qu’il devoit à ſa couronne, ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence. Tandis qu’il pouvoit accabler les Eſpagnols de toute ſa puiſſance, malgré l’avantage de leur diſcipline & de leurs armes, il voulut employer contre eux la perfidie.

Si l’empereur du Mexique eût su faire usage de ses moyens, son trône eût été inébranlable. Mais ce prince, oubliant ce qu’il se devait, ce qu’il devait à sa couronne, ne montra pas le moindre courage, la moindre intelligence. Tandis qu’il pouvait accabler les Espagnols de toute sa puissance, malgré l’avantage de leur discipline et de leurs armes, il voulut employer contre eux la perfidie.

Il les combloit à Mexico de préſents, d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Veracruz, colonie que les Eſpagnols avoient fondée pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours. Il faut, dit Cortez à ſes compagnons en leur apprenant cette nouvelle : il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, & de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt accompagné de ſes officiers, il marche au palais de Montezuma, & lui déclare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale à la témérité de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble à ſon aviliſſement en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.

Il les combloit à Mexico de préſens, d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Vera-Cruz, colonie que les Eſpagnols avoient fondée pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours.Il faut, dit Cortez à ſes [47]compagnons, en leur apprenant cette nouvelle, il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, & de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt, accompagné de ſes officiers, il marche au palais de Montezuma, & lui declare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale à la témérité de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble à ſon aviliſſement, en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.

Il les combloit à Mexico de préſens, d’égards, de careſſes, & il faiſoit attaquer la Vera-Crux, colonie que les Eſpagnols avoient fondée dans le lieu où ils avoient débarqué pour s’aſſurer une retraite, ou pour recevoir des ſecours. Il faut, dit Cortès à ſes compagnons, en leur apprenant cette nouvelle, il faut étonner ces barbares par une action d’éclat : j’ai réſolu d’arrêter l’empereur, & de me rendre maître de ſa perſonne. Ce deſſein fut approuvé. Auſſi-tôt, accompagné de ſes officiers, il marche au palais de Montezuma, [387]& lui déclare qu’il faut le ſuivre, ou ſe réſoudre à périr. Ce prince, par une baſſeſſe égale à la témérité de ſes ennemis, ſe met entre leurs mains. Il eſt obligé de livrer au ſupplice les généraux qui n’avoient agi que par ſes ordres ; & il met le comble à ſon aviliſſement, en rendant hommage de ſa couronne au roi d’Eſpagne.

Il les comblait à Mexico de présens, d’égards, de caresses, et il faisait menacer Véra-Cruz. Sorti de la place avec une partie de sa garnison et quelques montagnards qui l’avaient joint, Escalante attaqua l’armée envoyée pour le combattre, et la mit en déroute. Sa victoire coûta cher. Il fut mortellement blessé, ainsi que sept de ses plus braves compagnons. Un d’entre eux tomba même vivant au pouvoir des fuyards, et on envoya sa tête à la capitale de l’empire pour détromper ceux qui persistaient à croire à l’immortalité des Espagnols.


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[fehlt]


[fehlt]

Cortez, instruit de ce triste événement par deux Tlascalans déguisés qui lui avaient été expédiés, en fit part à ceux de ses officiers en qui il avait placé sa confiance, et les invita à méditer profondément sur le parti qu’il convenait de prendre. Les uns pensèrent qu’il fallait demander un passe-port pour se retirer. Il parut à d’autres qu’il valait mieux s’éloigner secrètement pendant la nuit. Le plus grand nombre fut d’avis d’ignorer [269]ce qui s’était passé, et d’attendre quelque circonstance favorable pour sortir de l’embarras où l’on se trouvait.


[fehlt]


[fehlt]


[fehlt]

Aucune de ces opinions ne se trouva à la hauteur des pensées du général. « Il ne doit, dit-il « d’un ton imposant, il ne doit appartenir qu’à « un coup du plus grand éclat de décider de notre « destinée. Nous irons, oui, nous irons arrêter « l’empereur jusque sur son trône, et le condui« rons dans le quartier que nous occupons. C’est « la résolution la plus facile, la plus sûre, la plus « utile, la plus honorable à laquelle nous puis« sions nous arrêter. Dans la crainte d’être poi« gnardé, Montezuma ne fera point de résistance. « Le peuple étonné ne hasardera aucun mouve« ment en sa faveur. L’importance de l’otage fera « notre sûreté. Sous son nom, nous deviendrons « les arbitres du gouvernement. L’idée déjà éta« blie que nous sommes des êtres supérieurs au « reste du genre humain sera de plus en plus « confirmée. « Ce discours entraîna tous les suffrages, et les mesures pour le succès furent si habilement combinées, que tout se passa comme on l’avait prévu.


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[fehlt]


[fehlt]

A peine le souverain de tant de vastes états avait-il été ainsi dégradé, qu’il lui fallut livrer à ses geôliers ceux de ses lieutenans qui leur avaient fait la guerre. Un tribunal espagnol condamna ces malheureux aux flammes, et ils subirent leur sentence dans la capitale même de l’empire, aux [270]yeux d’une multitude immense, saisie d’étonnement, d’effroi et d’horreur. Cortez, qui, avant cet acte d’insolence et de barbarie, avait fait charger l’empereur de chaînes, se rendit sans perdre un moment auprès de lui. Les imposteurs qui vous avaient accusé d’être le premier auteur de leur crime sont enfin punis, lui dit-il. Vous avez confondu la calomnie en vous soumettant à une mortification de quelques heures. Vos fers sont rompus, et vous rentrerez dans votre palais quand il vous plaira. L’offre ne fut pas acceptée, et celui qui la faisait avait pris des mesures sûres pour qu’on n’en profitât pas.


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[fehlt]


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Il restait à l’infortuné Montezuma une dernière humiliation à essuyer, et elle ne se fit pas attendre. L’ambition de ses oppresseurs était de le rendre vassal de la Castille. C’était une proposition délicate à faire. On lui fit insinuer par Marina que c’était le seul moyen de se debarrasser des orgueilleux étrangers qui l’abreuvaient de tant d’opprobres. Il se laissa prendre au piége. Lui-même offrit ce que vraisemblablement on n’aurait jamais osé lui demander. L’hommage de sa couronne fut fait avec une solennité qui pouvait le faire regarder comme un acte national ; et pour premier tribut, il livra tout l’or qui se trouvait dans ses trésors, tout celui que ses courtisans y purent joindre.

Au milieu de ces ſuccès, Cortez apprend que Narvaez envoyé avec une petite armée par le gouverneur de Cuba, vient pour lui ôter le commandement de la ſienne. Il marche à ſon rival, il le combat, il le prend priſonnier. Il fait mettre bas les armes aux vaincus, puis les leur rend en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa confiance & ſa magnanimité ; & l’armée de Narvaez ſe range ſous ſes drapeaux. Il reprend la route du Mexico, où il avoit laiſſé deux cens hommes qui gardoient l’empereur.

Au milieu de ces ſuccès, Cortez apprend que Narvaez, envoyé avec une petite armée par le gouverneur de Cuba, vient pour lui ôter le commandement de la ſienne. Il marche à ſon rival, il le fait priſonnier, oblige les vaincus à mettre bas les armes, puis les leur rend, en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa confiance & ſa magnanimité, & l’armée de Narvaez ſe range ſous ſes drapeaux. Il reprend la route de Mexico, où il avoit laiſſé deux cens hommes qui gardoient l’empereur.

Au milieu de ces ſuccès, on apprend que Narvaès vient d’arriver de Cuba avec huit cens fantaſſins, avec quatre-vingts chevaux, avec douze pièces de canon, pour prendre le commandement de l’armée & pour exercer des vengeances. Ces forces étoient envoyées par Velaſquès, mécontent que des aventuriers partis ſous ſes auſpices euſſent renoncé à toute liaiſon avec lui, qu’ils ſe fuſſent déclarés indépendans de ſon autorité, & qu’ils euſſent envoyés des députés en Europe, pour obtenir la confirmation des pouvoirs qu’ils s’étoient arrogés eux-mêmes. Quoique Cortès n’ait que deux cens cinquante hommes ; il marche à ſon rival ; il le combat, le fait priſonnier, oblige les vaincus à mettre bas les armes, puis les leur rend en leur propoſant de le ſuivre. Il gagne leur cœur par ſa con[388]fiance & ſa magnanimité. Ces ſoldats ſe rangent ſous ſes drapeaux ; & avec eux, il reprend, ſans perdre un moment, la route de Mexico où il n’avoit pu laiſſer que cent cinquante Eſpagnols qui, avec les Tlaſcaltèques gardoient étroitement l’empereur.

Au milieu de ces succès, on apprend que Narvaès vient d’arriver de Cuba avec huit cents fan[271]tassins, avec quatre-vingts chevaux, avec douze pièces de canon, pour prendre le commandement de l’armée et pour exercer des vengeances. Ces forces étaient envoyées par Vélasquez, mécontent que des aventuriers, partis sous ses auspices, eussent renoncé à toute liaison avec lui, qu’ils se fussent déclarés indépendans de son autorité, et qu’ils eussent envoyé des députés en Europe pour obtenir la confirmation des pouvoirs qu’ils s’étaient arrogés eux-mêmes. Quoique Cortez n’ait que deux cent cinquante hommes, il marche à son rival : il le combat, le fait prisonnier, oblige les vaincus à mettre bas les armes, puis les leur rend en leur proposant de le suivre. Il gagne leur cœur par sa confiance et sa magnanimité. Les soldats se rangent sous ses drapeaux, et avec eux il reprend, sans perdre un moment, la route de Mexico, où il n’avait pu laisser que cent cinquante Espagnols qui, avec les Tlascalans, gardaient étroitement l’empereur.

Il y avoit des mouvemens dans la nobleſſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zele indiſcret des Eſpagnols qui dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renverſerent les autels, & maſ[28]ſacrerent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avoit des mouvemens dans la noblesſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zele indiſcret des Eſpagnols, qui dans une fête publique en l’honneur des Dieux du pays, renverſerent les au[48]tels & maſſacrerent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avoit des mouvemens dans la nobleſſe Mexicaine, qui étoit indignée de la captivité de ſon prince ; & le zèle indiſcret des Eſpagnols, qui dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renverſèrent les autels & maſſacrèrent les adorateurs & les prêtres, avoit fait prendre les armes au peuple.

Il y avait des mouvemens dans la noblesse mexicaine, qui était indignée de la captivité de son prince ; et le zèle indiscret des Espagnols qui, dans une fête publique en l’honneur des dieux du pays, renversèrent les autels et massacrèrent les adorateurs et les prêtres, avait fait prendre les armes au peuple.

Les Mexicains n’avoient de barbare que leur ſuperſtition ; mais leurs prêtres étoient des monſtres qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit, comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes ; mais ces dogmes utiles, étoient mêlés d’abſurdités qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains n’avoient de barbare que leur ſuperſtition, mais leurs prêtres étoient des monſtres, qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit, comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes ; mais ces dogmes utiles étoient mêlés d’abſurdités qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains avoient des ſuperſtitions barbares ; & leurs prêtres étoient des monſtres, qui faiſoient l’abus le plus affreux du culte abominable qu’ils avoient impoſé à la crédulité de la nation. Elle reconnoiſſoit, comme tous les peuples policés, un être ſuprême, une vie à venir, avec ſes peines & ſes récompenſes : mais ces dogmes ſublimes étoient mêlés d’abſurdités, qui les rendoient incroyables.

Les Mexicains avaient des superstitions barbares, et leurs prêtres étaient des monstres qui faisaient l’abus le plus affreux du culte abomi[272]nable qu’ils avaient imposé à la crédulité de la nation. Elle reconnaissait, comme tous les peuples policés, un être suprême, une vie à venir, avec ses peines et ses récompenses ; mais ces dogmes sublimes étaient mêlés d’absurdités qui les rendaient incroyables.

Dans la religion du Mexique on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiecle ; & cette année étoit dans l’empire un tems de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiécle ; & cette année étoit dans l’empire un tems de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendoit la fin du monde à la fin de chaque ſiècle ; [389]& cette année étoit dans l’empire un tems de deuil & de déſolation.

Dans la religion du Mexique, on attendait la fin du monde à la fin de chaque siècle, et cette année était dans l’empire un temps de deuil et de désolation.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes comme les autres nations en ont invoqué ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges, de fetiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particuliere ; & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes, comme les autres nations en ont invoquées, ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges, de fétiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particuliere ; & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquoient des puiſſances ſubalternes, comme les autres nations en ont invoquées, ſous le nom de génies, de camis, de manitous, d’anges, de fétiches. La moindre de ces divinités avoit ſes temples, ſes images, ſes fonctions, ſon autorité particulière, & toutes faiſoient des miracles.

Les Mexicains invoquaient des puissances subalternes, comme les autres nations en ont invoqué sous le nom de génies, de camis, de manitous,d’anges, de fétiches. La moindre de ces divinités avait ses temples, ses images, ses fonctions, son autorité particulière, et toutes faisaient des miracles.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres étoient de bonnes œuvres.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres, étoient de bonnes œuvres.

Ils avoient une eau ſacrée dont on faiſoit des aſperſions. On en faiſoit boire à l’empereur. Les pélerinages, les proceſſions, les dons faits aux prêtres, étoient de bonnes œuvres.

Ils avaient une eau sacrée dont on faisait des aspersions. On en faisait boire à l’empereur. Les pèlerinages, les processions, les dons faits aux prêtres étaient de bonnes œuvres.

On connoiſſoit chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connoiſſoit chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connoiſſoit chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

On connaissait chez eux des expiations, des pénitences, des macérations, des jeûnes.

Quelques unes de leurs ſuperſtitions leur étoient particulieres. Tous les ans, ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit, & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes de leurs ſuperſtitions leur [49]étoient particulieres. Tous les ans ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit, & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes de leurs ſuperſtitions leur étoient particulières. Tous les ans ils choiſiſſoient un eſclave. On l’enfermoit dans le temple, on l’adoroit, on l’encenſoit, on l’invoquoit, & on finiſſoit par l’égorger en cérémonie.

Quelques-unes de leurs superstitions leur étaient particulières. Tous les ans ils choisissaient un esclave. On l’enfermait dans le temple ; on l’adorait ; on l’encensait, et on finissait par l’égorger en cérémonie.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pêtriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient [29]cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel où elle devenoit un dieu. Ce jour là, une foule innombrable de peuple ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue, ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon dieu.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pétriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel, où elle devenoit un Dieu. Ce jour-là, une foule innombrable de peuple, ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue, ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans, qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon Dieu.

Voici encore une ſuperſtition qu’on ne trouvoit pas ailleurs. Les prêtres pétriſſoient en certains jours une ſtatue de pâte qu’ils faiſoient cuire. Ils la plaçoient ſur l’autel, où [390]elle devenoit un dieu. Ce jour-là, une foule innombrable de peuple, ſe rendoit dans le temple. Les prêtres découpoient la ſtatue. Ils en donnoient un morceau à chacun des aſſiſtans, qui le mangeoit, & ſe croyoit ſanctifié après avoir mangé ſon dieu.

Voici encore une superstition qu’on ne trouvait pas ailleurs. Les prêtres pétrissaient en cer[273]tains jours une statue de pâte qu’ils faisaient cuire. Ce jour-là une foule innombrable de peuple se rendait dans le temple. Les prêtres découpaient la statue ; ils en donnaient un morceau à chacun des assistans, qui le mangeait, et se croyait sanctifié après avoir mangé son dieu.

Il vaut mieux manger des dieux, que des hommes ; mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des Dieux que des hommes ; mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du Dieu des batailles. Les prêtres, dit-on, mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des dieux que des hommes : mais les Mexicains immoloient auſſi des priſonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres, dit-on, mangeoient enſuite ces priſonniers, & en envoyoient des morceaux à l’empereur & aux principaux ſeigneurs de l’empire.

Il vaut mieux manger des dieux que des hommes ; mais les Mexicains immolaient aussi des prisonniers de guerre dans le temple du dieu des batailles. Les prêtres, dit-on, mangeaient ensuite ces prisonniers, et en envoyaient des morceaux à l’empereur et aux principaux seigneurs de l’empire.

Quand la paix avoit duré quelque tems, les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les dieux mouroient de faim ; & dans la ſeule vue de faire des priſonniers on recommençoit la guerre.

Quand la paix avoit duré quelque tems, les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les Dieux mouroient de faim, & dans la ſeule vue de faire des priſonniers, on recommençoit la guerre.

Quand la paix avoit duré quelque tems, les prêtres faiſoient dire à l’empereur que les dieux avoient faim ; & dans la ſeule vue de faire des priſonniers, on recommençoit la guerre.

Quand la paix avait duré quelque temps, les prêtres faisaient dire à l’empereur que les dieux avaient faim ; et, dans la seule vue de faire des prisonniers, on recommençait la guerre.

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres tout-puiſſants.

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe [50]l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres toutpuiſſans.

A tous égards, cette religion étoit atroce & terrible. Toutes ſes cérémonies étoient lugubres & ſanglantes. Elle tenoit ſans ceſſe l’homme dans la crainte. Elle devoit rendre les hommes inhumains, & les prêtres toutpuiſſans.

A tous égards, cette religion était atroce et terrible ; toutes ses cérémonies étaient lugubres et sanglantes. Elle tenait sans cesse l’homme dans la crainte. Elle devait rendre les hommes inhumains, et les prêtres tout-puissans.

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries, mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés. Il ne falloit pas ſe jetter ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger. Il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries ; mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés : il ne falloit pas ſe jetter ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger : il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Eſpagnols d’avoir été révoltés de ces abſurdes barbaries : [391]mais il ne falloit pas les détruire par de plus grandes cruautés ; il ne falloit pas ſe jetter ſur le peuple aſſemblé dans le premier temple de la ville, & l’égorger ; il ne falloit pas aſſaſſiner les nobles pour les dépouiller.

On ne peut faire un crime aux Espagnols d’avoir été révoltés de ces absurdes barbaries ; mais il ne fallait pas les détruire par de plus grandes cruautés ; il ne fallait pas se jeter sur le peuple assemblé dans le premier temple de la ville, et l’égorger ; il ne fallait pas assassiner les nobles pour les dépouiller.


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Ces barbaries mirent les armes à la main des [274]Mexicains, et occasionnèrent plusieurs combats plus ou moins sanglans. La nouvelle en était parvenue à Cortez ; et quand même il n’en aurait pas été instruit, ce qu’il remarqua sur sa route, ce qu’il aperçut au voisinage de la capitale lui en aurait fait naître le soupçon. Tout lui faisait craindre de trouver impraticable l’entrée de la ville, et que, pour l’empêcher d’y arriver, on n’eût rompu les digues qui y conduisaient. Si cette précaution d’une exécution facile n’eut pas lieu, ce fut vraisemblablement dans l’espoir d’exterminer à la fois tous les ennemis de la religion et de l’empire. Ainsi l’armée, victorieuse de Narvaés, put regagner sans obstacle le poste qu’elle occupait avant son départ. C’était un espace assez vaste pour contenir les Espagnols et leurs alliés, et entouré d’un mur épais avec des tours placées de distance en distance. On y avait disposé l’artillerie du mieux qu’il avait été possible ; et le service s’y était toujours fait avec autant de régularité et de vigilance que dans une place assiégée ou dans le camp le plus exposé. Jamais ni le jour ni la nuit aucun officier, aucun soldat n’avait quitté sa pesante armure ; et cette sévère discipline continua tout le temps qu’on put rester dans la ville.


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A peine les Espagnols commençaient à se réjouir de leur réunion, que leur quartier fut attaqué de tous les côtés. Les assaillans étaient en grand nombre, et tous transportés d’une rage [275]égale. Vainement l’artillerie abattait-elle des rangs entiers ; ceux qui suivaient remplissaient à l’instant le vide, et étaient eux-mêmes bientôt remplacés par ceux qui avaient moins souffert. Cet emportement se soutint du matin au soir. Un succès complet paraissait devoir le couronner. Déjà le feu avait pris à quelques ouvrages, et d’autres étaient assez endommagés pour ne pas laisser craindre une grande résistance. Heureusement pour les assiégés, l’usage où étaient les naturels du pays de ne jamais combattre durant les ténèbres les décida à se retirer à l’entrée de la nuit.


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Cortez était trop éclairé pour ne pas comprendre qu’une guerre défensive ne convenait pas à sa situation. Aussi ne tarda-til pas à ordonner ou à conduire lui-même des sorties vigoureuses. Elles étaient heureuses et très-heureuses partout où ses troupes pouvaient manœuvrer et faire usage de leurs arquebuses. Mais aussitôt qu’il leur fallait poursuivre dans les rues ceux des Mexicains qui avaient échappé au carnage, des flèches et des pierres lancées du haut des maisons les empêchaient de recueillir aucun fruit durable de leurs victoires. Rarement rentraient-elles dans leurs retranchemens sans avoir essuyé quelque perte. Dans une action seule elles laissèrent douze de leurs plus intrépides guerriers sur le champ de bataille, et en ramenèrent soixante de blessés.


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La résolution où paraissaient être et où étaient [276]en effet les Mexicains de répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang plutôt que de souffrir plus long-temps la tyrannie d’un petit nombre d’insolens étrangers, fit juger aux Espagnols qu’ils périraient infailliblement les uns après les autres, s’ils s’opiniâtraient à rester dans la capitale. La difficulté était d’en sortir sans perdre leur réputation et sans risquer leur vie. Dans la vue de sauver l’une et l’autre, ils annoncèrent à Montézuma que, l’objet pour lequel ils avaient été envoyés étant rempli, il ne leur restait que d’aller rendre compte à leur souverain du succès de leur ambassade. La valeur qu’on nous connaît, ajoutèrent-ils, serait plus que suffisante pour assurer notre retraite ; mais il ne nous convient pas de quitter le pays en ennemis. Instruisez vos peuples de nos volontés, et que l’exécution n’en soit pas troublée. L’empereur trouva l’ouverture qui lui était faite favorable à ses intérêts et dans les principes d’une justice exacte. Aussi ne balançat-il pas à se porter pour arbitre entre ses sujets et ses oppresseurs. De bons observateurs doutèrent de l’issue de sa médiation, et voici pourquoi.


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Lorsque ce prince était tombé au pouvoir des Espagnols, il avait assuré sa cour que c’était pour s’instruire des mœurs et des usages des régions orientales d’où ces hommes extraordinaires étaient arrivés, qu’il se rendait librement dans celui de ses palais qu’il leur avait assigné pour demeure. [277]Tout ce qui se passa depuis parut confirmer la vérité de ses premières paroles. Ses officiers lui rendaient leurs services ordinaires. Il travaillait avec ses ministres. Les conseils se tenaient régulièrement. Aucune place civile ou militaire ne restait vacante. La marche du gouvernement était toujours la même. Le chef de l’état visitait les temples, allait à la chasse, ne montrait aucune inquiétude. Les Castillans qui formaient sa garde recevaient ses ordres, et leur général paraissait lui-même plus respectueux et plus soumis qu’aucun des siens. Ces apparences ne trompaient pas les gens éclairés ; mais ils se taisaient. En parlant, ils auraient craint de se rendre odieux aux Européens, qui alors disposaient de tout, et d’offenser leur maître, qui n’aurait pas pardonné qu’on l’eût jugé capable d’avoir avili la dignité de sa couronne. La multitude fut long-temps abusée. Ses murmures commencèrent avec ses soupçons. On la vit se porter aux dernières violences aussitôt qu’il ne lui fut plus possible de douter de l’humiliation de son souverain. Elle allait livrer un nouvel assaut à l’instant même où Montézuma, avec toute la pompe qui, dans les grandes occasions, entourait le trône, se présenta sur les murailles pour parler.


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A sa vue on se prosterne. Un silence profond succède à des cris tumultueux. Les armes tombent de toutes les mains. A peine les plus échauffés se permettent-ils de respirer. Mais la fureur, un [278]moment suspendue, ne tarde pas à se ranimer. Des traits sans nombre sont lancés sur un ancien objet d’idolâtrie devenu celui d’un mépris universel. Atteint par deux flèches et par une pierre, l’infortuné monarque tombe privé de tout sentiment. Ce spectacle glace d’effroi les timides Mexicains. Une terreur panique les saisit. Ils s’éloignent en tumulte, comme si la fuite devait les soustraire au courroux du ciel, qu’ils s’imaginent avoir provoqué en versant le sang de leur souverain. D’autres pensées occupent les Espagnols. Comme leur sort paraît attaché à la conservation de Montézuma, ils ne négligent aucun des remèdes, aucune des consolations qui peuvent contribuer à sa guérison. Tant de soins deviennent inutiles. On a le chagrin de lui voir repousser les alimens qui lui sont offerts, de lui voir déchirer l’appareil mis sur ses blessures. Il expire enfin le troisième jour, après avoir rejeté avec horreur la religion de l’Europe, et après avoir, dit-on, fait promettre à ses geôliers qu’ils le vengeraient de ses assassins.


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Soit remords, soit crainte, les peuples étaient restés dans une inaction entière tout le temps que l’état de leur empereur les avait tenus dans l’incertitude. Sa mort les tira de cette espèce de langueur. Ils lui rendirent les honneurs funèbres, ils lui donnèrent un successeur, et recommencèrent les hostilités. Leur plus grande espérance était fondée sur la tour d’un temple qui dominait [279]le quartier de leur ennemi, et où ils avaient rassemblé ce qu’il fallait de troupes, d’armes, et de vivres pour faire une longue résistance. Cortez, qui se vit perdu, s’il ne se rendait maître d’un poste d’où l’on pouvait incendier ceux qu’il occupait, le fit attaquer sans délai par ce qu’il avait de meilleurs soldats. Les voyant repoussés jusqu’à trois fois, il se mit lui-même à leur tête, et bientôt tous les obstacles furent surmontés. Mais ce succès l’exposa à un des plus grands dangers qu’il eût jamais courus. Deux jeunes Mexicains vinrent à lui comme déserteurs. Ils mirent un genou en terre en supplians, le saisirent, et s’élancèrent, comptant le faire périr en l’entraînant avec eux. Sa force ou son adresse le débarrassèrent de leurs mains, et ils devinrent les victimes d’une entreprise généreuse et inutile.


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Les Espagnols tirèrent de leur victoire tous les avantages qu’ils avaient pu s’en promettre. La brave garnison qu’ils avaient eue à combattre avait été massacrée. Les subsistances assemblées pour soutenir un siége étaient passées dans leurs magasins. Il ne restait pas pierre sur pierre à l’édifice qui leur avait causé tant d’alarmes. Cependant leur position n’était que peu améliorée, et tout leur faisait craindre qu’elle ne devînt bientôt plus fâcheuse. Pour en sortir, ils se résolurent à une retraite pour laquelle ils avaient jusqu’alors montré une répugnance invincible ; mais cette espèce de fuite ne convenait pas au nouvel empereur. [280]Il craignit que ces étrangers, aussi adroits qu’intrépides, n’allassent soulever des provinces peu affectionnées, ne fussent joints à Tlascala par de nombreuses cohortes, ne reçussent même à travers les mers de puissans renforts de leur patrie, et que l’état ne se trouvât engagé dans une guerre plus désastreuse que celle qui le tourmentait. Ces réflexions le décidèrent à faire périr par la faim des ennemis qu’on n’avait pu vaincre ; et il ordonna que tous les passages par où les vivres pourraient leur arriver fussent ou rompus, ou sévèrement gardés.


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Instruits des mesures qu’on prenait contre eux, les Espagnols comprirent que leur ruine était assurée pour peu que leur départ souffrît de retardement. L’orgueil national aurait exigé qu’on se mît en marche en plein jour ; mais la nuit fut préférée, parce que l’expérience avait appris que les Mexicains ne se battaient jamais dans les ténèbres. L’armée avançait sans avoir trouvé d’obstacle, lorsque la digue qui lui servait de chemin se trouva coupée. Un pont-volant, préparé contre cet accident, fut aussitôt jeté. Il ne se trouva pas assez solide pour porter l’artillerie, les chevaux, le bagage, et fut enfoncé par leur poids. Dans le temps qu’on était occupé à le dégager pour s’en servir ailleurs, les naturels, qui avaient observé en silence les mouvemens de leur ennemi, s’élevant au-dessus de leurs superstitions, fondirent avec fureur sur son arrière-garde, tandis que [281]d’autres naturels, s’élançant de leurs canots sur la chaussée, attaquaient non moins vivement son corps de bataille et son avant-garde. Une obscurité profonde enveloppait tous les combattans. Chacun d’eux pouvait douter si ce n’était pas un ami que ses traits allaient percer, si ce n’était pas d’un ami qu’il recevait la mort. La terre était jonchée de cadavres, les flots étaient teints de sang, qu’on s’arrachait encore les entrailles.

Cortez à ſon retour à Mexico, trouva les Eſpagnols aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés pour garder l’empereur. Il eut de la peine à pénétrer juſqu’à eux ; & quand il fut à leur tête, il lui fallut livrer de grands combats. Les Mexicains montrerent un courage [30]extraordinaire. Ils ſe dévouoient gaiement à une mort certaine. Ils ſe jettoient nuds & mal armés dans les rangs des Eſpagnols, pour rendre leurs armes inutiles, ou pour les leur arracher. Pluſieurs tenterent d’entrer dans le palais de Cortez par les embraſures du canon. Tous vouloient mourir pour délivrer leur patrie de ces étrangers qui prétendoient y regner. Cortez venoit de s’emparer d’un temple qui étoit un poſte avantageux. Il regardoit d’une plate-forme le combat où les Indiens s’acharnoient pour recouvrer ce qu’ils avoient perdu. Deux jeunes nobles Mexicains jettent leurs armes, & viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genouil à terre dans la poſture de ſupplians ; ils le ſaiſiſſent, & s’élancent de la plate-forme dans l’eſpérance qu’en tombant avec eux, il ſera écraſé comme eux. Cortez s’en débarraſſe, & ſe retient à la baluſtrade. Les deux jeunes nobles périſſent ſans avoir exécuté leur généreuſe entrepriſe.

Cortez à ſon retour à Mexico, trouva les Eſpagnols aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés pour garder l’empereur. Il eut de la peine à pénétrer juſqu’à eux ; & quand il fut à leur tête, il lui fallut livrer de grands combats. Les Mexicains montrerent un courage extraordinaire. Ils ſe dévouoient gaiement à une mort certaine. Ils ſe jettoient nuds & mal armés dans les rangs des Eſpagnols, pour rendre leurs armes inutiles, ou pour les leur arracher. Pluſieurs tenterent d’entrer dans le palais de Cortez, par les embraſures du canon. Tous vouloient mourir pour délivrer leur patrie de ces étrangers qui prétendoient y régner. Cortez venoit de s’emparer d’un temple, qui étoit un poſte avantageux. Il regardoit d’une platte-forme le combat, où les Indiens s’acharnoient pour recouvrer ce qu’ils avoient perdu. Deux jeunes nobles Mexicains jettent leurs armes, & [51]viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genou à terre dans la poſture de ſupplians ; ils le ſaiſiſſent, & s’élancent de la platte-forme dans l’eſpérance de le faire périr en l’entraînant avec eux. Cortez s’en débarraſſe, & ſe retient à la baluſtrade. Les deux Mexicains meurent, victimes d’une entrepriſe généreuſe & inutile.

Cortès à ſon retour à Mexico, trouva les ſiens aſſiégés dans le quartier où il les avoit laiſſés. C’étoit un eſpace aſſez vaſte pour contenir les Eſpagnols & leurs alliés, & entouré d’un mur épais, avec des tours placées de diſtance en diſtance. On y avoit diſpoſé l’artillerie le mieux qu’il avoit été poſſible ; & le ſervice s’y étoit toujours fait avec autant de régularité & de vigilance que dans une place aſſiégée ou dans le camp le plus expoſé. Le général ne pénétra dans cette eſpèce de fortereſſe qu’après avoir ſurmonté beaucoup de difficultés ; & quand il y fut enfin parvenu les dangers continuoient encore. L’acharnement des naturels du pays étoit tel qu’ils haſardoient de pénétrer par les embrâſures du canon, dans l’aſyle qu’ils vouloient forcer.


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Pour ſe tirer d’une ſituation ſi déſeſpérée, les Eſpagnols ont recours à des ſorties. Elles ſont heureuſes, ſans être déciſives. Les Mexicains montrent un courage extraordinaire. Ils [392]ſe dévouent gaiement à une mort certaine. On les voit ſe précipiter nus & ſans défenſe dans les rangs de leurs ennemis pour rendre leurs armes inutiles ou pour les leur arracher. Tous veulent périr pour délivrer leur patrie de ces étrangers qui prétendoient y régner.


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Le combat le plus ſanglant ſe donne ſur une élévation dont les Américains s’étoient emparés, & d’où ils accabloient de traits plus ou moins meurtriers tout ce qui ſe préſentoit. La troupe chargée de les déloger eſt trois fois repouſſée. Cortès s’indigne de cette réſiſtance, & quoiqu’aſſez griévement bleſſé veut ſe charger lui-même de l’attaque. A peine eſt-il en poſſeſſion de ce poſte important, que deux jeunes Mexicains jettent leurs armes & viennent à lui comme déſerteurs. Ils mettent un genou à terre, dans la poſture de ſupplians, le ſaiſiſſent & s’élancent avec une extrême vivacité dans l’eſpérance de le faire périr, en l’entraînant avec eux. Sa force ou ſon adreſſe le débarraſſent de leurs mains, & ils meurent victimes d’une entrepriſe généreuſe & inutile.


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Cette action, d’autres actes d’une vigueur pareille, font deſirer aux Eſpagnols qu’on puiſſe trouver des voies de conciliation. Montezuma conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre ſur le rempart pour engager ſes ſujets à ſe retirer. Leur indignation lui apprend que ſon regne eſt fini, & les traits qu’ils lui lancent, le percent d’un coup mortel.

Cette action, & d’autres d’une vigueur pareille, faiſoient déſirer aux Eſpagnols qu’on pût trouver des voies de conciliation. Enfin Montezuma conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre ſur le rempart, pour engager ſes ſujets à ſe retirer. Leur indignation lui apprend que ſon regne eſt fini, & les traits qu’ils lui lancent le percent d’un coup mortel.

Cette action, mille autres d’une vigueur pareille, font deſirer aux Eſpagnols qu’on puiſſe trouver des moyens de conciliation. [393]Montezuma, toujours priſonnier, conſent à devenir l’inſtrument de l’eſclavage de ſon peuple, & il ſe montre, avec tout l’appareil du trône, ſur la muraille pour engager ſes ſujets à ceſſer les hoſtilités. Leur indignation lui apprend que ſon règne eſt fini ; & les traits qu’ils lui lancent le percent d’un coup mortel.


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Gatimozin, qu’on lui donna pour ſucceſſeur, étoit fier, intrépide. Il avoit du ſens, de l’imagination. Il pouvoit ramener les bons ſuccès, & réſiſter aux mauvais. Sa pénétration lui fit démêler que les attaques vives ne lui réuſſiroient que difficilement contre un ennemi qui avoit des armes ſi ſupérieures, & que la meilleure maniere de le combattre étoit de lui couper les [31]vivres. Cortez ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcalteques ; mais la retraite n’eſt pas facile.

Le ſucceſſeur de ce vil monarque étoit fier, intrépide. Il avoit du ſens, de l’imagination. Il pouvoit ramener les bons ſuccès, & réſiſter aux mauvais. Sa pénétration lui fit démêler que les attaques vives ne lui réuſſiroient que difficilement contre un ennemi qui avoit des armes ſi ſupérieures, & que la meilleure maniere de le combattre, étoit de lui couper les vivres. Cortez ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcalteques.

Un nouvel ordre de choſes ſuit de près cet événement tragique. Les Mexicains voient à la fin que leur plan de défenſe, que leur plan d’attaque ſont également mauvais ; & ils ſe bornent à couper les vivres à un ennemi que la ſupériorité de ſa diſcipline & de ſes armes rend invincible. Cortès ne s’apperçoit pas plutôt de ce changement de ſyſtême, qu’il penſe à ſe retirer chez les Tlaſcaltèques.


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L’exécution de ce projet exigeoit une [52]grande célérité, un ſecret impénétrable, des meſures bien combinées. On ſe mit en marche vers le milieu de la nuit. L’armée défiloit en ſilence ſur une digue, lorsqu’on reconnut que ſes mouvemens avoient été obſervés avec une diſſimulation, dont des Mexicains n’étoient pas crus capables. Son arriere-garde fut attaquée avec impétuoſité par un corps nombreux, & ſes flancs, par des canots diſtribués aux deux côtés de la chauſſée. Si les Mexicains, qui avoient plus de troupes qu’ils n’en pouvoient faire agir, avoient eu la précaution d’en jetter une partie à l’extrêmité de cette chauſſée, ou même de la rompre, tous les Eſpagnols auroient infailliblement péri dans cette action ſanglante. Leur bonheur voulut que leur ennemi ne fût pas profiter de tous ſes avantages ; & ils arriverent enfin ſur les bords du lac, après des dangers & des fatigues incroyables. Le déſordre où ils étoient, les expoſoit encore à une défaite entiere. Une nouvelle faute vint à leur ſecours.

L’exécution de ce projet exigeoit une grande célérité, un ſecret impénétrable, des meſures bien combinées. On ſe met en marche vers le milieu de la nuit. L’armée défiloit en ſilence & en ordre ſur une digue, lorſque ſon arrière-garde fut attaquée avec impétuoſité par un corps nombreux, & ſes flancs par des canots diſtribués aux deux côtés de la chauſſée. Si les Mexicains, qui avoient plus de forces qu’ils n’en pouvoient faire agir, euſſent [394]eu la précaution de jetter des troupes à l’extrémité des ponts qu’ils avoient ſagement rompus, les Eſpagnols & leurs alliés auroient tous péri dans cette action ſanglante. Leur bonheur voulut que leur ennemi ne ſût pas profiter de tous ſes avantages ; & ils arrivèrent enfin ſur les bords du lac, après des dangers & des fatigues incroyables. Le déſordre où ils étoient, les expoſoit encore à une défaite entière. Une nouvelle faute vint à leur ſecours.

Si les Américains, qui avaient plus de forces qu’ils n’en pouvaient faire agir, avaient eu la précaution de jeter des troupes à l’extrémité des ponts qu’ils avaient rompus, les Européens et leurs alliés auraient tous vraisemblablement péri dans cette journée mémorable. Leur bonheur voulut que leur ennemi ne sût pas profiter de tous ses avantages, et ils arrivèrent enfin sur les bords du lac après des dangers et des fatigues incroyables. Le désordre où ils étaient les exposait encore à une entière destruction. Une nouvelle faute vint à leur secours.


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L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étoient reſtés les maîtres, qu’ils apperçurent parmi les morts deux fils de Montezuma, que les Eſpagnols emmenoient avec quelques autres priſonniers. Ce ſpectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir maſſacré les [53]enfans après avoir immolé le pere, étoit trop forte, pour que des ames foibles & énervées par l’habitude d’une obéiſſance aveugle, puſſent la ſoutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; & ils donnerent à de vaines cérémonies funebres, un tems qu’ils devoient au ſalut de leur patrie.

L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étoient reſtés les maîtres, qu’ils apperçurent parmi les morts un fils & deux filles de Montezuma, que les Eſpagnols emmenoient avec quelques autres priſonniers. Ce ſpectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir maſſacré les enfans après avoir immolé le père, étoit trop forte, pour que des ames foibles & énervées par l’habitude d’une obéiſſance aveugle, puſſent la ſoutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; & ils donnèrent à de vaines cérémonies funèbres, un tems qu’ils devoient au ſalut de leur patrie.

L’aurore permit à peine aux Mexicains de découvrir le champ de bataille dont ils étaient restés les maîtres, qu’ils aperçurent parmi les morts un fils et deux filles de Montezuma, que les Espagnols emmenaient avec quelques prisonniers. Ce spectacle les glaça d’effroi. L’idée d’avoir massacré les enfans après avoir immolé le père était trop forte pour que des âmes faibles et énervées par l’habitude d’une obéissance aveugle pussent [282]la soutenir. Ils craignirent de joindre l’impiété au régicide ; et ils donnèrent à de vaines funérailles un temps qui pouvait et devait être plus utilement employé.

Il faut combattre à chaque pas. Deux cens Eſpagnols plus chargés d’or que le reſte de l’armée, & dont les richeſſes rallentiſſoient la marche, ſont maſſacrés. Cortez lui-même ſe voit envéloppé par une multitude innombrable dans la vallée d’Otumba. Il fait face de tous côtés, & par-tout les Mexicains le preſſent également. Son artillerie lui devient inutile, & la mouſqueterie, le fer des lances & des épées n’empêchent pas les Indiens d’approcher, & de combattre les Européens corps-àcorps. Dans ce moment, Cortez voit aſſez près de ſa troupe l’étendart royal des Mexicains. Il ſe ſouvient qu’ils croyent la deſtinée des combats attachée à cet étendart. Il ſe lance avec quelques cavaliers pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit, & l’emporte dans les rangs des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage. Ils prenent la fuite en jettant leurs armes. Cortez pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez les Haſcalteques.

Durant cet intervalle, l’armée battue qui avoit perdu deux cens Eſpagnols, mille Tlaſcalteques, la meilleure partie de ſon artillerie, & à laquelle il ne reſtoit preſque pas un ſoldat qui ne fût bleſſé, ſe remettoit en marche. On ne tarda pas à la pourſuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon & de la mouſqueterie, le fer des lances & des épées, n’empêchoient pas les Indiens, tout nuds qu’ils étoient, d’approcher, & de ſe jetter ſur leurs ennemis avec une grande animoſité. La valeur alloit céder au nombre, lorsque Cortez décida de la fortune de cette journée. Il avoit entendu dire que dans cette partie du nouveau monde, le ſort des batailles dépendoit de l’étendard royal. Ce drapeau, dont la forme étoit remarquable, & qu’on ne mettoit en campagne que dans les occaſions les plus importantes, étoit aſſez près de lui. Il s’élance avec les plus braves compagnons, pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit, & l’emporte dans les rangs [54]des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent la fuite en jettant leurs armes. Cortez pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez les Tlaſcalteques.

Durant cet intervalle, l’armée battue qui [395]avoit perdu ſon artillerie, ſes munitions, ſes bagages, ſon butin, cinq ou ſix cens Eſpagnols, deux mille Tlaſcaltèques, & à laquelle il ne reſtoit preſque pas un ſoldat qui ne fût bleſſé, ſe remettoit en marche. On ne tarda pas à la pourſuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon & de la mouſqueterie, le fer des lances, & des épées n’empêchoient pas les Indiens, tout nus qu’ils étoient, d’approcher, & de ſe jetter ſur leurs ennemis avec une grande animoſité. La valeur alloit céder au nombre, lorſque Cortès décida de la fortune de cette journée. Il avoit entendu dire que dans cette partie du Nouveau-Monde, le ſort des batailles dépendoit de l’étendard royal. Ce drapeau, dont la forme étoit remarquable, & qu’on ne mettoit en campagne que dans les occaſions les plus importantes, étoit aſſez près de lui. Il s’élance avec ſes plus braves compagnons, pour le prendre. L’un d’eux le ſaiſit & l’emporte dans les rangs des Eſpagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent la fuite en jettant leurs armes. Cortès pourſuit ſa marche, & arrive ſans obſtacle chez les Tlaſcaltèques.

Durant cet intervalle, l’armée battue, qui avait perdu son artillerie, ses munitions, ses bagages, son butin, cinq ou six cents Espagnols, deux mille Tlascalans, et à laquelle il ne restait presque pas un soldat qui ne fût blessé, se remettait en marche. On ne tarda pas à la poursuivre, à la harceler, à l’envelopper enfin dans la vallée d’Otumba. Le feu du canon et de la mousqueterie, le fer des lances et des épées, n’empèchaient pas les Indiens, tout nus qu’ils étaient, d’approcher, et de se jeter sur leurs ennemis avec une grande animosité. La valeur allait céder au nombre lorsque Cortez décida de la fortune de cette journée. Il avait entendu dire que dans cette partie du Nouveau - Monde le sort des batailles dépendait de l’étendard royal. Ce drapeau, dont la forme était remarquable, et qu’on ne mettait en campagne que dans les occasions les plus importantes, était assez près de lui. Il s’élance avec ses plus braves compagnons pour le prendre ; l’un d’eux le saisit et l’emporte dans les rangs des Espagnols. Les Mexicains perdent courage ; ils prennent la fuite en jetant leurs armes. Cortez poursuit sa marche sans obstacle, et arrive chez les Tlascalans, où la victoire qu’il venait de remporter avait fait oublier les disgrâces qui l’avaient précédée.

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico favoriſoient ſon projet, & ſes moyens de l’exécuter.

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples, pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico favoriſoient ſon projet, & ſes moyens de l’exécuter.

Il n’avoit perdu ni le deſſein, ni l’eſpérance de ſoumettre l’empire du Mexique ; mais il avoit fait un nouveau plan. Il vouloit ſe ſervir d’une partie des peuples, pour aſſujettir l’autre. La forme du gouvernement, la diſpoſition des eſprits, la ſituation de Mexico, favoriſoient ce projet, & les moyens de l’exécuter.

Il n’avait perdu ni le dessein, ni l’espérance de soumettre l’empire du Mexique ; mais il avait fait un nouveau plan. Il voulait se servir d’une partie des peuples pour assujettir l’autre. La forme du gouvernement, la disposition des esprits, la situation de Mexico, favorisaient ce projet et les moyens de l’exécuter.

L’empire étoit électif, & quelques Rois ou Caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux. On lui faiſoit jurer que tout le tems qu’il ſeroit ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivieres ne cau[32]ſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit regner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne put jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou comme une juſte punition de ſes déréglémens.

L’empire étoit électif, & quelques rois ou caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux. On lui faiſoit jurer que tout le tems qu’il ſeroit ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivieres ne cauſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit régner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne pût jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou [55]comme une juſte punition de ſes déréglemens.

L’empire étoit électif, & quelques rois ou caciques étoient les électeurs. Ils choiſiſſoient d’ordinaire un d’entr’eux. On lui faiſoit jurer que tout le tems qu’il ſeroit ſur le trône, les pluies tomberoient à propos, les rivières ne cauſeroient point de ravages, les campagnes n’éprouveroient point de ſtérilité, les hommes ne périroient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet uſage pouvoit tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans preſque toutes les nations de l’univers. Peut-être auſſi le but de ce ſerment bizarre étoit-il de faire entendre au nouveau ſouverain, que les malheurs d’un état venant preſque toujours des déſordres de l’adminiſtration, il devoit régner avec tant de modération & de ſageſſe, qu’on ne pût jamais regarder les [397]calamités publiques comme l’effet de ſon imprudence, ou comme une juſte punition de ſes déréglemens.

L’empire était électif, et quelques rois ou caciques étaient les électeurs. Ils choisissaient d’ordinaire un d’entre eux. On lui faisait jurer que tout le temps qu’il resterait sur le trône les pluies tomberaient à propos, les rivières ne causeraient point de ravages, les campagnes n’éprouveraient point de stérilité, les hommes ne périraient point par les influences malignes d’un air contagieux. Cet usage pouvait tenir au gouvernement théocratique, dont on trouve encore des traces dans presque toutes les nations de l’univers. Peut-être aussi le but de ce serment bizarre était-il de faire entendre au nouveau souverain que, les malheurs d’un état venant presque toujours des désordres de l’administration, il devait régner avec tant de modération et de sagesse, qu’on ne pût jamais regarder les calamités publiques comme l’effet de son imprudence, ou comme une juste punition de ses dérèglemens.

Il y avoit les plus belles loix pour obliger à ne donner la couronne qu’au merite ; mais les prêtres influoient beaucoup dans les élections.

On avoit fait les plus belles loix pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite ; mais la ſuperſtition donnoit aux prêtres une grande influence dans les élections.

On avoit fait les plus belles loix pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite : mais la ſuperſtition donnoit aux prêtres une grande influence dans les élections.

On avait fait les plus belles lois pour obliger à ne donner la couronne qu’au mérite ; mais la superstition donnait aux prêtres une grande influence dans les élections.

Dès qu’il étoit inſtallé, l’empereur étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux dieux. Ce prince quoique électif, étoit fort abſolu ; parce qu’il n’y avoit point de loix écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur étoit inſtallé, il étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux Dieux. Ce prince, quoique électif, étoit fort abſolu, parce qu’il n’y avoit point de loix écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur étoit inſtallé, il étoit obligé de faire la guerre, & d’amener des priſonniers aux dieux. Ce prince, quoique électif, étoit fort abſolu, parce qu’il n’y avoit point de loix écrites, & qu’il pouvoit changer les uſages reçus.

Dès que l’empereur était installé, il était obligé de faire la guerre et d’amener des prisonniers aux dieux. Ce prince, quoique électif, était fort absolu, parce qu’il n’y avait point de lois écrites, et qu’il pouvait changer les usages reçus.

Il y avoit des conſeils de finance, de guerre ; de commerce, de juſtice, des tribunaux répandus dans les provinces reſſortiſſoient à ces conſeils. Il y avoit auſſi des juges à peu près ſemblables à nos prévôts qui jugeoient ſur le champ les parties ; mais du jugement deſquels on appelloit aux tribunaux.


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Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour, étoient conſacrées par la religion.

Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour, étoient conſacrées par la religion.

Preſque toutes les formes de la juſtice & les étiquettes de la cour étoient conſacrées par la religion.

Presque toutes les formes de la justice et les étiquettes de la cour étaient consacrées par la religion.

Les loix puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par tout ; mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les loix puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par-tout ; mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les loix puniſſoient les crimes qui ſe puniſſent par-tout : mais les prêtres ſauvoient ſouvent les criminels.

Les lois punissaient les crimes qui se punissent partout ; mais les prêtres sauvaient souvent les criminels.

Il y avoit deux loix propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du deſpotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien des loix ſi peu précieuſes facilitoient les vengeances particulieres, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avoit deux loix propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du despotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien des loix ſi peu préciſes facilitoient les vengeances particulieres, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avoit deux loix propres à faire périr bien des innocens, & qui devoient appeſantir ſur les Mexicains le double joug du deſpotiſme & de la ſuperſtition. Elles condamnoient à mort ceux qui auroient bleſſé la ſainteté de la religion, & ceux qui auroient bleſſé la majeſté du prince. On voit combien [398]des loix ſi peu préciſes facilitoient les vengeances particulières, ou les vues intéreſſées des prêtres & des courtiſans.

Il y avait deux lois propres à faire périr bien des innocens, et qui devaient appesantir sur les Mexicains le double joug du despotisme et de la superstition. Elles condamnaient à mort ceux qui auraient blessé la sainteté de la religion, et ceux qui auraient blessé la majesté du prince. On voit combien des lois si peu précises facilitaient les vengeances particulières, ou les vues intéressées des prêtres et des courtisans.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des preuves, de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des [56]preuves de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenoit à la nobleſſe, & les nobles ne parvenoient aux dignités que par des preuves de courage, de piété & de patience. On faiſoit dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; & enſuite, ces nobles auxquels il en avoit tant coûté pour l’être, ſe dévouoient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

On ne parvenait à la noblesse, et les nobles ne parvenaient aux dignités que par des preuves de courage, de piété et de patience. On faisait dans les temples un noviciat plus pénible que dans les armées ; et ensuite ces nobles, auxquels il en avait tant coûté pour l’être, se dévouaient aux fonctions les plus viles dans le palais des empereurs.

Cortez penſa que dans la multitude des vaiſſeaux du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortez penſa que dans la multitude des vaſſaux du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortès penſa que dans la multitude des vaiſſaux du Mexique, il y en auroit qui ſecoueroient volontiers le joug, & s’aſſocieroient aux Eſpagnols.

Cortez pensa que dans la multitude des vassaux du Mexique il y en aurait qui secoueraient [285]volontiers le joug, et s’associeraient aux Espagnols.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avoit vu combien les Mexicains étoient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, & combien les empereurs faiſoient ſentir durement leur puiſſance.

Il avait vu combien les Mexicains étaient haïs des petites nations dépendantes de leur empire, et combien les empereurs faisaient sentir durement leur puissance.

Il s’étoit apperçu que la plupart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les nobles & les hommes riches, dont la ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette religion. Pluſieurs d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’étoit apperçu que la plûpart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les nobles & les hommes riches, dans qui l’eſprit de ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette réligion. Pluſieurs d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’étoit apperçu que la plupart des provinces déteſtoient la religion de la capitale, & que dans Mexico même, les grands, les hommes riches, dans qui l’eſprit de ſociété diminuoit la férocité des préjugés & des mœurs du peuple, n’avoient plus que de l’indifférence pour cette religion. Pluſieurs [399]d’entre les nobles étoient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Il s’était aperçu que la plupart des provinces détestaient la religion de la capitale, et que, dans Mexico même, les grands, les hommes riches, dans qui l’esprit de société diminuait la férocité des préjugés et des mœurs du peuple, n’avaient plus que de l’indifférence pour cette religion. Plusieurs d’entre les nobles étaient révoltés d’exercer les emplois les plus humilians auprès de leurs maîtres.

Après avoir reçu quelques foibles ſecours des iſles Eſpagnoles, obtenu des troupes de la république de Tlaſcala, & fait quelques nouveaux [34]alliés, Cortez retourna vers la capitale de l’empire.

Après avoir reçu quelques foibles ſecours des Eſpagnols, obtenu des troupes de la république de Tlaſcala, & fait quelques nouveaux alliés, Cortez retourna vers la capitale de l’empire.


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Depuis ſix mois, Cortès mûriſſoit, en ſilence, ſes grands projets, lorſqu’on le vit ſortir de ſa retraite, ſuivi de cinq cens quatre-vingt-dix Eſpagnols, de dix mille Tlaſcaltèques, de quelques autres Indiens, amenant quarante chevaux & traînant huit ou neuf pièces de campagne. Sa marche vers le centre des états Mexicains fut facile & rapide. Les petites nations, qui auroient pu la retarder ou l’embarraſſer, furent toutes aiſément ſubjuguées, ou ſe donnèrent librement à lui. Pluſieurs des peuplades qui occupoient les environs de la capitale de l’empire, furent auſſi forcées de ſubir ſes loix ou s’y ſoumirent d’elles-mêmes.

Depuis six mois Cortez nourrissait en silence ses grands projets, lorsqu’il pensa que le temps était venu de sortir de sa retraite. Sa marche vers le centre de l’empire du Mexique fut facile et rapide. Les petites nations qui auraient pu la retarder ou l’embarrasser furent toutes aisément subjuguées ou se donnèrent librement à lui. Plusieurs peuplades qui occupaient les environs de la capitale furent également forcées de subir ses lois, ou se soumirent d’elles-mêmes.


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Des ſuccès propres à étonner, même les plus préſomptueux, auroient dû naturellement livrer tous les cœurs au chef intrépide & prévoyant dont ils étoient l’ouvrage. Il n’en fut pas ainſi. Parmi ſes ſoldats Eſpagnols, il s’en trouvoit un aſſez grand nombre qui avoient trop bien conſervé le ſouvenir des dangers auxquels ils avoient ſi difficile[400]ment échappé. La crainte de ceux qu’il falloit courir encore les rendit perfides. Ils convinrent entre eux de maſſacrer leur général & de faire paſſer le commandement à un officier, qui, abandonnant des projets qui leur paroiſſoient extravagans, prendroit des meſures ſages pour leur conſervation. La trahiſon alloit s’exécuter, quand le remords conduiſit un des conjurés aux pieds de Cortès. Auſſi tôt ce génie hardi, dont les événemens inattendus développoient de plus en plus les reſſources, fait arrêter, juger & punir Villafagna, moteur principal d’un ſi noir complot ; mais après lui avoir arraché une liſte exacte de tous ſes complices. Il s’agiſſoit de diſſiper les inquiétudes que cette découverte pouvoit cauſer. On y réuſſit, en publiant que le ſcélérat a déchiré un papier qui contenoit, ſans doute, le plan de la conſpiration ou le nom des aſſociés, & qu’il a emporté ſon ſecret au tombeau, malgré la rigueur des ſupplices employés pour le lui arracher.

Ces premiers succès auraient dû, ce semble, ouvrir tous les cœurs à l’espérance. Il n’en fut pas ainsi. Parmi les soldats espagnols il s’en trouvait un assez grand nombre qui avaient trop bien conservé le souvenir des dangers auxquels [286]ils avaient si difficilement échappé. La crainte de ceux qu’il fallait courir encore les précipita dans le plus noir de tous les complots. Ils convinrent entre eux de massacrer leur général, et de déférer le commandement à un officier qui, abandonnant sans peine une entreprise dont un autre avait formé le plan, ne ferait aucune difficulté de les ramener au lieu où ils s’étaient embarqués. La trahison allait s’exécuter lorsque le remords conduisit un des conjurés aux pieds de Cortez. Leur chef Villefagna fut aussitôt arrêté, et livré au dernier supplice, mais après qu’on lui eut arraché une liste exacte de ses complices. Il s’agissait de dissiper les inquiétudes que cette découverte devait infailliblement causer. On y réussit en publiant que le scélérat avait déchiré le papier qui contenait le nom des coupables, et emporté au tombeau le secret d’une association si honteuse et si criminelle. Par cet heureux artifice furent conservés avec bienséance des hommes nécessaires, et qui, pour dissiper les défiances que leurs liaisons avaient pu faire naître, ne pouvaient manquer de redoubler de soumission et de courage.


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Cependant, pour ne pas donner aux troupes le tems de trop réfléchir ſur ce qui vient de ſe paſſer, le général ſe hâta d’attaquer Mexico, le grand objet de ſon ambition & le [401]terme des eſpérances de l’armée. Ce projet préſentoit de grandes difficultés.


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Cet orage était à peine dissipé, qu’on vit s’en former un autre. Xicotencatl, qui d’abord avait commandé l’armée de Tlascala, levée pour repousser les Espagnols, conduisait alors les troupes que la république s’était déterminée à mettre sous leurs drapeaux. Soit ressentiment de ses an[287]ciennes défaites, soit quelque mécontentement nouveau, il résolut de ne pas concourir au succès d’une entreprise dont le succès lui paraissait devoir couvrir de gloire son vainqueur. La douce voie de la persuasion fut en vain tentée pour le retenir au camp. Le fier Américain n’en fut que plus affermi dans son projet de désertion. Son audace se soutint à l’aspect même des forces envoyées pour le réduire ; et il ne cessa de combattre qu’en cessant de vivre. A sa mort, le petit nombre de soldats de sa nation qu’il avait séduits rentrèrent dans le devoir, et leur conduite fut toujours depuis sans reproche.


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L’oisiveté forcée où à cette époque languissait l’armée pouvait occasionner de nouveaux soulèvemens. Les circonstances permirent, exigèrent même qu’on la tirât de son inaction. Les observations qu’avait faites Cortez pendant son séjour à Mexico, les énormes pertes qu’il avait essuyées quand il en était sorti, tout l’avait convaincu que la prise de cette grande ville serait difficile, impossible peut-être, si l’on ne parvenait à se rendre maître des lacs qui en faisaient la force. Mais comment acquérir cet empire ? Le hasard voulut qu’il se trouvât parmi les aventuriers espagnols un homme en état de rendre un si important service. Martin Lopez se chargea de construire des bâtimens tels qu’il les fallait, sans d’autres moyens que les voiles, les câbles, les ferremens conservés à la Véra-Cruz, que les bois qu’il lui fut permis [288]d’abattre, que le secours de quatre ou cinq charpentiers mêlés dans les troupes, que les bras de quelques Indiens moins paresseux ou moins ineptes que les autres. Au temps dont nous parlons, les matériaux, préparés à Tlascala, furent portés sous bonne escorte à Tezcuco, la seconde ville de l’empire, située sur les bords des lacs, et devenue toute espagnole. De leur rassemblement sortirent treize brigantins qui permirent de commencer le siége.


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Tout à Mexico était préparé pour une résistance opiniâtre. Une alliance avec Tlascala avait paru à Quatlavaca, successeur immédiat de Montézuma, la plus sûre voie pour exterminer les Espagnols ; mais jamais il ne put obtenir de la république qu’elle se déclarât contre eux, ni même qu’elle se détachât de leurs intérêts. Réduit aux moyens qui lui étaient propres, il n’en negligea aucun. Les petites nations tributaires de l’empire n’éprouvèrent plus les hauteurs qui les avaient alienées. L’on adoucit ou l’on supprima les impôts, sous lesquels les sujets succombaient. La noblesse cessa d’être avilie par les plus vils offices. L’accès auprès du trône devint facile à tous les ordres de la société. Les fortifications détruites furent réparées, et de nouvelles mieux entendues s’élevèrent. Les arsenaux se remplirent d’armes et les magasins de vivres. La milice, plus nombreuse et plus régulièrement exercée, se forma aux évolutions. Des poignards arrachés [289]à l’ennemi dans des combats précédens, furent attachés à de longues piques pour repousser la cavalerie, qui portait le désordre et le carnage dans tous les rangs. La petite vérole, qui pour la première fois se montrait dans cette partie du Nouveau-Monde, emporta un prince si digne de régner ; mais il fut remplacé par Guatimosin, qui, quoique jeune encore, se livra aux soins du gouvernement avec autant d’assiduité que son prédécesseur, et même plus utilement, parce qu’il avait à un plus haut degré que lui la confiance et l’amour des peuples.


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Des montagnes, qui la plupart avoient mille pieds d’élévation, entouroient une plaine d’environ quarante lieues. La majeure partie de ce vaſte eſpace étoit occupée par des lacs qui communiquoient enſemble. A l’extrémité ſeptentrionale du plus grand, avoit été bâtie, dans quelques petites iſles, la plus conſidérable cité qui exiſtât dans le Nouveau-Monde, avant que les Européens l’euſſent découvert. On y arrivoit par trois chauſſées plus ou moins longues, mais toutes larges & ſolidement conſtruites. Les habitans des rivages trop éloignés de ces grandes voies, s’y rendoient ſur leurs canots.

Des montagnes, dont la plupart avaient mille pieds d’élévation, entouraient une plaine d’environ quarante lieues, qui depuis quelques mois était le théâtre de la guerre. La majeure partie de ce vaste espace était occupée par deux lacs qui communiquaient ensemble. A l’extrémité septentrionale du plus étendu s’élevait dans quelques petites îles la plus considérable cité qui existât dans le nouvel hémisphère avant que les Européens l’eussent découvert. On y arrivait par trois chaussées plus ou moins longues, mais toutes larges et solidement construites. Les habitans des rivages trop éloignés de ces grandes voies s’y rendaient sur leurs canots.


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La ville, entourée d’eau salée, en recevait de douce par un aquéduc qui s’étendait depuis ses murailles jusqu’aux hauteurs de Chapultepeque. Cortez jugea convenable de commencer le siége [290]par la destruction des tuyaux qui formaient la communication. Ses lieutenans exécutèrent ses ordres après avoir dissipé les troupes envoyées pour s’y opposer. Alors les assiégés furent réduits à une boisson malsaine, ou, pour s’en procurer une plus salubre, obligés d’employer des forces qui auraient servi ailleurs utilement.


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L’attaque régulière de la place suivit de près ce premier succès. Cortez comptait alors sous ses drapeaux huit cent dix-huit fantassins, et quatre-vingt-six cavaliers européens successivement arrivés de Cuba, de la Jamaïque, de Saint-Domingue, des Canaries, de la Castille, et que des motifs divers avaient attirés ou fixés auprès de lui. Il avait dix-sept pièces d’artillerie de différens calibres, avec les armes et les munitions qu’exigeaient ses grands projets. Cent mille Américains, impatiens de venger d’anciennes injures, s’étaient rendus dans son camp. Ces troupes formèrent trois divisions, chacune composée de cent cinquante Espagnols de pied, de vingt-huit ou trente chevaux, de trente mille auxiliaires, et pourvue d’une ou deux pièces de campagne. Sandoval, qui commandait la première, devait agir sur la chaussée de Tezcuco ; Alvarado, qui conduisait la seconde, sur la chaussée de Tacuba ; et Olid, à laquelle la troisième obéissait, sur la chaussée de Gayoacan. Toutes, par des marches parallèles et bien combinées, devaient, s’il était possible, arriver dans le même temps aux [291]portes de Mexico où aboutissaient les chaussées.


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Le poste du général était partout. Indépendamment des opérations militaires qu’il dirigea toujours jusque dans les moindres détails, il lui fallait, par des caresses adroitement ménagées, exciter l’indolence si naturelle aux Américains ; contenir par des règlemens sévères les peuples qu’il avait séduits ou entraînés ; rendre dociles à sa voix, aux signaux, aux évolutions, des combattans qui n’étaient pas formés à la discipline ; maintenir une harmonie imperturbable entre des hommes divisés de temps immémorial par des antipathies nationales ; pourvoir à la subsistance d’une très-nombreuse armée dans une contrée ravagée, dépouillée, épuisée. Malgré des soins si multipliés, il crut devoir s’embarquer sur la flottille, après avoir placé sur chacun des grossiers bâtimens qui la formaient vingt-cinq Espagnols, un plus grand nombre de soldats auxiliaires, douze rameurs indiens, et un canon. Quatre mille pirogues s’avancèrent pour l’attaquer. Un calme profond qui régnait alors leur laissait quelque espoir de succès. Mais bientôt une brise, enflant les voiles des brigantins, les poussa sur ces faibles canots, qui, écrasés par ces masses relativement énormes, furent la plupart engloutis ou mis en pièces, tandis que ceux qui avaient échappé à ce malheur voyaient périr leurs défenseurs par le fer ou par le feu de l’ennemi. Le reste, épouvanté, se retira en désordre dans les lieux dont on était parti.


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Voyant sa domination imperturbablement établie sur le lac, Cortez vola au secours de ceux de ses lieutenans qui étaient le plus pressés sur les chaussées, et, après avoir amélioré leur situation, attacha à chacun des corps à leurs ordres une partie de ses forces navales, dont il avait formé trois petites escadres destinées à agir séparément, ou à se réunir selon les circonstances. Ces dispositions faites, il se mit à la tête de ses meilleures troupes, et par d’heureuses combinaisons arriva aux portes de la capitale, où il franchit quelques-unes des tranchées, détruisit plusieurs des fortifications qui les couvraient. L’impossibilité de surmonter d’autres obstacles qu’on lui opposa rendit la retraite nécessaire ; mais elle était devenue plus que difficile. Julien de Aldereto, chargé de la garde d’un poste qui devait l’assurer, n’avait pas trouvé cette fonction assez honorable ou assez lucrative, et l’avait quittée pour aller cueillir des lauriers ou partager un butin qui devaient illustrer et enrichir ses compagnons. Les Mexicains remarquèrent cette faute énorme, et la mirent à profit. Beaucoup d’entre eux se rendirent par des voies détournées au lieu abandonné, et s’y formèrent avec plus d’art qu’ils n’en avaient montré jusqu’alors. Attaquée par-devant, combattue par-derrière, inquiétée sur ses flancs, l’armée, qui se retirait, put se croire sans ressource. La terreur précipita ses auxiliaires dans une ouverture qui occupait toute la largeur de la digue, et ils y [293]périrent par milliers. Les Espagnols montrèrent plus de fermeté ; mais la plupart furent plus ou moins dangereusement blessés. Plusieurs trouvèrent la mort dans cette mémorable action. Quarante même tombèrent vivans au pouvoir du vainqueur.


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Le sang des malheureux prisonniers coula sur les autels. Leurs têtes furent envoyées dans les villes les plus importantes, comme un témoignage éclatant de la victoire qu’on venait de remporter. Le dieu de la guerre déclara par l’organe de ses ministres qu’apaisé par les holocaustes qui venaient de lui être offerts, il exterminerait en moins de huit jours les ennemis de ses vrais adorateurs, et que la paix, le bonheur, allaient régner d’une extrémité de l’empire à l’autre. Cet oracle trouva une foi entière. Les provinces restées fidèles à Guatimosin lui envoyèrent de nouveaux secours. Celles qui avaient vu d’un œil passif ses infortunes sortirent de leur indifférence. Quelques-unes qui s’étaient déclarées contre lui rentrèrent dans la soumission. Les Indiens même auxiliaires des Espagnols, qui avaient des superstitions semblables à celles des Mexicains, et qui ne croyaient pas moins obstinément qu’eux à l’infaillibilité des prêtres, désertant des étendards sous lesquels ils avaient jusqu’alors combattu, abandonnèrent à leur mauvais sort des alliés dont la ruine leur paraissait si assurée et si prochaine.


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Cortez, instruit des motifs de cette défection [294]générale, députa aux fugitifs le petit nombre de leurs officiers qui, préférant l’honneur à la vie, avaient persévéré dans leurs premiers engagemens. Ils devaient inviter leurs soldats à suspendre leur marche jusqu’à l’époque fixe et peu éloignée où ils pourraient juger si c’était à de vraies ou à de fausses prédictions qu’ils avaient cédé. La demande parut raisonnable, et l’on s’arrêta où l’on était. Au terme annoncé, il se trouva que les Espagnols, quoique attaqués sans relâche, quoique privés de toute assistance étrangère, n’avaient éprouvé aucun malheur. L’illusion fut alors dissipée ; et les déserteurs, honteux de leur crédulité, rentrèrent au camp avec plus de célérité encore qu’ils n’en étaient depuis peu sortis. Ils ne tardèrent pas à être joints par des milliers d’Indiens qui n’en avaient jamais approché, et que les impostures sacerdotales y poussaient.


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Le siége fut repris, mais sur un nouveau plan. Dans le premier, les Espagnols, impatiens d’acquérir, impatiens de jouir, avaient pensé pouvoir s’écarter sans inconvénient de la méthode usitée dans l’attaque des places fortes. Leurs travaux se réduisaient à rétablir les ponts qu’ils trouvaient rompus, à combler les tranchées qu’ils trouvaient creusées, à détruire les retranchemens qu’ils trouvaient élevés sur leur route. Quelquefois ils ne surmontaient qu’une partie des obstacles qu’on leur opposait, et quelquefois ils arrivaient en douze heures aux portes de la cité, dont le plus ardent [295]de leurs désirs était de se voir en possession. Quel que fût l’événement, ils étaient réduits à regagner chaque soir leurs camps, placés à l’extrémité des trois chaussées, dans l’espoir de s’y procurer un peu de repos. Les Mexicains ne manquaient jamais de recouvrer la nuit les postes qui leur avaient été enlevés pendant le jour. Un mois s’était écoulé sans que les assaillans, affaiblis par leurs pertes, eussent obtenu aucun avantage permanent.


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Cortès ſe rendit maître de la navigation par le moyen des petits navires dont on avoit préparé les matériaux à Tlaſcala ; & il fit attaquer les digues par Sandoval, par Alvarado & par Olid, à chacun deſquels il avoit donné un nombre égal de canons, d’Eſpagnols & d’Indiens auxiliaires.


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Tout étoit diſpoſé de longue main pour une réſiſtance opiniâtre. Les moyens de défenſe avoient été préparés par Quetlavaca, [402]qui avoit remplacé Montezuma ſon frère : mais la petite vérole, portée dans ces contrées par un eſclave de Narvaès, l’avoit fait périr ; & lorſque le ſiège commença, c’étoit Guatimoſin qui tenoit les rênes de l’empire.


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Les actions de ce jeune prince furent toutes héroïques & toutes prudentes. Le feu de ſes regards, l’élévation de ſes diſcours, l’éclat de ſon courage faiſoient ſur ſes peuples l’impreſſion qu’il deſiroit. Il diſputa le terrein pied à pied ; & jamais il n’en abandonna un pouce qui ne fût jonché des cadavres de ſes ſoldats & teint du ſang de ſes ennemis. Cinquante mille hommes, accourus de toutes les parties de l’empire à la défenſe de leur maître & de leurs dieux, avoient péri par le fer ou par le feu ; la famine faiſoit tous les jours des ravages inexprimables ; des maladies contagieuſes s’étoient jointes à tant de calamités, ſans que ſon ame eût été un inſtant, un ſeul inſtant ébranlée. Les aſſaillans, après cent combats meurtriers & de grandes pertes, étoient parvenus au centre de la place, qu’il ne ſongeoit pas encore à céder. On le fit enfin conſentir à s’éloigner des décombres qui ne pouvoient plus être défendus, pour aller continuer la [403]guerre dans les provinces. Dans la vue de faciliter cette retraite, quelques ouvertures de paix furent faites à Cortès : mais cette noble ruſe n’eut pas le ſuccès qu’elle méritoit ; & un brigantin s’empara du canot où étoit le généreux & infortuné monarque. Un financier Eſpagnol imagina que Guatimoſin avoit des tréſors cachés ; & pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre ſur des charbons ardens. Son favori, expoſé à la même torture, lui adreſſoit de triſtes plaintes :Et moi, lui dit l’empereur, ſuis-je ſur des roſes ? Mot comparable à tous ceux que l’hiſtoire a tranſmis à l’admiration des hommes. Les Mexicains le rediroient à leurs enfans, ſi quelque jour ils pouvoient rendre aux Eſpagnols ſupplice pour ſupplice, noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le ſang. Ce peuple auroit peut-être les actes de ſes martyrs, les annales de ſes perſécutions. On y liroit, ſans doute, que Guatimoſin fut tiré demi-mort d’un gril ardent, & que, trois ans après, il fut pendu publiquement, ſous prétexte d’avoir conſpiré contre ſes tyrans & ſes bourreaux.

Le vice de ce système frappa Cortez. La circonspection lui parut devoir remplacer l’audace. Il prit le parti d’aller pas à pas, et de ne se porter en avant qu’après avoir mis hors d’insulte, par les bras de ses auxiliaires, les postes dont il s’était emparé avec une plus grande ou une moindre effusion de sang. Cette manière de faire la guerre, inconnue dans le Nouveau-Monde, étonna les Mexicains sans les abattre. Cinquante mille des innombrables défenseurs accourus au secours de leurs dieux et de leur empire avaient péri par le fer ou par le feu ; la famine faisait tous les jours des ravages inexprimables ; des maladies contagieuses moissonnaient ceux qui avaient échappé au glaive et à la disette ; l’ennemi était parvenu au centre de leur capitale, qu’ils ne songeaient pas encore à céder. Tous consentirent à s’ensevelir sous les ruines de leurs temples et de leurs maisons, pourvu que leur magnanime maître s’éloignât pour aller couvrir les provinces. Dans la [296]vue de faciliter cette retraite, quelques ouvertures de paix furent faites ; mais cette noble ruse n’eut pas le succès qu’elle méritait, et un brigantin s’empara du canot où était le généreux et infortuné monarque. Un financier espagnol imagina que Guatimosin avait des trésors cachés ; et, pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre sur des charbons ardens. Son favori, exposé à la même torture, lui adressait de tristes plaintes : Et moi, lui dit l’empereur, suis-je sur des roses ? mot comparable à tous ceux que l’histoire a transmis à l’admiration des hommes. Les Mexicains le rediraient à leurs enfans, si quelque jour ils pouvaient rendre aux Espagnols supplice pour supplice, noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le sang. Ce peuple aurait peut-être les actes de ses martyrs, les annales de ses persécutions. On y lirait sans doute que Guatimosin fut tiré demi-mort d’un gril ardent, et que, trois ans après, il fut pendu publiquement, sous prétexte d’avoir conspiré contre ses tyrans et ses bourreaux.


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De tous les événemens militaires dont le Nouveau-Monde a été le théâtre, le siége de Mexico, qui ne se rendit, le 13 août 1521, qu’après quatre-vingt-treize jours d’une attaque et d’une défense opiniâtres, fut de beaucoup le plus éclatant. Il s’y fit des deux côtés des actions dignes de fixer l’attention de la postérité la plus reculée. Une exposition simple de ces faits héroïques aurait [297]trouvé une créance universelle. Le merveilleux dont les historiens espagnols ont eu la vanité de les envelopper a jeté une grande défaveur sur leurs récits. Les gens éclairés ont surtout refusé d’ajouter foi aux dénombremens qui portent à quatre cent mille le nombre des combattans de l’un ou de l’autre parti. On nous fera la justice de penser que c’est aussi notre opinion, quoique, privé de meilleurs guides, nous ayons été réduit à adopter dans notre narration les calculs de Cortez, de ses compagnons, de ses admirateurs. On ne connaît aucun écrivain qui ait tenté jusqu’ici d’expliquer comment, dans un pays où l’agriculture était dans l’enfance, et dont les habitans n’étendaient pas leur prévoyance jusqu’au lendemain, purent être rassemblées des subsistances suffisantes pour nourrir tant d’hommes trois mois et plus. Les conquérans imaginèrent de résoudre le problème en disant que les Indiens dévoraient réciproquement les prisonniers qu’ils avaient faits, les ennemis qu’ils avaient tués, et qu’ils en séchaient ou salaient le superflu pour s’en servir dans le besoin. Le lecteur portera de cette ressource le jugement qui lui conviendra. Il aura encore à prononcer sur l’idée qu’il faut se former de l’ancien Mexico.

Mexico étoit bâtie dans une iſle au milieu d’un grand lac. Elle contenoit vingt mille maiſons, un peuple immenſe, & de beaux édifices. Le palais de l’empereur bâti de marbre & de jaſpe, étoit lui ſeul auſſi grand qu’une ville. On y admiroit les jardins, les fontaines, les bains & les ornemens. On y voyoit des ſtatues qui repréſentoient des animaux. Il étoit rempli de tableaux faits avec des plumes ; l’éclat des couleurs étoit fort vif, & ils avoient de la vérité. Trois mille Caciques avoient leurs palais dans Mexico : ils étoient vaſtes & plein de commodités. Ces Caciques avoient la plupart, ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent, & des appartemens où étoient étalées des curioſités naturelles. Leurs jardins étoient peuplés de plantes de toute eſpece. Les beautés de la nature, ce qu’elle a de rare & de brillant, doit être un objet de luxe chez des peuples riches où la nature eſt belle, & où les arts ſont imparfaits. Les temples étoient en grand nombre, & la plupart magnifiques, mais teints de ſang, & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Mexico étoit ſituée dans une iſle, au milieu d’un grand lac. Si l’on en croit les Eſpagnols, cette ville contenoit vingt mille maiſons, un [57]peuple immenſe, de beaux édifices. Le palais de l’empereur, bâti de marbre & de jaſpe, étoit d’une étendue prodigieuſe. On y admiroit les fontaines, les bains, les ornemens & les ſtatues qui repréſentoient des animaux. Il étoit rempli de tableaux qui, quoique faits avec des plumes, avoient de la couleur, de l’éclat, de la vérité. La plûpart des Caciques avoient, ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent, & des appartemens où étoient étalées des curioſités naturelles. Leurs jardins étoient peuplés de plantes de toute eſpece. Tout ce que la nature a de rare & de brillant, étoit un objet de luxe chez un peuple riche où la nature étoit belle, & où les arts étoient imparfaits. Les temples étoient en grand nombre, & la plûpart magnifiques, mais teints de ſang & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Si l’on en croit les Eſpagnols, Mexico, [404]dont après deux mois & demi d’une attaque vive & régulière, ils s’étoient enfin emparés avec le ſecours de ſoixante ou de cent mille Indiens alliés, & par la ſupériorité de leur diſcipline, de leurs armes & de leurs navires : ce Mexico étoit une ville ſuperbe. Ses murs renfermoient trente mille maiſons, un peuple immenſe, de beaux édifices. Le palais du chef de l’état, bâti de marbre & de jaſpe, avoit une étendue prodigieuſe. Des bains, des fontaines, des ſtatues le décoroient. Il étoit rempli de tableaux, qui, quoique faits avec des plumes ſeulement, avoient de la couleur, de l’éclat, de la vérité. La plupart des grands avoient, ainſi que l’empereur, des ménageries où étoient raſſemblés tous les animaux du nouveau continent. Des plantes de toute eſpèce couvroient leurs jardins. Ce que le ſol & le climat avoient de rare & de brillant, étoit un objet de luxe chez une nation riche, où la nature étoit belle & les arts imparfaits. Les temples étoient en grand nombre & la plupart magnifiques : mais teints du ſang & tapiſſés des têtes des malheureux qu’on avoit ſacrifiés.

Cette ville, nous dit-on, était superbe. Ses murs renfermaient soixante mille maisons, un peuple immense, de beaux édifices. Le palais du chef de l’état, bâti de marbre et de jaspe, [298]avait une étendue prodigieuse. Des bains, des fontaines, des statues le décoraient. Il était rempli de tableaux qui, quoique faits avec des plumes seulement, avaient de la couleur, de l’éclat, de la vérité. La plupart des grands avaient, ainsi que l’empereur, des ménageries où étaient rassemblés tous les animaux du nouveau continent. Des plantes de toute espèce couvraient leurs jardins. Ce que le sol et le climat avaient de rare et de brillant était un objet de luxe chez une nation riche où la nature était belle et les arts imparfaits. Les temples étaient en grand nombre, et la plupart magnifiques, mais teints du sang et tapissés des têtes des malheureux qu’on avait sacrifiés.

Une des plus grandes beautés de Mexico, étoit une place remplie ordinairement de plus de cent mille hommes, couverte de tentes & de boutiques, où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, & l’induſtrie des Mexicains, des oiſeaux. De toute couleur, des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des ouvrages d’orfévrerie, des émaux, donnoient à ces marchés un coup d’œil plus éclatant, & plus [35]beau que ne peuvent en avoir les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de Mexico étoit une place remplie ordinairement de plus de cent mille hommes, couverte de tentes, & de boutiques, où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, & l’induſtrie des Mexicains. Des oiſeaux de toutes couleurs, des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des ouvrages d’orfévrerie, des émaux, donnoient à ces marchés un coupd’œil plus éclatant & plus beau que ne peu[58]vent en avoir les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de cette cité [405]impoſante étoit une place, ordinairement remplie de cent mille hommes, couverte de tentes & de magaſins, où les marchands étaloient toutes les richeſſes des campagnes, tous les ouvrages de l’induſtrie des Mexicains. Des oiſeaux de toute couleur, des coquillages brillans, des fleurs ſans nombre, des émaux, des ouvrages d’orfévrerie, donnoient à ces marchés un coup-d’œil plus beau & plus éclatant que ne peuvent l’avoir les foires les plus riches de l’Europe.

Une des plus grandes beautés de cette cité imposante était une place ordinairement remplie de cent mille hommes, couverte de tentes et de magasins où les marchands étalaient toutes les richesses des campagnes, tous les ouvrages de l’industrie des Mexicains. Des oiseaux de toute couleur, des coquillages brillans, des fleurs sans nombre, des émaux, des ouvrages d’orfévrerie donnaient à ces marchés un coup-d’œil plus beau et plus éclatant que ne peuvent l’avoir les foires les plus riches de l’Europe.

Deux cens mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Le lac étoit bordé de plus de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages : le lac étoit bordé de plus de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent mille canots alloient ſans ceſſe des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Les lacs étoient bordés de cinquante villes, & d’une multitude de bourgs & de hameaux.

Cent mille canots allaient sans cesse des rivages à la ville, de la ville aux rivages. Les lacs étaient bordés de cinquante villes, et d’une multitude de bourgs et de hameaux.

Il y avoit ſur ce lac trois chauſſées fort longues, & qui étoient le chef-d’œuvre de l’induſtrie Mexicaine. Il falloit que ce peuple ſans communication avec des peuples éclairés, ſans fer, ſans l’écriture, ſans aucun de ces arts à qui nous devons d’en connoître & d’en exercer d’autres, ſitué dans un climat où la nature donne tout, & où le génie de l’homme n’eſt point éveillé par les beſoins : il falloit que ce peuple qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée fut un des plus ingénieux de la terre.

Il y avoit ſur ce lac trois chauſſées fort longues, & qui étoient le chef-d’œuvre de l’induſtrie mexicaine. Ce peuple, qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée, ſans communication avec des peuples éclairés, ſans l’uſage du fer, ſans le ſecours de l’écriture, ſans aucun des arts à qui nous devons l’avantage d’en connoître & d’en exercer d’autres, ſitué dans un climat où le génie de l’homme n’eſt point éveillé par les beſoins : ce peuple étoit un des plus ingénieux de la terre.

Le reſte de l’empire, autant que le permettoient les ſites, préſentoit le même ſpectacle : mais avec la différence qu’on trouve par-tout entre la capitale & les provinces. Ce peuple, qui n’étoit pas d’une antiquité bien reculée, ſans communication avec des nations éclairées, ſans l’uſage du fer, ſans le ſecours de l’écriture, ſans aucun des arts à qui nous devons l’avantage d’en connoître & d’en exercer d’autres, placé ſous un climat où les facultés de l’homme ne ſont pas éveillées par [406]ſes beſoins : ce peuple, nous dit-on, s’étoit élevé à cette hauteur, par ſon ſeul génie.

Le reste de l’empire, autant que le permettaient [299]les sites, présentait le même spectacle, mais avec la différence qu’on trouve partout entre la capitale et les provinces. Ce peuple, qui n’était pas d’une antiquité bien reculée, sans communication avec des nations éclairées, sans l’usage du fer, sans le secours de l’écriture, sans aucun des arts à qui nous devons l’avantage d’en connaître et d’en exercer d’autres, placé sous un climat où les facultés de l’homme ne sont pas éveillées par ses besoins, ce peuple, nous dit-on, s’était élevé à cette hauteur par son seul génie.


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La fauſſeté de cette deſcription pompeuſe, peut être miſe aiſément à la portée de tous les eſprits. Pour y parvenir, il ne ſuffiroit pas d’oppoſer l’état actuel du Mexique, à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connoît les ravages d’une tyrannie deſtructive, & d’une longue oppreſſion ? Mais que l’on compare les diverſes relations des Eſpagnols, & qu’on juge de la créance qu’elles méritent. Veulent-ils donner une grande idée de leur courage & de leurs ſuccès ? L’empire dont ils ſe rendent les maîtres, eſt un royaume redoutable, riche, policé. Ont-[59]ils à juſtifier leurs férocités ? Rien n’eſt ſi vil, ſi corrompu, ſi barbare que ces peuples.

La fauſſeté de cette deſcription pompeuſe, tracée dans des momens de vanité par un vainqueur naturellement porté à l’exagération, ou trompé par la grande ſupériorité qu’avoit un état réguliérement ordonné ſur les contrées ſauvages, dévaſtées juſqu’alors dans l’autre hémiſphère : cette fauſſeté peut être miſe aiſément à la portée de tous les eſprits. Pour y parvenir, il ne ſuffiroit pas d’oppoſer l’état actuel du Mexique à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connoit les déplorables effets d’une tyrannie deſtructive, d’une longue oppreſſion ? Mais qu’on ſe rappelle les ravages que les barbares, ſortis du Nord, exercèrent autrefois dans les Gaules & en Italie. Lorſque ce torrent fut écoulé, ne reſta-til pas ſur la terre de grandes maſſes qui atteſtoient, qui atteſtent encore la puiſſance des peuples ſubjugués. La région qui nous occupe, offre-t-elle de ces magnifiques ruines ? Il doit donc paſſer pour démontrer que les édifices publics & particuliers, ſi orgueilleuſement décrits, n’étoient que des amas informes de pierres [407]entaſſées les unes ſur les autres ; que la célèbre Mexico n’étoit qu’une bourgade formée d’une multitude de cabanes ruſtiques répandues irréguliérement ſur un grand eſpace ; & que les autres lieux dont on a voulu exalter la grandeur ou la beauté, étoient encore inférieurs à cette première des cités.

La fausseté de cette description pompeuse, tracée dans des momens de vanité par un vainqueur naturellement porté à l’exagération, ou trompé par la grande supériorité qu’avait un état régulièrement ordonné sur les contrées sauvages, dévastées jusqu’alors dans l’autre hémisphère, cette fausseté peut être mise aisément à la portée de tous les esprits. Pour y parvenir, il ne suffirait pas d’opposer l’état actuel du Mexique à l’état où les conquérans prétendent l’avoir trouvé. Qui ne connaît les déplorables effets d’une tyrannie destructive, d’une longue oppression ? Mais qu’on se rappelle les ravages que les barbares sortis du nord exercèrent autrefois dans les Gaules et en Italie. Lorsque ce torrent fut écoulé, ne resta-til pas sur la terre de grandes masses qui attestaient, qui attestent encore la puissance des peuples subjugués ? La région qui nous occupe offre-t-elle de ces magnifiques ruines ? Il doit [300]donc passer pour démontré que les édifices publics et particuliers, si orgueilleusement décrits, n’étaient que des amas informes de pierres entassées les unes sur les autres ; que la célèbre Mexico n’était qu’une bourgade formée d’une multitude de cabanes rustiques répandues irrégulièrement sur un grand espace ; et que les autres lieux dont on a voulu exalter la grandeur ou la beauté étaient encore inférieurs à cette première des cités.


[fehlt]


[fehlt]

Les travaux des hommes ont toujours été proportionnés à leur force & aux inſtrumens dont ils ſe ſervoient. Sans la ſcience de la méchanique & l’invention de ſes machines, point de grands monumens. Sans quarts de cercle & ſans téleſcope, point de progrès merveilleux en aſtronomie, nulle préciſion dans les obſervations. Sans fer, point de marteaux, point de tenailles, point d’enclumes, point de forges, point de ſcies, point de haches, point de coignées, aucun ouvrage en métaux qui mérite d’être regardé, nulle maçonnerie, nulle charpente, nulle menuiſerie, nulle architecture, nulle gravure, nulle ſculpture. Avec ces moyens, quel tems ne faut-il pas à nos ouvriers pour ſéparer de la carrière, enlever & tranſporter un bloc de pierre ? Quel tems pour l’équarrir ? Sans nos reſſources, comment en viendroit-on [408]à bout ? Ç’auroit été un homme d’un grand ſens que le ſauvage qui, voyant pour la première fois un de nos grands édifices, l’auroit admiré, non comme l’œuvre de notre force & de notre induſtrie, mais comme un phénomène extraordinaire de la nature qui auroit élevé d’elle-même ces colonnes, percé ces fenêtres, poſé ces entablemens & préparé une ſi merveilleuſe retraite. C’eût été la plus belle des cavernes que les montagnes lui euſſent encore offertes.

Les travaux des hommes ont toujours été proportionnés à leur force et aux instrumens dont ils se servaient. Sans la science de la mécanique et l’invention de ses machines, point de grands monumens. Sans quarts de cercle et sans télescope, point de progrès merveilleux en astronomie, nulle précision dans les observations. Sans fer, point de marteaux, point de tenailles, point d’enclumes, point de forges, point de scies, point de haches, point de cognées, aucun ouvrage en métaux qui mérite d’être regardé ; nulle maçonnerie, nulle charpente, nulle menuiserie, nulle architecture, nulle gravure, nulle sculpture. Avec ces moyens, quel temps ne faut-il pas à nos ouvriers pour séparer de la carrière, enlever et transporter un bloc de pierre ! Quel temps pour l’équarrir ! Sans nos ressources, comment en viendrait-on à bout ? C’aurait été un homme d’un grand sens que le sauvage qui, voyant pour la première fois un de nos grands édifices, l’au[301]rait admiré, non comme l’œuvre de notre force et de notre industrie, mais comme un phénomène extraordinaire de la nature, qui aurait élevé d’elle-même ces colonnes, percé ces fenêtres, posé ces entablemens et préparé une si merveilleuse retraite. C’eût été la plus belle des cavernes que les montagnes lui eussent encore offertes.


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[fehlt]

Dépouillons le Mexique de tout ce que des récits fabuleux lui ont prêté, & nous trouverons que ce pays, fort ſupérieur aux contrées ſauvages que les Eſpagnols avoient juſqu’alors parcourues dans le Nouveau-Monde, n’étoit rien en comparaiſon des peuples civiliſés de l’ancien continent.

Dépouillons le Mexique, nommé par les conquérans Nouvelle-Espagne, de tout ce que des récits fabuleux lui ont prêté, et nous trouverons que ce pays, fort supérieur aux contrées sauvages que les Espagnols avaient jusqu’alors parcourues dans le Nouveau-Monde, n’était rien en comparaison des peuples civilisés de l’ancien continent.


[fehlt]


[fehlt]

L’empire étoit ſoumis à un deſpotiſme auſſi cruel que mal combiné. La crainte, cette grande roue des gouvernemens arbitraires, y tenoit lieu de morale & de principes. Le chef de l’état étoit devenu peu-à-peu une eſpèce de divinité ſur laquelle les plus téméraires n’oſoient porter un regard, & dont les plus imprudens ne ſe ſeroient pas permis de [409]juger les actions. On conçoit comment des citoyens achètent tous les jours, par le ſacrifice de leur liberté, les douceurs & les commodités de la vie auxquelles ils ſont accoutumés dès l’enfance : mais que des peuples à qui la nature brute offroit plus de bonheur que la chaîne ſociale qui les uniſſoit, reſtâſſent tranquillement dans la ſervitude, ſans penſer qu’il n’y avoit qu’une montagne ou une rivière à traverſer pour être libres : voilà ce qui ſeroit incompréhenſible, ſi l’on ne ſavoit combien l’habitude & la ſuperſtition dénaturent par-tout l’eſpèce humaine.

Autant qu’on en peut juger à travers les relations confuses et contradictoires qui sont venues jusqu’à nous, le gouvernement féodal fut celui que les Mexicains établirent dans le pays qu’ils venaient d’asservir, soit qu’ils eussent porté ce régime de leur patrie originaire, soit que des compagnons de fortune répugnassent à se donner un maître. Leur chef ne pouvait ni faire la guerre, ni disposer du trésor public, ni décider aucune affaire importante sans l’aveu d’un conseil, qu’il n’avait pas formé et qu’il ne pouvait pas détruire. La couronne était élective. C’était d’abord le corps entier de la noblesse qui la conférait. Avec le temps cette grande prérogative fut usurpée par [302]les six plus puissans seigneurs de l’empire. Rarement le trône sortit-il de la même famille ; mais ce n’était pas toujours l’héritier du roi mort qui lui succédait. Les suffrages se réunissaient communément sur celui de ses proches dont les talens étaient le plus généralement avoués. Ces choix réfléchis donnèrent à l’état des princes habiles, qui, après en avoir rapidement reculé les frontières, finirent par se donner un pouvoir illimité. C’étaient des espèces de divinités sur lesquelles les plus téméraires n’osaient porter un regard, et dont les plus imprudens ne se seraient pas permis de juger les actions. On conçoit comment des citoyens achètent tous les jours, par le sacrifice de leur liberté, les douceurs et les commodités de la vie auxquelles ils sont accoutumés dès l’enfance ; mais que des peuples à qui la nature brute offrait plus de bonheur que la chaîne sociale qui les unissait restassent tranquillement dans la servitude sans penser qu’il n’y avait qu’une montagne ou une rivière à traverser pour être libres, voilà ce qui serait incompréhensible, si l’on ne savait combien l’habitude et la superstition dénaturent partout l’espèce humaine.


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[fehlt]

Pluſieurs des provinces qu’on pouvoit regarder comme faiſant partie de cette vaſte domination ſe gouvernoient par leurs premières loix & ſelon leurs maximes anciennes. Tributaires ſeulement de l’empire, elles continuoient à être régies par leurs caciques. Les obligations de ces grands vaſſaux ſe réduiſoient à couvrir ou à reculer les frontières de l’état lorſqu’ils en recevoient l’ordre ; à contribuer ſans ceſſe aux charges publiques, originairement d’après un tarif réglé, & dans les derniers tems ſuivant les beſoins, l’avidité ou les caprices du deſpote.

Plusieurs des provinces, qu’on pouvait regarder comme faisant partie de cette vaste domination, se gouvernaient par leurs premières lois et selon leurs maximes anciennes. Tributaires seulement de l’empire, elles continuaient à être régies par leurs caciques. Les obligations de ces grands vas[303]saux se réduisaient à couvrir ou à reculer les frontières de l’état lorsqu’ils en recevaient l’ordre ; à contribuer sans cesse aux charges publiques, originairement d’après un tarif réglé, et, dans les derniers temps, suivant les besoins, l’avidité ou les caprices du despote.


[fehlt]


[fehlt]

L’adminiſtration des contrées plus immédiatement dépendantes du trône étoit confiée à des grands qui, dans leurs fonctions, étoient ſoulagés par des nobles d’un rang inférieur. Ces officiers eurent d’abord de la dignité & de l’importance : mais ils n’étoient plus que les inſtrumens de la tyrannie, depuis que le pouvoir arbitraire s’étoit élevé ſur les ruines d’un régime qu’on eût pu appeller féodal.

L’administration des contrées plus immédiatement dépendantes du trône était confiée à des grands qui, dans leurs fonctions, étaient soulagés par des nobles d’un rang inférieur. Ces officiers eurent d’abord de la dignité et de l’importance ; mais ils n’étaient plus que les instrumens de la tyrannie, depuis que le pouvoir arbitraire s’était elevé sur les ruines du régime féodal.


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[fehlt]

A chacune de ces places étoit attachée une portion de terre, plus ou moins étendue. Ceux qui dirigeoient les conſeils, qui conduiſoient les armées, que leurs poſtes fixoient à la cour, jouiſſoient du même avantage. On changeoit de domaine en changeant d’occupation, & l’on le perdoit dès qu’on rentroit dans la vie privée.

A chacune de ces places était attachée une portion de terre plus ou moins étendue. Ceux qui dirigeaient les conseils, qui conduisaient les armées, que leurs postes fixaient à la cour, jouissaient du même avantage. On changeait de domaine en changeant d’occupation, et on le perdait dès qu’on rentrait dans la vie privée.


[fehlt]


[fehlt]

Il exiſtoit des poſſeſſions plus entières, & qu’on pouvoit aliéner ou tranſmettre à ſes deſcendans. Elles étoient en petit nombre & devoient être occupées par les citoyens des claſſes les plus diſtinguées.

Il existait des possessions plus entières, et qu’on pouvait aliéner ou transmettre à ses descendans. Elles étaient en petit nombre, et devaient être occupées par les citoyens des classes les plus distinguées.


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[fehlt]

Le peuple n’avoit que des communes. Leur étendue étoit réglée ſur le nombre des habitans. Dans quelques-unes, les travaux ſe [411]faiſoient en ſociété, & les récoltes étoient dépoſées dans des greniers publics, pour être diſtribuées ſelon les beſoins. Dans d’autres, les cultivateurs ſe partageoient les champs & les exploitoient pour leur utilité particulière. Dans aucune, il n’étoit permis de diſpoſer du territoire.

Le peuple n’avait que des communes. Leur étendue était réglée sur le nombre des habitans. Dans quelques-unes les travaux se faisaient en société, et les récoltes étaient déposées dans des [304]greniers publics, pour être distribuées selon les besoins. Dans d’autres, les cultivateurs se partageaient les champs et les exploitaient pour leur utilité particulière. Dans aucune, il n’était permis de disposer du territoire.


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[fehlt]

Pluſieurs diſtricts, plus ou moins étendus, étoient couverts d’eſpèces de ſerfs attachés à la glèbe, paſſant d’un propriétaire à l’autre, & ne pouvant prétendre qu’à la ſubſiſtance la plus groſſière & la plus étroite.

Plusieurs districts, plus ou moins étendus, étaient couverts d’espèces de serfs attachés à la glèbe, passant d’un propriétaire à l’autre, et ne pouvant prétendre qu’à la subsistance la plus grossière et la plus étroite.


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[fehlt]

Des hommes plus avilis encore ; c’étoient les eſclaves domeſtiques. Leur vie étoit cenſée ſi mépriſable, qu’au rapport d’Herrera, on pouvoit les en priver, ſans craindre d’être jamais recherché par la loi.

Des hommes plus avilis encore, c’étaient les esclaves domestiques. Leur vie était censée si méprisable, qu’au rapport d’Herréra, on pouvait les en priver, sans craindre d’être jamais recherché par la loi.


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[fehlt]

Tous les ordres de l’état contribuoient au maintien du gouvernement. Dans les ſociétés un peu avancées les tributs ſe paient avec des métaux. Cette meſure commune de toutes les valeurs étoit ignorée des Mexicains, quoique l’or & l’argent fuſſent ſous leurs mains. Ils avoient, à la vérité, commencé à ſoupçonner l’utilité d’un moyen univerſel d’échange, & déja ils employoient les grains [412]de cacao dans quelques menus détails de commerce : mais leur emploi étoit très-borné & ne pouvoit s’étendre juſqu’à l’acquittement de l’impôt. Les redevances dues au fiſc étoient donc toutes ſoldées en nature.

Tous les ordres de l’état contribuaient au maintien du gouvernement. Dans les sociétés un peu avancées les tributs se paient avec des métaux. Cette mesure commune de toutes les valeurs était ignorée des Mexicains, quoique l’or et l’argent fussent sous leurs mains. Ils avaient, à la vérité, commencé à soupçonner l’utilité d’un moyen universel d’échange, et déjà ils employaient les grains de cacao dans quelques menus détails de commerce ; mais leur emploi était très-borné, et ne pouvait s’étendre jusqu’à l’acquittement de l’impôt. Les redevances dues au fisc étaient donc toutes soldées en nature.


[fehlt]


[fehlt]

Comme tous les agens du ſervice public recevoient leur ſalaire en denrées, on retenoit pour leur contribution une partie de ce qui leur étoit aſſigné.

Comme tous les agens du service public recevaient leur salaire en denrées, on retenait pour [305]leur contribution une partie de ce qui leur était assigné.


[fehlt]


[fehlt]

Les terres attachées à des offices & celles qu’on poſſédoit en toute propriété, donnoient à l’état une partie de leurs productions.

Les terres attachées à des offices, et celles qu’on possédait en toute propriété, donnaient à l’état une partie de leurs productions.


[fehlt]


[fehlt]

Outre l’obligation impoſée à toutes les communautés de cultiver une certaine étendue de ſol pour la couronne, elles lui devoient encore le tiers de leurs récoltes.

Outre l’obligation imposée à toutes les communautés de cultiver une certaine étendue de sol pour la couronne, elles lui devaient encore le tiers de leurs récoltes.


[fehlt]


[fehlt]

Les chaſſeurs, les pêcheurs, les potiers, les peintres, tous les ouvriers ſans diſtinction rendoient chaque mois la même portion de leur induſtrie.

Les chasseurs, les pêcheurs, les potiers, les peintres, tous les ouvriers sans distinction rendaient chaque mois la même portion de leur industrie.


[fehlt]


[fehlt]

Les mendians même étoient taxés à des contributions fixes que des travaux ou des aumônes devoient les mettre en état d’acquitter.

Les mendians même étaient taxés à des contributions fixes, que des travaux ou des aumônes devaient les mettre en état d’acquitter.


[fehlt]


[fehlt]


[fehlt]

Ce que l’état obtenait de ces divers contribuables était réuni dans ses magasins. On tirait de ces grands dépôts de quoi fournir aux besoins ou aux profusions de la cour, et ce que pouvaient exiger les travaux publics ; mais ils étaient surtout vidés durant les guerres offensives ou défensives, qui se renouvelaient sans interruption. Comme les troupes ne recevaient point de solde, il fallait toujours avoir en réserve de quoi les armer, de quoi les vêtir, de quoi les nourrir.


[fehlt]


[fehlt]

Au Mexique, l’agriculture étoit très-bornée, quoique le plus grand nombre de [413]ſes habitans en fiſſent leur occupation unique. Ses ſoins ſe bornoient au maïs & au cacao, & encore récoltoit-on fort peu de ces productions. S’il en eût été autrement, les premiers Eſpagnols n’auroient pas manqué ſi ſouvent de ſubſiſtances. L’imperfection de ce premier des arts pouvoit avoir pluſieurs cauſes. Ces peuples avoient un grand penchant à l’oiſiveté. Les inſtrumens dont ils ſe ſervoient étoient défectueux. Ils n’avoient dompté aucun animal qui pût les ſoulager dans leurs travaux. Des peuples errans ou des bêtes fauves ravageoient leurs champs. Le gouvernement les opprimoit ſans relâche. Enfin leur conſtitution phyſique étoit ſinguliérement foible, ce qui venoit en partie d’une nourriture mauvaiſe & inſuffiſante.

Au Mexique, l’agriculture était très-bornée, quoique le plus grand nombre de ses habitans en fissent leur occupation unique. Ses soins se bornaient au maïs et au cacao, et encore récoltait-on [306]fort peu de ces productions. S’il en eût été autrement, les premiers Espagnols n’auraient pas manqué si souvent de subsistances. L’imperfection de ce premier des arts pouvait avoir plusieurs causes. Ces peuples avaient un grand penchant à l’oisiveté. Les instrumens dont ils se servaient étaient défectueux. Ils n’avaient dompté aucun animal qui pût les soulager dans leurs travaux. Des peuples errans ou des bêtes fauves ravageaient leurs champs. Le gouvernement les opprimait sans relâche. Enfin leur constitution physique était singulièrement faible, ce qui venait en partie d’une nourriture mauvaise et insuffisante.


[fehlt]


[fehlt]

Celle des hommes riches, des nobles & des gens en place avoit pour baſe, outre le produit des chaſſes & des pêches, les poules d’inde, les canards & les lapins, les ſeuls animaux, avec de petits chiens, qu’on eût ſu apprivoiſer dans ces contrées. Mais les vivres de la multitude ſe réduiſoient à du maïs, préparé de diverſes manières ; à du cacao délayé dans l’eau chaude & aſſaiſonné [414]avec du miel & du piment ; aux herbes des champs qui n’étoient pas trop dures ou qui n’avoient pas de mauvaiſe odeur. Elle faiſoit uſage de quelques boiſſons qui ne pouvoient pas enivrer. Pour les liqueurs fortes, elles étoient ſi rigoureuſement défendues, que pour en uſer il falloit la permiſſion du gouvernement. On ne l’accordoit qu’aux vieillards & aux malades. Seulement, dans quelques ſolemnités & dans les travaux publics, chacun en avoit une meſure proportionnée à l’âge. L’ivrognerie étoit regardée comme le plus odieux des vices. On raſoit publiquement ceux qui en étoient convaincus, & leur maiſon étoit abattue. S’ils exerçoient quelque office public, ils en étoient dépouillés, & déclarés incapables de jamais poſſéder des charges.

Celle des hommes riches, des nobles et des gens en place avait pour base, outre le produit des chasses et des pêches, les poules d’Inde, les canards et les lapins, les seuls animaux, avec de petits chiens, qu’on eût su apprivoiser dans ces contrées. Mais les vivres de la multitude se réduisaient à du maïs, préparé de diverses manières ; à du cacao délayé dans l’eau chaude et assaisonné avec du miel et du piment ; aux herbes des champs qui n’étaient pas trop dures ou qui n’avaient pas de mauvaise odeur. Elle faisait usage de quelques boissons qui ne pouvaient pas enivrer. Pour les liqueurs fortes, elles étaient si rigoureusement défendues, que pour en user il fallait la permission du gouvernement. On ne l’accordait qu’aux vieillards et aux malades ; seulement, dans quelques solennités et dans les tra[307]vaux publics, chacun en avait une mesure proportionnée à l’âge : l’ivrognerie était regardée comme le plus odieux des vices ; on rasait publiquement ceux qui en étaient convaincus, et leur maison était abattue. S’ils exerçaient quelque office public, ils en étaient dépouillés, et déclarés incapables de jamais posséder des charges.


[fehlt]


[fehlt]

Les Mexicains étoient preſque généralement nus. Leur corps étoit peint. Des plumes ombrageoient leur tête. Quelques oſſemens ou de petits ouvrages d’or, ſelon les rangs, pendoient à leur nez & à leurs oreilles. Les femmes n’avoient pour tout vêtement qu’une eſpèce de chemiſe qui deſcendoit juſqu’aux genoux & qui étoit ouverte ſur la poitrine. [415]C’étoit dans l’arrangement de leurs cheveux que conſiſtoit leur parure principale. Les perſonnes d’un ordre ſupérieur, l’empereur lui-même n’étoient diſtingués du peuple que par une eſpèce de manteau, compoſé d’une pièce de coton quarrée, nouée ſur l’épaule droite.

Les Mexicains étaient presque généralement nus. Leur corps était peint ; des plumes ombrageaient leur tête. Quelques ossemens ou de petits ouvrages d’or, selon les rangs, pendaient à leur nez et à leurs oreilles. Les femmes n’avaient pour tout vêtement qu’une espèce de chemise qui descendait jusqu’aux genoux, et qui était ouverte sur la poitrine. C’était dans l’arrangement de leurs cheveux que consistait leur parure principale. Les personnes d’un ordre supérieur, l’empereur lui-même, n’étaient distingués du peuple que par une espèce de manteau, composé d’une pièce de coton carrée, nouée sur l’épaule droite.


[fehlt]


[fehlt]

Le palais du prince & ceux des grands quoiqu’aſſez étendus & conſtruits de pierre, n’avoient ni commodités, ni élégance, ni même des fenêtres. La multitude occupoit des cabanes bâties avec de la terre & couvertes de branches d’arbre. Il lui étoit défendu de les élever au-deſſus du rez-de-chauſſée. Pluſieurs familles étoient ſouvent entaſſées ſous le même toit.

Le palais du prince et ceux des grands, quoique assez étendus et construits de pierre, n’avaient ni commodités, ni élégance, ni même des fenêtres. La multitude occupait des cabanes bâties avec de la terre et couvertes de branches d’arbres. Il lui était défendu de les élever au-dessus du rez-de-chaussée. Plusieurs familles étaient souvent entassées sous le même toit.


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[fehlt]

L’ameublement étoit digne des habitations. Dans la plupart, on ne trouvoit pour tapiſſerie que des nattes, pour lit que de la paille, pour ſiège qu’un tiſſu de feuilles de palmier, pour uſtenſiles que des vaſes de terre. Des toiles & des tapis de coton, travaillés avec plus ou moins de ſoin & employés à divers uſages : c’étoit ce qui diſtinguoit principalement les maiſons riches de celles des gens du commun.

L’ameublement était digne des habitations. Dans la plupart on ne trouvait pour tapisserie [308]que des nattes, pour lit que de la paille, pour siége qu’un tissu de feuilles de palmier, pour ustensiles que des vases de terre. Des toiles et des tapis de coton, travaillés avec plus ou moins de soin et employés à divers usages, c’était ce qui distinguait principalement les maisons riches de celles des gens du commun.


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[fehlt]

Si les arts de néceſſité première étoient ſi [416]imparfaits au Mexique, il en faut conclure que ceux d’agrément l’étoient encore plus. La forme & l’exécution du peu de vaſes & de bijoux d’or ou d’argent qui ſont venus juſqu’à nous : tout eſt également barbare. C’eſt la même groſſiéreté dans ces tableaux dont les premiers Eſpagnols parlèrent avec tant d’admiration, & qu’on compoſoit avec des plumes de toutes les couleurs. Ces peintures n’exiſtent plus ou ſont du moins très-rares : mais elles ont été gravées. L’artiſte eſt infiniment au-deſſous de ſon ſujet, ſoit qu’il repréſente des plantes, des animaux ou des hommes. Il n’y a ni lumière, ni ombre, ni deſſin, ni vérité dans ſon ouvrage. L’architecture n’avoit pas fait de plus grands progrès. On ne retrouve dans toute l’étendue de l’empire aucun ancien monument qui ait de la majeſté, ni même des ruines qui rappellent le ſouvenir d’une grandeur paſſée. Jamais le Mexique ne put ſe glorifier que des chauſſées qui conduiſoient à ſa capitale, que des acqueducs qui y amenoient de l’eau potable d’une diſtance fort conſidérable.

Si les arts de nécessité première étaient si imparfaits aux Mexique, il en faut conclure que ceux d’agrément l’étaient encore plus. La forme et l’exécution du peu de vases et de bijoux d’or ou d’argent qui sont venus jusqu’à nous, tout est également barbare. C’est la même grossièreté dans ces tableaux dont les premiers Espagnols parlèrent avec tant d’admiration, et qu’on composait avec des plumes de toutes les couleurs. Ces peintures n’existent plus, ou sont du moins très-rares ; mais elles ont été gravées. L’artiste est infiniment au-dessous de son sujet, soit qu’il représente des plantes, des animaux ou des hommes. Il n’y a ni lumière, ni ombre, ni dessin, ni vérité dans son ouvrage. L’architecture n’avait pas fait de plus grands progrès. On ne retrouve dans toute l’étendue de l’empire aucun ancien monument qui ait de la majesté, ni même des ruines qui rappellent le souvenir d’une grandeur passée. Jamais le Mexique ne put se glorifier que des chaussées qui conduisaient à sa capitale, que des aquéducs qui y amenaient de l’eau potable d’une distance fort considérable.


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[fehlt]

On étoit encore plus reculé dans les ſciences que dans les arts ; & c’étoit une ſuite [417]naturelle de la marche ordinaire de l’eſprit humain. Il n’étoit guère poſſible qu’un peuple dont la civiliſation n’étoit pas ancienne & qui n’avoit pu recevoir aucune inſtruction de ſes voiſins, eût des connoiſſances un peu étendues. Tout ce qu’on pourroit conclure de ſes inſtitutions religieuſes & politiques, c’eſt qu’il avoit fait quelques pas dans l’aſtronomie. Combien même il lui auroit fallu de ſiècles pour s’éclairer, puiſqu’il étoit privé du ſecours de l’écriture, puiſqu’il étoit encore très-éloigné de ce moyen puiſſant & peut-être unique de lumière, par l’imperfection de ces hiéroglyphes !

On était encore plus reculé dans les sciences que dans les arts ; et c’était une suite naturelle de la marche ordinaire de l’esprit humain. Il n’était guère possible qu’un peuple dont la civilisation n’était pas ancienne, et qui n’avait pu recevoir aucune instruction de ses voisins, eût des connaissances un peu étendues. Tout ce qu’on pourrait conclure de ses institutions religieuses et politiques, c’est qu’il avait fait quelques pas dans l’astronomie. Combien même il lui aurait fallu de siècles pour s’éclairer, puisqu’il était privé du secours de l’écriture, puisqu’il était encore très-éloigné de ce moyen puissant et peut-être unique de lumière, par l’imperfection de ses hiéroglyphes !


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C’étoient des tableaux tracés ſur des écorces d’arbre, ſur des peaux de bête fauve, ſur des toiles de coton, & deſtinés à conſerver le ſouvenir des loix, des dogmes, des révolutions de l’empire. Le nombre, la couleur, l’attitude des figures : tout varioit ſelon les objets qu’il s’agiſſoit d’exprimer. Quoique ces ſignes imparfaits ne duſſent pas avoir ce grand caractère qui exclut tout doute raiſonnable, on peut penſer qu’aidés par des traditions de corps & de famille ; ils donnoient quelque connoiſſance des événemens [418]paſſés. L’indifférence des conquérans pour tout ce qui n’avoit pas trait à une avidité inſatiable leur fit négliger la clef de ces dépôts importans. Bientôt leurs moines les regardèrent comme des monumens d’idolâtrie ; & le premier évêque de Mexico, Zummaraga, condamna aux flammes tout ce qu’on en put raſſembler. Le peu qui échappa de ce fanatique incendie & qui s’eſt conſervé ſous l’un & l’autre hémiſphère, n’a pas diſſipé depuis les ténèbres où la négligence des premiers Eſpagnols nous avoit plongés.

C’étaient des tableaux tracés sur des écorces d’arbres, sur des peaux de bêtes fauves, sur des toiles de coton, et destinés à, conserver le souvenir des lois, des dogmes, des révolutions de l’empire. Le nombre, la couleur, l’attitude des figures, tout variait selon les objets qu’il s’agissait d’exprimer. Quoique ces signes imparfaits ne dussent pas avoir ce grand caractère qui exclut tout doute raisonnable, on peut penser qu’aidés par des traditions de corps et de famille, ils donnaient quelque connaissance des événemens passés. L’indifférence des conquérans pour tout ce qui n’avait pas trait à une avidité insatiable leur fit négliger la clef de ces dépôts importans. Bientôt leurs moines les regardèrent comme des monu[310]mens d’idolâtrie ; et le premier évêque de Mexico, Zummaraga, condamna aux flammes tout ce qu’on en put rassembler. Le peu qui s’échappa de ce fanatique incendie, et qui s’est conservé sous l’un et l’autre hémisphère, n’a pas dissipé depuis les ténèbres où la négligence des premiers Espagnols nous avait plongés.


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On ignore juſqu’à l’époque de la fondation de l’empire. A la vérité, les hiſtoriens Caſtillans nous diſent qu’avant le dixième ſiècle ce vaſte eſpace n’étoit habité que par des hordes errantes & tout-àfait ſauvages. Ils nous diſent que vers cette époque, des tribus venues du Nord & du Nord-Oueſt, occupèrent quelques parties du territoire & y portèrent des mœurs plus douces. Ils nous diſent que trois cens ans après, un peuple encore plus avancé dans la civiliſation & ſorti du voiſinage de la Californie s’établit ſur les bords des lacs & y bâtit Mexico. Ils nous diſent que cette dernière nation, ſi [419]ſupérieure aux autres, n’eut durant un aſſez long période, que des chefs plus ou moins habiles, qu’elle élevoit, qu’elle deſtituoit ſelon qu’elle le jugeoit convenable à ſes intérêts. Ils nous diſent que l’autorité, juſqu’alors partagée & révocable, fut concentrée dans une ſeule main & devint inamovible, cent trente ou cent quatre-vingt dix-ſept ans, avant l’arrivée des Eſpagnols. Ils nous diſent que les neuf monarques qui portèrent ſucceſſivement la couronne, donnèrent au domaine de l’état une extenſion qu’il n’avoit pas eue ſous l’ancien gouvernement. Mais quelle foi peut-on raiſonnablement accorder à des annales confuſes, contradictoires & remplies des plus abſurdes fables qu’on ait jamais expoſées à la crédulité humaine ? Pour croire qu’une ſociété dont la domination étoit ſi étendue, dont les inſtitutions étoient ſi multipliées, dont le rit étoit ſi régulier, avoit une origine auſſi moderne qu’on l’a publié, il faudroit d’autres témoignages que ceux des féroces ſoldats qui n’avoient ni le talent ni la volonté de rien examiner ; il faudroit d’autres garans que des prêtres fanatiques qui ne ſongeoient qu’à élever leur [420]culte ſur la ruine des ſuperſtitions qu’ils trouvoient établies. Que ſauroit-on de la Chine, ſi les Portugais avoient pu l’incendier, la bouleverſer ou la détruire comme le Bréſil ? Parleroit-on aujourd’hui de l’antiquité de ſes livres, de ſes loix & de ſes mœurs ? Quand on aura laiſſé pénétrer au Mexique quelques philoſophes pour y déterrer, pour y déchiffrer les ruines de ſon hiſtoire, que ces ſavans ne feront, ni des moines, ni des Eſpagnols, mais des Anglois, des François qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité : peut-être alors la ſaurat-on, ſi la barbarie n’a pas détruit tous les monumens qui pouvoient en marquer la trace.

On ignore jusqu’à l’époque de la fondation de l’empire. A la vérité, les historiens castillans nous disent qu’avant le dixième siècle ce vaste espace n’était habité que par des hordes errantes et tout-àfait sauvages. Ils nous disent que vers cette époque des tribus, venues du nord et du nord-ouest, occupèrent quelques parties du territoire, et y portèrent des mœurs plus douces. Ils nous disent que, trois cents ans après, un peuple encore plus avancé dans la civilisation, et sorti du voisinage de la Californie, s’établit sur les bords des lacs, et y bâtit Mexico. Ils nous disent que cette dernière nation, si supérieure aux autres, n’eut, durant un assez long période, que des chefs plus ou moins habiles, qu’elle élevait, qu’elle destituait selon qu’elle le jugeait convenable à ses intérêts. Ils nous disent que l’autorité, jusqu’alors partagée et révocable, fut concentrée dans une seule main, et devint inamovible cent trente ou cent quatre-vingt-dix-sept ans avant l’arrivée des Espagnols. Ils nous disent que les neuf monarques qui portèrent successivement la couronne donnèrent au domaine de [311]l’état une extension qu’il n’avait pas eue sous l’ancien gouvernement. Mais quelle foi peut-on raisonnablement accorder à des annales confuses, contradictoires, et remplies des plus absurdes fables qu’on ait jamais exposées à la crédulité humaine ? Pour croire qu’une société dont la domination était si étendue, dont les institutions étaient si multipliées, dont le rit était si régulier, avait une origine aussi moderne qu’on l’a publié, il faudrait d’autres témoignages que ceux des féroces soldats, qui n’avaient ni le talent ni la volonté de rien examiner ; il faudrait d’autres garans que des prêtres fanatiques, qui ne songeaient qu’à élever leur culte sur la ruine des superstitions qu’ils trouvaient établies. Que saurait-on de la Chine, si les Portugais avaient pu l’incendier, la bouleverser ou la détruire comme le Brésil ? Parlerait-on aujourd’hui de l’antiquité de ses livres, de ses lois et de ses mœurs ? Quand on aura laissé pénétrer au Mexique quelques philosophes pour y déterrer, pour y déchiffrer les ruines de son histoire, que ces savans ne seront ni des moines, ni des Espagnols, mais des Anglais, des Français qui auront toute la liberté, tous les moyens de découvrir la vérité, peut-être alors la saura-ton, si la barbarie n’a pas détruit tous les monumens qui pouvaient en marquer la trace.


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Ces recherches ne pourroient pas cependant conduire à une connoiſſance exacte de l’ancienne population de l’empire. Elle étoit immenſe, diſent les conquérans. Des habitans couvroient les campagnes ; les citoyens fourmilloient dans les villes ; les armées étoient très-nombreuſes. Stupides relateurs, n’eſt-ce pas vous qui nous aſſurez que c’étoit un état naiſſant ; que des guerres opiniâtres l’agitoient ſans ceſſe ; qu’on maſſacroit ſur le champ de bataille ou qu’on ſacrifioit aux [421]dieux dans les temples tous les priſonniers ; qu’à la mort de chaque empereur, de chaque cacique, de chaque grand, un nombre de victimes proportionné à leur dignité étoit immolé ſur leur tombe ; qu’un goût dépravé faiſoit généralement négliger les femmes ; que les mères nourriſſoient de leur propre lait leurs enfans durant quatre ou cinq années, & ceſſoient de bonne heure d’être fécondes ; que les peuples gémiſſoient par-tout & ſans relâche ſous les vexations du fiſc ; que des eaux corrompues, que de vaſtes forêts couvroient les provinces ; que les aventuriers Eſpagnols eurent plus à ſouffrir de la diſette que de la longueur des marches, que des traits de l’ennemi.

Ces recherches ne pourraient pas cependant conduire à une connaissance exacte de l’ancienne [312]population de l’empire. Elle était immense, disent les conquérans. Des habitans couvraient les campagnes ; les citoyens fourmillaient dans les villes ; les armées étaient très-nombreuses. Stupides relateurs, n’est-ce pas vous qui nous assurez que c’était un état naissant ; que des guerres opiniâtres l’agitaient sans cesse ; qu’on massacrait sur le champ de bataille ou qu’on sacrifiait aux dieux dans les temples tous les prisonniers ; qu’à la mort de chaque empereur, de chaque cacique, de chaque grand, un nombre de victimes proportionné à leur dignité étaient immolées sur leur tombe ; qu’un goût dépravé faisait généralement négliger les femmes ; que les mères nourrissaient de leur propre lait leurs enfans durant quatre ou cinq années, et cessaient de bonne heure d’être fécondes ; que les peuples gémissaient partout et sans relâche sous les vexations du fisc ; que des eaux corrompues, que de vastes forêts couvraient les provinces ; que les aventuriers espagnols eurent plus à souffrir de la disette que de la longueur des marches, que des traits de l’ennemi ?


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Comment concilier des faits, certifiés par tant de témoins, avec cette exceſſive population ſi ſolemnellement atteſtée dans vos orgueilleuſes annales ? Avant que la ſaine philoſophie eût fixé un regard attentif ſur vos étranges contradictions ; lorſque la haîne qu’on vous portoit faiſoit ajouter une foi entière à vos folles exagérations, l’univers, qui ne voyoit plus qu’un déſert dans le Mexique, étoit convaincu que vous aviez préci[422]pité au tombeau des générations innombrables. Sans doute, vos farouches ſoldats ſe ſouillèrent trop ſouvent d’un ſang innocent ; ſans doute, vos fanatiques miſſionnaires ne s’oppoſèrent pas à ces barbaries comme ils le devoient ; ſans doute, une tyrannie inquiète, une avarice inſatiable enlevèrent à cette infortunée partie du Nouveau-Monde beaucoup de ſes foibles enfans : mais vos cruautés furent moindres que les hiſtoriens de vos ravages n’ont autoriſé les nations à le penſer. Et c’eſt moi, moi que vous regardez comme le détracteur de votre caractère, qui même en vous accuſant d’ignorance & d’impoſture, deviens, autant qu’il ſe peut, votre apologiſte.

Comment concilier des faits certifiés par tant de témoins, avec cette excessive population si solennellement attestée dans vos orgueilleuses annales ? Avant que la saine philosophie eût fixé un regard attentif sur vos étranges contradictions, lorsque la haine qu’on vous portait faisait ajouter une foi entière à vos folles exagérations, [313]l’univers, qui ne voyait plus qu’un désert dans le Mexique, était convaincu que vous aviez précipité au tombeau des générations innombrables. Sans doute vos farouches soldats se souillèrent trop souvent d’un sang innocent ; sans doute vos fanatiques missionnaires ne s’opposèrent pas à ces barbaries comme ils le devaient ; sans doute une tyrannie inquiète, une avarice insatiable enlevèrent à cette infortunée partie du Nouveau-Monde beaucoup de ses faibles enfans ; mais vos cruautés furent moindres que les historiens de vos ravages n’ont autorisé les nations à le penser. Et c’est moi, moi que vous regardez comme le détracteur de votre caractère, qui, même en vous accusant d’ignorance et d’imposture, deviens, autant qu’il se peut, votre apologiste.


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Aimeriez-vous mieux qu’on ſurfît le nombre de vos aſſaſſinats, que de dévoiler votre ſtupidité & vos contradictions ? Ici, j’en atteſte le ciel, je ne me ſuis occupé qu’à vous laver du ſang dont vous paroiſſez glorieux d’être couverts ; & par-tout ailleurs où j’ai parlé de vous, que des moyens de rendre à votre nation ſa première ſplendeur & d’adoucir le ſort des peuples malheureux qui vous ſont ſoumis. Si vous me découvrez [423]quelque haîne ſecrete ou quelque vue d’intérêt, je m’abandonne à votre mépris. Ai-je traité les autres dévaſtateurs du Nouveau-Monde, les François même mes compatriotes, avec plus de ménagement ? Pourquoi donc êtes-vous les ſeuls que j’aie offenſés ? C’eſt qu’il ne vous reſte que de l’orgueil. Devenez puiſſans, vous deviendrez moins ombrageux ; & la vérité, qui vous fera rougir, ceſſera de vous irriter.

Aimeriez-vous mieux qu’on surfît le nombre de vos assassinats que de dévoiler votre stupidité et vos contradictions ? Ici, j’en atteste le ciel, je ne me suis occupé qu’à vous laver du sang dont vous paraissez glorieux d’être couverts, et partout ailleurs où j’ai parlé de vous, que des moyens de rendre à votre nation sa première splendeur, et d’adoucir le sort des peuples malheureux qui vous sont soumis. Si vous me découvrez quelque haine secrète ou quelque vue d’intérêt, je m’abandonne à votre mépris. Ai-je traité les autres dévastateurs du Nouveau-Monde, les Français même, mes compatriotes, avec plus de ménagement ? Pourquoi donc êtes-vous les seuls que [314]j’aie offensés ? C’est qu’il ne vous reste que de l’orgueil. Devenez puissans, vous deviendrez moins ombrageux ; et la vérité, qui vous fera rougir, cessera de vous irriter.


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Quelle que fût la population du Mexique, la priſe de la capitale entraîna la ſoumiſſion de l’état entier. Il n’étoit pas auſſi étendu qu’on le croit communément. Sur la mer du Sud, l’Empire ne commençoit qu’à Nicaragua & ſe terminoit à Acapulco : encore une partie des côtes qui baignent cet océan n’avoit-elle jamais été ſubjuguée. Sur la mer du Nord, rien preſque ne le coupoit depuis la rivière de Tabaſco juſqu’à celle de Panuco : mais dans l’intérieur des terres, Tlaſcala, Tepeaca, Mechoacan, Chiapa, quelques autres diſtricts moins conſidérables, avoient conſervé leur indépendance. La liberté leur fut ravie, en moins d’une année, par le conquérant auquel il ſuffiſoit d’envoyer dix, quinze, vingt che[424]vaux pour n’éprouver aucune réſiſtance ; & avant la fin de 1522, les provinces qui avoient repouſſé les loix des Mexicains & rendu la communication de leurs poſſeſſions difficile ou impraticable, firent toutes partie de la domination Eſpagnole. Avec le tems, elle reçut encore des accroiſſemens immenſes du côté du Nord. Ils auroient même été plus conſidérables, ſur-tout plus utiles, ſans les barbaries incroyables qui les accompagnoient ou qui les ſuivoient.

Quelle que fût la population du Mexique, la prise de la capitale entraîna la soumission de l’état entier. Il n’était pas aussi étendu qu’on le croit communément. Sur la mer du Sud, l’empire ne commençait qu’à Nicaragua, et se terminait à Acapulco : encore une partie des côtes qui baignent cet océan n’avait-elle jamais été subjuguée. Sur la mer du Nord, rien presque ne le coupait depuis la rivière de Tabasco jusqu’à celle de Panuco ; mais, dans l’intérieur des terres, Tlascala, Tepeaca, Mechoacan, Chiapa, quelques autres districts moins considérables avaient conservé leur indépendance. La liberté leur fut ravie, en moins d’une année, par le conquérant auquel il suffisait d’envoyer dix, quinze, vingt chevaux pour n’éprouver aucune résistance ; et avant la fin de 1522, les provinces qui avaient repoussé les lois des Mexicains, et rendu la communication de leurs possessions difficile ou impraticable, firent toute partie de la domination espagnole.


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A peine les Caſtillans ſe virent-ils les maîtres du Mexique, qu’ils s’en partagèrent les meilleures terres, qu’ils réduiſirent en ſervitude le peuple qui les avoit défrichées, qu’ils le condamnèrent à des travaux que ſa conſtitution phyſique, que ſes habitudes ne comportoient pas. Cette oppreſſion générale excita de grands ſoulevemens. Il n’y eut point de concert, il n’y eut point de chef il n’y eut point de plan ; & ce fut le déſeſpoir ſeul qui produiſit cette grande exploſion. Le ſort voulut qu’elle tournât contre les trop malheureux Indiens. Un conquérant irrité, le fer & la flamme à la main, ſe porta avec la rapidité de l’éclair d’une extrémité de l’empire [425]à l’autre, & laiſſa par-tout des traces d’une vengeance éclatante dont les détails feroient frémir les ames les plus ſanguinaires. Il y eut une barbare émulation entre l’officier & le ſoldat à qui immoleroit le plus de victimes ; & le général lui-même ſurpaſſa peut-être en férocité ſes troupes & ſes lieutenans.

Combien il eût été aisé, combien il eût été glorieux, combien il eût été utile aux nouveaux souverains de faire bénir leur domination ! Mais ces redoutables aventuriers ne se virent pas plus tôt les maîtres de la vaste région que la fortune [315]leur avait donnée, qu’ils s’en partagèrent les meilleures terres, qu’ils réduisirent en servitude le peuple qui les avait défrichées, qu’ils le condamnèrent à des travaux que sa constitution physique, que ses habitudes ne comportaient pas. Cette oppression générale excita de grands soulèvemens. Il n’y eut point de concert, il n’y eut point de chef, il n’y eut point de plan ; et ce fut le désespoir seul qui produisit cette grande explosion. Le sort voulut qu’elle tournât contre les trop malheureux Indiens. Un tyran irrité, le fer et la flamme à la main, se porta avec la rapidité de l’éclair d’une extrémité de l’empire à l’autre, et laissa partout des traces d’une vengeance éclatante, dont le souvenir durera éternellement. Il y eut une barbare émulation, entre l’officier et le soldat, à qui immolerait le plus de victimes ; et le général lui-même fut peut-être de tous le plus coupable. Ce fut de son aveu ou par ses ordres que soixante caciques, que quatre cents nobles furent brûlés vifs le même jour dans une seule province. On poussa même la barbarie jusqu’à forcer les proches et les enfans de ces malheureux d’assister à cette épouvantable tragédie.


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Cependant, Cortès ne recueillit pas de tant d’inhumanités le fruit qu’il s’en pouvoit promettre. Il commençoit à entrer dans la politique de la cour de Madrid de ne pas laiſſer à ceux de ſes ſujets qui s’étoient ſignalés par quelque importante découverte le tems de s’affermir dans leur domination, dans la crainte bien ou mal fondée qu’ils ne ſongeâſſent à ſe rendre indépendans de la couronne. Si le conquérant du Mexique ne donna pas lieu à ce ſyſtême, du moins en fut-il une des premières victimes. On diminuoit chaque jour les pouvoirs illimités dont il avoit joui d’abord ; & avec le tems on les réduiſit à ſi peu de choſe, qu’il crut devoir préférer une condition privée aux vaines apparences d’une autorité qu’accompagnoient les plus grands d’égoûts.

Cependant Cortez ne recueillit pas de tant d’inhumanités le fruit qu’il s’en pouvait promettre. Il commençait à entrer dans la politique de la cour de Madrid de ne pas laisser à ceux de ses sujets qui s’étaient signalés par quelque importante découverte le temps de s’affermir dans [316]leur domination, dans la crainte bien ou mal fondée qu’ils ne songeassent à se rendre indépendans. Si le conquérant du Mexique ne donna pas lieu à ce système, du moins en fut-il une des premières victimes. On diminuait chaque jour les pouvoirs illimités dont il avait joui d’abord ; et avec le temps on les réduisit à si peu de chose, qu’il crut devoir préférer une condition privée aux vaines apparences d’une autorité qu’accompagnaient les plus grands dégoûts.


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Cet Eſpagnol fut deſpote & cruel. Ses [426]ſuccès ſont flétris par l’injuſtice de ſes projets. C’eſt un aſſaſſin couvert de ſang innocent : mais ſes vices ſont de ſon tems ou de ſa nation, & ſes vertus ſont à lui. Placez cet homme chez les peuples anciens. Donnez-lui une autre patrie, une autre éducation, un autre eſprit, d’autres mœurs, une autre religion. Mettez-le à la tête de la flotte qui s’avança contre Xerxès. Comptez-le parmi les Spartiates qui ſe préſentèrent au détroit des Thermopiles, ou ſuppoſez-le parmi ces généreux Bataves qui s’affranchirent de la tyrannie de ſes compatriotes, & Cortès ſera un grand homme. Ses qualités ſeront héroïques, ſa mémoire ſera ſans reproche. Céſar né dans le quinzième ſiècle & général au Mexique eût été plus méchant que Cortès. Pour excuſer les fautes qui lui ont été reprochées, il faut ſe demander à ſoi-même ce qu’on peut attendre de mieux d’un homme qui fait les premiers pas dans des régions inconnues & qui eſt preſſé de pourvoir à ſa ſûreté. Il ſeroit bien injuſte de le confondre avec le fondateur paiſible qui connoît la contrée & qui diſpoſe à ſon gré des moyens, de l’eſpace & du tems.

Cet Espagnol fut despote et cruel. Ses succès sont flétris par l’injustice de ses projets. C’est un assassin couvert de sang innocent : mais ses vices sont de son temps ou de sa nation, et ses vertus sont à lui. Placez cet homme chez les peuples anciens ; donnez-lui une autre patrie, une autre éducation, un autre esprit, d’autres mœurs, une autre religion ; mettez-le à la tête de la flotte qui s’avança contre Xerxès ; comptez-le parmi les Spartiates qui se présentèrent au détroit des Thermopyles, ou supposez-le parmi ces généreux Bataves qui s’affranchirent de la tyrannie de ses compatriotes, et Cortez sera un grand homme. Ses qualités seront héroïques, sa mémoire sera sans reproche. César, né dans le quinzième siècle et général au Mexique, eût été plus méchant que Cortez. Pour excuser les fautes qui lui ont été reprochées, il faut se demander à soi-même ce qu’on peut attendre de mieux d’un homme qui fait les premiers pas dans des régions inconnues, [317]et qui est pressé de pourvoir à sa sûreté. Il serait bien injuste de le confondre avec le fondateur paisible qui connaît la contrée et qui dispose à son gré des moyens, de l’espace et du temps.


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Depuis que le Mexique eut ſubi le joug des Caſtillans, cette vaſte contrée ne fut plus expoſée à l’invaſion. Aucun ennemi voiſin ou éloigné ne ravagea ſes provinces. La paix dont elle jouiſſoit ne fut extérieurement troublée que par des pirates. Dans la mer du Sud, les entrepriſes de ces brigands ſe bor nèrent à la priſe d’un petit nombre de vaiſſeaux : mais au Nord, ils pillèrent une fois Campeche, deux fois Vera-Crux, & ſouvent ils portèrent la déſolation ſur des côtes moins connues, moins riches & moins défendues.

Depuis que le Mexique eut subi le joug des Castillans, cette vaste contrée ne fut plus exposée à l’invasion. Aucun ennemi voisin ou éloigné ne ravagea ses provinces. La paix dont elle jouissait ne fut extérieurement troublée que par des pirates. Dans la mer du Sud, les entreprises de ces brigands se bornèrent à la prise d’un petit nombre de vaisseaux : mais au nord ils pillèrent une fois Campèche, deux fois Véra-Cruz, et souvent ils portèrent la désolation sur des côtes moins connues, moins riches et moins défendues.


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Pendant que la navigation & les rivages de cette opulente région ſont en proie aux corſaires & aux eſcadres des nations révoltées de l’ambition de l’Eſpagne, ou ſeulement jalouſes de ſa ſupériorité, les Chichemecas troublent l’intérieur de l’empire. C’étoient, ſi l’on en croit Herrera & Torquemada, les peuples qui occupoient les meilleures plaines de la contrée avant l’arrivée des Mexicains. Pour éviter les fers que leur préparoit le conquérant, ils ſe réfugièrent dans des cavernes & dans des montagnes où s’accrut leur férocité naturelle & où ils menoient une vie entiérement animale. La nouvelle révolution [428]qui venoit de changer l’état de leur ancienne patrie ne les diſpoſa pas à des mœurs plus douces ; & ce qu’ils virent ou qu’ils apprirent du caractère Eſpagnol leur inſpira une haîne implacable contre une nation ſi fière & ſi oppreſſive. Cette paſſion, toujours terrible dans des ſauvages, ſe manifeſta par les ravages qu’ils portèrent dans tous les établiſſemens qu’on formoit à leur voiſinage, par les cruautés qu’ils exerçoient ſur ceux qui entreprenoient d’y ouvrir des mines. Inutilement, pour les contenir ou les réprimer, il fut établi des forts & des garniſons ſur la frontière, leur rage ne diſcontinua pas juſqu’en 1592. A cette époque, le capitaine Caldena leur perſuada de mettre fin aux hoſtilités. Dans la vue de rendre durables ces ſentimens pacifiques, le gouvernement leur fit bâtir des habitations, les raſſembla dans pluſieurs bourgades, & envoya au milieu d’eux quatre cens familles Tlaſcaltèques dont l’emploi devoit être de former à quelques arts, à quelques cultures un peuple qui juſqu’alors n’avoit été couvert que de peaux n’avoit vécu que de chaſſe ou des productions ſpontanées de la nature. Ces meſures, [429]quoique ſages, ne réuſſirent que tard. Les Chichemecas ſe refuſèrent long-tems à l’inſtruction qu’on avoit entrepris de leur donner, repouſſèrent même toute liaiſon avec des inſtituteurs bienfaiſans & Américains. Ce ne fut qu’en 1608 que l’Eſpagne fut déchargée du ſoin de les habiller & de les nourrir.

Pendant que la navigation et les rivages de cette opulente région sont en proie aux corsaires et aux escadres des nations révoltées de l’ambition de l’Espagne, ou seulement jalouses de sa supériorité, les Chichemecas troublent l’intérieur de l’empire. C’étaient, si l’on en croit Herréra, les peuples qui occupaient les meilleures plaines de la contrée avant l’arrivée des Mexicains. Pour éviter les fers que leur préparait le conquérant, ils se réfugièrent dans des cavernes et dans des montagnes, où s’accrut leur férocité naturelle, et où ils menaient une vie entièrement animale. La nouvelle révolution qui venait de changer l’état de leur ancienne patrie ne les disposa pas à des mœurs plus douces ; et ce qu’ils virent ou qu’ils [318]apprirent du caractère espagnol leur inspira une haine implacable contre une nation si fière et si oppressive. Cette passion, toujours terrible dans des sauvages, se manifesta par les ravages qu’ils portèrent dans tous les établissemens qu’on formait à leur voisinage, par les cruautés qu’ils exerçaient sur ceux qui entreprenaient d’y ouvrir des mines. Inutilement, pour les contenir ou les réprimer, il fut établi des forts et des garnisons sur la frontière ; leur rage ne discontinua pas jusqu’en 1592. A cette époque le capitaine Caldena leur persuada de mettre fin aux hostilités. Dans la vue de rendre durables ces sentimens pacifiques, le gouvernement leur fit bâtir des habitations, les .rassembla dans plusieurs bourgades, et envoya de Tlascala au milieu d’eux quatre cents familles, dont l’emploi devait être de former à quelques arts, à quelques cultures un peuple qui jusqu’alors n’avait été couvert que de peaux, n’avait vécu que de chasse ou des productions spontanées de la nature. Ces mesures, quoique sages, ne réussirent que tard. Les Chichemecas se refusèrent long-temps à l’instruction qu’on avait entrepris de leur donner, repoussèrent même toute liaison avec des instituteurs bienfaisans et américains. Ce ne fut qu’en 1608 que l’Espagne fut déchargée du soin de les habiller et de les nourrir.


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Dans la première année du dix-septième siècle, plusieurs tribus de Guadalajara, qui sollicitaient [319]vainement depuis long-temps quelque adoucissement à leur sort trop infortuné, prirent enfin la résolution de massacrer tous les Espagnols répandus sur leur territoire. Le carnage allait commencer lorsque l’évêque de la capitale, Alfonse de la Mota, envoya aux mécontens des agens de confiance pour les assurer que leurs griefs seraient redressés, et, pour gage de sa parole, leur fit remettre quelques marques de sa dignité. Au nom d’un prélat généralement révéré, les Indiens s’arrêtèrent, et, après une courte délibération, lui firent dire que dans la lune suivante ils l’instruiraient de leurs intentions. C’était chez ces peuples un ancien usage de mettre dans les affaires importantes un mois d’intervalle entre la résolution et l’exécution.


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Le hasard voulut que dans ces circonstances arrivât dans ce pays un corps de troupes castillanes qui parcourait les provinces pour les contenir ou les faire rentrer dans l’ordre. Instruits ou non de ce qui s’était passé, ces soldats féroces dirigèrent leur marche sur des hommes qu’ils croyaient ou feignaient de croire révoltés. Ceux-ci, pensant qu’on les trahissait, reprirent les armes qu’ils avaient quittées, et allaient eux-mêmes commencer les hostilités, si un de leurs chefs ne leur eût adressé ces paroles : « N’avons-nous pas la mitre de notre pasteur et de celui de nos oppresseurs ? Faisons-en notre étendard. S’ils respectent autant que nous cette enseigne, le sang [320]ne sera pas versé. S’ils la dédaignent, le ciel sera pour nous, et la victoire nous est assurée. »


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Sur cette promesse, l’armée indienne se mit en mouvement, aussi éloignée de laisser paraître de la crainte que de montrer un air menaçant. Le général Espagnol n’eut pas plus tôt aperçu la mitre, qu’il descendit de cheval, se prosterna devant elle, et la baisa respectueusement. Les siens, tous les siens sans exception, suivirent son exemple. La concorde entre les deux nations fut rétablie par la médiation du pontife ; et l’audience royale elle-même donna sa sanction à tout ce qui avait été arrêté. Des fêtes religieuses trèsmultipliées et très-solennelles suivirent un accommodement regardé comme l’ouvrage de la religion.


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Dix-huit ans après, Mexico voit ſe heurter avec le plus grand éclat la puiſſance civile & la puiſſance eccléſiaſtique. Un homme convaincu de mille crimes cherche au pied des autels l’impunité de tous ſes forfaits. Le vice-roi Gelves l’en fait arracher. Cet acte d’une juſtice néceſſaire paſſe pour un attentat contre la divinité même. La foudre de l’excommunication eſt lancée. Le peuple ſe ſoulève. Le clergé ſéculier & régulier prend les armes. On brûle le palais du commandant ; on enfonce le poignard dans le ſein de ſes gardes, de ſes amis, de ſes partiſans. Lui-même il eſt mis aux fers & embarqué pour l’Europe avec ſoixante-dix gentilshommes qui n’ont pas craint d’embraſſer ſes intérêts. L’archevêque, auteur de tant de calamités & dont la vengeance n’eſt pas encore aſſouvie, ſuit ſa victime avec le deſir & l’eſpoir de l’immoler. [430]Après avoir quelque tems balancé, la cour ſe décide enfin pour le fanatiſme. Le défenſeur des droits du trône & de l’ordre eſt condamné à un oubli entier ; & ſon ſucceſſeur autoriſé à conſacrer ſolemnellement toutes les entrepriſes de la ſuperſtition, & plus particuliérement la ſuperſtition des aſyles.

Seize ans après Mexico, voit se heurter avec le plus grand éclat la puissance civile et la puissance ecclésiastique. Un homme convaincu de mille crimes cherche au pied des autels l’impunité de tous ses forfaits. Le vice-roi Gelves l’en fait arracher. Cet acte d’une justice nécessaire passe pour un attentat contre la Divinité même. La foudre de l’excommunication est lancée. Le peuple se soulève. Le clergé séculier et régulier prend les armes. On brûle le palais du commandant ; on enfonce le poignard dans le sein de ses gardes, de ses amis, de ses partisans. Lui-même il est mis aux fers et embarqué pour l’Europe avec soixante-dix gentilshommes qui n’ont pas craint [321]d’embrasser ses intérêts. L’archevêque, auteur de tant de calamités, et dont la vengeance n’est pas encore assouvie, suit sa victime avec le désir et l’espoir de l’immoler. Après avoir quelque temps balancé, la cour se décide enfin pour le fanatisme. Le défenseur des droits du trône et de l’ordre est condamné à un oubli entier ; et son successeur autorisé à consacrer solennellement toutes les entreprises de la superstition, et plus particulièrement la superstition des asiles.


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Le mot aſyle, pris dans toute ſon étendue, pourroit ſignifier tout lieu, tout privilège, toute diſtinction qui garantit un coupable de l’exercice impartial de la juſtice. Car qu’eſt-ce qu’un titre qui affoiblit ou ſuſpend l’autorité de la loi ? un aſyle. Qu’eſt-ce que la priſon qui dérobe le criminel à la priſon commune de tous les malfaiteurs ? un aſyle. Qu’eſt-ce qu’une retraite où le créancier ne peut aller ſaiſir le débiteur frauduleux ? un aſyle. Qu’eſt-ce que l’enceinte où l’on peut exercer ſans titre toutes les fonctions de la ſociété, & cela dans une contrée où le reſte des citoyens n’en obtient le droit qu’à prix d’argent ? un aſyle. Qu’eſt-ce qu’un tribunal auquel on peut appeller d’une ſentence définitive prononcée par un autre tribunal cenſé le dernier de la loi ? un aſyle. Qu’eſt-ce qu’un privilège excluſif, pour quelque motif qu’il [431]ait été ſollicité & obtenu ? un aſyle. Dans un empire où les citoyens partageant inégalement les avantages de la ſociété n’en partagent pas les fardeaux proportionnellement à ces avantages, qu’eſt-ce que les diverſes diſtinctions qui ſoulagent les uns aux dépens des autres ? des aſyles.

Le mot asile, pris dans toute son étendue, pourrait signifier tout lieu, tout privilége, toute distinction qui garantit un coupable de l’exercice impartial de la justice. Car qu’est-ce qu’un titre qui affaiblit ou suspend l’autorité de la loi ? un asile. Qu’est-ce que la prison qui dérobe le criminel à la prison commune de tous les malfaiteurs ? un asile. Qu’est-ce qu’une retraite où le créancier ne peut aller saisir le débiteur frauduleux ? un asile. Qu’est-ce que l’enceinte où l’on peut exercer sans titre toutes les fonctions de la société, et cela dans une contrée où le reste des citoyens n’en obtient le droit qu’à prix d’argent ? un asile. Qu’est-ce qu’un tribunal auquel on peut appeler d’une sentence définitive prononcée par un autre tribunal censé le dernier de la loi ? un asile. Qu’est-ce qu’un privilége exclusif, pour quelque motif qu’il ait été sollicité et obtenu ? un asile. Dans un empire où les citoyens, partageant inégalement les avantages de la société, n’en par[322]tagent pas les fardeaux proportionnellement à ces avantages, qu’est-ce que les diverses distinctions qui soulagent les uns aux dépens des autres ? des asiles.


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On connoît l’aſyle du tyran, l’aſyle du prêtre, l’aſyle du miniſtre, l’aſyle du noble, l’aſyle du traitant, l’aſyle du commerçant. Je nommerois preſque toutes les conditions de la ſociété. Quelle eſt en effet celle qui n’a pas un abri en faveur d’un certain nombre de malverſations qu’elle peut commettre avec impunité ?

On connaît l’asile du tyran, l’asile du prêtre, l’asile du ministre, l’asile du noble, l’asile du traitant, l’asile du commerçant. Je nommerais presque toutes les conditions de la société. Quelle est en effet celle qui n’a pas un abri en faveur d’un certain nombre de malversations qu’elle peut commettre avec impunité ?


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Cependant les plus dangereux des aſyles ne ſont pas ceux où l’on ſe ſauve, mais ceux que l’on porte avec ſoi, qui ſuivent le cou & qui l’entourent, qui lui ſervent de bouclier & qui forment entre lui & moi une enceinte au centre de laquelle il eſt placé, & d’où il peut m’inſulter ſans que le châtiment puiſſe l’atteindre. Tels ſont l’habit & le caractère eccléſiaſtiques. L’un & l’autre étoient autrefois une ſorte d’aſyle où l’impunité des forfaits les plus criants étoit preſqu’aſ[432]ſurée. Ce privilège eſt-il bien éteint ? J’ai vu ſouvent conduire des moines & des prêtres dans les priſons : mais je n’en ai preſque jamais vu ſortir pour aller au lieu public des exécutions.

Cependant les plus dangereux des asiles ne sont pas ceux où l’on se sauve, mais ceux que l’on porte avec soi, qui suivent le coupable et qui l’entourent, qui lui servent de bouclier, et qui forment entre lui et moi une enceinte au centre de laquelle il est placé, et d’où il peut m’insulter sans que le châtiment puisse l’atteindre. Tels sont l’habit et le caractère ecclésiastiques. L’un et l’autre étaient autrefois une sorte d’asile où l’impunité des forfaits les plus crians était presque assurée. Ce privilége est-il bien éteint ? J’ai vu souvent conduire des moines et des prêtres dans les prisons ; mais je n’en ai presque jamais vu sortir pour aller au lieu public des exécutions.


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Eh quoi ! parce qu’un homme par ſon état eſt obligé à des mœurs plus ſaintes, il obtiendra des ménagemens, une commiſération qu’on refuſera au coupable qui n’eſt pas lié par la même obligation... Mais le reſpect dû à ſes fonctions, à ſon vêtement, à ſon caractère ? ... Mais la juſtice due également & ſans diſtinction à tous les citoyens ... Si le glaive de la loi ne ſe promène pas indifféremment par-tout ; s’il vacille, s’il s’élève ou s’abaiſſe ſelon la tête qu’il rencontre ſur ſon paſſage, la ſociété eſt mal ordonnée. Alors il exiſte, ſous un autre nom, ſous une autre forme, un privilège déteſtable, un abri interdit aux uns & réſervé aux autres.

Eh quoi ! parce qu’un homme par son état est obligé à des mœurs plus saintes, il obtiendra des ménagemens, une commisération qu’on refusera au coupable qui n’est pas lié par la même obligation..... Mais le respect dû à ses fonctions, à [323]son vêtement, à son caractère ?... Mais la justice due également et sans distinction à tous les citoyens... Si le glaive de la loi ne se promène pas indifféremment partout ; s’il vacille, s’il s’élève ou s’abaisse selon la tête qu’il rencontre sur son passage, la société est mal ordonnée. Alors il existe sous un autre nom, sous une autre forme, un privilége détestable, un abri interdit aux uns et réservé aux autres.


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Mais ces aſyles, quoique généralement contraires à la proſpérité des ſociétés, ne fixeront pas ici notre attention. Il s’agira uniquement de ceux qu’ont offert, qu’offrent encore aujourd’hui les temples dans pluſieurs parties du globe.

Mais ces asiles, quoique généralement contraires à la prospérité des sociétés, ne fixeront pas ici notre attention. Il s’agira uniquement de ceux qu’ont offerts, qu’offrent encore aujourd’hui les temples dans plusieurs parties du globe.


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[fehlt]

Ces refuges furent connus des anciens. Dans la Grèce encore à demi-barbare, on penſa que la tyrannie ne pouvoit être réfrénée que par la religion. Les ſtatues d’Hercule, de Theſée, de Pirithoüs parurent propres à inſpirer de la terreur aux ſcélérats, lorſqu’ils n’eurent plus à redouter leurs maſſues. Mais auſſi-tôt que l’aſyle inſtitué en faveur de l’innocence ne ſervit plus qu’au ſalut du coupable, aux intérêts & à la vanité des conſervateurs du privilège, ces retraites furent abolies.

Ces refuges furent connus des anciens. Dans la Grèce encore à demi-barbare, on pensa que la tyrannie ne pouvait être réfrénée que par la religion. Les statues d’Hercule, de Thésée, de Pirithoüs, parurent propres à inspirer de la terreur aux scélérats, lorsqu’ils n’eurent plus à redouter leurs massues. Mais aussitôt que l’asile institué en faveur de l’innocence ne servit plus qu’au salut du coupable, aux intérêts et à la vanité des conservateurs du privilége, ces retraites furent abolies.


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D’autres peuples, à l’imitation des Grecs, établirent des aſyles. Mais le citoyen ne ſe jettoit dans le ſein des dieux que pour ſe ſouſtraire à la main armée qui le pourſuivoit. Là, il invoquoit la loi ; il appelloit le peuple à ſon ſecours. Ses concitoyens accouroient. Le magiſtrat approchoit. Il étoit interrogé. S’il avoit abuſé de l’aſyle, il étoit doublement puni. Il recevoit le châtiment & du forfait qu’il avoit commis, & de la profanation du lieu où il s’étoit ſauvé.

D’autres peuples, à l’imitation des Grecs, établirent des asiles. Mais le citoyen ne se jetait dans le sein des dieux que pour se soustraire à la main armée qui le poursuivait. Là, il invoquait la loi, il appelait le peuple à son secours. Ses [324]concitoyens accouraient. Le magistrat approchait ; il était interrogé. S’il avait abusé de l’asile, il était doublement puni. Il recevait le châtiment et du forfait qu’il avait commis, et de la profanation du lieu où il s’était sauvé.


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Romulus voulut peupler ſa ville, & il en fit un aſyle. Quelques temples devinrent des aſyles ſous la république. Après la mort de [434]Céſar, les Triumvirs voulurent que ſa chappelle fût un aſyle. Dans les ſiècles ſuivans, la baſſeſſe des peuples érigea ſouvent les ſtatues des tyrans en aſyles. C’eſt de-là que l’eſclave inſultoit ſon maître. C’eſt de-là que le perſécuteur du repos public ſoulevoit la canaille contre les gens de bien.

Romulus voulut peupler sa ville, et il en fit un asile. Quelques temples devinrent des asiles sous la république. Après la mort de César, les triumvirs voulurent que sa chapelle fût un asile. Dans les siècles suivans, la bassesse des peuples érigea souvent les statues des tyrans en asiles. C’est de là que l’esclave insultait son maître. C’est de là que le persécuteur du repos public soulevait la canaille contre les gens de bien.


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Cette horrible inſtitution de la barbarie & du paganiſme cauſoit des maux inexprimables, lorſque le chriſtianiſme, monté ſur le trône de l’empire ne rougit pas de l’adopter & même de l’étendre. Bientôt, les ſuites de cette politique eccléſiaſtique ſe firent cruellement ſentir. Les loix perdirent leur autorité. L’ordre ſocial étoit interverti. Alors le magiſtrat attaqua les aſyles avec courage ; le prêtre les défendit avec opiniâtreté. Ce fut durant pluſieurs ſiècles, une guerre vive & pleine d’animoſité. Le parti qui prévaloit ſous un règne ferme ſuccomboit ſous un prince ſuperſticieux. Quelquefois cet aſyle étoit général, & quelquefois il étoit reſtreint. Anéanti dans un tems, réintégré dans un autre.

Cette horrible institution de la barbarie et du paganisme causait des maux inexprimables, lorsque le christianisme, monté sur le trône de l’empire, ne rougit pas de l’adopter, et même de l’étendre. Bientôt les suites de cette politique ecclésiastique se firent cruellement sentir. Les lois perdirent leur autorité. L’ordre social était interverti. Alors le magistrat attaqua les asiles avec courage ; le prêtre les défendit avec opiniâtreté. Ce fut durant plusieurs siècles une guerre vive et pleine d’animosité. Le parti qui prévalait sous un règne ferme succombait sous un prince superstitieux. Quelquefois cet asile était général, et quelquefois il était restreint. Anéanti dans un temps, réintégré dans un autre.


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Ce qui doit ſurprendre dans une inſtitution ſi viſiblement contraire à l’équité naturelle, à la loi civile, à la ſainteté de la religion, [435]à l’eſprit de l’évangile, au bon ordre de la ſociété : c’eſt ſa durée ; c’eſt la diverſité des édits des empereurs, la contradiction des canons, l’entêtement de pluſieurs évêques ; c’eſt ſur-tout l’extravagance des juriſconſultes, ſur l’étendue de l’aſyle ſelon le titre des égliſes. Si c’eſt une grande égliſe, l’aſyle aura tant de pieds de franchiſe hors de ſon enceinte ; ſi c’eſt une moindre égliſe, la franchiſe de l’enceinte ſera moins étendue ; moins encore ſi c’eſt une chapelle ; la même que l’égliſe ſoit conſacrée ou ne le ſoit pas.

Ce qui doit surprendre dans une institution si [325]visiblement contraire à l’équité naturelle, à la loi civile, à la sainteté de la religion, à l’esprit de l’Évangile, au bon ordre de la société, c’est sa durée ; c’est la diversité des édits des empereurs, la contradiction des canons, l’entêtement de plusieurs évêques ; c’est surtout l’extravagance des jurisconsultes sur l’étendue de l’asile selon le titre des églises. Si c’est une grande église, l’asile aura tant de pieds de franchise hors de son enceinte ; si c’est une moindre église, la franchise de l’enceinte sera moins étendue ; moins encore si c’est une chapelle ; la même, que l’église soit consacrée ou ne le soit pas.


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Il eſt bien étrange que dans une longue ſuite de générations, pas un monarque, pas un eccléſiaſtique, pas un magiſtrat, pas un ſeul homme n’ait rappellé à ſes contemporains les beaux jours du chriſtianiſme. Autrefois, auroit-il pu leur dire, autrefois le pécheur étoit arrêté pendant des années à la porte du temple où il exploit ſa faute expoſé aux injures de l’air, en préſence de tous les fidèles, de tous les citoyens. L’entrée de l’égliſe ne lui étoit accordée que pas à pas. Il n’approchoit du ſanctuaire qu’à meſure que ſa pénitence s’avançoit. Et aujourd’hui un ſcélérat, un concuſſionnaire, un voleur, un aſſaſſin [436]couvert de ſang ne trouve pas ſeulement les portes de nos temples ouvertes ; il y trouve encore protection, impunité, aliment & ſécurité.

Il est bien étrange que, dans une longue suite de générations, pas un monarque, pas un ecclésiastique, pas un magistrat, pas un seul homme n’ait rappelé à ses contemporains les beaux jours du christianisme. Autrefois, aurait-il pu leur dire, autrefois le pécheur était arrêté pendant des années à la porte du temple, où il expiait sa faute exposé aux injures de l’air, en présence de tous les fidèles, de tous les citoyens. L’entrée de l’église ne lui était accordée que pas à pas. Il n’approchait du sanctuaire qu’à mesure que sa pénitence s’avançait. Et aujourd’hui un scélérat, un concussionnaire, un voleur, un assassin couvert de sang, ne trouve pas seulement les portes de nos temples ouvertes, il y trouve encore protection, impunité, aliment et sécurité.


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Mais ſi l’aſſaſſin avoit plongé le poignard dans le ſein d’un citoyen ſur les marches même de l’autel, que feriez-vous ? Le lieu de la ſcène ſanglante deviendra-til ſon aſyle ? Voilà certes un privilège bien commode pour les ſcélérats. Pourquoi tueront-ils dans les rues, dans les maiſons, ſur les grands chemins où ils peuvent être ſaiſis ? Que ne tuent-ils dans les égliſes ? Jamais il n’y eut un exemple plus révoltant du mépris des loix & de l’ambition eccléſiaſtique que cette immunité des temples. Il étoit reſervé à la ſuperſtition de rendre dans ce monde l’Etre ſuprême protecteur des mêmes crimes qu’il punit dans une autre vie par des peines éternelles. On doit eſpérer que l’excès du mal fera ſentir la néceſſité du remède.

Mais si l’assassin avait plongé le poignard dans [326]le sein d’un citoyen sur les marches mêmes de l’autel, que feriez-vous ? Le lieu de la scène sanglante deviendra-til son asile ? Voilà, certes, un privilége bien commode pour les scélérats. Pourquoi tueront-ils dans les rues, dans les maisons, sur les grands chemins, où ils peuvent être saisis ? Que ne tuent-ils dans les églises ? Jamais il n’y eut un exemple plus révoltant du mépris des lois et de l’ambition ecclésiastique que cette immunité des temples. Il était réservé à la superstition de rendre dans ce monde l’Être suprême protecteur des mêmes crimes qu’il punit dans une autre vie par des peines éternelles. On doit espérer que l’excès du mal fera sentir la nécessité du remède.


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Cette heureuſe révolution arrivera plus tard ailleurs qu’au Mexique, où les peuples ſont plongés dans une ignorance plus profonde encore que dans les autres régions ſoumiſes à la Caſtille. En 1732, les élémens con[437]jurés engloutirent une des plus riches flottes qui fuſſent jamais ſorties de cette opulente partie du Nouveau-Monde. Le déſeſpoir fut univerſel dans les deux hémiſphères. Chez un peuple plongé dans la ſuperſtition, tous les événemens ſont miraculeux ; & le courroux du ciel fut généralement regardé comme la cauſe unique d’un grand déſaſtre, que l’inexpérience du pilote & d’autres cauſes tout auſſi naturelles pouvoient fort bien avoir amené. Un auto da fé parut le plus ſûr moyen de recouvrer les bontés divines ; & trente-huit malheureux périrent dans les flammes, victimes d’un aveuglement ſi déplorable.

Cette heureuse révolution arrivera plus tard ailleurs qu’au Mexique, où les peuples sont plongés dans une ignorance plus profonde encore que dans les autres régions soumises à la Castille. En 1632, les élémens conjurés engloutirent une des plus riches flottes qui fussent jamais sorties de cette opulente partie du Nouveau-Monde. Le désespoir fut universel dans les deux hémisphères. Chez un peuple plongé dans la superstition tous les événemens sont miraculeux ; et le courroux du ciel fut généralement regardé comme la cause unique d’un grand désastre, que l’inexpérience du pilote et d’autres causes tout aussi naturelles pouvaient fort bien avoir amené. Un auto-da-fé parut le plus sûr moyen de recouvrer les bontés divines ; et trente-huit malheureux périrent dans [327]les flammes, victimes d’un aveuglement si déplorable.


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Il me ſemble que j’aſſiſte à cette horrible expiation. Je la vois, je m’écrie :  “ Monſtres „ exécrables, arrêtez. Quelle liaiſon y a-til „ entre le malheur que vous avez éprouvé „ & le crime imaginaire ou réel de ceux que „ vous détenez dans vos priſons ? S’ils ont „ des opinions qui les rendent odieux aux „ yeux de l’Eternel, c’eſt à lui à lancer la „ foudre ſur leurs têtes ? Il les a ſoufferts „ pendant un grand nombre d’années ; il les „ ſouffre, & vous les tourmentez. Quand il „ auroit à les condamner à des peines ſans fin [438]„ au jour terrible de ſa vengeance, eſt-ce à „ vous d’accélérer leurs ſupplices ? Pourquoi „ leur ravir le moment d’une réſipiſcence „ qui les attend peut-être dans la caducité, „ dans le danger, dans la maladie ? Mais, „ infâmes que vous êtes, prêtres diſſolus, „ moines impudiques, vos crimes ne ſuffi„ ſoient-ils pas pour exciter le courroux du „ ciel ? Corrigez-vous, proſternez-vous „ aux pieds des autels ; couvrez-vous de „ ſacs & de cendres ; implorez la miſéricorde „ d’en haut, au lieu de traîner ſur un bûcher „ des innocens dont la mort, loin d’effacer „ vos forfaits, en accroîtra le nombre de „ trente-huit autres qui ne vous ſeront ja„ mais remis. Pour appaiſer Dieu, vous „ brûlez des hommes ! Etes-vous des adora„ teurs de Moloch ? „ Mais ils ne m’entendent pas ; & les malheureuſes victimes de leur ſuperſtitieuſe barbarie ont été précipitées dans les flammes.

Il me semble que j’assiste à cette horrible expiation. Je la vois, je m’écrie : « Monstres exé« crables, arrêtez ! Quelle liaison y a-til entre le « malheur que vous avez éprouvé et le crime « imaginaire ou réel de ceux que vous détenez « dans vos prisons ? S’ils ont des opinions qui « les rendent odieux aux yeux de l’Éternel, c’est « à lui à lancer la foudre sur leurs têtes. Il les « a soufferts pendant un grand nombre d’années ; « il les souffre, et vous les tourmentez. Quand « il aurait à les condamner à des peines sans fin « au jour terrible de sa vengeance, est-ce à vous « d’accélérer leurs supplices ? Pourquoi leur ravir « le moment d’une résipiscence qui les attend « peut-être dans la caducité, dans le danger, « dans la maladie ? Mais, infâmes que vous êtes, « prêtres dissolus, moines impudiques, vos cri« mes ne suffisaient-ils pas pour exciter le cour« roux du ciel ? Corrigez-vous, prosternez-vous « au pied des autels, couvrez-vous de sacs et « de cendres ; implorez la miséricorde d’en-haut « au lieu de traîner sur un bûcher des innocens « dont la mort, loin d’effacer vos forfaits, en « accroîtra le nombre de trente-huit autres qui « ne vous seront jamais remis. Pour apaiser « Dieu, vous brûlez des hommes ! Êtes-vous des « adorateurs de Moloch ? » Mais ils ne m’entendent pas ; et les malheureuses victimes de leur [328]superstitieuse barbarie ont été précipitées dans les flammes.


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Une calamité d’un autre genre affligea peu après le nouveau Mexique, limitrophe & dépendant de l’ancien. Cette vaſte contrée, ſituée pour la plus grande partie dans la Zone tempérée, fut aſſez long-tems inconnue aux [439]dévaſtateurs de l’Amérique. Le miſſionnaire Ruys y pénétra le premier en 1580. Il fut bientôt ſuivi par le capitaine Eſpajo, & enfin par Jean d’Onâte, qui, par une ſuite de travaux commencés en 1599 & terminés en 1611, parvint à ouvrir des mines, à multiplier les troupeaux & les ſubſiſtances, à établir ſolidement la domination Eſpagnole. Des troubles civils dérangent, en 1652, l’ordre qu’il a établi. Dans le cours de ces animoſités, le commandant Roſas eſt aſſaſſiné, & ceux de ſes amis qui tentent de venger ſa mort, périſſent après lui. Les atrocités continuent juſqu’à l’arrivée tardive de Pagnaloſſe. Ce chef intrépide & ſévère, avoit preſque étouffé la rebellion, lorſque, dans l’accès d’une juſte indignation, il donne un ſoufflet à un moine turbulent qui lui parloit avec inſolence, qui oſoit même le menacer. Auſſi-tôt les cordeliers, maîtres du pays, l’arrêtent. Il eſt excommunié, livré à l’inquiſition, & condamné à des amendes conſidérables. Inutilement, il preſſe la cour de venger l’autorité royale violée en ſa perfonne, le crédit de ſes ennemis l’emporte ſur ſes ſollicitations. Leur rage & leur influence lui font même craindre un [440]ſort plus funeſte ; & pour ſe dérober à leurs poignards, pour ſe ſouſtraire à leurs intrigues, il ſe réfugie en Angleterre, abandonnant les rênes du gouvernement à qui voudra ou pourra s’en ſaiſir. Cette retraite plonge encore la province dans de nouveaux malheurs ; & ce n’eſt qu’après dix ans d’anarchie & de carnage, que tout rentre enfin dans l’ordre & la ſoumiſſion.

Une calamité d’un autre genre affligea peu après le nouveau Mexique. C’est une région immense, bornée au sud par la Nouvelle-Espagne, au septentrion par des déserts inconnus, à l’ouest par la mer Vermeille, à l’est par la Louisiane. Les géographes ne sont pas d’accord sur sa position, mais ils en placent tous la plus grande partie sous la zone tempérée. Aussi le ciel y est-il communément serein ; aussi l’air y est-il communément pur. Ni le froid ni le chaud n’y sont excessifs. Les sécheresses y sont rares, et rarement les pluies y tombent-elles en torrens. La nature n’y a été ni prodigue, ni avare de ses dons. Sur ce sol très-inégal sont répandues un grand nombre de faibles tribus errantes ou sédentaires, qui, comme les autres petites nations du Nouveau-Monde, vivent de leur chasse et de leur pêche. On y a trouvé dans la plupart un peu de l’énergie des sauvages du nord, un peu de l’apathie de ceux du midi. Ces contrées restèrent long-temps inconnues aux dévastateurs de l’Amérique. Le missionnaire Ruys y pénétra le premier en 1580. Il fut bientôt suivi par le capitaine Espejo, et enfin par Jean d’Onate, qui, par une suite de travaux commencés en 1599, et terminés en 1611, parvint à former quelques petits établissemens. On les voyait se multiplier, surtout se perfectionner, [329]lorsque la division se mit entre ceux qui les avaient entrepris. Dans le cours de ces animosités, le commandant Rosas fut assassiné ; et ceux de ses amis qui tentèrent de venger sa mort périrent après lui. Les atrocités continuèrent jusqu’à l’arrivée tardive de Pagnalosse. Ce chef intrépide et sévère avait presque étouffé la rébellion, lorsque, dans l’accès d’une juste indignation, il donna un soufflet à un moine turbulent qui lui parlait avec insolence, qui osait même le menacer. Aussitôt les cordeliers, maîtres du pays, l’arrêtent. Il est excommunié, livré à l’inquisition, et condamné à des amendes considérables. Inutilement il presse la cour de venger l’autorité royale violée en sa personne ; le crédit de ses ennemis l’emporte sur ses sollicitations. Leur rage et leur influence lui font même craindre un sort plus funeste ; et, pour se dérober à leurs poignards, pour se soustraire à leurs intrigues, il se réfugie en Angleterre, abandonnant les rênes du gouvernement à qui voudra ou pourra s’en saisir. Cette retraite plonge encore la province dans de nouveaux malheurs ; et ce n’est qu’après dix ans d’anarchie et de carnage que tout rentre enfin dans l’ordre et la soumission.


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Eſt-il rien de plus abſurde que cette autorité des moines en Amérique ? Ils y ſont ſans lumières & ſans mœurs ; leur indépendance y foule aux pieds leurs conſtitutions & leurs vœux ; leur conduite eſt ſcandaleuſe ; leurs maiſons ſont autant de mauvais lieux, & leurs tribunaux de pénitence autant de boutiques de commerce. C’eſt-là que, pour une pièce d’argent, ils tranquilliſent la conſcience du ſcélérat ; c’eſt-là qu’ils inſinuent la corruption au fond des ames innocentes, & qu’ils entraînent les femmes & les filles dans la débauche ; ce ſont autant de ſimoniaques qui trafiquent publiquement des choſes ſaintes. Le chriſtianiſme qu’ils enſeignent eſt ſouillé de toutes ſortes d’abſurdités. Captateurs d’héritages, ils trompent, ils volent, [441]ils ſe parjurent. Ils aviliſſent les magiſtrats ; ils les croiſent dans leurs opérations. Il n’y a point de forfaits qu’ils ne puiſſent commettre impunément. Ils inſpirent aux peuples l’eſprit de la révolte. Ce ſont autant de fauteurs de la ſuperſtition, la cauſe de tous les troubles qui ont agité ces contrées lointaines. Tant qu’ils y ſubſiſteront, ils y entretiendront l’anarchie, par la confiance auſſi aveugle qu’illimitée qu’ils ont obtenue des peuples, & par la puſillanimité qu’ils ont inſpirée aux dépoſitaires de l’autorité dont ils diſpoſent par leurs intrigues. De quelle ſi grande utilité ſont-ils donc ? Seroient-ils délateurs ? Une ſage adminiſtration n’a pas beſoin de ce moyen. Les ménageroit-on comme un contrepoids à la puiſſance des vices-rois ? C’eſt une terreur panique. Seroient-ils tributaires des grands ? C’eſt un vice qu’il faut faire ceſſer. Sous quelque face qu’on conſidère les choſes, les moines ſont des miſérables qui ſcandaliſent & qui fatiguent trop le Mexique pour les y laiſſer ſubſiſter plus long-tems.

Est-il rien de plus absurde que cette autorité des moines en Amérique ? Ils y sont sans lumières et sans mœurs : leur indépendance y foule aux pieds leurs constitutions et leurs vœux ; leur conduite est scandaleuse ; leurs maisons sont autant [330]de mauvais lieux, et leurs tribunaux de pénitence autant de boutiques de commerce. C’est là que, pour une pièce d’argent, ils tranquillisent la conscience du scélérat ; c’est là qu’ils insinuent la corruption au fond des âmes innocentes, et qu’ils entraînent les femmes et les filles dans la débauche ; ce sont autant de simoniaques qui trafiquent publiquement des choses saintes. Le christianisme qu’ils enseignent est souillé de toutes sortes d’absurdités. Captateurs d’héritages, ils trompent, ils volent, ils se parjurent. Ils avilissent les magistrats ; ils les croisent dans leurs opérations. Il n’y a point de forfait qu’ils ne puissent commettre impunément ; ils inspirent aux peuples l’esprit de la révolte. Ce sont autant de fauteurs de la superstition, la cause de la plupart des troubles qui ont agité ces contrées lointaines. Tant qu’ils y subsisteront, ils y entretiendront l’anarchie par la confiance aussi aveugle qu’illimitée qu’ils ont obtenue des peuples, et par la pusillanimité qu’ils ont inspirée aux dépositaires de l’autorité, dont ils disposent par leurs intrigues. De quelle si grande utilité sont-ils donc ? Seraient-ils délateurs ? Une sage administration n’a pas besoin de ce moyen. Les ménagerait-on comme un contre-poids à la puissance des vice-rois ? C’est une terreur panique. Seraient-ils tributaires des grands ? C’est un vice qu’il faut faire cesser. Sous quelque face qu’on considère les choses, les moines sont des misérables qui scandalisent et qui fati[331]guent trop les possessions espagnoles du Nouveau-Monde pour les y laisser subsister plus long-temps.


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Le nouveau Mexique a encore plus besoin que les autres colonies d’être déchargé de ce fardeau. C’est un pays plutôt parcouru qu’occupé par les conquérans. Ce n’est que de loin en loin qu’on y trouve quelques misérables sortis successivement de la Nouvelle-Espagne. Le soin des troupeaux qu’ils ont amenés de leur première patrie empêche seul que leur vie ne soit tout-àfait sauvage. La religion, les lois, l’agriculture, les usages de l’Europe, ne sont réellement établis qu’auprès de Santa-Fé, élevée sur les bords fertiles et rians du fleuve Norte. Les naturels, qui y sont établis en grand nombre dans une circonférence de trente à quarante lieues, nous paraissent les seuls sujets soumis et utiles que deux siècles de possession aient acquis à la cour de Madrid.


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Mais le pays sortira-til un jour enfin du néant où on l’a trouvé, du néant où on l’a laissé ? Il est difficile de l’espérer. Les provinces de l’intérieur, absolument privées de rivières navigables, n’attireront jamais, quoique la plupart susceptibles d’une excellente culture, une grande population, qui n’aurait aucun moyen pour exporter le superflu de ses productions ; et le sol voisin du golfe du Mexique est trop stérile pour être mis jamais en valeur. Si ces contrées reçoivent quelque amé[332]lioration, ce ne pourra être que par les mines. Depuis long-temps nous entendons parler de leur multiplicité, de leur abondance. Où sont-elles placées ? Avec quel succès sont-elles exploitées ? Personne ne le sait ou ne le dit. Est-ce réserve, est-ce indolence de la part des Espagnols ? Le lecteur en jugera.


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La ſoumiſſion, l’ordre y furent de nouveau & plus généralement troublés en 1693, par une loi qui interdiſoit aux Indiens l’uſage [442]des liqueurs fortes. La défenſe ne pouvoit pas avoir pour objet celles de l’Europe, d’un prix néceſſairement trop haut, pour que des hommes conſtamment opprimés, conſtamment dépouillés, en fiſſent jamais uſage. C’étoit uniquement du pulque que le gouvernement cherchoit à les détacher.

En 1693 l’ordre fut généralement troublé dans l’ancien Mexique par une loi qui interdisait aux Indiens l’usage des liqueurs fortes. La défense ne pouvait pas avoir pour objet celles de l’Europe, d’un prix nécessairement trop haut pour que des hommes constamment opprimés, constamment dépouillés, en fissent jamais usage ; c’était uniquement du pulque que le gouvernement cherchait à les détacher.


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On tire cette boiſſon d’une plante connue au Mexique ſous le nom de maguey, & ſemblable à un aloës pour la forme. Ses feuilles, raſſemblées autour du collet de la racine, ſont épaiſſes, charnues, preſque droites, longues de pluſieurs pieds, creuſées en gouttières, épineuſes ſur le dos, & terminées par une pointe très-acérée. La tige qui ſort du milieu de cette touffe s’élève deux fois plus haut, & porte à ſon ſommet ramifié des fleurs jaunâtres. Leur calice à ſix diviſions eſt chargé d’autant d’étamines. Il adhère par le bas au piſtil qui devient avec lui une capſule à trois loges remplie de ſemences. Le maguey croît par-tout dans le Mexique, & ſe multiplie facilement de bouture. On en fait des haies. Ses diverſes parties ont chacune leur utilité. Les racines ſont employées pour faire des cordes ; les tiges donnent du bois ; les [443]pointes des feuilles ſervent de clous ou d’aiguilles ; les feuilles elles-mêmes ſont bonnes pour couvrir les toits ; on les fait auſſi rouir, & l’on en retire un fil propre à fabriquer divers tiſſus.

On tire cette boisson d’une plante connue au Mexique sous le nom de maguey, et semblable à un aloës pour la forme. Ses feuilles, rassemblées autour du collet de la racine, sont épaisses, charnues, presque droites, longues de plusieurs pieds, creusées en gouttière, épineuses sur le dos, et terminées par une pointe très-acérée. La tige qui sort du milieu de cette touffe s’élève deux fois plus haut, et porte à son sommet ramifié des fleurs jaunâtres. Leur calice, à six divisions, est chargé d’autant d’étamines. Il adhère par le bas au pistil, qui devient avec lui une capsule à trois loges remplies de semences. Le maguey croît partout dans le Mexique, et se multiplie facilement [333]de bouture : on en fait des haies. Ses diverses parties ont chacune leur utilité. Les racines sont employées pour faire des cordes ; les tiges donnent du bois ; les pointes des feuilles servent de clous ou d’aiguilles ; les feuilles elles-mêmes sont bonnes pour couvrir les toits ; on les fait aussi rouir, et l’on en retire un fil propre à fabriquer divers tissus.


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Mais le produit le plus eſtimé du maguey eſt une eau douce & tranſparente qui ſe ramaſſe dans un trou creuſé avec un inſtrument dans le milieu de la touffe, après qu’on en a arraché les bourgeons & les feuilles intérieures. Tous les jours, ce trou profond de trois ou quatre pouces ſe remplit, tous les jours on le vuide ; & cette abondance dure une année entière, quelquefois même dix-huit mois. Cette liqueur épaiſſie forme un véritable ſucre : mais mêlée avec de l’eau de fontaine & dépoſée dans de grands vaſes, elle acquiert au bout de quatre ou cinq jours de fermentation, le piquant & preſque le goût du cidre. Si l’on y ajoute des écorces d’orange & de citron, elle devient enivrante. Cette propriété la rend plus agréable aux Mexicains, qui, ne pouvant ſe conſoler de la perte de leur liberté, cherchent à s’étourdir ſur l’humiliation de leur ſervitude. Auſſi eſt-ce vers les maiſons où l’on diſtribue [444]le pulque que ſont continuellement tournés les regards de tous les Indiens. Ils y paſſent les jours, les ſemaines ; ils y laiſſent la ſubſiſtance de leur famille, très-ſouvent le peu qu’ils ont de vêtemens.

Mais le produit le plus estimé du maguey est une eau douce et transparente, qui se ramasse dans un trou creusé avec un instrument dans le milieu de la touffe, après qu’on en a arraché les bourgeons et les feuilles intérieures. Tous les jours ce trou, profond de trois ou quatre pouces, se remplit, tous les jours on le vide ; et cette abondance dure une année entière, quelquefois même dix-huit mois. Cette liqueur épaissie forme un véritable sucre ; mais, mêlée avec de l’eau de fontaine, et déposée dans de grands vases, elle acquiert au bout de quatre ou cinq jours de fermentation le piquant et presque le goût du cidre. Si l’on y ajoute des écorces d’orange et de citron, elle devient enivrante. Cette propriété la rend plus agréable aux Mexicains, qui, ne pouvant se consoler de la perte de leur liberté, cherchent à s’étourdir sur l’humiliation de leur servitude. Aussi est-ce vers les maisons où l’on distribue le pulque que sont continuellement tournés les regards de tous les Indiens. Ils y passent les jours, les semaines ; ils y laissent la subsistance de leur famille, trèssouvent le peu qu’ils ont de vêtemens.


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Le miniſtère Eſpagnol, averti de ces excès, en voulut arrêter le cours. Le remède fut mal choiſi. Au lieu de ramener les peuples aux bonnes mœurs par des ſoins paternels, par le moyen ſi efficace de l’enſeignement, on eut recours à la funeſte voie des interdictions. Les eſprits s’échauffèrent, les ſéditions ſe multiplièrent, les actes de violence ſe répétèrent d’une extrémité de l’empire à l’autre. Il fallut céder. Le gouvernement retira ſes actes prohibitifs : mais il voulut que l’argent le dédommageât du ſacrifice qu’il faiſoit de ſon autorité. Le pulque fut aſſujetti à des impoſitions qui rendent annuellement au fiſc onze ou douze cens mille livres.

Le ministère espagnol, averti de ces excès, en voulut arrêter le cours. Le remède fut mal choisi. Au lieu de ramener les peuples aux bonnes mœurs par des soins paternels, par le moyen si efficace de l’enseignement, on eut recours à la funeste voie des interdictions. Les esprits s’échauffèrent, les séditions se multiplièrent, les actes de violence se répétèrent d’une extrémité de l’empire à l’autre. Il fallut céder. Le gouvernement retira ses actes prohibitifs : mais il voulut que l’argent le dédommageât du sacrifice qu’il faisait de son autorité. Le pulque fut assujetti à des impositions qui rendent annuellement au fisc onze ou douze cent mille livres.


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Une nouvelle ſcène, d’un genre plus particulier, s’ouvrit vingt-cinq ou trente ans plus tard au Mexique. Dans cette importante poſſeſſion, la police étoit négligée au point qu’une nombreuſe bande de voleurs parvint [445]à s’emparer de toutes les routes. Sans un paſſeport d’un des chefs de ces bandits, aucun citoyen n’oſoit ſortir de ſon domicile. Soit indifférence, ſoit foibleſſe, ſoit corruption, le magiſtrat ne prenoit aucune meſure pour faire ceſſer une ſi grande calamité. Enfin la cour de Madrid, réveillée par les cris de tout un peuple, chargea Valeſquès du ſalut public. Cet homme juſte, ferme, ſévère, indépendant des tribunaux & du vice-roi, réuſſit enfin à rétablir l’ordre & à lui donner des fondemens qui depuis n’ont pas été ébranlés.

Une nouvelle scène d’un genre plus particulier s’ouvrit vingt-cinq ou trente ans plus tard au Mexique. Dans cette importante possession, la police était négligée au point qu’une nombreuse bande de voleurs parvint à s’emparer de toutes les routes. Sans un passe-port d’un des chefs de ces bandits, aucun citoyen n’osait sortir de son domicile. Soit indifference, soit faiblesse, soit corruption, le magistrat ne prenait aucune mesure pour faire cesser une si grande calamité. Enfin la cour de Madrid, réveillée par les cris de tout un peuple, chargea Vélasquez du salut public. Cet homme juste, ferme, sévère, indépendant des tribunaux et du vice-roi, réussit enfin à rétablir l’ordre et à lui donner des fondemens qui depuis n’ont pas été ébranlés.


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Une guerre entrepriſe contre les peuples de Cinaloa, de Sonora, de la nouvelle Navarre, a été le dernier événement remarquable qui ait agité l’empire. Ces provinces, ſituées entre l’ancien & le nouveau Mexique, ne faiſoient point partie des états de Montezuma. Ce ne fut qu’en 1540, que les dévaſtateurs du Nouveau-Monde y pénétrèrent ſous les ordres de Vaſquès Coronado. Ils y trouvèrent de petites nations qui vivoient de pêche ſur les bords de l’océan, de chaſſe dans l’intérieur des terres ; & qui, quand ces moyens de ſubſiſtance leur manquoient, n’avoient de reſſource que les pro[446]ductions ſpontanées de la nature. Dans cette région, on ne connoiſſoit ni vêtemens, ni cabanes. Des branches d’arbre pour ſe garantir des ardeurs d’un ſoleil brûlant ; des roſeaux liés les uns aux autres pour ſe mettre à couvert des torrens de pluie : c’eſt tout ce que les habitans avoient imaginé contre l’inclémence des ſaiſons. Durant les froids les plus rigoureux, ils dormoient à l’air libre, autour des feux qu’ils avoient allumés.

Une guerre entreprise contre les peuples de Cinaloa, de Sonora, de la nouvelle Navarre, a été le dernier événement remarquable qui ait agité l’empire. Ces provinces, situées entre l’ancien et le nouveau Mexique, ne faisaient point partie des états de Montézuma. Ce ne fut qu’en 1540 que les dévastateurs du Nouveau-Monde y pénétrèrent sous les ordres de Vasquès Coronado. Ils y trouvèrent de petites nations qui vivaient de pêche sur les bords de l’Océan, de chasse dans l’intérieur des terres ; et qui, quand ces moyens de subsistance leur manquaient, n’avaient de ressources que les productions spontanées de la nature. Dans cette région, on ne connaissait ni vêtemens ni cabanes. Des branches d’arbres pour se garantir des ardeurs d’un soleil brûlant, des roseaux liés les uns aux autres pour se mettre à couvert des torrens de pluie, c’est tout ce que les habitans avaient imaginé contre l’inclémence des saisons. Durant les froids les plus rigoureux, ils dormaient à l’air libre, autour des feux qu’ils avaient allumés.


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Ce pays, ſi pauvre en apparence, renfermoit des mines. Quelques Eſpagnols entreprirent de les exploiter. Elles ſe trouvèrent abondantes, & ce pendant leurs avides propriétaires ne s’enrichiſſoient pas. Comme on étoit réduit à tirer de la Vera-Crux, à dos de mulet, par une route difficile & dangereuſe de ſix à ſept cens lieues, le vif argent, les étoffes, la plupart des choſes néceſſaires pour la nourriture & pour les travaux, tous ces objets avoient à leur terme une valeur ſi conſidérable, que l’entrepriſe la plus heureuſe rendoit à peine de quoi les payer.

Ce pays, si pauvre en apparence, renfermait des mines. Quelques Espagnols entreprirent de les exploiter. Elles se trouvèrent abondantes ; et cependant leurs avides propriétaires ne s’enrichissaient pas. Comme on était réduit à tirer de la Véra-Cruz, à dos de mulet, par une route difficile et dangereuse de six à sept cents lieues, le vif-argent, les étoffes, la plupart des choses néces[336]saires pour la nourriture et pour les travaux, tous ces objets avaient à leur terme une valeur si considérable, que l’entreprise la plus heureuse rendait à peine de quoi les payer.


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S’il étoit poſſible d’aſſeoir un jugement ſolide ſur un peuple qui n’eſt plus, on diroit peut-être que les Mexicains furent ſoumis à un deſpotiſme auſſi cruel que mal combiné ; qu’ils ſoupçonnerent plutôt la néceſſité des tribunaux réguliers, qu’ils n’en goûterent les avantages ; que le petit nombre d’arts qu’ils exerçoient, étoient auſſï défectueux par les formes, qu’ils étoient riches par la matiere : qu’ils s’étoient plus éloignés des peuples ſauvages, qu’ils ne s’étoient rapprochés des peuples policés, & que la crainte, cette grande roue des gouvernemens arbitraires, leur tenoit lieu de morale & de principes.


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Cortez commença par s’aſſurer des Caciques qui regnoient dans les villes ſituées ſur les bords du lac. Quelques-uns joignirent leurs troupes aux Eſpagnols ; les autres leur furent ſoumis. Cortez s’empara de la tête des trois chauſſées qui conduiſoient à Mexico. Il voulut auſſi ſe rendre maître de la navigation du lac. Il fit conſtruire des brigantins qu’il arma d’une partie de ſon artillerie ; & dans cette ſituation, il attendit que la famine, lui donnât l’empire du nouveau monde.

Quoi qu’il en ſoit, Cortez commença par s’aſſurer des caciques qui regnoient dans les villes ſituées ſur les bords du lac. Quelques-uns joignirent leurs troupes aux Eſpagnols ; les autres leur furent ſoumis. Cortez s’empara de la tête des trois chauſſées qui conduiſoient à Mexico. Il voulut auſſi ſe rendre maître de la navigation du lac. Il fit conſtruire des brigantins qu’il arma d’une partie de ſon artillerie ; & dans cette ſituation, il attendit que la famine lui donnât l’empire du nouveau monde.


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Guatimozin fit des efforts extraordinaires pour ſe dégager. Ses ſujets combattirent avec autant de fureur que jamais. Cependant les Eſpagnols conſerverent leurs poſtes, & porterent leurs attaques juſqu’au centre de la ville. Lorſque les Mexicains purent craindre qu’elle ne fut emportée, & que les vivres commencerent à manquer totalement, ils voulurent ſauver leur em[36]pereur. Ce prince conſentit à tenter de s’échapper pour aller continuer la guerre dans le nord de ſes états. Une partie des ſiens ſe dévoua noblement à la mort pour faciliter ſa retraite en occupant les aſſiégeans ; mais un brigantin s’empara du canot où étoit le généreux & infortuné monarque. Un financier Eſpagnol imagina que Guatimozin avoit des tréſors cachés ; & pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre ſur des charbons ardens. Son favori expoſé à la même torture lui adreſſoit de triſtes plaintes : & moi, lui dit l’empereur, ſuis-je ſur des roſes ?Mot comparable à tous ceux que l’hiſtoire a tranſmis à l’admiration des hommes. Un jour les Mexicains le rédiront à leurs enfans, quand le tems ſera venu de rendre aux Eſpagnols ſupplice pour ſupplice, de noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le ſang. Ce peuple aura peut-être les actes de ſes martyrs, l’hiſtoire de ſes perſécuteurs. On y lira ſans doute, que Guatimozin fut tiré demi mort d’un gril ardent, & que trois ans après il fut pendu publiquement, ſous prétexte d’avoir conſpiré contre ſes tyrans & ſes bourreaux.

Guatimozin fit des efforts extraordinaires pour ſe dégager. Ses ſujets combattirent avec [60]autant de fureur que jamais. Cependant les Eſpagnols conſerverent leurs poſtes, & porterent leurs attaques juſqu’au centre de la ville. Lorſque les Mexicains purent craindre qu’elle ne fût emportée, quand les vivres commencerent à leur manquer, ils voulurent ſauver leur empereur. Ce prince conſentit à tenter de s’échapper, pour aller continuer la guerre dans le nord de ſes états. Une partie des ſiens ſe dévoua noblement à la mort pour faciliter ſa retraite, en occupant les aſſiégeans ; mais un brigantin s’empara du canot où étoit le généreux & infortuné Monarque. Un financier Eſpagnol imagina que Guatimozin avoit des tréſors cachés ; & pour le forcer à les déclarer, il le fit étendre ſur des charbons ardens. Son favori expoſé à la même torture, lui adreſſoit de triſtes plaintes : & moi lui dit l’empereur, ſuis-je ſur des roſes ? Mot comparable à tous ceux que l’hiſtoire a tranſmis à l’admiration des hommes. Un jour les Mexicains le rediront à leurs enfans, quand le tems ſera venu de rendre aux Eſpagnols ſupplice pour ſupplice, de noyer cette race d’exterminateurs dans la mer ou dans le ſang. Ce peuple aura peut-être les actes de ſes martyrs, l’hiſtoire de ſes perſécuteurs. On y lira, ſans doute, que Guatimozin fut tiré demi mort d’un gril ardent, & que trois ans après il fut pendu publiquement, ſous prétexte d’a[61]voir conſpiré contre ſes tyrans & ſes bourreaux.


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Dans les gouvernemens deſpotiques, la chûte du prince & la priſe de la capitale, entraînent ordinairement la conquête & la ſoumiſſion de tout l’état. Les peuples ne peuvent pas avoir de l’attachement pour une autorité qui les écraſe, ni pour un tyran qui croit ſe rendre plus reſpectable en ne ſe montrant jamais. Accoutumés à ne connoître d’autre droit que la force, ils ne manquent jamais de ſe ſoumettre au plus fort. Telle fut la révolution dans le Mexique. Des barbares ſortis du nord de ce continent, avoient jetté les fondemens de cet empire, il y avoit [37]cent trente ans. Comme ils formoient un corps de nation, & qu’ils tiroient leur origine d’un pays fort rude, ils avoient réuſſi à ſubjuguer ſucceſſivement des ſauvages nés ſous un ciel plus doux, & qui ne vivoient pas en ſociété, ou qui ne formoient que des ſociétés peu nombreuſes. Leur domination entiere tomba ſous le pouvoir des Eſpagnols, dont elle ne put même remplir l’ambition, quoiqu’elle eut cinq cent lieues de long, ſur environ deux cens de large.

Dans les gouvernemens deſpotiques, la perte du prince & la priſe de la capitale, entrainent ordinairement la conquête & la ſoumisſion de tout l’état. Les peuples ne peuvent pas avoir de l’attachement pour une autorité qui les écraſe, ni pour un tyran qui croit ſe rendre plus reſpectable en ne ſe montrant jamais. Accoutumés à ne connoître d’autres droits que ceux de la force, ils ne manquent jamais de ſe ſoumettre au plus fort. Telle fut la révolution du Mexique. Toutes les Provinces ſubirent ſans réſiſtance le joug du vainqueur. Il donna à cet empire le nom de Nouvelle Eſpagne, & quoiqu’il eût cinq cens lieues de long ſur deux cens de large, ſes frontieres furent encore reculées.


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Les conquérans y ajouterent d’abord du côté du ſud le vaſte eſpace qui s’étend depuis Guatimala, juſqu’au golphe de Darien. Cet agrandiſſement coûta peu de tems, de ſang & de dépenſe ; mais il fut de peu d’utilité. Les provinces qui les compoſent ſont à peine connues. On n’y voit que peu d’Eſpagnols, la plupart fort pauvres, qui par leur tyrannie ont réduit les Indiens à ſe refugier dans des montagnes, dans des forêts impénétrables. De tous ces ſauvages les ſeuls qui forment encore une nation, ce ſont les Moſquites. Après avoir quelque tems combattu pour les plaines fertiles qu’ils habitoient dans le pays de Nicaragua, ils ſe ſauverent au Cap de Gracias-à-Dios dans des rochers arides. Défendus du côté de la terre par des marais impraticables, & du côté de la mer par des plages difficiles, ils bravent le courroux de leur ennemi. Leurs liaiſons avec les corſaires Anglois & François qu’ils ont ſouvent ſuivis dans des expéditions très-périlleuſes, ont bien pu augmenter leur rage contre leurs oppreſſeurs, accroître leur audace naturelle, accoutumer leurs mains aux armes à feu ; mais leur population qui n’a jamais été conſidérable a toujours été en diminuant. Elle ne paſſe pas actuellement deux mille [38]hommes. Leur foibleſſe les met hors d’état de donner la moindre inquiétude.

Les conquérans y ajouterent d’abord du côté du ſud, le vaſte eſpace qui s’étend depuis Guatimala, juſqu’au golfe de Darien. Cet aggrandiſſement coûta peu de tems, de ſang & de dépenſe ; mais il fut de peu d’utilité. Les provinces qui le compoſent ſont à peine connues. On n’y voit que peu d’Eſpagnols, la plûpart fort pauvres, qui par leur tyrannie, ont réduit les Indiens à ſe réfugier dans des montagnes, & dans des forêts impénétrables. De tous ces ſauvages, les ſeuls qui forment encore une nation, ce ſont les Moſquites. Après avoir quelque tems combattu pour les [62]plaines fertiles qu’ils habitoient dans le pays de Nicaragua, ils ſe ſauverent au cap de Gracias-àDios, dans des rochers arides. Défendus du côté de la terre par des marais impraticables, & du côté de la mer par des plages difficiles, ils bravent le courroux de leur ennemi. Leurs liaiſons avec les corſaires Anglois & François, qu’ils ont ſouvent ſuivis dans des expéditions très-périlleuſes, ont bien pu augmenter leur rage contre leurs oppreſſeurs, accroître leur audace naturelle, accoutumer leurs mains aux armes à feu ; mais leur population qui n’a jamais été conſidérable, a toujours diminué par dégrés. Elle ne paſſe pas actuellement deux mille hommes. Leur foibleſſe les met hors d’état de donner la moindre inquiétude.


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L’accroiſſment que la nouvelle Eſpagne a pris du côté du nord eſt plus conſidérable, & doit devenir beaucoup plus importante. On n’a parlé juſqu’ici que du nouveau Mexique, découvert en 1553, conquis au commencement du dernier ſiecle, révolté vers le milieu, & remis bien-tôt après ſous le joug. Tout ce qu’on ſait de cette immenſe province, c’eſt qu’on a fixé quelques ſauvages, introduit un peu de culture, foiblement exploité, quelques riches mines, & formé un établiſſement, nommé Santafé Cette conquette qui eſt dans l’intérieur des terres, auroit été ſuivie d’une bien plus utile ſur les bords de la mer, ſi depuis cent ans qu’elle eſt entamée on s’y étoit attaché avec l’attention qu’elle méritoit.

L’accroiſſement que la Nouvelle-Eſpagne a pris du côté du nord, eſt plus conſidérable, & doit devenir beaucoup plus importante. On n’a parlé juſqu’ici que du nouveau Mexique, découvert en 1553, conquis au commencement du dernier ſiécle, révolté vers le milieu, & remis bientôt après ſous le joug. Tout ce qu’on fait de cette immenſe province, c’eſt qu’on y a fixé quelques ſauvages errans, introduit un peu de culture, foiblement exploité quelques riches mines, & formé un établiſſement, nommé Santafé. Cette conquête qui eſt dans l’intérieur des terres, au[63]roit été ſuivie d’une bien plus utile ſur les bords de la mer, ſi depuis cent ans qu’elle eſt entamée, on s’y étoit attaché avec l’attention qu’elle méritoit.


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L’ancien empire du Mexique étendoit à peu près ſes bornes juſqu’à l’entrée de la mer vermeille. Depuis ces limites, juſqu’à l’endroit où le continent ſe joint à la Californie eſt un golphe qui après de vingt dégrés de profondeur. Sa largeur eſt tantôt de ſoixante, tantôt de cinquante lieues, & rarement en a-telle moins de quarante. On trouve dans cet eſpace beaucoup de bancs de ſable, & un aſſez grand nombre d’iſles. La côte eſt habitée par pluſieurs nations ſauvages, la plupart ennemies. Les Eſpagnols y ont formé quelques peuplades éparſes, auxquelles ſuivant leur uſage ils ont donné le nom de provinces. Leurs miſſionnaires ont pouſſé plus loin les découvertes, & ils ſe flattoient de donner à leur nation plus de richeſſes qu’elle n’en avoit trouvé dans ſes poſſeſſions les plus renommées.

L’ancien empire du Mexique étendoit à peu-près ſes bornes juſqu’à l’entrée de la mer Vermeille. Depuis ces limites, juſqu’à l’endroit où le continent ſe joint à la Californie, eſt un golfe qui a près de vingt dégrés de longueur. Sa largeur eſt tantôt de ſoixante, tantôt de cinquante lieues, & rarement en a-telle moins de quarante. On trouve dans cet eſpace beaucoup de bancs de ſable, & un aſſez grand nombre d’iſles. La côte eſt habitée par pluſieurs nations ſauvages, la plûpart ennemies. Les Eſpagnols y ont formé quelques peuplades éparſes, auxquelles, ſuivant leur uſage, ils ont donné le nom de Provinces. Leurs miſſionnaires ont pouſſé plus loin les découvertes ; & ils ſe flattoient de donner à leur nation plus de richeſſes qu’elle n’en avoit trouvées dans ſes poſſeſſions les plus renommées.


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Pluſieurs cauſes ont concouru à rendre leurs travaux inutiles. [39]A meſure qu’ils raſſembloient, qu’ils civiliſoient quelques Indiens, on les enlevoit pour les précipiter dans des mines. Cette barbarie minoit les établiſſemens naiſſans, & empêchoit d’autres Indiens de venir s’y incorporer. Les Eſpagnols trop éloignés des yeux du gouvernement, pour être ſurveillés, ſe permettoient les crimes les plus atroces. Enfin, le vif-argent, les étoffes, les autres beſoins y étoient portés de la Vera-Cruz à dos de mulet, par une route dangereuſe & difficile, de ſix à ſept cens lieues ; ce qui leur donnoit à leur terme une valeur dix ou douze fois plus grande que celle qu’ils avoient dans ce port célébre. Il arrivoit delà, que les mines quoique d’une abondance extrême, ne pouvoient pas payer les choſes néceſſaires, & que ceux qui les exploitoient, les abandonnoient par l’impoſſibilité où ils étoient de s’y ſoutenir.

Pluſieurs cauſes ſe ſont long-tems réunies pour rendre leurs travaux inutiles : à meſure qu’ils raſſembloient & civiliſoient quelques ſauvages, on les enlevoit pour les précipiter dans des mines. Cette barbarie ruinoit les établiſſemens naiſſans, & empêchoit d’autres Indiens de venir s’y incorporer. Les Eſpa[64]gnols trop éloignés des yeux du gouvernement, s’y permettoient les crimes les plus inouis. Le vif argent, les étoffes, les autres marchandiſes y étoient apportées de la VeraCruz à dos de mulet, par une route difficile & dangereuſe de ſix à ſept cens lieues, ce qui leur donnoit à leur terme une valeur ſi conſidérable, que la plûpart de ceux qui exploitent les mines, étoient forcés de les abandonner, dans l’impoſſibilité de les ſoutenir. Enfin, quelques hordes de barbares, ou par férocité, ou dans la crainte, bien fondée, d’être un jour aſſervis, tomboient, lorſqu’on s’y attendoit le moins, ſur les travailleurs, aſſez opiniâtres pour lutter contre tant de difficultés.


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Ce dernier inconvénient qui paroiſſoit ſans remede, faiſoit ſans doute fermer les yeux ſur des abus crians qu’il eût été poſſible de réprimer. Il eſt vraiſemblable qu’on les attaquera, maintenant qu’on a découvert des communications qui facilitent avec ces pays éloignés des liaiſons utiles. Le Jéſuite Ferdinand Conſang a parcouru en 1746, par ordre du gouvernement, le golphe entier de Californie. Cette navigation faite avec un ſoin extrême & beaucoup d’intelligence, a inſtruit l’Eſpagne de tout ce qu’il lui étoit important d’apprendre. Elle connoît les côtes de ce continent, les ports que la nature y a placés, les lieux ſabloneux & arides qui ne ſont pas ſuſceptibles de culture, les rivieres qui par la fertilité qu’elles répandent ſur leurs bords, invitent à y former des peuplades. Rien n’empêchera qu’à l’avenir des vaiſſeaux ſortis d’Acapulco, [40]n’entrent dans la mer vermeille, ne portent avec des frais médiocres dans les provinces qui la bordent des miſſionnaires, des ſoldats, des mineurs, des vivres, des marchandiſes ; tout ce qui eſt néceſſaire à des colonies, & n’en reviennent chargés de métaux. Lorſque les établiſſemens formés ſur les côtes auront pris une conſiſtance raiſonnable, on s’enfoncera dans les terres juſqu’au nouveau Mexique, plus loin même ſi l’on veut. Les ſauvages errans dans ce grand eſpace ne ſont ni aſſez nombreux, ni aſſez unis, ni aſſez aguerris pour contrarier ce grand projet de maniere à le faire échouer. On pourra même les déterminer à y concourir ſi on veut renoncer aux maximes cruelles dont ils ont été juſqu’ici la victime, & s’occuper de leur bonheur. Avec de la vertu, de l’humanité & de la conſtance, les Eſpagnols parviendront à former un nouvel empire qui ne la cédéra guere à l’ancien Mexique, ni pour l’étendue, ni pour la richeſſe des mines ; & qui lui ſera ſupérieure pour la température & la ſalubrité du climat.

On eſpéra qu’il ſe formeroit un nouvel ordre de choſes, lorſque le jéſuite Ferdinand Conſang eut parcouru, en 1746, par ordre du gouvernement, le golfe entier de la Californie. Cette navigation, faite avec le plus grand ſoin, & beaucoup d’intelligence, inſtruiſit l’Eſpagne de tout ce qu’il lui étoit important de ſçavoir. Elle connut les côtes de ce continent, les ports que la nature y a placés, les lieux ſabloneux & arides qui ne ſont pas ſuſceptibles de culture, les rivieres, qui par la fertilité qu’elles répandent ſur leurs bords, invitent à y former des peuplades. Rien à l’avenir ne devoit empêcher les vais[65]ſeaux ſortis d’Acapulco d’entrer dans la mer Vermeille, de porter avec des frais médiocres, dans les provinces qui la bordent, des miſſionnaires, des ſoldats, des mineurs, des vivres, des marchandiſes, tout ce qui eſt néceſſaire aux colonies, & d’en revenir chargés de métaux. L’imagination eſpagnole alloit plus loin. Dejà elle voyoit ſubjugué tout le continent, juſqu’au nouveau Mexique, & s’élever un nouvel empire, auſſi étendu, auſſi riche que l’ancien, & qui lui ſeroit ſupérieur par la température & la ſalubrité du climat.

Il falloit tout abandonner, ou faire d’autres arrangemens. On s’arrêta au dernier parti. Le jéſuite Ferdinand Conſang fut chargé, [447]en 1746, de reconnoître le golfe de la Californie, qui borde ces vaſtes contrées. Après cette navigation, conduite avec intelligence, la cour de Madrid connut les côtes de ce continent, les ports que la nature y a formés, les lieux ſablonneux & arides qui ne ſont pas ſuſceptibles de culture, les rivières qui, par la fertilité qu’elles répandent ſur leurs bords, invitent à y établir des peuplades. Rien, à l’avenir, ne devoit empêcher que les navires, partis d’Acapulco, n’entrâſſent dans la mer Vermeille, ne portâſſent facilement dans les provinces limitrophes des miſſionnaires, des ſoldats, des mineurs, des vivres, des marchandiſes, tout ce qui eſt néceſſaire aux colonies, & n’en revinſſent chargés de métaux.

Il fallait tout abandonner, ou faire d’autres arrangemens. On s’arrêta au dernier parti. Le jésuite Ferdinand Consang fut chargé, en 1746, de reconnaître le golfe de la Californie qui borne ces vastes contrées. Après cette navigation, conduite avec intelligence, la cour de Madrid connut les côtes de ce continent, les ports que la nature y a formés, les lieux sablonneux et arides qui ne sont pas susceptibles de culture, les rivières qui, par la fertilité qu’elles répandent sur leurs bords, invitent à y établir des peuplades. Rien à l’avenir ne devait empêcher que les navires partis d’Acapulco n’entrassent dans la mer Vermeille, ne portassent facilement dans les provinces limitrophes des missionnaires, des soldats, des mineurs, des vivres, des marchandises, tout ce qui est nécessaire aux colonies, et n’en revinssent chargés de métaux.


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Ces eſpérances n’étoient pas chimériques ; mais pour les voir ſe réaliſer, il falloit, ou gagner les naturels du pays par des actes d’humanité, ou les ſubjuguer par la force des armes. Il ne pouvoit pas tomber dans l’eſprit des deſtructeurs du nouvel hemiſphére, d’employer le premier de ces moyens, & l’on n’a été en état de faire uſage du ſecond qu’en 1768.


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Les ſuccès n’ont pas été complets. Ils furent aſſez rapides dans le Mexique, & partout où la population étoit nombreuſe ou rapprochée. Les contrées peu habitées ſubirent plus lentement le joug, parce que c’étoit une néceſſité de trouver les hommes pour les asſervir, & qu’ils fuyoient dans les forêts quand l’eſpagnol ſe montroit, & ne reparoiſſoient [66]que lorſque le défaut de ſubſiſtance l’avoit forcé de ſe retirer. Auſſi n’eſt-ce qu’après trois ans de courſes, de travaux & de cruautés, qu’on eſt parvenu à ſubjuguer les Series, les Platos, les Sibupapas. Leurs voiſins, les Papagos, les Nizoras, les Zopas, déſeſpérant de défendre leur liberté, ont ſubi le joug ſans combattre. Les troupes étoient encore occupées en 1771 à pourſuivre les Apaches, la plus belliqueuſe de ces nations, la plus pasſionnée pour l’indépendance. On déſeſpere de la ſoumettre ; mais on travaille à l’exterminer, à l’éloigner du moins de la nouvelleBiſcaye, qui reſteroit expoſée à ſes incurſions.


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Les richeſſes qu’on vient de trouver dans les provinces de Senora & de Cinaloa, qui forment ce qu’on appelle aujourd’hui la nouvelle Andalouſie, paroiſſent au-deſſus de tout ce qu’on a vu ailleurs. II y a une mine d’or de quatorze lieues, qui offre, à deux pieds de profondeur, des tréſors immenſes. Entre les mines d’argent, l’une rend huit marcs par quintal de mineral, & les pierres qu’on tire de l’autre ſont preſque de l’argent vierge. Si la cour de Madrid, qui vient de publier ces découvertes, n’a pas été trompée ; ſi les mines, qui ont ſouvent beaucoup de ſuperficie & peu de profondeur, ne donnent pas elles-mêmes de fauſſes eſpérances, malheureux aux peuples ſauvages nouvellement aſſervis, ils ſe[67]ront enſevelis tout vivans dans les entrailles de la terre.


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[fehlt]

La nouvelle Eſpagne eſt preſque entierement ſituée dans la zone torride. L’air y eſt exceſſivement chaud, humide & mal-ſain ſur les côtes de la mer du nord. Ces vices de climat ſe font infiniment moins ſentir ſur les côtes de la mer du ſud, & preſque point dans l’intérieur du pays où il regne une chaîne de montagnes qu’on regarde comme une continuation des cordillieres.

La nouvelle Eſpagne eſt preſque entierement ſituée dans la zone torride. L’air y eſt exceſſivement chaud, humide & mal-ſain ſur les côtes de la mer du Nord. Ces vices de climat ſe font infiniment moins ſentir ſur les côtes de la mer du Sud, & preſque point dans l’intérieur du pays, où il regne une chaîne de montagnes qu’on regarde comme une continuation des Cordelieres.


[fehlt]


[fehlt]

La qualité du ſol ſuit ces variations. La partie orientale eſt baſſe, marécageuſe, inondée dans la ſaiſon des pluies, couverte de forêts impénétrables & tout à fait inculte. On peut croire que ſi les Eſpagnols la laiſſent dans cet état de [41]déſolation, c’eſt qu’ils ont jugé qu’une frontiere déſerte & meurtriere fourniroit une meilleure défenſe contre les flottes ennemies, que des fortifications & des troupes réglées qu’on n’entretiendroit pas ſans des frais immenſes, ou que les naturels du pays efféminés & mal diſpoſés pour une domination étrangere. Le terrein de l’occident eſt plus élevé de meilleure qualité, couvert de champs & d’habitations. Dans la profondeur des terres on trouve des contrées que la nature a traitées libéralement ; mais comme toutes celles qui ſont ſituées ſous le tropique, elles ſont plus abondantes en fruits qu’en grains.

La qualité du ſol ſuit ces variations. La partie orientale eſt baſſe, marécageuſe, inondée dans la ſaiſon des pluies, couverte de forêts impénétrables, & tout-àfait inculte. On peut croire que ſi les Eſpagnols la laiſſent dans cet état de déſolation, c’eſt qu’ils ont jugé qu’une frontiere déſerte & meurtriere fourniroit une meilleure défenſe contre les flottes ennemies, qu’on ne pourroit l’eſpérer ; ſoit des fortifications & des troupes, dont l’entretien coûteroit des frais immenſes ; ſoit des naturels du pays qui ſont effeminés & peu attachés à la domination de leurs conquérans. Le terrein de l’occident eſt plus élevé, de meilleure qualité, couvert de champs & d’habitations. Dans la profondeur des terres on trouve des contrées que la nature a traitées libéralement ; mais, comme toutes celles qui ſont ſituées ſous le tropique, el[68]les ſont plus abondantes en fruits qu’en grains.


[fehlt]


[fehlt]

La population de ce vaſte empire n’eſt pas moins variée que ſon ſol. Ses habitans les plus diſtingués, ſont les Eſpagnols envoyés par la cour pour occuper les places du gouvernement. Ils ſont obligés comme ceux qui dans la métropole aſpirent à quelques emplois eccléſiaſtiques, civils ou militaires de prouver qu’il n’y a eu ni hérétiques, ni juifs, ni mahométans, ni démêlés avec l’inquiſition dans leur famille depuis quatre générations. Les négocians qui veulent paſſer au Mexique, ainſi que dans le reſte de l’Amérique ſans devenir Colons, ſont aſtreins à la même formalité. On les oblige de plus à jurer qu’ils ont trois cens palmes de marchandiſe en propre dans la flote où ils s’embarquent ; & qu’ils n’ameneront pas leurs femmes. A ces conditions abſurdes ils deviennent les agens principaux du commerce de l’Europe avec les indes. Quoique leur privilege ne doive durer que trois ans, & un peu plus long-tems pour des pays plus éloignés, il eſt très-précieux. A eux ſeuls, appartient le droit de vendre, comme commiſſionnaires, la majeure partie de la cargaiſon. Si [42]les loix étoient obſervées, les marchands fixés dans le nouveau monde, ſeroient bornés à diſpoſer de ce qu’ils ont reçu pour leur propre compte.

La population de ce vaſte empire, n’eſt pas moins variée que ſon ſol. Ses habitans les plus diſtingués, ſont les Eſpagnols envoyés par la cour, pour occuper les places du gouvernement. Ils ſont obligés, comme ceux qui dans la métropole aſpirent à quelques emplois eccléſiaſtiques, civils ou militaires, de prouver qu’il n’y a eu ni hérétiques, ni juifs, ni mahométans, ni démêlés avec l’Inquiſition dans leur famille, depuis quatre générations. Les négocians qui veulent paſſer au Mexique, ainſi que dans le reſte de l’Amérique, ſans devenir colons, ſont aſtreints à la même formalité. On les oblige de plus à jurer qu’ils ont trois cens palmes de marchandiſe en propre dans la flotte où ils s’embarquent, & qu’ils n’emmeneront pas leurs femmes avec eux. A ces conditions abſurdes, ils deviennent les agens principaux du commerce de l’Europe avec les Indes. Quoique leur privilége ne doive durer que trois ans, & un peu plus long-tems pour des pays plus éloignés, il eſt très-précieux. A eux ſeuls appartient le droit de vendre, comme commiſſionnaires, la majeure partie de la cargaiſon. Si ces loix étoient obſervées, les marchands fixés dans le Nouveau-Monde, ſeroient bornés à diſpoſer de ce qu’ils ont reçu pour leur propre compte.


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[fehlt]

La prédilection du miniſtere pour les Eſpagnols nés en Europe, a réduit les Eſpagnols créoles à un rôle ſubalterne, quoiqu’ils ſoient communément plus riches, & d’une naiſſance plus diſtinguée. Les deſcendans des compagnons de Cortez, les deſcendans de ceux qui les ont ſuivis, conſtamment exclus de toutes les places d’honneur ou d’adminiſtration un peu importantes, ont vu s’affoiblir le puiſſant reſſort qui avoit ſoutenu leurs peres. L’habitude d’un mépris injuſte qu’ils éprouvoient, les a rendus enfin réellement mépriſables. Ils ont achevé de perdre dans les vices qui naiſſent de l’oiſiveté, de la chaleur du climat, & de l’abondance de toutes choſes, cette conſtance & cette ſorte de fierté qui caractériſa de tout tems leur nation. Un luxe barbare, des plaiſirs honteux, des intrigues romaneſques, ont énervé tous les reſſorts de leur ame. La ſuperſtition a achevé la ruine de leurs vertus. Aveuglement livrés à des prêtres trop ignorans pour les éclairer par leurs inſtructions, trop corrompus pour les édifier par leur conduite, trop avides pour s’occuper de cette double fonction de leur miniſtere, ils n’ont aimé dans la religion que ce qui affoiblit l’eſprit, & n’y ont rien vu de ce qui pouvoit rectifier leurs mœurs.

La prédilection du miniſtère pour les Eſpagnols nés en Europe, a réduit les Eſpagnols créoles à un rôle ſubalterne. Les deſcendans des compagnons de Cortez, les deſcendans de ceux qui les ont ſuivis, conſtamment exclus de toutes les places d’honneur ou d’adminiſtration un peu importantes, ont vu s’affoiblir le puiſſant reſſort qui avoit ſoutenu leurs peres. L’habitude d’un mépris injuſte qu’ils éprouvoient, les a rendus enfin réellement mépriſable. Ils ont achevé de perdre dans les vices qui naiſſent de l’oiſiveté, de la chaleur du climat, & de l’abondance de toutes choſes, cette conſtance & cette ſorte de fierté qui caractériſa de tout tems leur nation. Un luxe barbare, des plaiſirs honteux, des intrigues romaneſques, ont énervé tous les reſſorts de leur ame : la ſuperſtition a achevé la ruine de leurs vertus. Aveuglément livrés à des prêtres trop ignorans pour les éclairer par leurs inſtructions, trop corrompus pour les édifier par leur conduite, trop avides pour s’occuper de cette double fonction de leur miniſtère, ils n’ont aimé dans la religion que ce qui affoiblit l’eſprit, & n’y ont rien vu de ce qui pouvoit rectifier leurs mœurs.


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[fehlt]

Les Metis qui forment le troiſieme ordre de citoyens, ſont plus avilis encore. On ſait que la cour de Madrid pour remplir une partie du vuide immenſe que l’avarice & la cruauté des conquérans avoit formé, pour régagner la confiance de ce qui avoit échappé à leurs fureurs, [43]encouragea le plus qu’il lui fut poſſible le mariage des Eſpagnols avec les Indiennes. Ces alliances qui devinrent aſſez communes dans toute l’Amérique, furent ſur-tout fréquentes au Mexique où les femmes avoient plus d’eſprit & d’agrement qu’ailleurs. Les Créoles rendirent à cette race mêlée les humiliations qu’ils recevoient des Européens. Son état d’abord équivoque, fut enfin fixé avec le tems, entre les blancs & les noirs.

Les métis qui forment le troiſieme ordre de citoyens, ſont plus avilis encore. On fait que la cour de Madrid, pour remplir une partie du vuide immenſe que l’avarice & la [70]cruauté des conquérans avoit formé, pour régagner la confiance de ce qui avoit échappé à leurs fureurs, encouragea le plus qu’il lui fut poſſible le mariage des Eſpagnols avec les Indiennes. Ces alliances qui devinrent aſſez communes dans toute l’Amérique, furent ſur-tout fréquentes au Mexique, où les femmes avoient plus d’eſprit & d’agrément qu’ailleurs. Les créoles rendirent à cette race mêlée, les humiliations qu’ils recevoient des Européens. Son état, d’abord équivoque, fut enfin fixé avec le tems, entre les blancs & les noirs.


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[fehlt]

Ces noirs ne ſont pas en très-grand nombre dans la nouvelle Eſpagne. Comme les naturels du pays ſont plus intelligens, plus forts, plus laborieux que ceux des autres colonies, on n’y a guere apporté d’Afriquains que ce qu’il en falloit pour les fantaiſies, pour le ſervice domeſtique des gens riches. Ces eſclaves chers à leurs maîtres de qui ils dépendent abſolument, qui les ont achetés à un très-haut prix, & qui en font les miniſtres de leurs plaiſirs, profitent de la faveur qu’ils ont pour opprimer les Mexicains. Ils prennent ſur ces hommes qu’on dit libres un aſcendant qui nourrit une haine implacable entre les deux nations. La loi a cherché à fomenter cette averſion en prenant des meſures efficaces pour empêcher toute liaiſon entr’elles. Il eſt défendu aux négres d’avoir aucun commerce d’amour avec les Indiens, ſous peine aux hommes d’être mutilés, aux femmes d’être rigoureuſement punies. Par toutes ces raiſons, les Afriquains qui dans les autres établiſſemens ſont les ennemis des Européens, en ſont les partiſans dans les Indes Eſpagnoles.

Ces noirs ne ſont pas en très-grand nombre dans la nouvelle Eſpagne. Comme les naturels du pays ſont plus intelligens, plus forts, plus laborieux que ceux des autres colonies, on n’y a guere apporté d’Africains que ce qu’il en falloit pour les fantaiſies & pour le ſervice domeſtique des gens riches. Ces eſclaves chers à des maîtres de qui ils dépendent abſolument, qui les ont achetés à un très-haut prix, & qui en font les miniſtres de leurs plaiſirs, profitent de la faveur qu’ils ont, pour opprimer les Méxicains. Ils prennent ſur ces hommes, qu’on dit libres, un aſcendant qui nourrit une haîne implacable entre les deux nations. La loi a cherché à fomenter cette averſion, en prenant des meſures efficaces pour empêcher toute liaiſon entr’elles. Il eſt défendu aux négres d’avoir aucun [71]commerce d’amour avec les Indiens, ſous peine aux hommes d’être mutilés, aux femmes d’être rigoureuſement punies. Par toutes ces raiſons, les Africains qui dans les autres établiſſemes ſont les ennemis des Européens, en ſont les partiſans dans les Indes Eſpa--gnoles.


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[fehlt]

L’autorité n’a pas beſoin de cet appui du moins au Mexique, où la population n’eſt plus ce qu’elle fut autrefois. Les premiers hiſtoriens & ceux qui les ont copiés, ont écrit que les Eſpagnols [44]y avoient trouvé dix millions d’ames. Ce fut une exagération des conquérans pour relever l’éclat de leur triomphe, & qu’on adopta ſans examen avec d’autant plus de complaiſance qu’elle les rendoit odieux. Avec un peu d’attention, on auroit ſenti que ce calcul n’étoit pas même vraiſemblable. Tous les monumens atteſtent qu’un peu plus d’un ſiecle avant l’arrivée des Européens, ces vaſtes pays n’étoient habités que par des petites nations, dont quelques-unes n’avoient point de demeure fixe, & les autres cultivoient fort peu. Il ne pouvoit pas alors être beaucoup plus peuplé que les autres contrées ſauvages de l’Amérique ſeptentrionale & méridionale. Les hommes durent à la vérité s’y multiplier beaucoup, lorſque ce grand eſpace réuni ſous les mêmes loix fut devenu un empire policé ; mais ce changement étoit trop récent pour avoir eu des ſuites ſi conſidérables. C’eſt beaucoup accorder que de convenir, que la population du Mexique n’a été enflée que de la moitié. Aujourd’hui elle ne paſſe pas huit à neuf cens mille ames.

L’autorité n’a pas beſoin de cet appui, du moins au Mexique, où la population n’eſt plus ce qu’elle fut autrefois. Les premiers hiſtoriens & ceux qui les ont copiés, ont écrit que les Eſpagnols y avoient trouvé dix millions d’ames. Ce fut une exagération des conquérans pour relever l’éclat de leur triomphe ; elle fut adoptée ſans examen, avec d’autant plus de complaîſance, qu’elle les rendoit plus odieux. Il ſuffit de ſuivre avec attention les brigands qui dévaſterent d’abord ces belles contrées, pour ſe convaincre qu’on n’avoit réuſſi à multiplier les hommes à Mexico & dans les campagnes voiſines, qu’en dépeuplant le centre de l’empire ; & que les provinces éloignées de la capitale, ne différoient en rien des autres ſolitudes de l’Amérique méridionale & ſeptentrionale. C’eſt beaucoup accorder, que de convenir que la population du Mexique n’a été enflée que de la moitié : aujourd’hui elle ne paſſe pas un million d’ames.


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On croit communément, que les premiers conquérans ſe faiſoient un jeu de maſſacrer les Indiens, que les prêtres même excitoient leur férocité. Sans doute que ſes farouches ſoldats répandirent ſouvent du ſang ſans motif même apparent, ſans doute que leurs fanatiques miſſionnaires ne s’oppoſerent pas à ces barbaries comme ils le devoient. Cependant ce ne fut pas la vraie ſource, la ſource principale de la dépopulation du Mexique. Elle fut l’ouvrage d’une tyrannie ſourde & lente de l’avarice qui exigeoit de ſes malheureux habitans plus de travail, un travail plus rude que leur tempérament & le climat ne le comportoient.

On croit communément que les premiers [72]conquérans ſe faiſoient un jeu de maſſacrer les Indiens ; que les prêtres même excitoient leur férocité. Sans doute ces farouches ſoldats répandirent ſouvent du ſang, ſans motif même apparent ; ſans doute leurs fanatiques miſſionnaires ne s’oppoſerent pas à ces barbaries comme ils le devoient. Cependant ce ne fut pas la vraie ſource principale de la dépopulation du Mexique ; elle fut l’ouvrage d’une tyrannie lente, & de l’avarice qui exigeoit de ſes malheureux habitans un travail plus rude que leur tempérament & le climat ne le comportoient.


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[fehlt]

Cette oppreſſion commença avec la conquette. Toutes les terres furent partagées entre la couronne, les compagnons de Cortez, & les grands ou les miniſtres qui avoient le plus de faveur à la Cour d’Eſpagne. Les Mexicains fixés dans le domaine royal, étoient deſtinés aux travaux publics, qui dans les premiers tems furent conſidérables. Le ſort de ceux qu’on attacha aux poſſeſſions des particuliers fut encore plus malheureux. Tous gémiſſoient ſous un joug affreux. On les nourriſſoit mal. On ne leur donnoit aucun ſalaire, & on exigeoit deux des ſervices ſous leſquels les hommes les plus robuſtes auroient ſuccombé. Leurs malheurs attendrirent Barthelemi de Las Caſas.

Cette oppreſſion commença avec la conquête. Toutes les terres furent partagées entre la couronne, les compagnons de Cortez, & les grands ou les miniſtres qui avoient le plus de faveur à la cour d’Eſpagne. Les Mexicains fixés dans le domaine royal, étoient deſtinés aux travaux publics, qui, dans les premiers tems, furent conſidérables. Le ſort de ceux qu’on attacha aux poſſeſſions des particuliers, fut encore plus malheureux. Tous gémiſſoient ſous un joug affreux ; on les nourriſſoit mal, on ne leur donnoit aucun ſalaire, & on exigeoit d’eux des ſervices, ſous leſquels les hommes les plus robuſtes auroient ſuccombé. Leurs malheurs attendrirent Barthelemi de Las Caſas.


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[fehlt]

Cet homme ſi célebre dans les annales du nouveau monde, avoit accompagné ſon pere au premier voyage de Colomb. La douceur ſimple des Indiens le frappa ſi fort, qu’il ſe fit eccleſiaſtique pour travailler à leur converſion. Bientôt ce fut le ſoin qu’il l’occupa le moins. Comme il étoit plus homme que prêtre, il fut plus révolté des barbaries qu’on exerçoit contr’eux, que de leurs ſuperſtitions. On le voyoit voler continuellement d’un hémiſphere à l’autre pour conſoler des peuples qu’il portoit dans ſon ſein, ou pour adoucir leurs tyrans. Cette conduite qui le rendit l’idole des uns & la terreur des autres, n’eut pas le ſuccès qu’il s’étoit promis. L’eſpérance d’en impoſer par un caractere révéré des Eſpagnols, le détermina à accepter l’évêché de Chiappa, dans le Mexique. Lorſqu’il ſe fut convaincu que cette dignité étoit une barriere inſuffiſante contre l’avarice & la cruauté qu'il vouloit arrêter, il l’abdiqua. A cette époque, cet homme courageux, ferme, déſintéreſſé cita au [46]tribunal de l’univers entier ſa nation. Il l’accuſa dans ſon traité de la tyrannie des Eſpagnols dans les Indes, d’avoir fait périr quinze millions d’Indiens. On oſa blâmer l’amertume de ſon ſtile ; mais perſonne ne les convainquit d’exagération. Ses écrits ou reſpirent la beauté de ſon ame, & la grandeur de ſes ſentimens imprimérent ſur ſes barbares compatriotes, une flétriſſure que le tems n’a pas effacée & n’effacera jamais.

Cet homme, ſi célebre dans les annales du [73]nouveau monde, avoit accompagné ſon pere au premier voyage de Colomb. La douceur & le caractere ſimple des Indiens le frapperent à tel point, qu’il ſe fit eccléſiaſtique pour travailler à leur converſion. Bientôt ce fut le ſoin qui l’occupa le moins. Comme il étoit plus homme que prêtre, il fut plus révolté des barbaries qu’on exerçoit contr’eux, que de leurs ſuperſtitions. On le voyoit voler continuellement d’un hémiſphere à l’autre pour conſoler des peuples qu’il portoit dans ſon ſein, ou pour adoucir leurs tyrans. Cette conduite, qui le rendit l’idole des uns & la terreur des autres, n’eut pas le ſuccès qu’il s’étoit promis. L’eſpérance d’en impoſer par un caractere révéré des Eſpagnols, le détermina à accepter l’évêché de Chiapa, dans le Mexique. Lorſqu’il ſe fut convaincu que cette dignité étoit une barriere inſuffiſante contre l’avarice & la cruauté qu’il vouloit arrêter, il l’abdiqua. Ce fut alors que cet homme courageux, ferme, déſintéreſſé, cita ſa nation au tribunal de l’univers entier. Il l’accuſa dans ſon Traité de la tyrannie des Eſpagnols en Amérique, d’avoir fait périr quinze millions d’Indiens. On oſa blâmer l’amertume de ſon ſtyle ; mais perſonne ne le convainquit d’exagération. Ses écrits, où reſpirent la beauté de ſon ame & la grandeur de ſes ſentimens, imprimerent ſur ſes barbares com[74]patriotes, une flétriſſure que le tems n’a pas effacée, n’effacera jamais.


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[fehlt]

La cour de Madrid réveillée par les cris du vertueux Las Caſas, & par l’indignation de tous les peuples ; ſentit enfin, que la tyrannie qu’elle permettoit étoit contraire à la religion, à l’humanité, à la politique. Elle ſe détermina à rompre les fers des Mexicains. Leur liberté ne fut plus gênée que par la condition qui leur fut impoſée de ne pas ſortir du territoire, où ils étoient établis. Cette précaution dut ſon origine à la crainte qu’on avoit qu’ils n’allaſſent joindre les ſauvages, errans au nord & au midi de l’empire.

La cour de Madrid réveillée par les cris du vertueux Las Caſas, & par l’indignation de tous les peuples, ſentit enfin que la tyrannie qu’elle permettoit étoit contraire à la religion, à l’humanité, à la politique : elle ſe détermina à rompre les fers des Méxicains. Leur liberté ne fut plus gênée que par la condition qui leur fut impoſée de ne pas ſortir du territoire où ils étoient établis. Cette précaution dut ſon origine à la crainte qu’on avoit qu’ils n’allaſſent joindre les ſauvages errans au nord & au midi de l’empire.


[fehlt]


[fehlt]

Avec la liberté, il auroit fallu leur rendre leurs terres. On ne le fit pas. Cette injuſtice les réduiſit à travailler uniquement pour leurs oppreſſeurs. Seulement il fut ſtatué que les Eſpagnols auxquels ils voudroient vendre leurs ſueurs, ſeroient tenus de les bien nourrir, & de leur donner vingt-quatre piaſtres par an, où une partie de cette ſomme proportionnée au tems qu’ils auroient ſervi.

Avec la liberté, il auroit fallu leur rendre leurs terres. On ne le fit pas. Cette injuſtice les réduiſit à travailler uniquement pour leurs oppreſſeurs. Seulement il fut ſtatué que les Eſpagnols, auxquels ils voudroient vendre leurs ſueurs, ſeroient tenus de les bien nourrir, & de les payer à raiſon de 120 livres par an.


[fehlt]


[fehlt]

Sur ce gain, on retint le tribut impoſé par le gouvernement, & une piaſtre pour un uſage dont on eſt bien étonné que les conquérans ſe ſoient aviſés. Il fut formé dans chaque communauté une caiſſe deſtinée à ſecourir les Indiens caducs ou malades, & à les ſoutenir dans des [47]malheurs particuliers, dans des calamités publiques.

Sur ce gain, on retient le tribut impoſé par le gouvernement, & cent ſols pour un uſage dont on eſt bien étonné que les conquérans ſe ſoient aviſés. Il fut formé dans chaque communauté une caiſſe deſtinée à ſecourir les Indiens caducs ou malades, & à les ſoutenir dans des malheurs particuliers ou dans des calamités publiques.


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[fehlt]

Cette adminiſtration fut confiée à leurs Caciques. Ils n'étoient pas les deſcendans de ceux qu’on avoit trouvés au tems de la conquette. Les Eſpagnols les choiſirent parmi les Indiens, qui paroiſſoient les plus attachés à leurs intérêts, & ils ne craignirent pas de rendre leur dignités héréditaires. On borna leurs fonctions à entretenir la police dans leur diſtrict, qui eut communément huit ou dix lieues d’étendue, à percevoir le tribut des Indiens qui travailloient pour leur propre compte ; comme le tribut des autres étoit retenu par les maîtres qu’ils ſervoient, à prevenir leur fuite en les retenant toujours ſous leurs yeux, & en ne ſouffrant pas qu’ils contractaſſent aucun engagement ſans leur aveu. Pour prix de leurs ſervices, ces eſpeces de magiſtrats obtinrent du gouvernement une propriété. Il leur fut permis de prendre dans la caiſſe commune, cinq ſols tous les ans pour chaque Indien, ſoumis à leur juriſdiction. On les autoriſa enfin à faire cultiver leurs champs par les jeunes gens qui n’étoient pas encore ſoumis à la capitation, & à occuper les filles juſqu’au tems de leur mariage, à des travaux propres de leur ſexe, ſans autre ſalaire que leur nourriture.

Cette adminiſtration fut confiée à leurs caciques. Ils n’étoient pas les deſcendans de ceux qu’on avoit trouvés au tems de la conquête. Les Eſpagnols les choiſirent parmi les Indiens qui paroiſſoient les plus attachés à leurs intérêts ; & ils ne craignirent pas de rendre leur dignités héréditaires. On borna leurs fonctions à entretenir la police dans leur diſtrict, qui eut communément huit ou dix lieues d’étendue ; à percevoir le tribut des Indiens qui travailloient pour leur propre compte, le tribut des autres étant retenu par les maîtres qu’ils ſervoient ; à prévenir leur fuite en les gardant toujours ſous leurs yeux, & en ne ſouffrant pas qu’ils contractaſſent aucun engagement ſans leur aveu. Pour prix de leurs ſervices, ces eſpeces de magiſtrats obtinrent du gouvernement une propriété. Il leur fut permis de prendre dans la caiſſe commune, cinq ſols tous les ans pour chaque Indien ſoumis à leur Juriſdiction. On les autoriſa enfin à faire cultiver leurs champs par les jeunes gens qui n’étoient pas encore ſoumis à la capitation, & à occuper les filles juſqu’au tems de leur mariage, à des travaux propres de leur ſexe, ſans autre ſalaire que leur nourriture.


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Ces inſtitutions qui changeoient totalement le ſort des Indiens du Mexique, irriterent les Eſpagnols à un point inconcevable. Leur orgueil ne pouvoit pas ſe plier à voir des hommes libres dans des Amériquains ; ni leur avarice s’accoutumer à payer des travaux, qui juſqu’alors ne leur avoient rien coûté. Ils employerent ſucceſſivement, ou à la fois, la ruſe, les remontrances & la violences pour faire anéantir un [48]arrangement qui contrarioit ſi fort leurs paſſions les plus vives : leurs efforts furent inutiles. Las Caſas avoit fait à ſes enfans des patrons qui ſoutinrent ſon ouvrage avec une chaleur extrême. Les Mexicains eux-mêmes ſe ſentant appuyés, citerent leurs oppreſſeurs aux tribunaux, & les tribunaux foibles ou corrompus à la Cour. Ils pouſſerent leur courage juſqu’à refuſer unaniment de travailler pour ceux qui ſe montroient injuſtes envers quelques-uns de leurs compatriotes. Cet accord, plus que tout le reſte, donna de la ſolidité à ce qui avoit été réglé. L’ordre preſcrit par les loix, s’établit inſenſiblement. Il n’y eut plus de ſyſtême ſuivi d’oppreſſion, mais ſeulement beaucoup de ces vexations particulieres qu’un peuple vaincu qui a perdu ſon gouvernement, ne peut guere éviter de la part de ceux qui l’ont ſubjugué.

Ces inſtitutions, qui changeoient totalement le ſort des Indiens du Mexique, irriterent les Eſpagnols à un point inconcevable. Leur orgueil ne pouvoit ſe plier à voir des hommes [76]libres dans les Américains ; ni leur avarice s’accoutumer à payer des travaux, qui juſqu’alors ne leur avoient rien coûté. Ils employerent ſucceſſivement, ou à la fois, la ruſe, les remontrances & la violence, pour faire anéantir un arrangement qui contrarioit ſi fort leurs paſſions les plus vives : leurs efforts furent inutiles. Las Caſas avoit fait à ſes chers Indiens des protecteurs qui ſoutinrent ſon ouvrage avec zèle & avec chaleur. Les Mexicains eux-mêmes ſe ſentant appuyés, citerent leurs oppreſſeurs aux tribunaux, & les tribunaux, foibles ou corrompus, à la cour. Ils pouſſerent leur courage juſqu’à refuſer unanimement de travailler pour ceux qui ſe montroient injuſtes envers quelques-uns de leurs compatriotes. Cet accord, plus que tout le reſte, donna de la ſolidité à ce qui avoit été reglé. L’ordre preſcrit par les loix, s’établit inſenſiblement. Il n’y eut pas de ſyſtême ſuivi d’oppreſſion, mais ſeulement beaucoup de ces vexations particulieres qu’un peuple vaincu, qui a perdu ſon gouvernement, ne peut guere éviter de la part de ceux qui l’ont ſubjugué.


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[fehlt]

Ces injuſtices ſourdes, n’empêcherent pas les Mexicains de recouvrer de tems en tems quelques parcelles de l’immenſe territoire dont on avoit dépouillé leurs peres. Ils les achetoient du domaine, ou des grands propriétaires. Ce ne fut pas leur travail qui les mit en état de faire ces acquiſitions. Ils en furent redevables, les uns au bonheur de trouver des mines, les autres de déterrer des tréſors qu’on avoit cachés au tems de la conquête. Le plus grand nombre tirerent leurs moyens des prêtres & des moines auxquels ils devoient le jour.

Ces injuſtices ſourdes, n’empêcherent pas les Mexicains de recouvrer de tems en tems quelques parcelles de l’immenſe territoire dont on avoit dépouillé leurs peres. Ils les achetoient du domaine, ou des grands propriétaires. Ce ne fut pas leur travail qui les mit en [77]état de faire ces acquiſitions : ils en furent redevables au bonheur d’avoir trouvé, les uns des mines, les autres des tréſors qu’on avoit cachés au tems de la conquête. Le plus grand nombre tirerent leurs reſſources des prêtres & des moines auxquels ils devoient le jour.


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[fehlt]

Ceux même que la fortune traita moins favorablement, ſe procurerent par le ſeul profit de leurs ſalaires, plus de commodités qu'ils n’en avoient eu avant de ſubir un joug étranger. On ſe tromperoit groſſierement ſi on vouloit juger de l’ancienne proſpérité des habitans du Mexique ; parce qui a été dit de ſon empereur, de [49]ſa cour, de ſa capitale, des gouverneurs de ſes provinces. Le deſpotiſme y avoit produit les effets funeſtes qu’il produit partout. L’état entier étoit immolé aux caprices, aux voluptés, à la magnificence d’un petit nombre.

Ceux même que la fortune traita moins favorablement, ſe procurerent par le ſeul profit de leurs ſalaires, plus de commodités qu’ils n’en avoient eu avant de ſubir un joug étranger. L’on ſe tromperoit groſſierement, ſi on vouloit juger de l’ancienne proſpérité des habitans du Mexique par ce qui a été dit de ſon empereur, de ſa cour, de ſa capitale, des gouverneurs de ſes provinces. Le deſpotiſme y avoit produit les effets funeſtes, qu’il produit partout. L’état entier étoit immolé aux caprices, aux voluptés, à la magnificence d’un petit nombre.


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[fehlt]

Le gouvernement tiroit des avantages conſidérables des mines qu’il faiſoit exploiter, de plus grands encore de celles qui étoient entre les mains des particuliers. Les ſalines lui rendoient beaucoup. Les cultivateurs payoient en nature au tems de la récolte le tiers de toutes les productions des terres, ſoit qu’elles leur appartinſent en propre, ſoit qu’ils n’en fuſſent que les fermiers. Les chaſſeurs, les pêcheurs, les potiers, tous les ouvriers rendoient chaque mois la même portion de leur induſtrie. Les pauvres même étoient taxés à des contributions fixes, que de rudes travaux ou des aumônes devoient les mettre en état d’acquitter.

Le gouvernement tiroit des avantages conſidérables des mines qu’il faiſoit exploiter, de plus grands encore de celles qui étoient entre les mains des particuliers. Les ſalines lui rendoient beaucoup. Les cultivateurs payoient en nature, au tems de la récolte, le tiers de toutes les productions des terres ; ſoit qu’elles leur appartinſſent en propre, ſoit qu’ils n’en fuſſent que les fermiers. Les chaſſeurs, les pêcheurs, les potiers, tous les ouvriers rendoient chaque mois la même portion de [78]leur induſtrie. Les pauvres même étoient taxés à des contributions fixes, que des travaux ou des aumônes devoient les mettre en état d’acquitter.


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[fehlt]

Le commun des Mexicains alloient nuds. L’empereur lui-même, & les grands ſeigneurs ne ſe couvroient que d’une eſpece de manteau compoſé d’une piece de coton quarrée & nouée ſur l’épaule droite. Ils avoient des ſandales pour chauſſure. Les femmes du peuple n’avoient pour tout vêtement qu’une eſpece de chemiſe à demi manches qui leur tomboit ſur les genouils, & qui étoit ouverte ſur la poitrine. Il étoit défendu à la multitude d’élever ſes maiſons au-deſſus du raiz de chauſſée, & d’y avoir ni portes ni fenêtres. La plupart étoient bâties de terre, couvertes de planches, & n’avoient pas plus de commodités que d’élégance. Leur intérieur étoit revêtu de nattes, & éclairé par des torches de bois de ſapin, quoique la cire & l’huile fuſſent abondantes. La ſimple paille & des couvertures [50]de coton formoient les lits. Une groſſe pierre, ou quelque billot de bois tenoit lieu de chevet, & pour ſieges on n’avoit que de petits ſacs de feuilles de palmier ; mais l’uſage étoit de s’aſſeoir à terre, & même d’y manger. La nourriture, ou la viande entroit rarement, étoit peu variée & peu délicate. La plus ordinaire étoit le mays en pâte, ou préparé avec divers aſſaiſonnemens. On y joignoit toutes ſortes d’herbes, a l’exception de celles qui étoient trop dures, ou qui avoient quelque mauvaiſe odeur. Leur meilleur breuvage étoit une compoſition d’eau où l’on délayoit de la farine de cacao avec un peu de miel. Il y avoit d’autres boiſſons mais qui ne pouvoient enivrer : les liqueurs fortes étoient ſi rigoureuſement défendues, que pour en boire il falloit la permiſſion du gouvernement. Elle ne s’accordoit qu’aux veillards & aux malades. Seulement dans quelques ſolemnités & dans les travaux publics, chacun en avoit une meſure proportionnée à l’âge. L’ivrognerie étoit regardée comme le plus odieux des vices. On raſoit publiquement ceux qui s’y laiſſoient ſurprendre, & leur maiſon étoit abattue. S’ils exerçoient quelque office public, ils en étoient dépouillés, & déclarés incapables de jamais poſſéder des charges.

Le commun des Mexicains alloient nuds. L’empereur lui-même, & les grands ſeigneurs ne ſe couvroient que d’une eſpece de manteau compoſé d’une piece de coton quarrée & nouée ſur l’épaule droite. Ils avoient des ſandales pour chauſſure. Les femmes du peuple n’avoient pour tout vêtement qu’une eſpece de chemiſe à demi manches qui leur tomboit ſur les genoux, & qui étoit ouverte ſur la poitrine. Il étoit défendu aux gens du commun d’élever les maiſons au-deſſus du rez-de-chausſée, & d’y avoir ni portes ni fenêtres. La plûpart étoient bâties de terre, couvertes de planches, & n’avoient pas plus de commodités que d’élégance. Leur intérieur étoit revêtu de nattes, & eclairé par des torches de bois de ſapin, quoique la cire & l’huile fuſſent abondantes. La ſimple paille & des couvertures de coton, formoient les lits. Pour ſiéges, on n’avoit que de petits ſacs de feuilles de palmier ; mais l’uſage étoit de s’aſſeoir à terre, & même d’y manger. La nourriture, où la viande entroit rarement, étoit peu variée & peu délicate. La plus ordinaire étoit le mays en pâte, ou préparé avec divers aſſaiſonnemens. On y joignoit les herbes des champs [79]qui n’étoient pas trop dures, ou qui avoient point de mauvaiſe odeur. Le cacao, délayé dans de l’eau chaude, & aſſaiſonné de miel ou de piment, étoit le meilleur breuvage. Il y avoit d’autres boiſſons, mais qui ne pouvoient enivrer : les liqueurs fortes étoient ſi rigoureuſement défendues, que pour en boire il falloit la permiſſion du gouvernement. Elle ne s’accordoit qu’aux vieillards & aux malades. Seulement dans quelques ſolemnités & dans les travaux publics, chacun en avoit une meſure proportionnée à l’âge. L’ivrognerie étoit regardée comme le plus odieux des vices. On raſoit publiquement ceux qui s’y laiſſoient ſurprendre, & leur maiſon étoit abattue. S’ils exerçoient quelque office public, ils en étoient dépouillés, & déclarés incapables de jamais poſſeder des charges.


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Comment des hommes qui avoient ſi peu de beſoins, avoient-ils jamais pu ſubir le joug de l’eſclavage ? Que le citoyen accoutumé aux douceurs & aux commodités de la vie, les achete tous les jours par le ſacrifice de ſa liberté, ce n’eſt pas un paradoxe pour la raiſon ; mais que des peuples malheureux à qui la nature offre réellement plus de bonheur que le pacte barbare qui les unit, reſtent dans la ſervitude, & ne pen[51]ſent pas qu’il n'y a ſouvent qu’une riviere à traverſer pour être libres : voilà ce qu’on ne concevroit jamais ſi on ne ſavoit pas combien l’habitude & la ſuperſtition dénaturent l’eſpece humaine.

Comment des hommes qui avoient ſi peu de beſoins, ont-ils pu ſubir le joug de l’eſclavage ? Que le citoyen accoutumé aux douceurs & aux commodités de la vie, les achete tous les jours par le ſacrifice de ſa liberté, ce n’eſt pas un paradoxe pour la raiſon ; mais que des peuples à qui la nature offre plus de bonheur que la chaîne ſociale qui les unit, reſtent tranquillement dans la ſervitude, & ne penſent pas qu’il n’y a ſouvent qu’une riviere à traverſer pour être libres ; voilà ce qu’on ne concevroit jamais, ſi l’on ne ſavoit pas [80]combien l’habitude & la ſuperſtition dénaturent l’eſpece humaine.


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Les Mexicains ſont aujourd’hui moins malheureux. Nos fruits, nos grains & nos quadrupedes ont rendu leur nourriture plus ſaine, plus agréable & plus abondante. Leurs maiſons ſont mieux bâties, mieux diſtribuées & mieux meublées. Des ſouliers, un caleçon, une chemiſe, une caſaque de laine ou de coton, ſelon le climat ; une fraiſe & un chapeau forment leur habillement. La conſidération qu’on eſt parvenu à attacher à ces jouiſſances, les a rendus plus œconomes & plus laborieux.

Les Mexicains ſont aujourd’hui moins malheureux. Nos fruits, nos grains & nos quadrupedes ont rendu leur nourriture plus ſaine, plus agréable & plus abondante. Leurs maiſons ſont mieux bâties, mieux diſtribuées & mieux meublées. Des ſouliers, un caleçon, une chemiſe, un habit de laine ou de coton, une fraiſe & un chapeau, forment leur habillement. La conſidération qu’on eſt convenu d’attacher à ces jouiſſances, les a rendus plus économes & plus laborieux. Cette aiſance n’eſt pas univerſelle, ſans doute ; elle n’eſt même que trop rare au voiſinage des mines, des villes & des grandes routes où la tyrannie s’endort rarement ; mais ſouvent on la trouve avec ſatisfaction dans des contrées écartées où les Eſpagnols ne ſe ſont guere multipliés, &où ils ſont devenus en quelque ſorte Méxicains.


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Les habitans de la province de Chiapa, ſe diſtinguent entre tous les autres. Ils doivent leur ſupériorité à l’avantage d’avoir eu pour paſteur Las Caſas, qui empêcha leur oppreſſion dans les premiers tems. Ils ſont au-deſſus de leurs compatriotes par la taille, par l’eſprit & par la force. Leur langue a une douceur, une élégance particulieres. Leur territoire ſans être meilleur que les autres, eſt infiniment plus riche en toutes ſortes de productions. On les trouve peintres, muſiciens, adroits à tous les arts. Ils excellent ſur-tout à fabriquer ces ouvrages, ces tableaux, ces étoffes de plume qui n’ont jamais été imités ailleurs, & des tapis en laine de différentes couleurs que les meilleurs ouvriers d’Europe pourroient avouer. Leur ville principale, ſe nomme Chiapa Dos Indos. Elle n’eſt habitée que par les naturels du pays, qui y forment une population de quatre mille familles ; parmi leſquelles on trouve beaucoup de nobleſſe Indienne. La grande [52]riviere ſur laquelle cette ville eſt ſituée, devient un théâtre où les habitans exercent continuellement leur adreſſe & leur courage. Avec des bateaux ils forment des armées navalles. Ils combattent entr’eux ; ils s’attaquent, & ils ſe défendent avec une habilité ſurprenante. Ils n’excellent pas moins à la courſe des taureaux, au jeu des cannes, à la danſe, à tous les exercices du corps. Ils bâtiſſoient des villes, des châteaux de bois qu’ils couvrent de toile peinte, & qu’ils aſſiégent. Enfin, le théâtre & la comédie ſont un de leurs amuſemens ordinaires. On voit par ces détails de quoi les Mexicains étoient capables, s’ils avoient eu le bonheur de paſſer ſous la domination d’un conquérant, qui eût eu aſſez de modération & de lumiere pour relâcher les fers de leur ſervitude, au lieu de les reſſerrer.

Les habitans de la Province de Chiapa, ſe diſtinguent entre tous les autres. Ils doivent leur ſupériorité à l’avantage d’avoir eu pour paſteur Las Caſas, qui empêcha leur oppreſſion dans les premiers tems. Ils ſont au-deſſus de leurs compatriotes par la taille, par l’eſprit & par la force. Leur langue a une douceur & une élégance particulieres. Leur territoire, ſans être meilleur que les autres, eſt infiniment plus riche en toutes ſortes de pro[81]ductions. On les trouve peintres, muſiciens, adroits à tous les arts. Ils excellent ſur-tout à fabriquer ces ouvrages, ces tableaux, ces étoffes de plume qui n’ont jamais été imités ailleurs. Leur ville principale, ſe nomme Chiapa dos Indos. Elle n’eſt habitée que par les naturels du pays, qui forment une population de quatre mille familles, parmi leſquelles on trouve beaucoup de nobleſſe Indienne. La grande riviere ſur laquelle cette ville eſt ſituée, devient un théâtre où les habitans exercent continuellement leur adreſſe & leur courage. Avec des bateaux ils forment des armées navales. Ils combattent entr’eux ; ils s’attaquent, & ils ſe défendent avec une agilité ſurprenante. Ils n’excellent pas moins à la courſe des taureaux, au jeu des cannes, à la danſe, à tous les exercices du corps. Ils bâtiſſent des villes, des châteaux de bois qu’ils couvrent de toile peinte, & qu’ils aſſiégent. Enfin, le théâtre & la comédie ſont un de leurs amuſemens ordinaires. On voit par ces détails de quoi les Mexicains étoient capables, s’ils avoient eu le bonheur de paſſer ſous la domination d’un conquérant, qui eût eu aſſez de modération & de lumiere pour relâcher les fers de leur ſervitude, au lieu de les resſerrer.


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Les occupations de ce peuple ſont fort variées. Les plus intelligens, les plus aiſés s’adonnent aux manufactures de premiere néceſſité diſperſées dans tout l’empire. Il s’en eſt établi de plus belles chez les Tlaſcalteques. Leur ancienne capitale & la nouvelle, qui eſt l’Os Angelos, ſont le centre de cette induſtrie. On y fabrique des draps aſſez fins, des toiles de coton qui ont de l’agrément, quelques ſoiries, de bons chapeaux, des galons, des broderies, des dentelles, des verres, & beaucoup de clinquaillerie. Les arts ont dû faire naturellement plus de progrès dans une province qui avoit ſu conſerver long-tems ſon indépendance, que les Eſpagnols crurent devoir un peu ménager après la conquête, & qui avoit toujours montré plus de pénétration ; ſoit qu’elle la dut à ſon climat, ou à ſon gou[53]ſa poſition. Tous les habitans du Mexique qui paſſent néceſſairement ſur ſon territoire pour aller acheter les marchandiſes d’Europe, arrivées à la Vera Cruz, ont trouvé commode de prendre ſur leur route ce que la flotte ne leur fourniſſoit pas, ou ce qu’elle leur vendoit trop cher.

Les occupations de ce peuple ſont fort variées. Les plus intelligens, les plus aiſés [82]s’adonnent aux manufactures de premiere néceſſité, diſperſées dans tout l’empire. Ils s’en eſt établi de plus belles chez les Tlaſcalteques. Leur ancienne capitale, & la nouvelle qui eſt Angeles, ſont le centre de cette induſtrie. On y fabrique des draps aſſez fins, des toiles de coton qui ont de l’agrément, quelques ſoiries, de bons chapeaux, des galons, des broderies, des denteles, des verres, & beaucoup de clincaillerie. Les arts ont dû faire naturellement plus de progrès dans une province qui avoit ſu conſerver long-tems ſon indépendance, que les Eſpagnols crurent devoir un peu ménager après la conquête, & qui avoit toujours montré plus de pénétration ; ſoit qu’elle la dût à ſon climat, ou à ſon gouvernement. A ces avantages, s’eſt joint celui de ſa poſition. Tous les habitans du Mexique qui paſſent néceſſairement ſur ſon territoire, pour aller acheter les marchandiſes d’Europe arrivées à la Vera-Cruz, ont trouvé commode de prendre ſur leur route ce que la flotte ne leur fourniſſoit pas, ou ce qu’elle leur vendoit trop cher.


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Le ſoin des troupeaux fait vivre quelques-uns des Mexicains, que la fortune, ou la nature n’ont pas appellés à des fonctions plus diſtinguées. L’Amérique, au tems de la découverte, n’avoit ni porcs, ni moutons, ni bœufs, ni chevaux, ni même aucun animal domeſtique. Colomb porta quelques-uns de ces animaux utiles à Saint-Domingue, d’où ils ſe répandirent partout, & plutôt qu’ailleurs au Mexique. Ils s’y ſont prodigieuſement multipliés. On compte par milliers les bêtes à cornes, dont les peaux ſont devenues l’objet d’une exportation conſidérable. Les chevaux ont dégénéré, mais on compenſe la qualité par le nombre. Le lard des cochons y tient lieu de beurre. La laine des moutons y eſt ſeche, groſſiere & mauvaiſe comme elle l’eſt partout entre les tropiques.

Le ſoin des troupeaux fait vivre quelques-uns des Mexicains, que la fortune, ou la nature n’ont pas appellés à des fonctions plus diſtinguées. L’Amérique, au tems de ſa découverte, n’avoit ni porcs, ni moutons, ni [83]bœufs ni chevaux, ni même aucun animal domeſtique. Colomb porta quelques-uns de ces animaux utiles à Saint-Domingue, d’où ils ſe répandirent par-tout, & au Mexique plutôt qu’ailleurs. Ils s’y ſont prodigieuſement multipliés. On compte par milliers les bêtes à corne dont les peaux ſont devenues l’objet d’une exportation conſidérable. Les chevaux ont dégénéré, mais on compenſe la qualité par le nombre. Le lard des cochons y tient lieu de beurre. La laine des moutons y eſt ſéche, groſſiere & mauvaiſe, comme elle l’eſt par-tout entre les tropiques.


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Cependant c’étoit un préliminaire indiſpenſable de gagner les naturels du pays par des actes d’humanité, ou de les ſubjuguer par la force des armes. Mais comment ſe concilier des hommes dont on vouloit faire des bêtes de ſomme, ou qui devoient être enterrés vivans dans les entrailles de la terre ? Auſſi le gouvernement ſe décida-til pour la violence. La guerre ne fut différée que par l’impoſſibilité où étoit un fiſc obéré d’en faire la [448]dépenſe. On trouva enfin, en 1768, un crédit de douze cens mille livres, & les hoſtilités commencèrent. Quelques hordes de ſauvages ſe ſoumirent après une légère réſiſtance. II n’en fut pas ainſi des Apaches, la plus belliqueuſe de ces nations, la plus paſſionnée pour l’indépendance. On les pourſuivit ſans relâche pendant trois ans, avec le projet de les exterminer. Grand Dieu, exterminer des hommes ! Parleroit-on autrement des loups ? Les exterminer, & pourquoi ? Parce qu’ils avoient l’ame fière, parce qu’ils ſentoient le droit naturel qu’ils avoient à la liberté, parce qu’ils ne vouloient pas être eſclaves. Et nous ſommes des peuples civiliſés, & nous ſommes chrétiens ?

Cependant c’était un préliminaire indispensable de gagner les naturels du pays par des actes d’humanité, ou de les subjuguer par la force des armes. Mais comment se concilier des hommes dont on voulait faire des bêtes de somme, ou qui devaient être enterrés vivans dans les entrailles de la terre ? Aussi le gouvernement se décida-til pour la violence. La guerre ne fut [337]différée que par l’impossibilité où était un fisc obéré d’en faire la dépense. On trouva enfin, en 1768, un crédit de douze cent mille livres, et les hostilités commencèrent. Quelques hordes de sauvages se soumirent après une légère résistance. Une seule de ces petites nations se défendit vaillamment, et on la poursuivit sans relâche avec le projet de l’exterminer. Grand Dieu ! exterminer des hommes ! Parlerait-on autrement des loups ? Les exterminer ! et pourquoi ? parce qu’ils avaient l’âme fière, parce qu’ils sentaient le droit naturel qu’ils avaient à la liberté, parce qu’ils ne voulaient pas être esclaves. Et nous sommes des peuples civilisés ! et nous sommes chrétiens !


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L’éloignement où étoient les anciennes & les nouvelles conquêtes du centre de l’autorité, fit juger qu’elles languiroient juſqu’à ce qu’on leur eût accordé une adminiſtration indépendante. On leur donna donc un commandant particulier, qui, avec un titre moins impoſant que celui du vice-roi de la Nouvelle-Eſpagne, jouit des mêmes prérogatives.


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Le glaive, ne trouvant plus de sang à verser, s’arrêta en 1771. Alors on avait reconnu que l’or et l’argent n’étaient pas moins communs dans cette région que dans les plus renommées de celles qui avaient été anciennement asservies. Deux ou trois mille Espagnols y accoururent aussitôt pour puiser à cette nouvelle source de richesses. D’autres ne tardèrent pas à les suivre. Leur nombre augmentrea très-rapidement, si, comme tous les rapports paraissent le confirmer, la réalité répond aux apparences. Encore quelques années, et ces vastes contrées verront se former dans leur sein une population et une activité proportionnées aux trésors qu’elles renferment. Une surveillance immédiate, toujours plus énergique qu’une surveil[338]lance éloignée, paraissant propre à accélérer ces prospérités, la cour de Madrid a formé un gouvernement particulier de Cinaloa, de Sonora, de la Nouvelle-Navarre, et y a ajouté la Californie, qui n’est séparée de ces trois grandes provinces que par le golfe très-étroit de la mer Vermeille. Le chef du nouveau département n’a pas été entouré de la même pompe, revêtu de prérogatives aussi honorables que le vice-roi du Mexique, qui voyait avec regret un territoire si étendu sortir de sa dépendance ; mais les lois lui accordent une autorité égale, et son éloignement de la métropole lui en assure une beaucoup plus étendue.


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II faut voir maintenant à quel degré de proſpérité s’eſt élevé le Mexique, malgré les [449]énormes pertes que des ennemis étrangers lui ont fait eſſuyer, malgré les troubles domeſtiques qui lui ont ſi ſouvent déchiré le ſein.

Voyons à quel degré de prospérité s’est élevée la plus importante conquête que les Espagnols ont faite dans le Nouveau-Monde malgré les énormes pertes que des ennemis étrangers lui ont fait essuyer, malgré les troubles domestiques qui lui ont si souvent déchiré le sein.


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Le Mexique est situé dans l’Amérique septentrionale, entre le septième et le trentième degré de latitude du nord. Il est borné au nord par la Louisiane, au midi par la mer du Sud, au couchant par la mer Vermeille, à l’orient par le golfe du Mexique et par l’isthme de Darien. On lui donne plus de huit cents lieues du nord-ouest au sud-ouest ; mais sa largeur, qui est fort irrégulière, n’est que de deux cent cinquante. Le pays est coupé dans toute sa longueur par une chaîne de montagnes qui heureusement sont moins hau[339]tes, moins larges, moins froides et moins stériles que les Cordilières du Pérou, dont elles paraissent la continuation.


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Cette région est trop étendue et trop inégale pour que le climat y puisse être partout le même. Elle est glaciale en plusieurs endroits, embrasée dans d’autres, mais le plus généralement d’une température agréable. Si l’on y respire un air malsain dans quelques gorges profondes, sur des plages basses, auprès des rivières qui débordent périodiquement, partout ailleurs il est salubre. Ceux de ses habitans qui ont des mœurs réglées arrivent au terme prescrit par la nature sans avoir éprouvé d’autres incommodités que celles auxquelles la triste humanité est exposée sur le reste du globe.


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La cour de Madrid ne vit pas plus tôt sa domination imperturbablement établie dans ces vastes contrées, qu’elle en confia le gouvernement à un chef unique. Sous son inspection furent établies trois audiences qui devaient rendre la justice et avoir aussi quelque part à l’administration. On attacha sept provinces à la juridiction de Guadalajara, huit à celle de Guatimala, et sept à celle de Mexico.


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La grande Cordelière, après avoir traverſé toute l’Amérique Méridionale, s’abaiſſe & ſe retrécit dans l’iſtme de Panama ; ſuit dans la même forme les provinces de Coſta-Ricca, de Nicaragua, de Guatimala ; s’élargit, s’élève de nouveau dans le reſte du Mexique, mais ſans approcher jamais de la hauteur prodigieuſe qu’elle a dans le Pérou. Ce changement eſt ſur-tout remarquable vers la mer du Sud. Les rives y ſont très-profondes, & n’offrent un fonds que fort près de terre, tandis que dans la mer du Nord on le trouve à une très-grande diſtance du continent. Auſſi les rades ſont-elles auſſi bonnes, auſſi multipliées dans la première de ces mers, qu’elles ſont rares & mauvaiſes dans l’autre.


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Le climat d’une région ſituée preſqu’entiérement dans la Zone Torride, eſt alternativement humide & chaud. Ces variations ſont plus ſenſibles & plus communes dans les contrées baſſes, marécageuſes, remplies de forêts & incultes de l’Eſt, que dans les par[450]ties de l’empire qu’une nature bienfaiſante a traitées plus favorablement.


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La qualité du ſol eſt auſſi très-différente. Il eſt quelquefois ingrat, quelquefois fertile, ſelon qu’il eſt montueux, uni ou ſubmergé.


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Les Eſpagnoſs ne ſe virent pas plutôt les maîtres de cette riche & vaſte région, qu’ils s’empreſſèrent d’y édifier des villes dans les lieux qui leur paroiſſoient le plus favorables au maintien de leur autorité, dans ceux qui leur promettoient de plus grands avantages de leur conquête. Ceux des Européens qui vouloient s’y fixer obtenoient une poſſeſſion aſſez étendue : mais ils étoient réduits à chercher des cultivateurs que la loi ne leur donnoit pas.


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Un autre ordre de choſes s’obſervoit dans les campagnes. Elles étoient la plupart diſtribuées aux conquérans pour prix de leur ſang ou de leurs ſervices. L’étendue de ces domaines, qui n’étoient accordés que pour deux ou trois générations, étoit proportionnée au grade & à la faveur. On y attacha, comme ſerfs, un nombre plus ou moins grand de Mexicains. Cortès en eut vingt-trois mille dans les provinces de Mexico, de Tlaſcala, [451]de Mechoacan & de Oaxaca, avec cette diſtinction qu’ils devoient être l’apanage de ſa famille à perpétuité. Il faut que l’oppreſſion ait été moindre dans ces poſſeſſions héréditaires que dans le reſte de l’empire, puiſqu’en 1746 on y comptoit encore quinze mille neuf cens quarante Indiens, dix-huit cens Eſpagnols, métis du mulâtres, & ſeize cens eſclaves noirs.


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Le pays n’avoit aucun des animaux néceſſaires pour la ſubſiſtance de ſes nouveaux habitans, pour le labourage & pour les autres beſoins inſéparables d’une ſociété un peu compliquée. On les fit venir des iſles déja ſoumiſes à la Caſtille qui elles-mêmes les avoient naguère reçus de notre hémiſphère. Ils propagèrent avec une incroyable célérité. Tous dégénérèrent ; & comment, affoiblis par le trajet des mers, privés de leur nourriture originaire, livrés à des mains incapables de les élever & de les ſoigner : comment n’auroient-ils pas ſouffert des altérations ſenſibles ? La plus marquée fut celle qu’éprouva la brebis. Mendoza fit venir des béliers d’Eſpagne pour renouveller des races abâtardies ; & depuis cette époque, les toiſons ſe trouvèrent de [452]qualité ſuffiſante pour ſervir d’aliment à pluſieurs manufactures aſſez importantes.

Le pays qu’on venait d’asservir voyait bien errer dans ses forêts plusieurs de nos quadrupèdes sauvages, quelques-uns même qui lui étaient propres ; mais il n’avait aucun des animaux domestiques qui servent si utilement à la nourri[340]ture, au labourage, aux besoins inséparables d’une société un peu compliquée. On les tira des îles déjà soumises à la Castille, qui elles-mêmes les avaient reçus naguère de l’ancien hémisphère. Tous dégénérèrent très-rapidement. Eh ! comment, affaiblis par le trajet des mers, privés de leur nourriture originaire, livrés à des mains incapables de les élever et de les soigner, comment n’auraient-ils pas souffert une altération sensible ? Cependant, comme leur propagation ne diminuait pas, on se flatta qu’avec le temps ils redeviendraient ce qu’ils devaient être. Cette espérance ne fut pas toutefois trompée. Le bœuf, le porc, la chèvre, le cheval, recouvrèrent peu à peu en partie ce qu’ils avaient perdu. La brebis eut une destinée moins heureuse. Son lait et sa chair furent toujours d’une qualité inférieure, et pendant long-temps il ne fut pas possible de mettre sa toison en œuvre. Depuis même que des béliers ont été envoyés d’Europe pour régénérer cette espèce abâtardie, sa dépouille n’a pu être employée que dans quelques étoffes d’un tissu trèsgrossier et de peu de durée.


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La multiplication des troupeaux amena une grande augmentation dans les cultures. Au maïs, qui avoit toujours fait la principale nourriture des Mexicains, on aſſocia les grains de nos contrées. Dans l’origine, ils ne réuſſirent pas. Leurs ſemences jettées au haſard dans des ronces, ne donnèrent d’abord que des herbes épaiſſes & ſtériles. Un végétation trop rapide & trop vigoureuſe ne leur laiſſoit pas le tems de mûrir, ni même de ſe former : mais cette ſurabondance de ſucs diminua peu-à-peu ; & l’on vit enfin proſpérer la plupart de nos grains, de nos légumes & de nos fruits. Si la vigne & l’olivier ne furent pas naturaliſés dans cette partie du Nouveau-Monde, ce fut le gouvernement qui l’empêcha, dans la vue de laiſſer des débouchés aux productions de la métropole. Peut-être le ſol & le climat auroient-ils eux-mêmes repouſſé ces précieuſes plantes. Du moins eſt-on autoriſé à le penſer quand on voit que les eſſais que vers 1706 il fut permis aux jéſuites & aux héritiers de Cortès de tenter, ne furent pas heureux, & que les expériences qu’on a [453]tentées depuis ne l’ont pas été beaucoup davantage.

L’introduction des troupeaux devait amener une grande augmentation dans les cultures. Celle du maïs était la seule connue au Mexique, comme dans le reste du Nouveau-Monde. Les grains de l’ancien lui furent associés. Ils ne réussirent pas dans les premières années. Leurs semences, jetées au hasard sur des terres mal préparées, se [341]convertissaient en mauvaises herbes. Une végétation trop rapide et trop vigoureuse ne leur laissait pas le temps de mûrir, ni même de former des épis. Cette surabondance de sucs diminua peu à peu, et l’on vit prospérer le froment et l’orge, mais moins heureusement que dans le pays de leur origine.


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Les premières relations qu’on eut sur le Mexique célébraient toutes, avec plus ou moins d’exagération, les jardins du chef et des principaux membres de l’empire. Les fleurs et les simples qui les couvraient formaient, selon leurs auteurs, un des plus délicieux tableaux que l’œil pût contempler. Mais ils conviennent généralement qu’on n’y voyait ni racines, ni légumes. Ces objets même n’étaient cultivés nulle part. Les grands, comme le peuple, n’avaient en ce genre que ce que la nature seule, secondée par l’union continuelle de la chaleur et de l’humidité, faisait croître dans les campagnes. Les conquérans portèrent dans leur nouvelle acquisition les richesses qui abondaient dans les potagers d’Europe ; et ces plantes utiles et salutaires n’y perdirent rien de ce qui les faisait rechercher dans nos climats.


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Entre les arbres fruitiers qui furent introduits au Mexique, les orangers, les citronniers, les figuiers, les pêchers, les abricotiers furent ceux qui se multiplièrent le plus, et qui réussirent le mieux. La pomme, la poire, la prune, la ce[342]rise, y perdirent beaucoup de leur goût et de leur parfum. Dans la vue d’assurer un débouché aux plus importantes denrées de la métropole, il fut défendu à la colonie de planter la vigne et l’olivier. On permit, en 1706, aux descendans de Cortez et aux jésuites d’en essayer la culture, liberté qui devint depuis générale. Cette faveur, car c’est ainsi qu’on osa nommer un acte de justice étroite, n’eut aucune suite. Le sol et le climat ont opiniâtrément repoussé ces productions.

La vigne & l’olivier ont éprouvé la même dégradation. La plantation en avoit été prohibée au commencement dans la vue de laiſſer un débouché aux denrées de la métropole. On accorda en 1706 aux Jéſuites, & peu après au marquis Del Valle, deſcendant de Cortez, la permiſſion de les cultiver. Les expériences n’ont pas été heureuſes. A la vérité, on n’a pas abandonné ce qui avoit été fait ; mais perſonne n’a ſollicité la liberté de ſuivre un exemple qui ne préſentoit pas de grands avantages. D’autre cultures ont eu plus de ſuccès.

La vigne & l’olivier ont éprouvé la même dégradation. La plantation en avoit été prohibée au commencement, dans la vue de laiſſer un débouché aux dénrées de la métropole. On accorda en 1706 aux Jéſuites, & peu aprés au Marquis Del Valle, deſcendant de Cortez, la permiſſion de les cultiver. Les expériences n’ont pas été heureuſes. A la vérité, on n’a pas abandonné ce qui avoit été fait ; mais perſonne n’a ſollicité la liberté de ſuivre un exemple qui ne préſentoit pas de grands avantages. D’autres cultures ont eu plus de ſuccès.


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Le coton, le ſucre, la ſoie, le cacao, le tabac, les grains d’Europe [54]réuſſiſſent tous plus ou moins bien. On eſt encouragé aux travaux qu’ils exigent par le bonheur qu’ont eu les Eſpagnols, de découvrir des mines de fer qui étoient entierement inconnues aux Mexicains, & des mines d’un cuivre aſſez dur pour ſervir à labourer les terres. Cependant, tous ces objets faute de bras ou d’activité ſont bornés à une circulation intérieure. Il n’y a que la vanille, l’indigo & la cochenille qui entrent dans le commerce du Mexique avec les autres nations.

Le coton, le ſucre, la ſoie, le cacao, le tabac, les grains d’Europe réuſſiſſent tous plus ou moins bien. On eſt encouragé aux travaux qu’ils exigent par le bonheur qu’ont eu les Eſpagnols, de découvrir [84]des mines de fer qui étoient entierement inconnues aux Mexicains, & des mines d’un cuivre aſſez dur pour ſervir à labourer les terres. Cependant, tous ces objets, faute de bras, ou d’activité, ſont bornés à une circulation intérieure. Il n’y a que la vanille, l’indigo & la cochenille, qui entrent dans le commerce du Mexique avec les autres nations.

Le coton, le tabac, le cacao, le ſucre, quelques autres productions réuſſirent généralement : mais faute de bras ou d’activité, ces objets furent concentrés dans une circulation intérieure. Il n’y a que le jalap, la vanille, l’indigo & la cochenille qui entrent dans le commerce de la Nouvelle-Eſpagne avec les autres nations.

Le coton, le tabac, le cacao, le sucre, sont cultivés avec plus ou moins de succès dans le Mexique ; mais, faute de bras ou d’activité, ces productions furent toujours concentrées dans la circulation intérieure. Le pays ne fournit au commerce extérieur que du jalap, de la vanille, de l’indigo et de la cochenille.


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Le jalap eſt un des purgatifs les plus employés dans la médecine. Il tire ſon nom de la ville de Xalapa, aux environs de laquelle il croît abondamment. Sa racine, la ſeule partie qui ſoit d’uſage, eſt tubéreuſe, groſſe, alongée en forme de navet, blanche à l’intérieur & remplie d’un ſuc laiteux. La plante qu’elle produit a été long-tems inconnue. On ſait maintenant que c’eſt un liſeron ſemblable pour le port à celui de nos haies. Sa tige eſt grimpante, anguleuſe, légérement velue. Ses feuilles diſpoſées alternativement ſont aſſez grandes, veloutées en-deſſus, ridées en-deſſous, marquées de ſept nervures, quelquefois entières en cœur, quelquefois partagées en pluſieurs lobes plus ou [454]moins diſtincts. Les fleurs qui naiſſent par bouquets le long de la tige ont un calice glanduleux à ſa baſe, diviſé profondément en cinq parties & accompagné de deux feuilles florales. La corolle grande, conformée en cloche, blanchâtre en-dehors, d’un pourpre foncé à l’intérieur, ſupporte cinq étamines blanches de longueur inégale. Le germen placé dans le milieu & ſurmonté d’un ſeul ſtyle, devient, en mûriſſant une capſule ronde, renfermant dans une ſeule loge quatre ſemences rouſſes & très-velues.

Le jalap est un des purgatifs les plus employés dans la médecine. Il tire son nom de la ville de Xalapa, aux environs de laquelle il croît abondamment. Sa racine, la seule partie qui soit d’usage, est tubéreuse, grosse, allongée en forme de navet, blanche à l’intérieur, et remplie d’un suc laiteux. La plante qu’elle produit a été long-temps inconnue. On sait maintenant que c’est un liseron semblable pour le port à celui de nos haies. Sa tige est grimpante, anguleuse, légèrement velue. Ses feuilles, disposées alternativement, sont assez grandes, veloutées en dessus, ridées en [343]dessous, marquées de sept nervures, quelquefois entières en cœur, quelquefois partagées en plusieurs lobes plus ou moins distincts. Les fleurs qui naissent par bouquets le long de la tige ont un calice glanduleux à sa base, divisé profondément en cinq parties, et accompagné de deux feuilles florales. La corolle, grande, conformée en cloche, blanchâtre en dehors, d’un pourpre foncé à l’intérieur, supporte cinq étamines blanches de longueur inégale. Le germe, placé dans le milieu et surmonté d’un seul style, devient, en mûrissant, une capsule ronde, renfermant dans une seule loge quatre semences rousses et très-velues.


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Cette plante ſe trouve non-ſeulement dans le voiſinage de Xalapa, mais encore ſur les ſables de la Vera-Crux. On la cultive facilement. Le poids des racines eſt depuis douze juſqu’à vingt livres. On les coupe par tranches pour les faire ſécher. Elles acquièrent alors une couleur brune, un œil réſineux. Leur goût eſt un peu âcre & cauſe des nauſées. Le meilleur jalap eſt compact, réſineux, brun, difficile à rompre & inflammable. On ne le donne qu’à une doſe très-petite, parce qu’il eſt très-actif & purge violemment. Son extrait réſineux fait par l’eſprit-de-vin eſt employé aux mêmes uſages, mais avec plus de pré[455]caution. L’Europe en conſomme annuellement ſept mille cinq cens quintaux qu’elle paie 972,000 livres.

Cette plante se trouve non-seulement dans le voisinage de Xalapa, mais encore sur les sables de la Véra-Cruz. On la cultive facilement. Le poids des racines est depuis douze jusqu’à vingt livres. On les coupe par tranches pour les faire sécher. Elles acquièrent alors une couleur brune, un œil résineux. Leur goût est un peu âcre et cause des nausées. Le meilleur jalap est compacte, résineux, brun, difficile à rompre et inflammable. On ne le donne qu’à une dose très-petite, parce qu’il est très-actif et purge violemment. Son extrait résineux fait par l’esprit-de-vin est employé aux mêmes usages, mais avec plus de précaution. L’Europe en consomme annuellement sept à huit mille quintaux, qu’elle paie onze à douze cent mille livres.

La vanille eſt une plante qui, comme le liere, s’accroche aux arbres qu’elle rencontre, les embraſſe très-étroitement, & s’éleve par leur ſecours. Sa tige qui n’a que peu de diamettre, n’eſt pas tout-àfait ronde. Quoique très-ſouple, elle eſt aſſez dure. Son écorce eſt mince, fort adhérente & verte. Elle eſt partagée comme la vigne, par des nœuds éloignés les uns des autres de ſix à ſept pouces. C’eſt de ces nœuds que ſortent des feuilles aſſez ſemblables à celles du laurier, mais plus longues, plus larges, plus épaiſſes, plus charnues. Elles font d’un verd très-vif, brillantes par deſſus, & un peu pâles par deſſous. Les fleurs ſont noirâtres. Une petite gouſſe longue d’environ ſix pouces, large de quatre lignes, ridée, molaſſe, huileuſe, graſſe quoique caſſante ; peut être regardée comme le fruit de cette plante. L’intérieur de la gouſſe eſt tapiſſé d’une pulpe rouſſeâtre, aromatique, un peu âcre, remplie d’une liqueur noire, huileuſe & balſamique, où nagent une infinité de grains noirs, luiſans, & preſque imperceptibles.

La vanille eſt une plante qui, comme le liere, s’accroche aux arbres qu’elle rencontre, les embraſſe très-étroitement, & s’éleve par leurs ſecours. Sa tige, qui n’a que peu de diametre, n’eſt pas tout-àfait ronde. Quoique très-ſouple, elle eſt aſſez dure. Son écorce eſt mince, fort adhérente & verte. Elle eſt partagée comme la vigne, par des nœuds eloignés les uns des autres de ſix à ſept pouces. C’eſt de ces nœuds que ſortent des feuilles aſſez ſemblables à celles du laurier, mais plus longues, plus larges, plus épaiſſes, plus charnues. Elles ſont d’un verd très-vif, brillantes par-deſſus, & un peu pâles par-deſſous. Les fleurs ſont noirâtres. Une petite gouſſe longue d’environ ſix pouces, large de quatre lignes, ridée, mollaſſe, huileuſe, graſſe, quoique caſſante, peut être regardée comme le fruit de cette plante. L’intérieur de la gouſſe eſt tapiſſé d’une poulpe rouſſeâtre, aromatique, un peu âcre, remplie d’une liqueur noire, huileuſe & balſamique, [85]où nâgent une infinité de grains noirs, luiſans, & preſque imperceptibles.

La vanille eſt une plante qui, comme le lierre, s’accroche aux arbres qu’elle rencontre, les couvre preſqu’entiérement & s’élève par leur ſecours. Sa tige, de la groſſeur du petit doigt, eſt verdâtre, charnue, preſque cylindrique, noueuſe par intervalle, & ſarmenteuſe comme celle de la vigne. Chaque nœud eſt garni d’une feuille alterne, aſſez épaiſſe, de forme ovale, longue de huit pouces & large de trois. Il pouſſe auſſi des racines qui pénétrant l’écorce des arbres en tirent une nourriture ſuffiſante pour ſoutenir quelque tems la plante en vigueur, lorſque par accident le bas de la tige eſt endommagé ou même ſéparé de la racine principale. Cette tige, parvenue à une certaine hauteur, ſe ramifie, s’étend ſur les côtés & ſe couvre de bouquets de fleurs aſſez grandes, blanches en-dedans, verdâtres en-dehors. Cinq des diviſions de leur calice ſont longues, étroites & ondulées. La ſixième, plus intérieure, préſente la forme d’un cornet. Le piſtil qu’elles couronnent ſupporte une ſeule étamine. Il devient, [456]en mûriſſant, un fruit charnu, compoſé comme une gouſſe de ſept à huit pouces de longueur, qui s’ouvre en trois valves chargées de menues ſemences.

La vanille est une plante qui, comme le lierre, [344]s’accroche aux arbres qu’elle rencontre, les couvre presque entièrement, et s’élève par leur secours. Sa tige, de la grosseur du petit doigt, est verdâtre, charnue, presque cylindrique, noueuse par intervalles, et sarmenteuse comme celle de la vigne. Chaque nœud est garni d’une feuille alterne, assez épaisse, de forme ovale, longue de huit pouces et large de trois. Il pousse aussi des racines qui, pénétrant l’écorce des arbres, en tirent, une nourriture suffisante pour soutenir quelque temps la plante en vigueur, lorsque, par accident le bas de la tige est endédommagé, ou même séparé de la tige principale. Cette tige, parvenue à une certaine hauteur, se ramifie, s’étend sur les côtés, et se couvre de bouquets de fleurs assez grandes, blanches en dedans, verdâtres en dehors. Cinq des divisions de leur calice sont longues, étroites et ondulées. La sixième, plus intérieure, présente la forme d’un cornet. Le pistil qu’elles couronnent supporte une seule étamine. Il devient, en mûrissant, un fruit charnu, composé comme une gousse de sept à huit pouces de longueur, qui s’ouvre en trois valves chargées de menues semences.


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Cette plante croît naturellement dans les terreins incultes, toujours humides, ſouvent inondés & couverts de grands arbres ; d’où l’on peut inférer que ces terreins ſont les plus propres à ſa culture. Pour la multiplier, il ſuffit de piquer au pied des arbres quelques rameaux ou ſarmens qui prennent racine & s’élèvent en peu de tems. Quelques cultivateurs, pour préſerver leurs plants de la pourriture, préfèrent de les attacher aux arbres même à un pied de terre. Ces plants ne tardent pas à pouſſer des filets qui, deſcendant en ligne droite, vont s’enfoncer dans la terre & y former des racines.

Cette plante croît naturellement dans les terrains incultes, toujours humides, souvent inondés et couverts de grands arbres ; d’où l’on peut inférer que ces terrains sont les plus propres à sa culture. Pour la multiplier, il suffit de piquer au pied des arbres quelques rameaux ou sarmens, qui [345]prennent racine et s’élèvent en peu de temps. Quelques cultivateurs, pour préserver leurs plants de la pourriture, préfèrent de les attacher aux arbres, même à un pied de terre. Ces plants ne tardent pas à pousser des filets qui, descendant en ligne droite, vont s’enfoncer dans la terre et y former des racines.

La recolte de ces gouſſes commence vers la fin de ſeptembre, & dure juſqu’à la fin de dé[55]cembre. On les fait ſecher à l’ombre. Lorſqu’elles ſont ſeches & en état d’être gardées, on les oingt extérieurement avec un peu d’huile de coco, ou de calba pour les rendre ſouples, les mieux conſerver, empêcher qu’elles ne ſechent trop, ou qu'elles ne ſe briſent.

La récolte de ces gouſſes commence vers la fin de ſeptembre, & dure juſqu’à la fin de décembre. On les fait ſécher à l’ombre. Lorſqu’elles ſont ſéches & en état d’être gardées, on les oint extérieurement avec un peu d’huile de coco, ou de calba, pour les rendre ſouples, les mieux conſerver, empêcher qu’elles ne ſéchent trop, ou qu’elles ne ſe briſent.

La récolte des gouſſes commence vers la fin de ſeptembre, & dure environ trois mois. L’aromate qui leur eſt particulier ne s’acquiert que par la préparation. Elle conſiſte à enfiler pluſieurs gouſſes, à les tremper un moment dans une chaudière d’eau bouillante pour les blanchir. On les ſuſpend enſuite dans un lieu expoſé à l’air libre & aux rayons du [457]ſoleil. Il découle alors de leur extrémité une liqueur viſqueuſe, ſurabondante, dont on facilite la ſortie par une preſſion légère, réitérée deux ou trois fois le jour. Pour retarder la deſſiccation qui doit ſe faire lentement, on les enduit à pluſieurs repriſes d’huile, qui conſerve leur molleſſe & les préſerve des inſectes. On les entoure auſſi d’un fil de coton pour empêcher qu’elles ne s’ouvrent. Lorſqu’elles ſont ſuffiſamment deſſéchées, on les paſſe dans des mains ointes d’huile, & on les met dans un pot verniſſé pour les conſerver fraîchement.

La récolte des gousses commence vers la fin de septembre, et dure environ trois mois. L’aromate qui leur est particulier ne s’acquiert que par la préparation. Elle consiste à enfiler plusieurs gousses, à les tremper un moment dans une chaudière d’eau bouillante pour les blanchir. On les suspend ensuite dans un lieu exposé à l’air libre et aux rayons du soleil. Il découle alors de leur extrémité une liqueur visqueuse, surabondante, dont on facilite la sortie par une pression légère, réitérée deux ou trois fois le jour. Pour retarder la dessication, qui doit se faire lentement, on les enduit, à plusieurs reprises, d’huile, qui conserve leur mollesse et les préserve des insectes. On les entoure aussi d’un fil de coton pour empêcher qu’elles ne s’ouvrent. Lorsqu’elles sont suffisamment desséchées, on les passe dans des mains ointes d’huile, et on les met dans un pot vernissé pour les conserver fraîchement.

C’eſt à peu près tout ce qu’on fait de la vanille, deſtinée particulierement à parfumer le chocolat, dont l’uſage a paſſé des Mexicains aux Eſpagnols, & des Eſpagnols aux autres peuples. Il n’y a que celle qui croît dans les montagnes inacceſſibles de la nouvelle Eſpagne qui ait de la réputation. On ignore également le nombre de ſes eſpeces, qu’elles ſont les eſpeces les plus précieuſes, quel eſt le terroir qui leur convient le mieux, comment on les cultive, & de quelle maniere elles ſe multiplient. Tous ces ſecrets ſont reſtés aux naturels du pays. On prétend qu’ils ne ſont parvenus à ſe conſerver cette ſource de richeſſe, que par un ſerment fait entr’eux, de ne jamais rien révéler à leurs tyrans, & de ſouffrir les plus cruels tourmens plutôt que d’être parjures. Il eſt plus vraiſemblable qu’ils doivent un pareil avantage au caractere de la nation conquérante, qui contente des richeſſes qu’elle a acquiſes, accoutumée à une vie pareſſeuſe, à une douce ignorance, mépriſe également, & les curioſités d’hiſtoire naturelle, & les efforts de ceux qui s’en occupent. L’indigo lui eſt mieux connu.

C’eſt à-peu-près tout ce qu’on ſait de la vanille, deſtinée particulierement à parfumer le chocolat, dont l’uſage a paſſé des Mexicains aux Eſpagnols, & des Eſpagnols aux autres peuples. Il n’y a que celle qui croît dans les montagnes inacceſſibles de la nouvelle Eſpagne, qui ait de la réputation. On ignore également le nombre de ſes eſpeces ; qu’elles ſont les plus précieuſes ; quel eſt le terroir qui leur convient le mieux ; comment on les cultive, & de quelle maniere elles ſe multiplient. Tous ces ſecrets ſont reſtés aux naturels du pays. On prétend qu’ils ne ſont parvenus à ſe conſerver cette ſource de richeſſe, que par un ſerment fait entr’eux, de ne jamais rien révéler à leurs tyrans, ſur la culture de la vanille, & de ſouffrir les plus cruels tourmens plutôt que d’être parjures. Il eſt plus vraiſemblable qu’ils doivent un pareil avantage au caractere de la nation conquérante, qui con[86]tente des richeſſes acquiſes, accoutumée à une vie pareſſeuſe, à une douce ignorance, mépriſe également, & les curioſités d’hiſtoire naturelle, & les efforts de ceux qui s’en occupent. L’indigo lui eſt pourtant mieux connu.

Voilà tout ce qu’on ſait ſur la vanille particuliérement deſtinée à parfumer le chocolat dont l’uſage a paſſé des Mexicains aux Eſpagnols, & des Eſpagnols aux autres peuples ; & encore ces notions, tout-àfait modernes, ſont-elles dues à un naturaliſte François. Il n’eft pas poſſible que malgré l’indifférence qu’ils ont montrée juſqu’ici pour l’hiſtoire de la nature, les maîtres de cette partie du Nouveau-Monde n’aient des connoiſſances plus approfondies. S’ils ne les ont pas communiquées, c’eſt ſans doute qu’ils ont voulu ſe réſerver excluſivement cette production [458]quoiqu’il n’en vienne annuellement en Europe que cinquante quintaux & qu’elle n’y ſoit pas vendue au-deſſus de 431,568 livres. Le tems de la révélation des lumières arrivera un jour, & alors la vanille ſera auſſi généralement connue que l’eſt maintenant l’indigo.

Voilà tout ce qu’on sait sur la vanille, particulièrement destinée à parfumer le chocolat, dont l’usage a passé des Mexicains aux Espagnols, et des Espagnols aux autres peuples ; et encore ces [346]notions, tout-àfait modernes, sont-elles dues à un naturaliste français. Il n’est pas possible que, malgré l’indifférence qu’ils ont montrée jusqu’ici pour l’histoire de la nature, les maîtres de cette partie du Nouveau-Monde n’aient des connaissances plus approfondies. S’ils ne les ont pas communiquées, c’est sans doute qu’ils ont voulu se réserver exclusivement cette production, quoiqu’il n’en vienne annuellement en Europe que cinquante à soixante quintaux, et quelle n’y soit pas vendue au-dessus de cinq à six cent mille livres. Le temps de la révélation des lumières arrivera un jour, et alors la vanille sera aussi généralement connue que l’est maintenant l’indigo.

L’indigotier eſt une eſpece d’arbriſſeau dont la racine groſſe de trois ou quatre lignes de diamettre, & longue de plus d’un pied, a une légére odeur tirant ſur celle du perſil. De cette racine ſort une ſeule tige à peu près de ſa groſſeur, [56]haute d’environ deux pieds, droite, dure, preſque ligneuſe, couverte d’une écorce légerement gercée de couleur de gris cendré vers le bas, verte dans le milieu, rougeâtre à l’extrêmité, & ſans apparence de moëlle en dedans. Les feuilles rangées deux à deux autour de la côte, ſont de figure ovale, liſſes, douces au toucher, ſillonnées au-deſſus, d’un verd foncé au-deſſous, & attachées par une queue fort courte. Depuis environ le tiers de la tige juſques vers l’extrêmité, on voit des épis chargés de douze à quinze fleurs très-petites, & qui n’ont point d’odeur. Le piſtile qui eſt dans le milieu de chaque fleur, ſe change en une gouſſe, dans laquelle les ſemences ſont renfermées.

L’indigotier eſt une eſpece de plante, dont la racine groſſe de trois ou quatre lignes de diametre & longue de plus d’un pied, a une légere odeur tirant ſur celle du perſil. De cette racine, ſort une ſeule tige à peu-près de ſa groſſeur, haute d’environ deux pieds, droite, dure, preſque ligneuſe, couverte d’une écorce légerement gercée, de couleur de gris cendré vers le bas, verte dans le milieu, rougeâtre à l’extrêmité, & ſans apparence de moëlle en dedans. Les feuilles rangées deux à deux autour de la côte, ſont de figure ovale, liſſes, douces au toucher, ſillonnées au-deſſus, d’un verd foncé au-deſſous, & attachées par une queue fort courte. Depuis environ le tiers de la tige juſques vers l’extrémité, on voit des épis chargés de douze à quinze fleurs très-petites, & qui n’ont point d’odeur. Le piſtil qui eſt dans le milieu de chaque fleur, ſe change en une gouſſe, dans laquelle les ſemences ſont renfermées.

L’indigotier eſt une plante droite & aſſez touffue. De ſa racine s’élève une tige ligneuſe, caſſante, haute de deux pieds, ramifiée dès ſon origine, blanche à l’intérieur & couverte d’une écorce griſâtre. Les feuilles ſont alternes, compoſées de pluſieurs folioles, diſpoſées ſur deux rangs le long d’une côte commune, terminée par une foliole impaire & garnie à ſa baſe de deux petites membranes que l’on nomme ſtipules. A l’extrémité de chaque rameau ſe trouvent des épis de fleurs rougeâtres, papillionacées, aſſez petites & compoſées de quantité de pétales. Les étamines au nombre de dix, & le piſtil ſurmonté d’un ſeul ſtyle, ſont diſpoſés comme dans la plupart des fleurs légumineuſes. Le piſtil ſe change en une petite gouſſe arrondie, légérement courbe, d’un pouce de longueur & d’une ligne & demie de largeur, remplie [459]de ſemences cylindriques, luiſantes & rembrunies.

L’indigotier est une plante droite et assez touffue. De sa racine s’élève une tige ligneuse, cassante, haute de deux pieds, ramifiée dès son origine, blanche à l’intérieur, et couverte d’une écorce grisâtre. Les feuilles sont alternes, composées de plusieurs folioles disposées sur deux rangs le long d’une côte commune, terminée par une foliole impaire, et garnie à sa base de deux petites membranes que l’on nomme stipules. A l’extrémité de chaque rameau se trouvent des épis de fleurs rougeâtres, papilionacées, assez petites, et composées de quantité de pétales. Les étamines, au nombre de dix, et le pistil surmonté d’un seul style, sont disposés comme dans la plupart des fleurs légumineuses. Le pistil se change en une petite gousse arrondie, légèrement courbe, [347]d’un pouce de longueur et d’une ligne et demie de largeur, remplie de semences cylindriques, luisantes et rembrunies.

Cette plante demande une terre graſſe, unie, bien labourée, & qui ne ſoit pas trop ſeche. On ſeme ſa graine, qui pour la figure & la couleur reſſemble à la poudre à canon, dans de petites foſſes de la largeur de la houe, de deux à trois pouces de profondeur, éloignées d’un pied les unes des autres, & en ligne droite le plus qu’il eſt poſſible. Il faut avoir une attention continuelle à arracher les mauvaiſes herbes qui étoufferoient aiſement l’indigotier. Quoiqu’on le puiſſe ſemer en toutes les ſaiſons, on préfére communément le printemps ; l’humidité fait lever la plante dans trois ou quatre jours. Elle eſt mûre au bout de deux mois. On la coupe avec des couteaux courbés en ſerpettes, lorſqu’elle commence à fleurir, & les coupes continuent de ſix en ſix ſemaines ſi le tems eſt un peu pluvieux. Sa durée eſt d’environ deux ans. A cette époque elle dégénere, on l’arrache & on la renouvelle.

Cette plante demande une terre graſſe, unie, bien labourée, & qui ne ſoit pas trop ſéche. On ſeme ſa graine, qui pour la figure [87]& la couleur reſſemble à la poudre à canon, dans de petites foſſes de la largeur de la houe, de deux à trois pouces de profondeur, éloignées d’un pied les unes des autres, & en ligne droite le plus qu’il eſt poſſible. Il faut avoir une attention continuelle à arracher les mauvaiſes herbes qui étoufferoient aiſément l’indigotier. Quoiqu’on le puiſſe ſemer en toutes les ſaiſons, on préfere communément le printemps ; l’humidité fait lever la plante dans trois ou quatre jours. Elle eſt mûre au bout de deux mois. On la coupe avec des couteaux courbés en ſerpettes, lorſqu’elle commence à fleurir : & les coupes continuent de ſix en ſix ſemaines ſi le tems eſt un peu pluvieux. Sa durée eſt d’environ deux ans ; après ce terme elle dégénere. On l’arrache, & on la renouvelle.

Cette plante veut une terre légère, bien labourée & qui ne ſoit jamais inondée. L’on préfère pour cette raiſon des lieux qui ont de la pente, parce que cette poſition préſerve les champs du ſéjour des pluies qui flétriroient l’indigotier, & des inondations qui le couvriroient d’un limon nuiſible. Les terreins bas & plats peuvent être encore employés pour cette culture, ſi l’on pratique des rigoles & des foſſés pour l’écoulement des eaux, & ſi l’on a la précaution de ne planter qu’après la ſaiſon des pluies qui occaſionnent ſouvent des débordemens. On jette la graine dans de petites foſſes faites avec la houe, de deux ou trois pouces de profondeur, éloignées d’un pied les unes des autres, & en ligne droite le plus qu’il eſt poſſible. Il faut avoir une attention continuelle à arracher les mauvaiſes herbes qui étoufferoient aiſément l’indigotier. Quoiqu’on le puiſſe ſemer en toutes les ſaiſons, on préfère communément le printems. L’humidité fait lever la plante dans trois ou quatre jours. Elle eſt mûre au bout de deux mois. On la coupe avec des cou[460]teaux courbés en ſerpettes, lorſqu’elle commence à fleurir ; & les coupes continuent de ſix en ſix ſemaines, ſi le tems eſt un peu pluvieux. Sa durée eſt d’environ deux ans. Après ce terme elle dégénère. On l’arrache, & on la renouvelle.

Cette plante veut une terre légère, bien labourée, et qui ne soit jamais inondée. L’on préfère pour cette raison des lieux qui ont de la pente, parce que cette position préserve les champs du séjour des pluies, qui flétriraient l’indigotier, et des inondations, qui le couvriraient d’un limon nuisible. Les terrains bas et plats peuvent être encore employés pour cette culture, si l’on pratique des rigoles et des fossés pour l’écoulement des eaux, et si l’on a la précaution de ne planter qu’après la saison des pluies, qui occasionnent souvent des débordemens. On jette la graine dans de petites fosses faites avec la houe, de deux ou trois pouces de profondeur, éloignées d’un pied les unes des autres, et en ligne droite le plus qu’il est possible. Il faut avoir une attention continuelle à arracher les mauvaises herbes, qui étoufferaient aisément l’indigotier. Quoiqu’on le puisse semer en toutes les saisons, on préfère communément le printemps. L’humidité fait lever la plante dans trois ou quatre jours. Elle est mûre au bout de deux mois. On la coupe avec des couteaux courbés en serpettes lorsqu’elle commence à fleurir, et les coupes continuent de six en six semaines, si le temps est un peu pluvieux. Sa durée est d’environ deux ans. Après ce terme elle dégénère. On l’arrache et on la renouvelle.

Comme cette plante épuiſe bientôt le ſol, [57]parce qu’elle ne pompe pas aſſez d’air & de roſée par ſes feuilles pour humecter la terre, il eſt avantageux au cultivateur d’avoir un vaſte eſpace qui demeure couvert d’arbres, juſqu’à ce qu’il convienne de les abattre pour faire occuper leur place par l’indigo. Car, il faut ſe repréſenter ces arbres comme des ſcyphons par leſquelles la terre & l’air ſe communiquent reciproquement leur ſubſtance fluide & végétative, des ſcyphons où les vapeurs & les ſucs s’attirant tour-àtour, ſe mettent en équilibre. Ainſi, tandis que la ſeve de la terre monte par les racines juſqu’aux branches, les feuilles aſpirent l’air & les vapeurs qui circulant par les fibres redeſcendent dans la terre, & lui rendent en roſée ce qu’elle perd en ſeve. C’eſt pour obéir à cette influence reciproque, qu’au défaut des arbres qui conſervent ces champs vierges pour y ſemer de l’indigo, on couvre ceux qui ſont uſés par cette plante de patates ou de lianes dont les branches rampantes conſervent la fraîcheur de la terre, & dont les feuilles brûlées renouvellent la fertillité.

Comme cette plante épuiſe bientôt le ſol, parce qu’elle ne pompe pas aſſez d’air & de roſée par ſes feuilles pour humecter la terre, il eſt avantageux au cultivateur d’avoir un vaſte eſpace qui demeure couvert d’arbres, juſqu’à ce qu’il convienne de les abattre, pour faire occuper leur place par l’indigo : car il faut ſe repréſenter les arbres comme des ſcyphons par leſquels la terre & l’air ſe communîquent réciproquement leur ſubſtance fluide & végétative, des ſcyphons où les vapeurs & les ſucs s’attirant tour-àtour, ſe mettent en [88]équilibre. Ainſi tandis que la ſeve de la terre monte par les racines juſqu’aux branches, les feuilles aſpirent l’air & les vapeurs qui circulant par les fibres de l’arbre, redeſcendent dans la terre, & lui rendent en roſée ce qu’elle perd en ſeve. C’eſt pour obéir à cette influence reciproque, qu’au défaut des arbres qui conſervent les champs vierges pour y ſemer de l’indigo, on couvre ceux qui ſont uſés par cette plante de patates ou de lianes, dont les branches rampantes conſervent la fraîcheur de la terre, & dont les feuilles brûlées renouvellent la fertilité.

Comme cette plante épuiſe bientôt le ſol, parce qu’elle ne pompe pas aſſez d’air & de roſée par ſes feuilles pour humecter la terre, il eſt avantageux au cultivateur d’avoir un vaſte eſpace qui demeure couvert d’arbres, juſqu’à ce qu’il convienne de les abattre, pour faire occuper leur place par l’indigo : car il faut ſe repréſenter les arbres comme des ſiphons par leſquels la terre & l’air ſe communiquent réciproquement leur ſubſtance fluide & végétative, des ſiphons où les vapeurs & les ſucs s’attirant tour-àtour, ſe mettent en équilibre. Ainſi, tandis que la ſève de la terre monte par les racines juſqu’aux branches, les feuilles aſpirent l’air & les vapeurs qui circulant par les fibres de l’arbre redeſcendent dans la terre, & lui rendent en roſée ce qu’elle perd en ſève. C’eſt pour obéir à cette influence réciproque, qu’au défaut des arbres qui conſervent les champs vierges [461]pour y ſemer de l’indigo, on couvre ceux qui ſont uſés par cette plante de patates ou de lianes, dont les branches rampantes conſervent la fraîcheur de la terre, & dont les feuilles brûlées renouvellent la fertilité.

Comme cette plante épuise bientôt le sol, parce qu’elle ne pompe pas assez d’air et de rosée par ses feuilles pour humecter la terre, il est avantageux au cultivateur d’avoir un vaste espace qui demeure couvert d’arbres jusqu’à ce qu’il convienne de les abattre pour faire occuper leur place par l’indigo ; car il faut se représenter les arbres comme des siphons par lesquels la terre et l’air se communiquent réciproquement leur substance fluide et végétative, des siphons où les vapeurs et les sucs, s’attirant tour à tour, se mettent en équilibre. Ainsi, tandis que la sève de la terre monte par les racines jusqu’aux branches, les feuilles aspirent l’air et les vapeurs, qui, circulant par les fibres de l’arbre, redescendent dans la terre et lui rendent en rosée ce qu’elle perd en sève. C’est pour obéir à cette influence réciproque qu’au défaut des arbres qui conservent les champs vierges pour y semer de l’indigo on, couvre ceux qui sont usés par cette plante de patates ou de lianes, dont les branches rampantes conservent la fraîcheur de la terre, et dont les feuilles brûlées renouvellent la fertilité.

On diſtingue deux eſpeces d’indigo, le franc & le batard. Quoique l’un obtienne un plus haut prix à raiſon de ſa perfection, il eſt communément avantageux de cultiver l’autre, parce qu’il eſt plus peſant. On trouve un plus grand nombre de terres propres au premier ; le ſecond réuſſit mieux dans celles qui ſont plus expoſées à la pluie. Tous deux ſont ſujets à de grands accidens. On en voit dont le pied ſeche, & tombe par la piqure d’un ver fort commun, ou dont les feuilles qui font leur prix, ſont dévorées en vingt-quatre heures par des chenilles. Ce dernier accident trop ordinaire, a fait dire [58]que les cultivateurs d’indigo, ſe couchent riches & ſe levent ruinés.

On diſtingue deux eſpeces d’indigo, le franc & le bâtard. Quoique l’un obtienne un plus haut prix, à raiſon de ſa perfection, il eſt communément avantageux de cultiver l’autre parce qu’il eſt plus peſant. On trouve un plus grand nombre de terres propres au premier ; le ſecond réuſſit mieux dans celles qui ſont plus expoſées à la pluie. Tous deux ſont ſujets à de grands accidens. On en voit dont le pied ſeche, & tombe par la piquûre d’un ver fort commun, ou dont les feuilles qui font leur prix, ſont dévorées en vingt-quatre heures par des chenilles. Ce dernier accident, trop ordinaire, a fait dire que les cultivateurs d’indigo ſe couchent riches & ſe levent ruinés.

On diſtingue pluſieurs eſpèces d’indigo, mais on n’en cultive que deux. Le franc dont nous venons de parler, & le bâtard qui en diffère par ſa tige beaucoup plus élevée, plus ligneuſe & plus durable ; par ſes folioles plus longues & plus étroites ; par ſes gouſſes plus courbes ; par ſes ſemences noirâtres. Quoique l’un obtienne un plus haut prix, il eſt communément avantageux de cultiver l’autre, parce qu’on le renouvelle moins ſouvent, qu’il eſt plus peſant, qu’il donne plus de feuilles dont le produit eſt cependant moindre, à volume égal. On trouve un plus grand nombre de terres propres au premier ; le ſecond réuſſit mieux dans celles qui ſont plus expoſées à la pluie. Tous deux ſont ſujets à de grands accidens dans le premier âge. Ils ſont quelquefois brûlés par l’ardeur du ſoleil ou étouffés ſous une toile dont un ver particulier à ces régions les entoure. On en voit dont le pied ſèche & tombe par la piquûre [462]d’un autre ver fort commun, ou dont les feuilles qui font leur prix ſont dévorées en vingt-quatre heures par les chenilles. Ce dernier accident trop ordinaire a fait dire que les cultivateurs d’indigo ſe couchoient riches & ſe levoient ruinés.

On distingue plusieurs espèces d’indigo ; mais on n’en cultive que deux : le franc, dont nous venons de parler ; et le bâtard, qui en diffère par sa tige beaucoup plus élevée, plus ligneuse et plus durable, par ses folioles plus longues et plus étroites, par ses gousses plus courbes, par ses semences noirâtres. Quoique l’un obtienne un [349]plus haut prix, il est communément avantageux de cultiver l’autre, parce qu’on le renouvelle moins souvent, qu’il est plus pesant, qu’il donne plus de feuilles, dont le produit est cependant moindre, à volume égal. On trouve un plus grand nombre de terres propres au premier ; le second réussit mieux dans celles qui sont plus exposées à la pluie. Tous deux sont sujets à de grands accidens dans le premier âge. Ils sont quelquefois brûlés par l’ardeur du soleil, ou étouffés sous une toile dont un ver particulier à ces régions les entoure. On en voit dont le pied sèche et tombe par la piqûre d’un autre ver fort commun, ou dont les feuilles, qui font leur prix, sont dévorées en vingt-quatre heures par les chenilles. Ce dernier accident, trop ordinaire, a fait dire que les cultivateurs d’indigo se couchaient riches et se levaient ruinés.

Cette production doit être ramaſſée avec précaution, de peur qu’en la ſecouant on ne faſſe tomber la farine attachée aux feuilles, qui eſt très-précieuſe. On la jette dans la trempoire ; c’eſt une grande cuve remplie d’eau. Il s’y fait une formentation qui dans vingt-quatre heures au plus tard arrive au dégré qu’on deſire. On ouvre alors un robinet pour faire couler l’eau dans une ſeconde cuve, appellée la batterie. On nettoie auſſi-tôt la trempoire afin de lui faire recevoir de nouvelles plantes, & de continuer le travail ſans interruption.

Cette production doit être ramaſſée avec [89]précaution, de peur qu’en la ſecouant on ne faſſe tomber la farine attachée aux feuilles, qui eſt très-précieuſe. On la jette dans la trempoire ; c’eſt une grande cuve, remplie d’eau. Il s’y fait une fermentation qui, dans vingt-quatre heures au plus tard, arrive au dégré qu’on deſire. On ouvre alors un robinet pour faire couler l’eau dans une ſeconde cuve, appellée la batterie. On nettoie auſſi-tôt la trempoire afin de lui faire recevoir de nouvelles plantes, & de continuer le travail ſans interruption.

Cette production doit être ramaſſée avec précaution, de peur qu’en la ſecouant on ne faſſe tomber la farine attachée aux feuilles, qui eſt très-précieuſe. On la jette dans la trempoire. C’eſt une grande cuve, remplie d’eau. Il s’y fait une fermentation qui, dans vingt-quatre heures au plus tard, arrive au degré qu’on deſire. On ouvre alors un robinet pour faire couler l’eau dans une ſeconde cuve, appellée la batterie. On nettoie auſſi-tôt la trempoire afin de lui faire recevoir de nouvelles plantes, & de continuer le travail ſans interruption.

Cette production doit être ramassée avec précaution, de peur qu’en la secouant on ne fasse tomber la farine attachée aux feuilles, qui est trèsprécieuse. On la jette dans la trempoire. C’est une grande cuve remplie d’eau. Il s’y fait une fermentation qui, dans vingt-quatre heures au plus tard, arrive au degré qu’on désire. On ouvre alors un robinet pour faire couler l’eau dans une seconde cuve, appelée la batterie. On nettoie aussi-tôt la trempoire, afin de lui faire recevoir de nouvelles plantes, et de continuer le travail sans interruption.

L’eau qui a paſſé dans la batterie ſe trouve impregnée d’une terre très-ſubtile qui conſtitue ſeule la fécule, ou ſubſtance bleue que l’on cherche, & qu’il faut ſéparer du ſel inutile de la plante, parce qu’il fait ſurnager la fécule. Pour y parvenir, on agite violemment l’eau avec des ſeaux de bois percés, attachés à un long manche. Cet exercice exige la plus grande préciſion. Si on ceſſoit trop-tôt de battre, on perdroit la partie colorante qui n’auroit pas encore été ſéparée du ſel. Si au contraire, on continuoit de battre la teinture après l’entiere ſéparation, les parties ſe rapprocheroient, formeroient une nouvelle combinaiſon ; & le ſel par ſa réaction ſur la fécule, exciteroit une ſeconde fermentation qui altéreroit la teinture en noirciroit la couleur, & feroit ce qu’on appelle indigo brûlé. Ces accidens ſont prévenus par une attention ſuivie aux moindres phénomenes, & par la précaution que prend l’artiſte de puiſer par intervalle avec un vaſe propre un peu de la teinture. Lorſqu’il s’apperçoit que les molecules colorées ſe raſſemblent en [59]ſe ſéparant du reſte de la liqueur, il fait ceſſer le mouvement des ſeaux pour donner le tems à la fécule bleue de ſe précipiter au fond de la cuve, où on la laiſſe ſe raſſeoir juſqu’à ce que l’eau ſoit totalement éclaircie. On débouche alors ſucceſſivement des trous percés à différentes hauteurs, par leſquels cette eau inutile ſe répand en dehors.

L’eau qui a paſſé dans ſa batterie ſe trouve impregnée d’une terre très-ſubtile qui conſtitue ſeule la fécule ou ſubſtance bleue que l’on cherche, & qu’il faut ſéparer du ſel inutile de la plante, parce qu’il fait ſurnager la fécule. Pour y parvenir, on agite violemment l’eau avec des ſeaux de bois percés & attachés à un long manche. Cet exercice exige la plus grande précaution. Si on ceſſoit trop tôt de battre, on perdroit la partie colorante qui n’auroit pas encore été ſéparé du ſel. Si au contraire, on continuoit de battre la teinture après l’entiere ſéparation, les parties ſe rapprocheroient, formeroient une nouvelle combinaiſon ; & le ſel par ſa réaction ſur la fécule, exciteroit une ſeconde fermentation qui altéreroit la teinture & en noirciroit la couleur, & feroit ce qu’on appelle indigo brûlé. Ces [90]accidens ſont prévenus par une attention ſuivie aux moindres changemens que ſubit la teinture, & par la précaution que prend l’ouvrier d’en puiſer un peu de tems en tems avec un vaſe propre. Lorſqu’il s’apperçoit que les molécules colorées ſe raſſemblent en ſe ſéparant du reſte de la liqueur, il fait ceſſer le mouvement des ſeaux pour donner le tems à la fécule bleue de ſe précipiter au fond de la cuve, où on la laiſſe ſe raſſeoir juſqu’à ce que l’eau ſoit totalement éclaircie. On débouche alors ſucceſſivement des trous percés à différentes hauteurs, par leſquels cette eau inutile ſe répand en dehors.

L’eau qui a paſſé dans la batterie ſe trouve imprégnée d’une terre très-ſubtile qui conſtitue ſeule la fécule ou ſubſtance bleue que l’on cherche, & qu’il faut ſéparer du ſel inutile de la plante, parce qu’il fait ſurnager la fécule. Pour y parvenir, on agite violemment l’eau avec des ſeaux de bois percés & attachés à [463]un long manche. Cet exercice exige la plus grande précaution. Si on ceſſoit trop tôt de battre, on perdroit la partie colorante qui n’auroit pas encore été ſéparée du ſel. Si au contraire, on continuoit de battre la teinture après l’entière ſéparation, les parties ſe rapprocheroient, formeroient une nouvelle combinaiſon ; & le ſel par ſa réaction ſur la fécule, exciteroit une ſeconde fermentation qui altéreroit la teinture, en noirciroit la couleur, & feroit ce qu’on appelle indigo brûlé. Ces accidens ſont prévenus par une attention ſuivie aux moindres changemens que ſubit la teinture, & par la précaution que prend l’ouvrier d’en puiſer un peu, de tems en tems, avec un vaſe propre. Lorſqu’il s’apperçoit que les molécules colorées ſe raſſemblent en ſe ſéparant du reſte de la liqueur, il fait ceſſer le mouvement des ſeaux pour donner le tems à la fécule bleue de ſe précipiter au fond de la cuve, où on la laiſſe ſe raſſeoir juſqu’à ce que l’eau ſoit totalement éclaircie. On débouche alors ſucceſſivement des trous percés à différentes hauteurs, par leſquels cette eau inutile ſe répand en-dehors.

L’eau qui a passé dans la batterie se trouve imprégnée d’une terre très-subtile, qui constitue seule la fécule ou substance bleue que l’on cherche, et qu’il faut séparer du sel inutile de la plante, parce qu’il fait surnager la fécule. Pour y parvenir, on agite violemment l’eau avec des seaux de bois percés et attachés à un long manche. Cet exercice exige la plus grande précaution. Si on cessait trop tôt de battre, on perdrait la partie colorante qui n’aurait pas encore été séparée du sel. Si, au contraire, on continuait de battre la teinture après l’entière séparation, les parties se rapprocheraient, formeraient une nouvelle combinaison, et le sel, par sa réaction sur la fécule, exciterait une seconde fermentation qui altérerait la teinture, en noircirait la couleur, et ferait ce qu’on appelle indigo brûlé. Ces accidens sont prévenus par une attention suivie aux moindres changemens que subit la teinture, et par la précaution que prend l’ouvrier d’en puiser un peu de temps en temps avec un vase propre. Lorsqu’il s’aperçoit que les molécules colorées se rassemblent en se séparant du reste de la liqueur, il fait cesser le mouvement des seaux pour donner le temps à la fécule bleue de se précipiter au fond de la cuve, où on la laisse se rasseoir jusqu’à ce que l’eau soit totalement éclaircie. On débouche alors successivement des trous percés à différentes hauteurs, par lesquels cette eau inutile se répand en dehors.

La fécule bleue qui eſt reſtée au fond de la batterie, ayant acquis la conſiſtance d’une boue liquide, on ouvre des robinets qui la font paſſer dans le repoſoir. Après qu’elle s’eſt encore dégagée de beaucoup d’eau ſuperflue dans cette troiſieme & derniere cuve, on la met égoutter dans des ſacs, d’où, quand il ne filtre plus d’eau au travers de la toile ; cette matiere devenue plus épaiſſe eſt miſe dans des caiſſons où elle acheve de perdre ſon humidité. Au bout de trois mois, l’indigo eſt en état d’être vendu.

La fécule bleue qui eſt reſtée au fond de la batterie, ayant acquis la conſiſtance d’une boue liquide, on ouvre des robinets qui la font paſſer dans le repoſoir. Après qu’elle s’eſt encore dégagée de beaucoup d’eau ſuperflue dans cette troiſieme & derniere cuve, on la fait égoutter dans des ſacs ; d’où, quand il ne filtre plus d’eau au travers de la toile, cette matiere devenue plus épaiſſe, eſt miſe dans des caiſſons où elle acheve de perdre ſon humidité. Au bout de trois mois, l’indigo eſt en état d’être vendu.

La fécule bleue qui eſt reſtée au fond de [464]la batterie, ayant acquis la conſiſtance d’une boue liquide, on ouvre des robinets qui la font paſſer dans le repoſoir. Après qu’elle s’eſt encore dégagée de beaucoup d’eau ſuperflue dans cette troiſième & dernière cuve, on la fait égoutter dans des ſacs ; d’où, quand il ne filtre plus d’eau au travers de la toile, cette matière devenue plus épaiſſe, eſt miſe dans des caiſſons où elle achève de perdre ſon humidité. Au bout de trois mois, l’indigo eſt en état d’être vendu.

La fécule bleue qui est restée au fond de la bat[351]terie ayant acquis la consistance d’une boue liquide, on ouvre des robinets qui la font passer dans le reposoir. Après qu’elle s’est encore dégagée de beaucoup d’eau superflue dans cette troisième et dernière cuve, on la fait égoutter dans des sacs, d’où, quand il ne filtre plus d’eau au travers de la toile, cette matière, devenue plus épaisse, est mise dans des caissons, où elle achève de perdre son humidité. Au bout de trois mois, l’indigo est en état d’être vendu.

Les blanchiſſeuſes l’emploient pour donner une couleur bleuâtre au linge. Les peintres s’en ſervent dans leurs détrempes. Les teinturiers ne ſauroient faire de beau bleu ſans indigo. Les anciens le tiroient de l’Inde Orientale. Il a été tranſplanté dans des tems modernes en Amérique. Sa culture eſſayée ſucceſſivement en différens endroits, paroît fixée à la Caroline, à Saint-Domingue & au Mexique. L’indigo connu ſous le nom de guatimala, d’où il vient, eſt le plus parfait de tous. La nouvelle Eſpagne tire un aſſez grand avantage de cette plante ; mais elle gagne encore plus au commerce de la cochenille.

Les blanchiſſeuſes l’emploient pour donner une couleur bleuâtre au linge. Les peintres s’en ſervent dans leurs détrempes. Les teinturiers ne ſauroient faire de beau bleu ſans [91]indigo. Les anciens le tiroient de l’Inde orientale. Il a été tranſplanté dans des tems modernes en Amérique. Sa culture eſſayée ſucceſſivement en différens endroits, paroît fixée à la Caroline, à Saint-Domingue & au Mexique. L’indigo connu ſous le nom de Guatimala, d’où il vient, eſt le plus parfait de tous. La nouvelle Eſpagne tire un aſſez grand avantage de cette plante ; mais elle gagne encore plus au commerce de la cochenille.

Les blanchiſſeuſes l’emploient pour donner une couleur bleuâtre au linge. Les peintres s’en ſervent dans leurs détrempes. Les teinturiers ne ſauroient faire de beau bleu ſans indigo. Les anciens le tiroient de l’Inde Orientale. Il a été tranſplanté, dans des tems modernes, en Amérique. Sa culture eſſayée ſucceſſivement en différens endroits, paroît fixée à la Caroline, à la Géorgie, à la Floride, à la Louyſiane, à Saint-Domingue & au Mexique. Ce dernier, le plus recherché de tous, eſt connu ſous le nom de Guatimala, parce qu’il croît ſur le territoire de cette cité fameuſe. On ſe l’y procure d’une manière qui mérite d’être remarquée.

Les blanchisseuses l’emploient pour donner une couleur bleuâtre au linge. Les peintres s’en servent dans leurs détrempes. Les teinturiers ne sauraient faire de beau bleu sans indigo. Les anciens le tiraient de l’Inde orientale. Il a été transplanté, dans des temps modernes, en Amérique. Sa culture, essayée successivement en différens endroits, paraît fixée à la Caroline, à la Géorgie, à la Floride, à la Louisiane, à Saint-Domingue et au Mexique. Ce dernier, le plus recherché de tous, est connu sous le nom de Guatimala, parce qu’il croît sur le territoire de cette cité fameuse. On se l’y procure d’une manière qui mérite d’être remarquée.


[fehlt]


[fehlt]

Dans ces belles contrées où chaque propriété a quinze ou vingt lieues d’étendue, une portion de ce vaſte eſpace eſt employé tous les ans à la culture de l’indigo. Pour l’obtenir, les travaux ſe réduiſent à brûler les arbuſtes qui couvrent les campagnes, à donner aux terres un ſeul labour fait avec négligence. Ces opérations ont lieu dans le mois de mars, ſaiſon où il ne pleut que trèsrarement dans ce délicieux climat. Un homme à cheval jette enſuite la graine de cette plante de la même manière qu’on ſème le bled en Europe. Perſonne ne s’occupe plus de cette riche production juſqu’à la récolte.

Dans ces belles contrées où chaque propriété a quinze ou vingt lieues d’étendue, une portion de ce vaste espace est employée tous les ans à la culture de l’indigo. Pour l’obtenir, les travaux se réduisent à brûler les arbustes qui couvrent les campagnes, à donner aux terres un seul labour [352]fait avec négligence. Ces opérations ont lieu dans le mois de mars, saison où il ne pleut que trèsrarement dans ce délicieux climat. Un homme à cheval jette ensuite la graine de cette plante de la même manière qu’on sème le blé en Europe. Personne ne s’occupe plus de cette riche production jusqu’à la récolte.


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[fehlt]

Il arrive de-là que l’indigo lève dans un endroit & qu’il ne lève point dans d’autres ; que celui qui eſt levé eſt ſouvent étouffé par les plantes paraſites dont des ſarclages faits à propos l’auroient débarraſſé. Auſſi les Eſpagnols recueillent-ils moins d’indigo ſur 3 ou 4 lieues de terrein que les nations rivales dans quelques arpens bien travaillés. Auſſi leur indigo, quoique fort ſupérieur à tous les autres n’a-til pas toute la perfection dont il ſeroit ſuſceptible. L’Europe en reçoit annuellement ſix mille quintaux, qu’elle paie 7,626,960 liv.

Il arrive de là que l’indigo lève dans un endroit et qu’il ne lève pas dans d’autres ; que celui qui est levé est souvent étouffé par les plantes parasites dont des sarclages faits à propos l’auraient débarrassé. Aussi les Espagnols recueillent-ils moins d’indigo sur trois ou quatre lieues de terrain que les nations rivales dans quelques arpens bien travaillés. Aussi leur indigo, quoique fort supérieur à tous les autres, n’a-til pas toute la perfection dont il serait susceptible. L’Europe en reçoit annuellement six à sept mille quintaux, qu’elle paie huit ou neuf millions de livres.


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Cette proſpérité augmenteroit infailliblement, ſi la cour de Madrid mettoit les naturels du pays en état de cultiver l’indigo pour leur propre compte. Cet intérêt perſonnel, ſubſtitué à un intérêt étranger, les rendroit plus actifs, plus intelligens ; & il eſt vraiſemblable que l’abondance & la bonté de l’indigo du Mexique banniroient, avec le tems, celui des autres colonies de tous les marchés.

Cette prospérité augmenterait infailliblement, si la cour de Madrid mettait les naturels du pays en état de cultiver l’indigo pour leur propre compte. Cet intérêt personnel, substitué à un intérêt étranger, les rendrait plus actifs, plus intelligens ; et il est vraisemblable que l’abondance et la bonté de l’indigo du Mexique banniraient, avec le temps, celui des autres colonies de tous les marchés.


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La cochenille, à laquelle nous devons nos belles couleurs de pourpre & d’écarlate, n’a exiſté juſqu’ici qu’au Mexique. J’avois avancé d’après les meilleurs auteurs, même Eſpagnols, que la nature de cette couleur étoit inconnue avant le commencement du ſiècle. En remontant aux originaux, j’ai trouvé qu’Acoſta, en 1530, & Herrera, en 1601, l’avoient auſſi bien décrite que nos modernes naturaliſtes. Je me retracte donc ; & je ſuis bien fâché de ne m’être pas trompé plus ſouvent dans ce que j’ai écrit des Eſpagnols. Grace à l’ignorance des voyageurs & à la légéreté avec laquelle ils conſidèrent les productions de la nature dans tous les règnes, ſon hiſtoire ſe remplit de fauſſetés qui paſſent d’un ouvrage dans un autre, & que des auteurs qui [467]ſe copient ſucceſſivement, tranſmettent d’âge en âge. On n’examine guère ce qu’on croit bien ſavoir ; & c’eſt ainſi qu’après avoir propagé les erreurs, les témoignages qui retardent l’obſervation en prolongent encore la durée. Un autre inconvénient, c’eſt que les philoſophes perdent un tems précieux à élever des ſyſtêmes qui nous en impoſent juſqu’à ce que les prétendus faits qui leur ſervoient de baſe aient été démentis.

La cochenille, à laquelle nous devons nos belles couleurs de pourpre et d’écarlate, n’a existé [353]jusqu’ici qu’au Mexique. J’avais avancé, d’après les meilleurs auteurs, même espagnols, que la nature de cette couleur était inconnue avant le commencement du siècle. En remontant aux originaux, j’ai trouvé qu’Acosta, en 1530, et Herréra, en 1601, l’avaient aussi bien décrite que nos modernes naturalistes. Je me rétracte donc ; et je suis bien fâché de ne m’être pas trompé plus souvent dans ce que j’ai écrit des Espagnols. Grâce à l’ignorance des voyageurs et à la légèreté avec laquelle ils considèrent les productions de la nature dans tous les règnes, son histoire se remplit de faussetés qui passent d’un ouvrage dans un autre, et que des auteurs qui se copient successivement transmettent d’âge en âge. On n’examine guère ce qu’on croit bien savoir ; et c’est ainsi qu’après avoir propagé les erreurs, les témoignages qui retardent l’observation en prolongent encore la durée. Un autre inconvénient, c’est que les philosophes perdent un temps précieux à élever des systèmes qui nous en imposent jusqu’à ce que les prétendus faits qui leur servaient de base aient été démentis.


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La cochenille eſt un inſecte de la groſſeur & de la forme d’une punaiſe. Les deux ſexes y ſont diſtincts, comme dans la plupart des autres animaux. La femelle, fixée ſur un point de la plante preſqu’au moment de ſa naiſſance, y reſte toujours attachée par une eſpèce de trompe & ne préſente qu’une croute preſque hémiſphérique qui recouvre toutes les autres parties. Cette enveloppe change deux fois en vingt-cinq jours & eſt enduite d’une pouſſière blanche, graſſe, impénétrable à l’eau. A ce terme, qui eſt l’époque de la puberté, le mâle, beaucoup plus petit & dont la forme eſt plus dégagée, ſort d’un tuyau farineux, à l’aide d’aîles dont il eſt pourvu. Il voltige au-deſſus des femelles immobiles & s’arrête [468]ſur chacune d’elles. La même femelle eſt ainſi viſitée par pluſieurs mâl